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Denis Guthleben, Le monde en bref ? Télévision française et politique étrangère américaine

Le monde en bref ? Télévision française et politique étrangère américaine

 

 

Bulletin n° 26, automne 2007

 

 

 

Denis Guthleben

 

 

Les États-Unis et la télévision. Un pays, un média, deux raisons de se méfier. L’un et l’autre sont en effet des cibles privilégiées en France pour une nuée de préjugés, de jugements à l’emporte-pièce, d’opinions préconçues, qui nourrissent tant les chroniques les plus sérieuses que les brèves de comptoir. Les a priori dont l’Amérique est victime de ce côté-ci de l’Atlantique, tout d’abord, sont nombreux, anciens et récurrents. À juste titre, on a parfois parlé de « sédimentation » pour qualifier leur enchevêtrement compact[1]. Des couches nouvelles se superposent aux anciennes. Ensemble, elles constituent un terreau idéal pour le fleurissement d’une nouvelle génération d’idées toutes faites. Que dire dans ce cas de notre télévision ? Ouvrons les journaux, branchons la radio, surfons sur le web, écoutons parents, amis et voisins : tous s’accorderont à en faire le plus mauvais média, celui de l’anecdote, du pathos à bon marché, celui qui désinforme avec une parfaite absence d’états d’âme. Faire de la télévision, c’est vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible, a-t-on appris récemment[2]. Ce temps aurait tout aussi bien pu être vendu au français Danone. Le mettre sur le compte d’une marque américaine paraît d’emblée plus cynique, preuve que les deux catégories de préjugés qui nous interpellent ici, ceux qui visent l’Amérique et ceux qui pèsent sur la télévision, se chevauchent parfois. Dans le même temps, parents, amis et voisins reconnaîtront tous suivre avec une égale assiduité la programmation du média honni. Paradoxe bien connu : à la télévision, audience et méfiance vont de pair.

Parmi la collection d’idées reçues qui environnent ce média, la place qu’il consacrerait – ou plutôt qu’il ne consacrerait pas – aux relations internationales remplirait à elle seule une encyclopédie. Contentons-nous d’un exemple. Le 3 avril 1995, les téléspectateurs du journal de France 2 découvrent en 15 secondes que Washington et Moscou ont conclu un accord sur la destruction d’armes nucléaires conformément à START 1. Deux phrases de commentaire, quelques images, et la séquence est en boîte. Or la même émission consacre près de 3 minutes d’antenne à une affaire de stockage illégal d’ordures ménagères à Mulhouse. Histoire familière de la plume et du plomb : un kilo d’ordures en France pèse plus lourd qu’un kilo d’uranium enrichi à l’étranger, telle serait la loi de l’information télévisée. Jean-Paul Marthoz, directeur de l’information à Human Rights Watch, parvient à un constat similaire dans un ouvrage au titre évocateur Et maintenant, le monde en bref[3].

Lorsqu’on a relevé cela, on croit avoir tout dit : les relations internationales seraient le parent pauvre de l’information télévisée. Fin de l’article ? Non, poursuivons un peu. Car l’intérêt de la programmation télévisée, et ce qui la rend aussi redoutable à étudier, c’est qu’elle permet toujours de trouver autant d’exemples que de contre-exemples. Ceux qui viendront irriguer les réflexions proposées ici proviennent tous d’une thèse de doctorat dirigée par le professeur André Kaspi et consacrée à l’image des États-Unis dans l’information télévisée française[4]. Sait-on ainsi que nos journaux télévisés ont relaté avec régularité le rétablissement des relations diplomatiques entre les États-Unis et le Vietnam, un processus qui s’étend sur près de six ans, de 1995 à 2000 ? Imagine-t-on pourtant un sujet plus éloigné des préoccupations de leurs téléspectateurs ? Il convient d’entrer plus avant dans la programmation pour obtenir une vision plus juste parce que plus nuancée de la place des relations internationales à la télévision, en passant en revue les préjugés les plus courants qui visent l’information télévisée, de même que les contraintes qui pèsent sur elle.

