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Barbara Jung, L’image télévisuelle comme arme de guerre. Exemple de la guerre du Biafra

L’image télévisuelle comme arme de guerre. Exemple de la guerre du Biafra

 

 

Bulletin n° 26, automne 2007

 

 

 

 

Barbara Jung

 

 

Le 31 mai 1967, la province orientale de la Fédération nigériane s’autoproclame République indépendante du Biafra, déclenchant une guerre civile de trente mois, extrêmement meurtrière, qui fit l’objet d’une large couverture télévisée en France. Pour la première fois, les téléspectateurs ont vu apparaître sur leurs écrans de télévision les images d’une famine, devenues, par le rôle politique que les nouveaux dirigeants biafrais ont voulu leur faire jouer, une « arme de guerre ». Ces images de corps décharnés sont celles qui ont le plus représenté la guerre du Biafra. Comme drame humanitaire et politique, elles constituent un repère capital dans l’histoire de l’information télévisée.

Au travers de l’analyse des notices[1] de l’Institut national de l’audiovisuel décrivant les deux cent quatre-vingt-cinq reportages diffusés au journal télévisé sur la guerre du Biafra et du visionnage des onze reportages réalisés par des magazines d’information télévisés, nous verrons comment et dans quelle mesure les images de la guerre ont rempli leur fonction d’« arme de guerre ».

Nous étudierons, dans un premier temps, la mise en place de la couverture télévisée de la guerre et les enjeux politiques qui s’y rattachent. Puis nous analyserons la lecture du conflit donnée par la télévision en nous demandant si elle fut influencée par les arguments de la propagande biafraise. Enfin nous verrons si la tentative des dirigeants biafrais d’ériger les images de la famine comme une arme de guerre a été couronnée de succès.

 

La mise en place de la couverture télévisée de la guerre du Biafra et ses enjeux politiques

 

La guerre du Biafra s’est déroulée à une période de l’histoire de l’information favorable à la mise en place d’une couverture télévisée des conflits. Le pouvoir biafrais a souhaité lui faire jouer un rôle politique de premier ordre.

 

Les enjeux politiques de la couverture télévisée

 

La couverture de la guerre du Biafra à la télévision française a bénéficié du contexte favorable de l’ascension du petit écran au cours des années soixante, et de l’amélioration des techniques de tournage qui rendent possible la réalisation de reportages sur le terrain. De plus, l’information constitue l’une des priorités inscrites dans les statuts de l’ORTF (1964) et occupe une place de choix sur l’ensemble des programmes diffusés, notamment grâce au développement du genre des magazines d’information télévisés qui privilégient les sujets d’actualité internationale. Mais au-delà des aspects techniques, la couverture de la guerre du Biafra à la télévision française a fait l’objet d’enjeux politiques. Officiellement, la France n’a apporté qu’une aide humanitaire aux Biafrais, mais il est aujourd’hui admis que les sécessionnistes ont bénéficié d’une aide militaire[2]. Pour le général de Gaulle, il fallait briser la Fédération du Nigeria qui constituait, du fait de sa force économique, une menace potentielle pour l’ensemble de l’Afrique francophone. Si ce soutien militaire a toujours été nié publiquement[3], Jacques Foccart[4] exprime dans ses mémoires le souhait du chef de l’Etat de véhiculer une image positive des Biafrais à la télévision française, instrument sur lequel il exerçait un contrôle et qu’il souhaitait mettre au service de son discours.

Obtenir le soutien du public français était également l’objectif du pouvoir biafrais, espérant que celui-ci exercerait une influence décisive sur les décisions politiques de ses dirigeants. En effet, pour vivre le Biafra avait certes besoin d’un soutien militaire face à une armée fédérale plus nombreuse et mieux équipée, mais aussi d’une aide diplomatique car il ne pouvait justifier son existence à l’égard du droit international. La stratégie alors adoptée par les dirigeants Biafrais reposa sur l’orchestration d’une propagande élaborée sur différents thèmes, et sur la mise en place d’outils destinés à véhiculer son discours à l’étranger et rallier l’opinion publique internationale à sa cause.

