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Sophie Baby, Violence et politique dans la transition démocratique espagnole

Violence et politique dans la transition démocratique espagnole

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007



 

Sophie Baby[1]

 

 

Notre thèse repose sur un questionnement simple : la transition espagnole à la démocratie fut-elle aussi pacifique qu’on a bien voulu le dire ? Car tant les acteurs politiques que les ouvrages académiques vantent le caractère pacifique et consensuel d’un processus érigé en mythe politique et vendu à travers le monde comme exemplaire. Une telle vision hégémonique a conduit les spécialistes à négliger le fait violent, perçu comme marginal. Quand la violence surgit sous la plume des commentateurs, des politologues, des sociologues ou des plus rares historiens, c’est toujours en pointillé et de façon détournée. Il s’agit surtout de dénoncer les risques putschistes et le terrorisme basque, dont l’existence vient précisément conforter le mythe. L’ampleur de la résistance des nostalgiques du franquisme, concrétisée dans la très réelle tentative de coup d’État militaire du 23-F, en 1981, met en valeur l’exceptionnel succès de la transition politique sans bain de sang. Tandis que le terrorisme basque est perçu comme une exception, une aberration périphérique qui rend encore plus éclatante la cohésion du reste de l’Espagne. Pourtant, la période de la transition n’échappe pas à l’influence de la violence. Plus encore, celle-ci est au cœur des enjeux politiques et symboliques de la période : c’est ce que ce travail de thèse tend à démontrer.

 

Ainsi, un premier axe de réflexion se penche sur la signification de la paix supposée de la transition. L’obsession de la réconciliation nationale, si centrale dans la compréhension de la période, porte en elle la question de la violence, puisque la mémoire traumatique en jeu est d’abord celle d’une violence massive dévastatrice, fondatrice ensuite d’une autre forme de violence, sélective et répressive, celle de la dictature franquiste. La violence existante est autant une menace réelle au processus de démocratisation, que l’événement qui réactive des peurs liées à une violence passée récurrente. L’enjeu de l’étude ne porte donc pas seulement sur la réalité de la violence du présent, mais aussi sur le poids de la mémoire de la violence passée et sur la gestion de la violence redoutée de l’avenir, questions au cœur de la pacification démocratique menée par la transition.

Un second axe de réflexion porte sur les modalités de l’émergence de la démocratie à la fin du XXe siècle, dont l’Espagne constitue un paradigme intéressant. La question de la violence est au cœur du processus de mutation d’un État autoritaire, fondé sur la répression, en un État démocratique garant des droits individuels et des libertés publiques. La démocratie est alors perçue comme un régime-refuge, espace sociopolitique pacifié et radicalement exclusif de toute forme de violence physique, non seulement car le monopole de la violence par l’État fait l’objet d’une contention réglementée, mais aussi car la souveraineté populaire n’a plus besoin de la force pour s’exprimer puisqu’elle dispose désormais du bulletin de vote, symbole d’un jeu politique par essence pacifique. Doit-on pour autant penser avec les contemporains que la démocratie est le lieu idoine de la civilisation, de la tolérance, du dialogue et de la raison qui désamorcent d’eux-mêmes la violence et dénuent de son sens le délit politique ?

Le cas espagnol révèle au contraire une augmentation de la violence contestataire à mesure de la démocratisation du pays : il remet donc en cause cette utopie commune d’une démocratie naturellement guérisseuse du mal de la violence. Quels sont les mécanismes qui expliquent que celle-ci perdure et même s’accroisse à mesure que la démocratie s’installe ? Est-ce à créditer au compte des résidus du passé, de l’incertitude de la conjoncture politique, institutionnelle et normative, ou bien des effets pervers induits par le propre système démocratique ?

Pour répondre à ces questionnements, l’étude se fonde sur une documentation variée, sources de presse et audiovisuelles, mais aussi documents du ministère de l’Intérieur ou du cabinet de liaison du ministère de l’Information et du Tourisme, rapports des gouverneurs civils et du procureur général du royaume, comptes-rendus des séances parlementaires, enquêtes d’opinion ou encore témoignages publiés ou recueillis par le biais d’entretiens oraux. Le croisement de l’ensemble de ces sources est la clef de voûte de la perspective choisie, historienne, plurielle et constructiviste.

 

Une première approche, positiviste, confronte l’imaginaire pacifique de la transition à la réalité des faits de violence. La nécessité de les recenser et de les mesurer s’est en effet imposée comme le moyen le plus efficace d’ébranler un mythe si solidement ancré dans les discours sur la période. L’opération de recueillement et de traitement des données, d’une ampleur inédite, a été soumise à la plus grande rigueur : la première partie y est consacrée. Y sont précisés les choix théoriques et méthodologiques qui ont procédé à la construction de la base de données, choix issus d’une confrontation constante entre la théorie et la réalité rencontrée dans les sources.