 

Des vertus de la « bonne guerre »…

 

Si la télévision est désignée comme le mauvais média de diffusion de l’information sur les relations internationales, c’est en partie parce que l’on considère qu’il existe de bons médias, en tout cas meilleurs qu’elle ne le serait. Les grands quotidiens nationaux en particulier : dans Le Monde ou Le Figaro, quel que soit par ailleurs le contenu de l’actualité, ce thème figure invariablement sur les premières pages, donne lieu à des articles de fond, à des entretiens avec des acteurs ou des experts. On ne peut pas en dire autant pour le petit écran. Là, les relations internationales viennent en général après les informations nationales, parfois même à la suite des faits divers, en dernière partie des journaux télévisés. Bien sûr, des exceptions subsistent. Il suffirait ainsi d’une « bonne guerre » pour qu’elles soient propulsées sur le devant de la scène.

L’analyse du corpus de reportages consacrés aux États-Unis dans les journaux télévisés français semble confirmer ce constat. Entre janvier 1995 et août 2001, par exemple, près de 2 700 séquences abordent la politique étrangère américaine, soit un reportage en moyenne chaque jour et toutes chaînes confondues[5]. Sur l’ensemble de la période, leur durée moyenne est d’environ 55 secondes. Or, ces fréquence et durée moyennes ne sont dépassées que très ponctuellement. Elles doublent les mois suivants : en février 1996 (déploiement de l’armée américaine en Bosnie), en septembre 1996 (bombardement de l’Irak), en août 1998 (frappes américaines en Afghanistan suite aux attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam), d’octobre à décembre 1998 (escalade en Irak aboutissant à l’opération Desert Fox) et de mars à avril 1999 (bombardement de la Serbie). Il suffit, en somme, que l’armée américaine passe à l’action pour que les séquences consacrées aux relations internationales établies par Washington soient plus nombreuses, plus longues, mais aussi mieux placées dans la programmation : elles sont ramenées au début des émissions, aux alentours de 20 h 04 en moyenne sur TF1 par exemple, au lieu de 20 h 21 en dehors de ces périodes.

Partant de ce constat que la guerre occupe une place de choix dans l’information télévisée, nombre de chercheurs se sont emparés du sujet. Parmi les travaux les plus notoires, on peut citer ceux de Dominique Wolton sur la guerre du Golfe de 1990-1991[6].

« Les conflits militaires, [note cet auteur], sont l’occasion d’un traitement exceptionnel de l’information, avec en grandeur nature tous les problèmes posés : performances techniques et censure, impossibilité pour les journalistes, malgré leurs discours, de se situer au-dessus des camps au nom de la neutralité de leur travail, effets pervers d’images reçues simultanément dans les deux camps en guerre, décalage entre la capacité d’accéder à l’information et l’incapacité à agir, illusion de croire que tout doit être visible »[7].

Bref, la couverture télévisuelle de la guerre serait un sujet d’étude captivant, une pêche miraculeuse qui permettrait de saisir d’un seul coup toutes les caractéristiques de l’information télévisée.

Toutefois, en ciblant les conflits militaires, de tels travaux créent un effet de loupe. Ils se concentrent sur les pics et oublient les creux. Ils privilégient le « traitement exceptionnel » au détriment de la programmation habituelle. Or cette dernière, bien que moins spectaculaire, n’est-elle pas autant, voire plus instructive ? Avant d’analyser l’anomalie, ne faut-il pas comprendre la norme qu’elle vient rompre ? L’exemple des reportages consacrés aux États-Unis est révélateur : il y a certes des temps forts comme février et septembre 1996, mais il y a également toutes ces périodes pendant lesquelles l’actualité internationale est moins chargée, et qui cependant voient la diffusion d’une vingtaine de reportages mensuels, en moyenne et toutes chaînes confondues, dédiés à la politique étrangère de Washington.

 

Théâtre et mises en scène

 

Ces séquences ne dégagent pas une odeur de poudre mais un parfum de naphtaline : l’uniforme des soldats y est remplacé par le complet des diplomates. Au-delà de leur apparente diversité, il est possible de les regrouper sous quelques rubriques, parmi lesquelles les événements diplomatiques stricto sensu, les négociations commerciales ou encore les affaires plus piquantes qui surviennent parfois sur la scène internationale et qui relèvent davantage du fait divers, telles les affaires d’espionnage.