 

Les instruments de diffusion de la propagande biafraise

 

Dès l’autoproclamation d’indépendance, les dirigeants biafrais ont constitué un gouvernement incluant un ministère de l’Information et une « Direction de la Propagande » composés de l’élite intellectuelle Ibo, tribu majoritaire au Biafra. Certains pays étrangers ont accepté sur leur territoire l’installation de bureaux d’information biafrais, lesquels constituaient pour Patrick E. Davies de « véritables officines de propagande »[5]. L’influence de ces organismes sur la presse française s’est exercée par le biais de l’Agence France-Presse qui cite régulièrement dans ses dépêches Radio Biafra, alors sous le contrôle de la Direction de la Propagande. De plus, les Biafrais ont eu recours à l’agence de relations publiques Markpress, basée à Genève et chargée de diffuser des nouvelles alarmantes par le biais de communiqués de presse au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France, d’envoyer des films ou des photographies à la presse, et d’organiser le transport de journalistes au Biafra[6]. Le journaliste Claude Brovelli, à l’époque représentant de l’AFP au Nigeria, estime que le budget dépensé par le Biafra en termes de communication fut égal voire supérieur à celui attribué à la défense[7].

 

Gagner la guerre par les mots et les images

 

Dès le milieu de l’année 1968 les dirigeants biafrais essaient de convaincre le monde que le gouvernement fédéral a mis en place un plan génocidaire à l’encontre du peuple biafrais[8]. Le colonel Ojukwu va jusqu’à comparer le chef de l’autorité nigériane, le général Gowon, à Adolf Hitler : « Nous accusons Gowon de génocide pour avoir cherché à exterminer quatorze millions de Biafrais de la plus horrible manière. Nous accusons Gowon de vouloir devenir un Hitler de l’Afrique  »[9]. Pour alimenter sa propagande de guerre et justifier son statut de victime, le pouvoir biafrais s’est servi des images de la famine, profitant ainsi des ravages du blocus économique[10] sur sa population : « La Direction de la Propagande a donc misé sur la famine, […] elle est devenue l’arme ultime » témoigne Patrick E. Davies. Ne pouvant remporter la guerre par la force militaire, les dirigeants biafrais ont compris que les images de la famine, filmées sur le terrain, pouvaient être utilisées comme preuve du génocide et devenir une arme médiatique. Ils ont alors accueilli des journalistes étrangers, probablement avec l’aide de la France[11], persuadés qu’à travers ce qu’ils allaient découvrir, ils ne pourraient que soutenir la volonté sécessionniste de la province. Perçues comme garantes d’objectivité et de transparence, les images de la famine ont été instrumentalisées, utilisées comme preuve des souffrances de la population biafraise et sont devenues un enjeu politique pour le Biafra.

 

La couverture de la guerre du Biafra à la télévision française

 

L’implication de la télévision française dans la couverture médiatique de la guerre est née de la diffusion d’images, sources privilégiées de l’information, et de l’adoption d’un ton engagé au profit de la cause des sécessionnistes : images dévoilant sans détours le drame humanitaire qui se joue au Biafra dès 1968, voix-off ou même absence de commentaire sont les principaux procédés utilisés pour dénoncer l’horreur de la guerre.

 

Une couverture précoce et rythmée par les événements humanitaires

 

La télévision a couvert la guerre très tôt, un reportage sur l’autoproclamation d’indépendance du Biafra étant diffusé le 30 mai 1967[12]. Bien avant l’apparition des premières images de la famine et de l’aide humanitaire en juillet 1968, elle rend compte des événements militaires. Si un tournant s’opère en janvier 1968, avec la chute de la ville d’Enugu et un intérêt croissant pour les souffrances des civils, la couverture télévisée du conflit civil subit de nombreuses fluctuations et connaît trois pics de diffusion. Le premier a lieu de juillet à septembre 1968 et est dû à l’arrivée des premières images de la famine, aboutissant à l’organisation en août 1968 d’une campagne nationale de collecte de fonds relayée à la télévision. Après un essoufflement, la famine et l’aide humanitaire relancent la médiatisation de la guerre en mars 1969, mois au cours duquel une seconde campagne est organisée. Enfin, la couverture télévisée de la guerre atteint son point culminant en janvier 1970, mois de la signature de l’amnistie en faveur du pouvoir fédéral. Le regain d’intérêt sans précédent que porte la télévision à la guerre ce mois-ci est lié au fait que le pouvoir fédéral bloque le fonctionnement des opérations de secours auxquelles participe la France. Au cours de ces trois périodes, la guerre du Biafra devient un sujet d’actualité majeur.