Une approche globale de la violence est ainsi privilégiée, à l’encontre de la tendance existante à en atomiser l'examen. Notre définition de la violence politique retient autant la violence issue de l’État que la violence protestataire dirigée contre le régime, violences qui s’engendrent l’une l’autre dans une telle spirale que toute tentative d’analyse disjointe serait vouée à l’échec. Tout en excluant le phénomène complexe de la violence symbolique, elle ne considère pas seulement les actes de violence physique, mais aussi les menaces de son usage. Elle tient compte autant de la cible et de l’intention politique de l’action que de ses effets sur le champ politique, tout en écartant les violences strictement sociales. Particulièrement attentive à la relativité historique du fait violence, elle s’interroge cependant sur les conditions de production du regard qui le fait exister aux yeux de la société.

Les résultats témoignent de l’intérêt de l’enquête : on compte plus de 3 500 actes de violence et plus de 700 morts provoquées – dont quelque 530 causées par les seuls acteurs protestataires – de la disparition du dictateur en novembre 1975 à l’avènement des socialistes en octobre 1982. Bilan qui fait des années de la transition les plus sanglantes depuis la répression de l’après-guerre, et à titre de comparaison, hausse la période à la hauteur des « années de plomb » italiennes. Dire de la transition qu’elle fut « pacifique » ne signifie donc certainement pas qu’elle fut exempte de violences.

 

Une seconde partie retrace ensuite l’histoire de la violence politique contestataire pendant la période. L’analyse particulièrement fine des pratiques, des répertoires et des rythmes d’action des acteurs violents, permise par la richesse des informations contenues dans la base de données, conclut à l’existence d’un cycle de violences propre à l’étape de la transition. Si celui-ci s’inscrit dans un cycle plus global d’action collective protestataire, amorcé dans les années 1960, le recours à la violence comme arme du combat politique ne prend son essor qu’à partir de l’assassinat de l’amiral Carrero Blanco par l’ETA, en décembre 1973. Il s’épanouit ensuite de façon très nette après la mort du dictateur, entre 1976 et 1980, avant de décliner sérieusement en 1981.

Après deux premières années dominées par des violences urbaines éclatées et de « basse intensité », facilitées par le contexte général d’émancipation et d’effervescence populaire qui fait suite à la mort de Franco, le panorama se simplifie. L’affirmation de la démocratie, consacrée par la Constitution de 1978, décourage la plupart des acteurs tentés par la violence tandis que d’autres, à l’inverse, se lancent dans un affrontement ouvert avec l’État qui se traduit par une escalade terroriste sans précédent. Parmi les trois groupes protestataires qui sont les protagonistes de la période ‑ l’extrême droite nostalgique d’un régime à l’agonie, l’extrême gauche révolutionnaire, et les mouvements nationalistes radicaux ‑, prédominent l’ETA, les GRAPO et le BVE, alors au somment de leur activité meurtrière. Le taux de mortalité politique s’épanouit paradoxalement à la faveur de la consolidation démocratique, et n’est pas le seul fait du terrorisme etarra. Il faut attendre la frayeur provoquée par le 23-F, pour que décline le niveau de violences. La stabilisation démocratique induite par l’écrasante victoire des socialistes en 1982, l’efficacité croissante de la lutte antiterroriste, l’échec politique des extrémismes ainsi que la délégitimation de l’usage de la violence dans l’espace démocratique concourent à mettre fin, en 1982, au cycle contestataire amorcé la décennie antérieure. Seule persiste la violence du conflit nationaliste basque, terroriste et contre-terroriste, à la fois mêlée au cycle précédent et individualisée dans une dynamique indépendantiste autonome des tensions spécifiques à la période de la transition.

 

La troisième partie est consacrée à la violence d’État, jusqu’alors volontairement laissée de côté car elle s’inscrit dans un cadre de réflexion plus large, celui de la construction de l’État démocratique. L’État est confronté, pendant la transition, à un double défi. D’une part, il doit canaliser les acteurs violents externes – les protestataires ‑ afin d’empêcher qu’ils s’érigent en obstacles infranchissables sur le chemin de la démocratisation. D’autre part, il se heurte à une violence interne, mise en œuvre par les institutions chargées de la contention de la violence externe et du maintien de l’ordre (armée, police, garde civile, justice), qui résistent à s’adapter à leurs nouvelles missions en démocratie. De cette double contention dépend la légitimité du processus de démocratisation et la qualité de la démocratie future.