En ce qui concerne les événements diplomatiques, les téléspectateurs français assistent ainsi aux échanges d’émissaires entre Washington, Tel-Aviv et Ramallah pour trouver une solution au conflit israélo-arabe. De manière plus ponctuelle, ils suivent également les missions de diplomates américains à l’étranger, telles celles de Richard Holbrooke au moment des négociations pour la paix en Bosnie (1995) et au Kosovo (1999). À côté de cette diplomatie de terrain, relatée dans la plupart des cas sous la forme de nouvelles brèves, il y a aussi la « grande » diplomatie : conférences internationales, rencontres au sommet, voyages présidentiels, etc. Ces sujets débouchent sur des séquences plus longues et mieux illustrées. Considéré comme une vitrine, l’événement est mis en scène par ses organisateurs afin de répondre aux attentes des médias et, en corollaire, des citoyens qu’ils informent. Il devient un « événement médiatique »[8], une pièce de théâtre qui se joue devant les caméras du monde entier.

Puisqu’il est question de théâtre, parlons donc de la mise en scène. Il s’agit en effet de l’une des caractéristiques qui, d’emblée, méritent d’être relevées au sein des reportages. Son analyse permet, par exemple, de suivre les étapes de la construction de l’image du diplomate sur le petit écran. Celle de Richard Holbrooke est édifiante. Son arrivée dans les Balkans en juillet 1995 est accueillie avec suspicion par les journalistes français, las d’un conflit dont ils ne voient plus la fin. Pour certains, il n’apporterait dans ses bagages que « des paroles, juste des paroles »[9]. Pour d’autres, à l’inverse, il viendrait avec des solutions « expéditives, voire simplistes », comme il sied à « l’Oncle Sam dans les Balkans »[10]. Discours paradoxal mais en même temps tellement rebattu lorsqu’il est question des États-Unis : on craint autant l’insuffisance que les excès de leurs interventions. Puis, à mesure que le représentant américain enregistre des progrès là où la diplomatie européenne est longtemps restée impuissante, son image évolue : « l’infatigable Richard Holbrooke »[11] devient « super-négociateur »[12], « l’homme providentiel », un nouveau Prométhée qui apporte une « lueur d’espoir en Bosnie »[13].

Les autres types de reportages reposent sur des procédés de mise en scène similaires. Les tractations commerciales mettent ainsi souvent en avant « la dialectique du bon et du mauvais »[14] avec, dans l’ordre d’apparition des rôles, la France – ou l’Europe –, toujours fair-play, et les États-Unis, invariablement cyniques. De la même manière, les reportages consacrés aux affaires d’espionnage s’inspirent volontiers des procédés de la fiction. Une musique angoissante est, par exemple, ajoutée au montage, preuve évidente que les séquences ne sont pas un compte rendu, mais bien une reconstruction de la réalité, une « mise en forme » – informare, en latin, origine du mot « information ». Ces mises en scène ne sont pas gratuites. Elles contribuent au divertissement du téléspectateur, l’information se muant en cet infotainment repéré depuis longtemps par les chercheurs en communication. Mais là n’est pas la seule explication. Il faut également tenir compte des contraintes qui pèsent sur le média. L’information télévisée est, en effet, toujours soumise à la double nécessité de montrer des images signifiantes et de fournir des commentaires concis. Ces contraintes sont inhérentes à la télévision. Dans la presse, les commentaires sont plus étoffés – une page du Monde contient autant de mots qu’un Journal de 20 heures – et l’absence d’illustration n’est pas rédhibitoire.

 

La valse des poignées de mains

 

Première contrainte : celle de l’image. Comment montrer les relations internationales sur le petit écran ? Pour les guerres, aujourd’hui, cela semble assez évident, ainsi qu’en témoignent les images qui nous parviennent chaque jour d’Irak ou d’Afghanistan. C’est une des raisons pour lesquelles un engagement militaire, événement capital sur la scène internationale, apparaît également comme l’un des temps forts de l’information : il offre de l’illustration en abondance, des images porteuses de sens que chaque téléspectateur peut reconnaître en un instant. Bien sûr, il convient de ne pas confondre « évident » et « facile » : les reporters paient souvent très cher, parfois au prix de leurs vies, la collecte de telles images.