La première chaîne française a consacré davantage de reportages sur la guerre que la seconde chaîne. Elle s’est impliquée au-delà de la programmation de reportages en devenant le support de deux campagnes nationales de collecte de fonds organisées par Pierre Sabbagh, figure légendaire du petit écran. La guerre a été couverte par plusieurs émissions. Parmi celles-ci, les journaux télévisés, dotés depuis 1963[13] d’une nouvelle formule fondée sur le primat de l’image, occupent une place hégémonique avec la diffusion de 95 % des reportages sur la guerre (soit 285) et plus de la moitié d’entre eux (61 %) ont été programmés aux actualités du soir. Le genre du magazine télévisé, mis en place dans les années soixante, se prêtait également à la couverture de la guerre du Biafra, terrain d’excellence pour le « journalisme d’enquête »[14] et une mise en scène de l’actualité de manière à susciter une émotion chez le téléspectateur. La première chaîne occupe alors à nouveau une position hégémonique en ce qui concerne les magazines d’information télévisés. Le magazine hebdomadaire Panorama[15], produit par l’Actualité Télévisée puis par Information Première dès 1969, est celui qui a le plus couvert la guerre avec un total de sept reportages sur treize. Cinq Colonnes à la Une diffuse un unique reportage sur le Biafra en mai 1968[16] et vit ses dernières heures. Il renaît de ses cendres avec la création de De nos envoyés spéciaux par Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, Pierre Lazareff et Igor Barrère, magazine qui programma un reportage sur la guerre en décembre 1968[17]. Quant à la seconde chaîne, elle diffuse trois reportages sur la guerre dont deux au cours du magazine Point contre Point[18].

 

 

Une télévision perméable aux arguments du pouvoir biafrais ?

 

Si les rédactions télévisées ont eu majoritairement recours aux images fournies par les agences de presse britannique Visnews, et américaine United Press, les journalistes partis sur place ont été bouleversés par le sort subi par la population civile biafraise. Tous les reportages sans exception semblent condamner ouvertement l’attitude du gouvernement fédéral vis-à-vis des civils en diffusant des images à caractère dramatique, comme celles de maisons détruites, de réfugiés, de cadavres laissés à l’abandon, de soldats en haillons et de personnes victimes de la famine. Les images s’attachent essentiellement à montrer la violence des attaques à l’encontre de la population biafraise sur le plan militaire ou humanitaire. Les rédactions télévisées ont fait le choix de la transparence, de montrer l’horreur la plus insoutenable aux téléspectateurs. Le recours au grand plan sur les cadavres est fréquent, Panorama diffuse les images d’un civil biafrais froidement abattu par l’armée fédérale dans son village[19]. Le journaliste, comme certains médecins, s’arroge un rôle de témoin et de dénonciateur de l’horreur. Pourtant, si les magazines télévisés[20] jouent sur le registre émotionnel et adoptent un ton engagé en faveur des Biafrais, ils ne font pas leur la thèse du « génocide biafrais » et suivent la position de l’Organisation des Nations unies[21]. Le mot génocide figure dans deux reportages sur les neuf réalisés par un magazine d’information télévisé que nous avons pu visionner. Le premier est prononcé par le colonel Ojukwu, chef de l’autorité biafraise, tenant un enfant blessé dans ses bras : « Les enfants sont les vrais innocents de cette guerre. Je sais que Lagos perpétue un génocide à l’encontre du peuple biafrais ». Le second est prononcé par un journaliste qui se montre prudent affirmant que « pour le monde entier la guerre du Biafra reste une question nigériane, même si elle prend des allures de véritable génocide », critiquant à demi-mot la décision de l’ONU de ne pas intervenir dans le conflit, ni de retenir l’accusation de génocide.