Si, à première vue, l’État fait preuve d’efficacité pour contenir le potentiel d’explosion révolutionnaire autant que pour désamorcer les tentations d’un retour en arrière, la résolution au quotidien de la dialectique qui oppose l’ordre à la liberté obéit à des mécanismes complexes, tant au niveau des principes que des pratiques. L’obsession de l’ordre public, héritée tant de l’autoritarisme du régime franquiste que de la leçon collective tirée des erreurs des années 1930, et perçue comme la condition de la réussite démocratique, conduit au sacrifice de nombre de civils : près de 150 d’entre eux trouvent la mort sous les balles policières. De plus, la transformation du système répressif de l’État est perturbée par un terrorisme croissant qui conduit à saper d’emblée les principes fondateurs du nouveau régime. Des pratiques de répression considérées comme intolérables et illicites dans le cadre d’un État de droit, persistent et sont recyclées dans l’urgence pour les besoins de la lutte antiterroriste. Bavures policières, torture, violations des droits de l’homme et « guerre sale » contre le terrorisme privent la jeune démocratie d’un âge d’or fantasmé. A peines énoncées, les valeurs qui fondent le nouvel ordre démocratique sont bafouées au nom de la raison d’État, camouflée derrière la raison démocratique. Plus encore, l’emploi de la violence par l’État est implicitement relégitimé, au nom de la défense de l’État de droit précisément bafoué.

 

La violence politique est donc au cœur des enjeux physiques et symboliques de la construction démocratique : c’est précisément pour cela qu’elle a tendance à être niée et reléguée à la marge. Pour mieux comprendre les ressorts de ces représentations dominantes, la quatrième et dernière partie de la thèse s’intéresse précisément aux perceptions sociales de la violence, traquées au travers du discours et du geste, politique et médiatique, et des sondages d’opinion.

Suivant un renversement des représentations sociales constaté dans l’ensemble du monde occidental, la violence comme arme politique perd progressivement toute légitimité dans l’espace public de la transition espagnole. Loin d’être une évidence éthique, ce phénomène résulte de la construction d’un discours de condamnation assorti d’une progressive mobilisation politique et sociale, tous deux soumis à la réactivation d’une mémoire douloureuse. La violence est en effet redoutée car elle ravive les fantômes du passé. L’étude des moments de grande tension montre à quel point les rumeurs envahissent alors l’espace public et laissent affleurer les angoisses enfouies dans un inconscient collectif dominé par le traumatisme de la guerre civile. L’Espagne, avide d’ordre et de paix, exclut la violence de l’horizon démocratique dans une volonté partagée de réconciliation nationale. Le souvenir de la guerre civile constitue ainsi sans aucun doute l’une des clefs du succès de la transition, les violents du présent jouant le rôle du bouc émissaire venu sceller la nouvelle identité démocratique. Aux antagonismes du passé succède une nouvelle ligne de fracture, celle du « tous contre eux », qui permet d’en finir avec le vieux mythe des deux Espagne. Le consensus contre la violence s’accompagne d’une foi nouvelle en la démocratie comme un espace pacifié, seul rempart possible contre la résurgence du passé.

Mais paradoxalement, ce farouche désir de paix conduit à une sous-estimation des violences du présent, toujours en deçà des attentes collectives au regard de la catastrophe passée. Il se traduit par la négation aveugle de leur réalité et des fractures politiques sous-jacentes. Car les discordances politiques héritées du conflit bipolaire du passé continuent à configurer des perceptions antagonistes de l’ennemi violent, manipulées au gré des intérêts partisans. De fait, la société fait preuve d’une tolérance relative vis-à-vis de certaines formes de violence, notamment celle de l’ETA, à la légitimité inconsciemment mais durablement ancrée dans l’oppression face au tyran.

 

Si les choix politiques de la transition ont donc permis le passage de la dictature à la démocratie sans traumatisme grave et sans que le cycle des violences du présent ne vienne enrayer de façon inéluctable le processus, ils n’ont pas réussi à accomplir la réconciliation nationale « authentique » tant exaltée, et intimement liée à l’image « pacifique » de la transition. Le modèle de réconciliation établi dans les années 1970 est aujourd’hui remis en cause. Fondé sur l’amnistie des forfaits de deux passés entrelacés, la Guerre civile et le franquisme, il a conduit à diluer la question des responsabilités propres à une dictature dans l’équivalence morale d’une guerre civile où tous auraient été coupables. Il a ainsi paradoxalement prolongé dans les débats politiques d’aujourd’hui, les effets de la déchirure d’antan, encore et toujours ravivée par la violence terroriste du présent.

 

 

Au terme de la recherche, la centralité symbolique de la violence dans le fait politique de l’Espagne contemporaine, réactivée par les soubresauts d’une violence physique éthiquement délégitimée, ne fait plus aucun doute. Au-delà, son analyse aura permis, souhaitons-le, d’éclairer la compréhension de la démocratie déclinée au temps présent.

 



[1]    Thèse de doctorat soutenue à l’Université de Paris I le 24 novembre 2006 (dirigée par Robert Frank et Julio Aróstegui). Composition du jury : Julio Aróstegui, Universidad Complutense (Madrid), Philippe Braud, Institut d’Études Politiques de Paris ; Geneviève Dreyfus-Armand, BDIC ; Robert Frank, Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne ; Eduardo González Calleja, Universidad Carlos III (Madrid) ; Annick Lempérière, Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne.