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Romain Masson, Le conservatisme américain contemporain. De Barry Goldwater à Newt Gingrich

Le conservatisme américain contemporain. De Barry Goldwater à Newt Gingrich

 



Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

 

Romain Masson

 

 

En novembre 2006, les élections américaines de mi-mandat ont vu le retour aux responsabilités des démocrates à la Chambre des représentants et au Sénat. Le basculement et la majorité en sièges sont remarquables. Pourtant, sur le plan de l’arithmétique politique, ce ne sont que quelques dizaines de milliers de voix qui séparent les deux partis. Des observateurs ont justement remarqué que les élections les plus disputées ont été remportées par des démocrates qui ont repris une bonne partie des idées de leurs adversaires. La « révolution conservatrice » n’est pas achevée. Les républicains sont bien sanctionnés par les électeurs des États-Unis, mais leurs propositions dominent encore l’agenda des politiques. Pour comprendre la situation actuelle, il convient de s’arrêter sur deux événements électoraux contemporains : la victoire républicaine au Congrès en 1994 et la défaite présidentielle de Barry Goldwater en 1964. À chaque fois, les conservateurs ont franchi une étape, acquis de la légitimité et nourri le débat démocratique avec plus ou moins de succès.

 

Newt Gingrich, l’artisan du retour des républicains au congrès

 

Une carrière tournée vers un but précis

 

En 1994, pour la première fois depuis quarante ans, les conservateurs sont majoritaires au Congrès. Retracer la lente prise de contrôle de la Chambre des représentants par les républicains implique de se pencher sur la carrière de Newt Gingrich[1]. À n’en pas douter c’est un homme politique qui s’est engagé précocement. Il a rejoint le Parti républicain de Géorgie à la fin de son adolescence. Il souhaitait mettre un terme au système ségrégationniste mis en place par les démocrates. Ne parvenant pas à obtenir de titularisation à l’Université de West Georgia, N. Gingrich va se présenter devant les électeurs. Entre 1974 et 1978, il est en campagne. Son engagement direct dans la vie de son État a un but précis : mettre en pratique ses plans. Pour lui, en effet, la stratégie de reconquête du Sud (Southern Strategy) est la bonne. Il convient de préciser que le Sud est constitué des anciens États esclavagistes du sud des États-Unis ayant fait sécession en 1860-1861 et formé une confédération. Ainsi, le Sud regroupe les deux Carolines, la Géorgie, la Floride, l’Alabama, le Mississippi, la Louisiane, le Texas, la Virginie, l’Arkansas, le Tennessee, auxquels on rajoute souvent l’Oklahoma. Ils sont les responsables du déclenchement de la Guerre Civile ou Guerre de Sécession (1861-1865) [2]. La stratégie de reconquête du Sud renvoie à l’objectif que les cadres du Parti républicain se sont fixés dès 1960. Tous les États du Sud dominés par les démocrates depuis la Reconstruction ont vocation à retourner dans l’escarcelle des républicains, pensent-ils. Avant les années soixante, les deux partis connaissaient en leur sein des divisions politiques et géographiques. Les démocrates du Sud étaient plus conservateurs que leurs homologues du Nord et du MidWest. Il existait, par ailleurs, chez les républicains du Nord-Est une fraction libérale. Comme nous le verrons, lors des primaires présidentielles de 1964, Barry Goldwater, républicain sudiste conservateur, est opposé à Nelson Rockefeller, représentant des modérés du nord des États-Unis. La défaite du gouverneur du New York amorce le déclin des républicains libéraux. Dès lors, les désignés à la candidature présidentielle seront souvent des conservateurs.

B. Goldwater prend des positions qui plaisent aux conservateurs du Sud. Il est fermement contre l’intervention du gouvernement fédéral dans la vie des États fédérés, par exemple. Cependant, il ne parvient que partiellement à s’emparer des voix sudistes. Quatre ans plus tard, R. Nixon rencontre plus de succès. Il inspire Newt Gingrich. Dans les discours du candidat Nixon, on retrouve comme leitmotiv les « droits des États » (States’ Rights), i.e. la pleine reconnaissance des prérogatives constitutionnelles des États fédérés. Richard Nixon développe aussi le thème de la « loi et de l’ordre » (law and order) pour rassurer les Américains que les troubles récents ont effrayés[3]. En 1968, l’ancien vice-président de Dwight D. Eisenhower réussit à obtenir une majorité des voix – et donc les grands électeurs – dans tous les États du Sud, sauf le Texas. Pour N. Gingrich, comme pour un grand nombre de politologues, les élections de 1968 sont des élections de réalignement[4]. En effet, il s’est produit un changement considérable par rapport aux consultations précédentes : la quasi-totalité des États du Sud votent pour le candidat républicain lors du scrutin présidentiel. Néanmoins, le jeune candidat ne se contente pas de calquer la stratégie esquissée par R. Nixon : il la modifie et l’adapte à la situation géorgienne. Un Parti républicain en Géorgie beaucoup plus conservateur que par le passé facilitera le retour dans son giron des électeurs qui vote démocrate. N. Gingrich est persuadé que la Géorgie peut servir d’exemple. Une nouvelle victoire d’un républicain à un scrutin parlementaire dans cet État du « Sud profond » aurait un effet d’entraînement. C’est ainsi qu’il parvient finalement à convaincre les électeurs du 6e district qu’il a toutes les capacités pour les servir. En novembre 1978, il obtient plus de 55 % des voix.