 

La mise en scène de la famine et de l’aide humanitaire à la télévision française

 

Les images de la famine et de l’aide humanitaire sont celles qui ont le plus caractérisé la guerre du Biafra, et sont restées dans la mémoire collective. Près d’un mois après l’autoproclamation d’indépendance du Biafra, le gouvernement fédéral instaura un blocus économique. Huit millions de personnes se sont alors retrouvées entassées dans ce qui a été appelé le « réduit biafrais », territoire d’un rayon d’à peine 150 kilomètres. Ce cloisonnement provoqua une famine qui causa la mort d’environ un million de personnes en deux ans et demi. Pour la première fois, les journalistes de la télévision ont dû traiter un événement qui n’avait encore jamais fait l’objet d’une couverture télévisée et qui a donné naissance à l’humanitaire moderne. Les images de la population civile touchée par la famine commencent à être retransmises à la télévision en juillet 1968. Leur arrivée eut une conséquence concrète avec l’organisation le mois suivant d’une campagne nationale de secours en faveur des victimes, le contenu des reportages des journaux télévisés subit alors des modifications. Ces derniers diffusent les images de corps squelettiques, d’enfants ballonnés souffrant de kwashiorkor et de femmes ne pouvant plus allaiter leur nourrisson. Le documentaliste décrit « un homme d’une extrême maigreur » en train « d’agoniser » et des « plans très pénibles »[22]. Ces images dégagent une force émotionnelle et ont pour fonction d’attirer l’attention du téléspectateur devenu un donateur potentiel.

 

« Jamais d’images plus terribles n’ont été filmées depuis celle des découvertes des camps de concentration de l’Allemagne de 1945. Des corps d’enfants squelettiques ou déformés par des oedèmes, des visages où se lit l’hébétude résignée d’une agonie prochaine […]. Un enfer. […] Mais combien faudra-t-il de documentaires encore pour réveiller les consciences ? »[23] 

écrit un journaliste dans Le Monde à propos d’un reportage diffusé sur la seconde chaîne en août 1968.

Dans les reportages réalisés par Panorama, l’horreur de la guerre est montrée par la diffusion d’images de corps mourants et décharnés. L’image est crue, dénuée de commentaire journalistique, le bruit ambiant rend l’atmosphère pesante et contribue à accentuer la tonalité dramatique des reportages. La force émotionnelle est dégagée par l’image seule. Les enfants, symbolisant l’innocence et la fragilité, se retrouvent souvent au centre de l’attention quand il s’agit de montrer l’horreur de la guerre : les documentalistes de l’INA décrivent dans les notices des images d’« enfants squelettiques », « affreusement maigres » ayant un « regard vide » ainsi que de « nombreux plans pitoyables »[24]. La couverture télévisée de la guerre du Biafra marque l’entrée d’un nouveau phénomène médiatique centré sur la diffusion de nombreuses images de personnes aux corps décharnés, au côté desquelles figure le personnel médical occidental.

Dès le mois de juillet 1968, au moment où la situation de la population civile s’aggrave, a lieu une intensification des opérations de secours. Les images de l’aide humanitaire occupent alors une place prépondérante au sein de la couverture télévisée du conflit[25]. Au cours du mois de janvier 1970, le nombre de reportages consacrés à l’aide humanitaire augmente de manière spectaculaire : depuis le mois de juin 1969 le gouvernement fédéral a déchargé le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) de sa tâche de coordination des secours, la situation humanitaire est dramatique et le gouvernement continue de bloquer le fonctionnement des opérations de secours. Cependant, d’après le contenu descriptif des notices de l’INA, il semble que l’objectif de la télévision française fut de stimuler la générosité des téléspectateurs en mettant en valeur l’action humanitaire de la France au Biafra. Les images les plus courantes à la télévision sont celles de colis affrétés par des associations humanitaires, de camions portant les insignes d’une organisation humanitaire, d’avions transportant des secours à destination du Biafra, de malades bénéficiant de soins, etc. Quand le personnel médical français figure dans un reportage, ce dernier s’attache à montrer des enfants malades mais en voie de guérison : ils chantent, sourient, sont soignés[26]. Si la représentation de l’aide humanitaire au Biafra paraît « classique » (par la diffusion d’images présentant le matériel humanitaire, les médecins, etc.), en réalité elle ne l’est pas puisqu’elle témoigne de la mise en place d’opérations de secours d’une envergure extraordinaire, destinées à venir en aide à des millions de personnes prisonnières du réduit biafrais.