Qu’en est-il en revanche de la négociation diplomatique ? La capacité à montrer des images animées devient ici inconvénient. Car une négociation, comme « un interdit, une possibilité, un programme ou un projet – tout ce qui nie ou dépasse le réel effectif – », trouve difficilement son illustration[15]. Seules les images de sa conclusion, la signature d’un accord, sont réellement signifiantes. Surtout, lorsque les discussions se déroulent à huis clos et que les reporters sont condamnés à saisir les quelques miettes qui tombent de la table des diplomates. C’est le cas, par exemple, des poignées de mains qui, en l’absence d’autres éléments, sont souvent surinterprétées par les journalistes. Ainsi, lors de l’ouverture de la conférence de Dayton, le 1er novembre 1995 : « Toutes diplomatiques, sans aucune chaleur, ces poignées de mains ne manifestent que la volonté des trois leaders de négocier, mais pas encore d’aboutir »[16]. Et, dès le lendemain, « on a déjà l’image de nouvelles poignées de mains », plus cordiales, signe qu’un progrès a été accompli[17]. Réduits à commenter ces quelques épisodes, les journalistes livrent d’ailleurs bien souvent des propos divergents : tel correspondant de France 3 verra de la chaleur là où un reporter de M6 ne distinguera qu’une froide distance.

Dans cette optique, le traitement télévisé des différentes étapes de la normalisation des relations entre les États-Unis et le Vietnam est révélateur. Il apparaît, une fois encore, comme un intéressant contre-exemple au principe qui voudrait que toute opinion publique, et donc que tout média qui l’informe, « tend à prêter plus d’attention aux nouvelles internationales lorsqu’elles risquent de l’affecter »[18]. Phase 1 : des accords préliminaires sont signés en janvier 1995 entre deux diplomates, l’un américain et l’autre vietnamien, inconnus des rédactions ; seuls France 3 et ARTE en informent leurs téléspectateurs par le biais de brèves de 20 secondes montrant la signature et… la poignée de mains[19]. Phase 2 : la bannière étoilée est hissée sur le toit du nouveau bureau de liaison américain à Hanoi ; l’image est symbolique – « c’est la première fois que ce drapeau flotte dans cette ville du Vietnam du Nord depuis la fermeture du consulat américain en 1954 »[20] – et la programmation s’en ressent : de deux chaînes et 40 secondes en janvier, elle passe à quatre chaînes et 2 minutes en février[21]. Phase 3 : en juillet 1995, Bill Clinton annonce le rétablissement des relations ; une personnalité notoire intervient donc dans le processus et, dans la foulée, cinq des six chaînes hertziennes livrent un compte rendu pour un total de 4 minutes d’antenne[22]. Phase 4 : le secrétaire d’État Warren Christopher se rend à Hanoi, participe à des cérémonies du souvenir et rencontre son homologue vietnamien Nguyen Manh Cam ; les six chaînes françaises se mobilisent pour un total de 14 minutes d’antenne. Phase 5 : avec l’arrivée de l’ambassadeur Douglas Peterson au Vietnam, le temps d’antenne augmente à nouveau, chaque chaîne dévoilant une scène symbolique – à la descente de l’avion, le diplomate américain, fait prisonnier pendant la guerre du Vietnam, se jette en pleurs dans les bras de son ancien tortionnaire. Enfin, phase 6 : la visite officielle de Bill Clinton en novembre 2000 débouche sur la diffusion de seize reportages pour plus de 30 minutes d’antenne. En somme, la couverture médiatique se dilate à mesure que le processus offre de nouvelles « images symboliques » – cette expression revient comme une antienne dans chacune des séquences.