Les images de la famine ont suscité l’engagement de médecins français parmi lesquels le Dr Gréletty-Bosviel, qui figure parmi les fondateurs de Médecins sans frontières : « Fin septembre 1968, on commençait à voir à la télévision des rushes sur le Biafra. J’étais à ce moment-là à l’OMS et j’ai demandé qu’on me laisse partir au Biafra »[27]. La guerre a permis la naissance de l’humanitaire moderne : certains médecins venus avec la Croix-Rouge ont rompu le principe de neutralité en prenant position contre le pouvoir fédéral qui entravait leur action, et en manifestant leur soutien aux Biafrais qu’ils croyaient victimes d’un génocide. Sans expérience de la médecine d’urgence ou sur les cas de grave malnutrition, ils ont vécu le traumatisme du tri chirurgical sur le terrain, et ont fondé à leur retour une nouvelle forme de médecine d’urgence. Affranchie du devoir de réserve, leur association aboutira à la création de Médecins sans frontières en décembre 1971. La victime de guerre, ou de catastrophe naturelle, et le médecin occidental qui n’hésite pas à braver les principes initiaux édictés par la Croix-Rouge deviennent, au cours des années soixante-dix, le couple-clé de la représentation humanitaire moderne.

 

Les images de la famine comme arme de guerre : un instrument efficace ?

 

Les téléspectateurs ont été sensibles à la diffusion des images de la famine : ils ont soutenus financièrement et moralement l’organisation des opérations de secours. Cependant, si certains individus déjà engagés dans un mouvement de pensée, politique ou religieux ou partis sur le terrain, ont clamé le droit des Biafrais à l’indépendance, le public français n’a pas prêté d’attention à l’issue politique de la guerre.

 

Un soutien important…

 

Pour les dirigeants biafrais, la famine est devenue une arme médiatique destinée à pallier une faiblesse militaire, se retournant ainsi contre le pouvoir politique qui l’avait mise en place. En effet, la diffusion des images de la famine à la télévision donna naissance à un mouvement de sympathie en France en faveur de la cause biafraise. Elles ont suscité un mouvement de conscience « humanitaire » : de nombreuses associations de soutien aux Biafrais ont été créées, telles que le Comité international de lutte contre le génocide au Biafra par les futurs fondateurs de Médecins sans frontières ou le Comité d’action pour le Biafra, par un député UDR Raymond Offroy. D’autres associations, déjà en place et de tous horizons, ont tenté d’alerter la population et ont lancé des appels à la mobilisation. Parmi elles figurent les Francs-maçons, l’Union nationale des étudiants juifs de France, le Conseil œcuménique des Églises et la CGT. Les campagnes nationales d’août 1968 et de mars 1969 ont bénéficié du soutien de nombreux intellectuels[28] qui ont lancé des appels au cessez-le-feu ou ont signé des pétitions proclamant le droit à l’indépendance du Biafra. Ces appels ou ces créations d’organisation sont, pour la plupart, le fait de personnes déjà engagées dans un mouvement de pensée ou religieux. Leur discours s’adressait à la fois aux dirigeants politiques et à la nation. Il est intéressant de noter que ces appels interviennent aux moments où la couverture télévisée de la guerre s’accélère et où les images de la famine et de l’aide humanitaire se trouvent au centre de l’attention. Celles-ci, loin d’avoir un statut passif, détiennent donc un pouvoir de persuasion et engagent à l’action. L’argument de génocide a souvent été repris pour condamner le sort de la population civile et l’horreur de la guerre. Les images de la famine montrent des personnes ayant perdu leur humanité et leur dignité.

« J’étais hanté par Auschwitz, [se souvient Bernard Kouchner], pourquoi la Croix-Rouge n’avait pas parlé ? Pourquoi la Croix-Rouge ne parlait pas devant le phénomène monstrueux du Biafra ? Est-ce la même chose ? Je ne voulais pas que mes enfants ou n’importe qui d’autre m’accusent de m’être tu à ce moment-là »[29].

 

… mais une faible mobilisation

La population française qui soutenait majoritairement l’organisation des opérations de secours n’a pas pour autant montré une forte mobilisation en faveur de l’indépendance du Biafra. Un sondage IFOP publié dans Le Monde en mars 1969 indique que deux tiers des Français estiment juste ou insuffisant l’aide humanitaire française apportée au Biafra (un tiers des sondés se déclarent sans opinion)[30]. Le public français a apporté un large soutien moral et financier : treize à quinze millions de francs ont été récoltés à l’issue de la première campagne nationale de juillet 1968[31]. Les images de la famine ont rempli leur fonction, celle de susciter l’intérêt des téléspectateurs qui pour la première fois assistent à leur retransmission. Cependant, les manifestations organisées par les différentes associations n’ont pas connu le succès espéré : les tentatives d’attirer la population française pour l’encourager à soutenir la volonté d’indépendance de la province orientale ont échoué.

Cet échec est partagé par le pouvoir biafrais puisque le public français, s’il a été ému par les images des civils victimes de la famine, n’a pas incité le gouvernement à apporter une aide diplomatique au Biafra. Le Biafra a obtenu une aide humanitaire de grande ampleur mais a été privé de reconnaissance diplomatique de la part des grandes puissances.

 

 

Les Biafrais furent extrêmement présents dans les médias français au cours de la guerre civile qui ébranla le Nigeria de 1967 à 1970. Alors que le gouvernement fédéral fut peu représenté et se montra hostile aux journalistes, les dirigeants biafrais se sont servis de la presse comme d’une tribune pour véhiculer leur propagande de guerre. Les images ont fait l’objet d’une instrumentalisation au service d’une politique destinée à rallier l’opinion internationale à sa cause. Le gouvernement français aurait aidé le pouvoir biafrais à médiatiser les souffrances de la population civile[32], mais il a refusé de reconnaître officiellement le Biafra comme un État indépendant. Les images de la famine n’ont pas influé sur les décisions des dirigeants politiques mais ont joué un rôle certain dans l’envoi d’une aide humanitaire d’une nouvelle forme. La télévision fut investie d’une nouvelle mission sur la scène publique, celle de promouvoir des campagnes humanitaires. Nouveau partenaire d’associations humanitaires, elle diffuse des images dévoilant aux téléspectateurs français la maigreur des corps de personnes résidant à des milliers de kilomètres, victimes d’un blocus économique dans un contexte de la guerre civile. L’aide apportée par les « French doctors » est également largement couverte à la télévision française, et on ne peut étudier les images de la famine séparément de celles de l’aide humanitaire. La couverture de la guerre du Biafra a bien joué un rôle dans le conflit, les bases de l’humanitaire moderne ont été jetées et une nouvelle représentation de la victime de guerre est née à la télévision.

 



[1]    Au moment de nos recherches, aucun des reportages diffusés au journal télévisé n’a fait l’objet d’une restauration sur support vidéo. Nous n’avions à notre disposition que des notices descriptives rédigées par un chef de l’antenne de l’INA qui retranscrivent plan par plan les images diffusées. L’accès aux magazines d’information fut plus aisé grâce à la restauration complète de la collection du magazine Panorama.

[2]    En procédant à un envoi constant d’armes à partir de pays amis, comme le Tchad, le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Gabon. Voir Jean-Louis Clergerie, La Crise du Biafra, Limoges, PUF, 1994, p. 160.

[3]    Le général de Gaulle a reconnu de manière implicite la nation biafraise dans un communiqué publié le 31 juillet 1968, au moment de l’arrivée des images de la famine : « Le Gouvernement constate que le sang versé et les souffrances qu’endurent depuis plus d’un an les populations du Biafra démontrent leur volonté de s’affirmer en tant que peuple ».

[4]    Depuis 1958, Jacques Foccart était chargé des Affaires africaines et des Services spéciaux français auprès du général de Gaulle. Il raconte que le chef de l’État lui a demandé de faire en sorte que les députés de sa majorité, partis au Biafra et favorables à son indépendance, passent à la télévision. Également d’empêcher ceux rangés du côté du pouvoir fédéral d’avoir accès au petit écran. Voir Jacques Foccart, Le Général en mai. Journal de l’Élysée. 1968-1969, Paris, Fayard, coll. « Jeune Afrique », t. 2, 1998.

[5]    Patrick E. Davies était journaliste pour le compte de la Direction de la Propagande. Voir Joël Calmettes, Histoires secrètes du Biafra : Foccart s’en va en guerre, Paris, Point du Jour (prod.), 2001, documentaire coul., 51 mn 41 s.

[6]    Les communiqués ont été rassemblés dans un ouvrage. Voir Markpress Biafra Press Division, Genève, Aba (Biafra), 21 juin 1968. D’après le témoignage de Patrick E. Davies, la France aurait financé l’emploi de l’agence Markpress.