Deuxième contrainte : celle du discours. Il ne s’agit plus cette fois-ci de représentation, mais de présentation et d’énonciation. Contrairement aux impératifs de l’image, cette difficulté n’est pas propre à la télévision. À cause du format, elle s’y manifeste toutefois d’une façon plus abrupte. Les décisions prises en politique étrangère s’inscrivent en effet dans un cheminement long et complexe. Des zones d’ombre y subsistent toujours, parfois bien après l’ouverture des archives. Fatalement, les explications fournies à chaud sont insuffisantes. Et elles le sont d’autant plus lorsque les commentateurs ne disposent que de 400 mots pour les énoncer, comme c’est la règle à la télévision. Quel universitaire relèverait un tel défi ? Ils sont peu nombreux à le faire, préférant en général – comme c’est le cas dans cet article – arriver bien après la bataille pour repérer, avec le recul nécessaire, les erreurs d’une information livrée en même temps que se déroulent les événements.

La rédaction d’un bêtisier et la distribution de blâmes aux journalistes sont des écueils qui peuvent être évités. Il suffit, pour cela, d’explorer la programmation. Une fois encore, exemples et contre-exemples abondent. Au risque de rompre des traditions bien établies, citons le cas d’un reportage particulièrement réussi. Le 6 février 1998, alors que Saddam Hussein vient une nouvelle fois de renvoyer les inspecteurs de l’UNSCOM (United Nations Special Commmission) et que l’Amérique arme contre l’Irak, Jean-Marc Illouz propose sur France 2 une séquence très efficace. Dans le temps qui lui est imparti – moins de 3 minutes –, il pose trois questions simples et y apporte trois réponses nuancées. Un modèle de pédagogie télévisuelle : avec 331 mots, le journaliste livre toutes les précisions que les téléspectateurs sont en droit d’attendre à ce moment-là.

Faut-il pour autant pécher par excès d’indulgence, c’est-à-dire invoquer les contraintes qui pèsent sur le média comme autant d’excuses à toutes ses imprécisions ou ses omissions ? Bien sûr que non ! Car la plupart des chaînes ne semblent pas se donner les moyens de dépasser ces contraintes. Pourquoi se contenter du format court des journaux télévisés alors qu’il existe d’autres espaces dans la programmation ? Chaque année, plusieurs séquences de magazine sont par exemple consacrées à l’obésité des Américains. Le problème est préoccupant, certes. Mais ne pourrait-on imaginer un traitement identique pour le sujet qui nous intéresse ici ? Un tel traitement, approfondi grâce à la programmation des magazines, serait d’ailleurs d’autant plus justifié que les journalistes revendiquent une influence sur les relations internationales.

 

Informer ou convaincre ?

 

Le débat se déplace alors d’un degré : il ne porte plus sur le contenu de l’information, ni sur ses contraintes, mais sur l’impact qu’elle peut avoir sur la conduite des affaires du monde. À partir de quand l’information, de simple compte rendu des faits, devient-elle un élément susceptible de les transformer ? Rémy Rieffel le rappelle : « Les spécialistes s’accordent pour dire qu’avec la médiatisation des relations internationales, rien n’est plus comme avant, mais ils sont bien en peine d’évaluer avec certitude le pouvoir des médias »[23].

Le problème est effectivement toujours le même : analyser le pouvoir d’un média, la télévision en l’occurrence, c’est tout d’abord parvenir à cerner l’impact qu’il a sur l’opinion. Or, sur ce sujet, les spécialistes sont loin d’être unanimes. En outre, il faudrait encore voir quelle est l’influence de l’opinion sur les décideurs politiques. Là aussi, les analyses dépassent rarement le stade des hypothèses, y compris aux États-Unis, où la recherche dans ce domaine est pourtant plus développée qu’en France.

Certains analystes voient ainsi une opinion plutôt suiveuse en matière de politique étrangère. Les exemples ne manquent pas pour étayer leurs thèses. Eugene Wittkopf note par exemple que 7 % seulement des Américains étaient favorables à l’invasion du Cambodge pendant la guerre du Vietnam, mais que cette part dépassa 50 % immédiatement après l’annonce par le président Nixon de « l’incursion » des troupes américaines dans ce pays[24]. Dans ce cas, l’impulsion viendrait donc plutôt du pouvoir politique, le leadership comptant davantage que les sondages d’opinion – une position que le président Truman avait déjà défendue en son temps grâce à son sens aigu de la formule : « I wonder how far Moses would have gone if he had taken a poll in Egypt ? » Mais les contre-exemples ne manquent pas non plus, surtout pour la période récente : Ole Holsti cite ainsi le cas de l’intervention américaine en Haïti, décidée par Bill Clinton uniquement après la publication de sondages très favorables[25].