[7]    Jean Wolf, Claude Brovelli, La Guerre des rapaces. La vérité sur la guerre du Biafra, Paris, Albin-Michel, 1969, p. 63.

[8]    Voir les publications officielles du gouvernement biafrais ou publiées par l’Organisation de l’unité africaine (OUA).

[9]    Le conflit Nigeria-Biafra, Documents produits par le Nigeria et le Biafra à la Réunion du Comité Consultatif de l’OUA à Addis-Abeba, août 1968, p. 34-35.

[10]   Le blocus fut décrété le 1er juillet 1967 par le gouvernement fédéral à l’encontre de la province sécessionniste.

[11]   Joël Calmettes, op. cit.

[12]   Jean-Pierre Defrain, « L’indépendance du Biafra », Vingt-quatre heures d’actualités, Deuxième chaîne, EVN (Agence Eurovision News), 30 mai 1967, 0 mn 45 s.

[13]   La formule fut lancée par Alain Peyrefitte.

[14]   Forme de journalisme qui a prévalu dans les années soixante. Voir Hervé Brusini, Francis James, Voir la vérité : le journalisme de télévision, Paris, PUF, 1982.

[15]   Benjamin Gallepe, Panorama, le magazine hebdomadaire de la rédaction. De l’Actualité Télévisée à Information Première. 1965-1970, (sous la dir. de Pascal Ory et Marie-Françoise Lévy) Université Paris I, Septembre 1999.

[16]   Michel Honorin, « Le Biafra », Cinq Colonnes à la Une, Première chaîne, ORTF, 3 mai 1968, 20 mn 43 s.

[17]   « Biafra : mort d’un mercenaire », De nos envoyés spéciaux, Première chaîne, Gamma, 5 décembre 1968.

[18]   François Moreuil, « Biafra », Point contre point, Deuxième chaîne, ORTF, 31 octobre 1968, 25 mn 25 s. Jean-François Chauvel, René Puissesseau, « Le Biafra », Point contre Point, ORTF, 26 décembre 1968, 09 mn 35 s.

[19]   Patrick Camus, Georges Pitoeff, « Biafra : trente mois de guerre », Panorama, Information Première, ORTF, SSR, Neyrac Film, 15 janvier 1970, 21 mn 36 s.

[20]   Nous n’avons pas la possibilité de vérifier les journaux télévisés.

[21]   Pour contrer ces accusations, le gouvernement fédéral a accepté l’envoi d’une équipe d’observateurs mandatés par l’ONU qui a conclu à l’impossibilité d’affirmer l’existence d’un génocide au Biafra. Le pouvoir fédéral a pris les armes, non pas pour exterminer une ethnie, mais pour préserver l’unité du pays.

[22]   Voir la notice in Pierre Sabbagh, « Reportage sur le Biafra », Télé Soir, Première chaîne, ORTF, 2 août 1968.

[23]   Jacques Siclier, « Un peuple en train de mourir de faim », Le Monde, 15 août 1968, p. 4.

[24]   Notice INA du reportage commenté par Jean-François Chauvel, « Biafra : Cécile Bourbon de Parme », Information Première, ORTF, 12 janvier 1970.

[25]   Les documentalistes de l’INA décrivent des images de l’aide humanitaire dans un tiers des reportages consacrés à la guerre du Biafra.

[26]   Voir la notice INA in Jacques Abouchar, « Appel pour le Biafra », Télé Soir, Première chaîne, EVN, 27 décembre 1968.

[27]   Témoignage diffusé dans le documentaire réalisé par Joël Calmettes, série 2, Histoire, 28 décembre 2003.

[28]   On compte parmi les intellectuels qui ont manifesté leur soutien aux Biafrais les écrivains Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Claude Mauriac ; l’historien Pierre Vidal-Naquet ; des professeurs de droit ; des députés UDR ; des médecins et des journalistes.

[29]   « De l’intervention à l’ingérence », Histoire Parallèle, ARTE, 26 février 2000.

[30]   Le Monde, 18 mars 1969, p. 5.

[31]   Jacques Foccart, Le Général en mai…, op. cit., p. 323.

[32]   Ibid., p. 603. Général Jean Varret et Patrick E. Davies in Joël Calmettes, Histoires secrètes du Biafra, op. cit.