Au-delà de ces constats, souvent divergents et parfois contradictoires, une hypothèse plus radicale pourrait être formulée : ne peut-on pas imaginer, selon un raisonnement cyclique, que le pouvoir des médias existe parce que l’on s’accorde à croire à son existence ? En somme, qu’il relève moins d’une réalité que d’une conviction, peut-être erronée ? Des décideurs politiques aux simples citoyens, tout le monde agit comme si les médias avaient un grand pouvoir. Ce faisant, chacun leur donne du pouvoir, davantage peut-être que celui dont ils disposent réellement. Hodding Carter, le porte-parole du département d’État américain sous la présidence de James Carter, ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare : « We spend so much effort trying to think how to spin the media, how to effect it, how to manipulate it, that after a while we become victims of our own sort of construct »[26].

Quoi qu’il en soit, les journalistes de télévision revendiquent ce pouvoir. À l’antenne, de nombreux reportages prennent la forme d’« égo-séquences » : ils ne traitent pas de l’événement lui-même mais du travail fourni par les reporters. Dans les séquences consacrées aux États-Unis, cela passe par l’observation du travail de confrères américains. Ainsi, en mars 1999, Valérie Nataf montre sur TF1 comment les télévisions américaines tentent de « convaincre » l’opinion « de la justesse des décisions prises » à l’encontre de la Serbie, c’est-à-dire les bombardements dans le cadre d’une opération de l’OTAN[27]. À plusieurs reprises, un précédent célèbre est évoqué à cette occasion sur les chaînes françaises : la mise en place, en 1992, de l’opération Restore Hope par l’administration de George H. Bush à la suite de la diffusion aux États-Unis d’images de famine en Somalie. Elle témoignerait en faveur du pouvoir de la télévision dans la prise de décision en politique étrangère.

Cet exemple apparaît régulièrement sur nos antennes. Quatre ans plus tôt, en commentant des plans qui lui parviennent de Bosnie, Philippe Rochot avance déjà que les « images de réfugiés de Srebrenica ont autant ému l’Amérique que celles de la famine en Somalie, et un courant d’opinion commence à naître pour que le pays s’implique un peu plus dans le sauvetage des Bosniaques »[28]. Restore Hope serait donc un cas d’école. Pourtant, une excellente analyse de Warren Strobel invite à nuancer ce point de vue. Le chercheur y relève qu’une quinzaine de reportages seulement ont été diffusés sur la Somalie à la télévision américaine avant que George H. Bush décide d’une première intervention dans ce pays – la mise en place d’un pont aérien en août 1992 –, et que ce nombre de reportages n’a augmenté sensiblement qu’après l’annonce de cette décision par l’administration républicaine[29]. Le nombre de séquences a ensuite diminué dès le mois de septembre 1992, avant d’augmenter une nouvelle fois en novembre et en décembre, mais à nouveau après l’annonce par George H. Bush d’une intervention militaire terrestre en Somalie[30]. Cette étude prouve donc que la télévision, à l’encontre de tous les présupposés, a été plus suiveuse qu’instigatrice.

Pour la seule année 1995, les exemples de cette revendication d’influence par les journalistes abondent. Exhibant un parterre de caméras dans le parc de la Maison Blanche, Philippe Gassot avance ainsi, sur France 2, que les négociations de Dayton ne pouvaient échouer « quand l’opinion publique mondiale et particulièrement américaine est prise à témoin »[31]. De la même manière, lors du déploiement de l’armée américaine, Isabelle Marque dévoile, sur TF1, les préparatifs des chaînes de télévision pour couvrir l’événement : « Équipement lourd, paraboles, tribunes, tout est prêt pour accueillir les troupes »[32]. Placés sous l’angle des caméras de télévision, les soldats américains seraient condamnés au succès. Pourtant, images et commentaires sont à double tranchant : les journalistes montrés par Philippe Gassot attendent tous, derrière une barrière qu’ils n’osent franchir, que leur soient communiqués les résultats de la négociation à huis clos de Dayton. Même chose pour les correspondants observés par Isabelle Marque à Tuzla : ils se tiennent à bonne distance des bases américaines et guettent les interventions des responsables politiques et militaires. À chaque fois, ils ne sont rien de plus que des spectateurs qui informent des téléspectateurs, attendant pour cela que les décideurs lèvent le voile du secret. C’est la raison pour laquelle ils doivent souvent se contenter d’observer la valse des poignées de mains. C’est pourquoi également ils ne peuvent se prononcer sur l’issue des négociations qu’après les déclarations des politiques : le succès de Dayton n’est annoncé que le 22 novembre 1995 dans tous les journaux télévisés français ; et l’échec du sommet israélo-palestinien de Camp David est relaté le 26 juillet 2000, alors que les journalistes français se sont longtemps plaints de la « haute discrétion » qui a marqué cette rencontre[33]. D’ailleurs, si l’on va au bout de la logique qui voudrait que la couverture télévisuelle d’une négociation pèse sur son issue, chaque événement diplomatique relaté par ce média devrait connaître une fin heureuse. Or c’est loin d’être le cas, Camp David n’étant ici qu’un exemple parmi d’autres.

Autant d’éléments qui invitent à s’interroger sur l’influence réelle des médias, et de la télévision en particulier, sur le déroulement des relations internationales. À partir du moment où les équipes de reporters sont réduites à scruter la vigueur d’une poignée de mains, il semble bien que cette influence ne soit pas si déterminante. Les travaux qui prennent la peine d’analyser les sources – ce qui n’est pas toujours le cas –, à l’image de ceux de Warren Strobel, lui apportent d’ailleurs à chaque fois un bataillon de bémols. Et puis, s’il faut un argument percutant, doit-on rappeler que la guerre en Bosnie a commencé sans les médias, à Sarajevo, en 1992 ? Et qu’elle s’est achevée sans eux, à Dayton, en 1995 ?

 

Kant versus Tocqueville, aujourd’hui encore…

 

Est-ce bien ? Est-ce mal ? Les idéalistes opteraient sans doute pour la première hypothèse : reprenant les principes énoncés par Emmanuel Kant dans son Projet philosophique pour la paix perpétuelle, ils noteraient que la participation, même indirecte, de tous les citoyens à la gestion des affaires internationales constitue le meilleur moyen d’éviter les débordements et en particulier, le mal suprême selon Kant, la guerre[34]. En somme, le monde se porterait mieux si les relations internationales s’opéraient devant un maximum de témoins, et donc, par transposition à l’époque contemporaine, si les médias y jouaient un rôle toujours plus actif. Les réalistes privilégieraient pour leur part la seconde hypothèse, en s’inspirant éventuellement des réflexions d’Alexis de Tocqueville : la politique extérieure exige de la prudence, de la patience et du secret, des qualités « aristocratiques » qui font défaut au plus grand nombre[35]. En somme, le monde se porterait mieux si les relations internationales s’opéraient à l’insu de l’opinion publique, et donc, par transposition à l’époque contemporaine, si les médias y jouaient un rôle limité, voire nul.

Ce débat, on peut en juger, a des racines profondes. Il reste toutefois d’une actualité brûlante : aujourd’hui encore, il n’est ni stérile ni anachronique. Bien au contraire : ce n’est pas parce que certains événements relevant des relations internationales peuvent désormais être suivis par le plus grand nombre que les idéalistes ont gagné la partie, et ce n’est pas parce que la patience et le secret se sont partiellement évaporés sous le feu des projecteurs que les réalistes ont perdu. D’ailleurs les journalistes de télévision n’auraient-ils pas intérêt à réfléchir à la manière de relater les relations internationales, c’est-à-dire à trouver des parades aux contraintes qui s’imposent à eux, avant même de revendiquer le pouvoir de les influencer ?



[1]    Voir par exemple à ce sujet Philippe Roger, L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français, Paris, Seuil, 2002.

[2]    L’expression de Patrick Le Lay est restée célèbre. Elle est issue d’un entretien du président de TF1, publié dans Les dirigeants face au changement, Paris, Éditions du Huitième jour, 2004, p. 92.

[3]    Jean-Paul Marthoz, Et maintenant, le monde en bref. Politique étrangère, journalisme global et libertés, Bruxelles, Éditions Complexe, 1999.

[4]    Denis Guthleben, « Sont-ils fous ces Américains ? ». L’image des États-Unis dans l’information télévisée française, 1995-2001, thèse de doctorat soutenue à l’Université de Paris I, le 26 mars 2007.

[5]    Ces données proviennent des émissions suivantes : 20 heures de TF1, le Journal de 20 heures de France 2, 19/20. Édition nationale de France 3, Les News de Canal +, 8 et demi (ARTE Info à partir de septembre 1998) d’ARTE et le Six minutes de M6.

[6]    Dominique Wolton, War Game. L’information et la guerre, Paris, Flammarion, 1991.

[7]    Dominique Wolton, Penser la communication, Paris, Flammarion, 1997, p. 206.

[8]    Dan Hallin, Paolo Mancini, « Rencontres au sommet : vers une sphère publique internationale ? », Hermès, n° 13-14, 1994, p. 185.

[9]    8 et demi, ARTE, 19/07/1995.

[10]   20 heures, TF1, 13/08/1995.

[11]   Soir 3, France 3, 16/09/1995.

[12]   Les News, Canal +, 15/09/1995.

[13]   Soir 3, France 3, 14/09/1995.

[14]   Olivier Cattaneo, « États-Unis-Europe : frères ennemis du commerce international ? », Questions internationales, n° 1, mai-juin 2003, p. 92-93.

[15]   Régis Debray, Vie et mort de l’image, Paris, Gallimard, 1992, p. 446.

[16]   Soir 3, France 3, 01/11/1995.

[17]   Les News, Canal +, 02/11/1995.

[18]   Charles-Philippe David, Louis Balthazar, Justin Vaïsse, La politique étrangère des États-Unis, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 291.

[19]   Soir 3, France 3 ; 8 et demi, ARTE, 28/01/1995.

[20]   20 heures, TF1, 8/02/1995.

[21]   20 heures, TF1 ; Soir 3, France 3 ; Les News, Canal + ; 8 et demi, ARTE, 08/02/1995.

[22]   Seule M6 fait encore l’impasse sur l’événement, relaté par toutes ses concurrentes le 11/04/1995.

[23]   Rémy Rieffel, Que sont les médias ?, Paris, Gallimard, 2005, p. 133.

[24]   Eugene R. Wittkopf, Faces of Internationalism. Public Opinion and American Foreign Policy, Durham, Duke University Press, 1990, p. 13-14.

[25]   Ole R. Holsti, Public Opinion and American Foreign Policy, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1996, p. 191.

[26]   Cité par Patrick O’Hefferman, Mass Media and American Foreign Policy, Norwood, New Jersey, Ablex Publishing Corporation, 1991, p. 81.

[27]   20 heures, TF1, 24/03/1999.

[28]   Le Journal de 20 heures, France 2, 17/07/1995.

[29]   Warren Strobel, Late Breaking Foreign Policy: the News Media Influence on Peace Operations, Washington, US Institute of Peace, 1997, p. 131-132.

[30]   Ibid., p. 136-137.

[31]   Le Journal de 20 heures, France 2, 22/11/1995.

[32]   20 heures, TF1, 09/12/1995.

[33]   Le Journal de 20 heures, France 2, 12/07/2000.

[34]   Emmanuel Kant, Pour la paix perpétuelle [1795], Lyon, PUL, 1985, p. 55-56.

[35]   Ce qui fait dire à Alexis de Tocqueville : « Quant à moi, je ne ferai pas de difficulté de le dire : c’est dans la direction des intérêts extérieurs de la société que les gouvernements démocratiques me paraissent décidément inférieurs aux autres », De la démocratie en Amérique, Tome I [1835], Paris, Garnier-Flammarion, 1981, p. 322.