Une nouvelle vie commence. Peu à peu, le nouveau représentant découvre la vie au Congrès et apprend le métier de législateur. Entre 1979 et 1982, Newt Gingrich est un représentant effacé. Il propose peu de lois, en co-sponsorise quelques unes. Il s’oppose radicalement à la politique du président démocrate Jimmy Carter. En 1981 et 1982, N. Gingrich est en accord total avec les positions soutenues par le président Ronald Reagan. Il vote dans le sens préconisé par ce dernier lorsqu’il s’agit de politique étrangère, des dépenses militaires et des mesures économiques. À partir de 1982, Newt Gingrich et quelques représentants républicains passent à l’offensive. La chaîne parlementaire commence alors à émettre en direct. Les special order speeches, ces discours retransmis à la télévision du Congrès, permettent de faire parler de soi. Les discours de fin de soirée sont un moyen de toucher directement le téléspectateur, sans intervention d’un journaliste. N. Gingrich en profite pour attaquer les démocrates. Le 10 mai 1984, il prend le micro et critique avec véhémence l’attitude du speaker O’Neill. Il ne supporte pas l’idée qu’il puisse publiquement soutenir le dictateur communiste nicaraguayen Daniel Ortega. Le représentant républicain n’a pas respecté le code de bienséance de la Chambre : il s’en est pris directement au président de l’assemblée. Le 14 mai 1984, Thomas (Tip) O’Neill lui répond personnellement. Il enfreint lui aussi les règles, tacites, de civilité et s’emporte. Personnelle d’abord, l’attaque est aussi morale. N. Gingrich doute de l’éthique politique des démocrates. À mots à peine couverts, il se demande publiquement s’ils sont de « bons patriotes » et s’ils servent bien leur pays. Newt Gingrich regrette leur « aveuglement devant les dangers du communisme internationa »l[5]. L’échange est très médiatisé. La politique partisane domine le Congrès. Sur le plan des idées, Newt Gingrich veut marquer les esprits. Il se doit de débusquer les démocrates qui profitent de leur position dominante pour dénaturer le système parlementaire. Il moralise les enjeux et invite les politiques au sursaut. À l’entendre, deux camps se dessinent. D’une part, il y aurait ceux qui se battent contre les prévaricateurs. D’autre part, on dénombrerait les corrompus et leurs alliés qui se taisent ou préfèrent garder les yeux fermés. Il est clair que N. Gingrich apparaît comme un radical. Il n’est pas prêt au compromis. Les affaires des années 80 sont pour lui des preuves concrètes de la décadence libérale. Depuis le début de sa carrière au Congrès, la commission d’éthique de la Chambre ne met en accusation que des démocrates. En 1988, Newt Gingrich décide de s’attaquer au speaker Jim Wright parce qu’il a la conviction qu’il a couvert les démocrates. L’affaire dure plus d’une année. Une procédure est lancée, qui aboutit à une démission en mai 1989.

 

Changer l’état d’esprit politique

 

On peut dire que la stratégie de Newt Gingrich à l’intérieur de la Chambre a rencontré de beaux succès. Dans les années quatre-vingt, il tente aussi d’influer sur le Parti républicain au plus haut de l’appareil. N. Gingrich élabore un plan de reconquête. Sa grande ambition de renverser les démocrates au niveau national arrive alors à maturation. Très tôt, les cadres du Parti républicain lui confient un groupe de réflexion chargé de prévoir le retour des conservateurs dans la majorité au Congrès. Il se déclare en faveur d’un changement profond dans le discours politique dominant. Même si les libéraux ont le monopole de la parole, des thèmes nouveaux sont à développer. L’État-Providence doit être remplacé par une société de la chance (opportunity society), une société qui mette la liberté au premier plan de ses valeurs, une société qui n’emprisonne pas ses membres dans des carcans étatiques et réglementaires. L’ouvrage To Renew America de 1995 est l’aboutissement de cette volonté de rénovation du discours politique. Newt Gingrich fixe des priorités. Parmi celles-ci, on compte, en bonne place, la nécessité de réformer le welfare state. Si les mots employés sont virulents, c’est parce que la situation réclame une profonde réforme du système d’aide sociale. Il met ses idées au service de ses ambitions personnelles. La nouvelle administration de George H. Bush propose au minority whip Richard (Dick) Cheney, de devenir son secrétaire à la Défense, dès janvier 1989. N. Gingrich profite de l’occasion qui s’offre à lui. Il se porte candidat car il sait que l’enjeu est capital. Il est élu à une courte majorité à ce poste. La coopération avec les démocrates sans contrepartie n’est plus au goût du jour. Dorénavant, les républicains essayeront par tous les moyens de faire prévaloir leurs vues et avancer leurs projets. Si les conservateurs sont inflexibles, c’est pour que l’on considère leur point de vue. Newt Gingrich et ses alliés sont arrivés à changer l’état d’esprit des républicains. Ils sont à présent en ordre de marche. Le nouveau whip n’a pas hésité à rentrer en conflit avec le président et le minority leader[6] quand il était question d’augmenter les impôts à la fin de l’année 1990.

Bien que son travail ait été profondément transformé par sa nouvelle fonction, il a gardé l’esprit d’un outsider. Ses qualités de stratèges lui serviront cependant davantage au sein du groupe d’action politique qu’il préside, GOPAC (Grand Old Party Action Committee). C’est à partir de cette structure qu’il prépare effectivement la reconquête du Congrès. Quatre années avant le Contrat avec l’Amérique[7], GOPAC adresse aux candidats républicains aux élections locales et nationales un fascicule intitulé « Le langage, la clé du contrôle »[8]. Il offre des conseils rhétoriques aux républicains. Il contient deux listes de mots. Les conservateurs sont invités à utiliser une série de termes « positifs », montrant leur sens des responsabilités quand ils parlent d’eux-mêmes, de leurs actions, de leur programme. Pour désigner leurs adversaires, ils emploieront une autre série, plus dépréciative. Newt Gingrich a compris le pouvoir du langage. À la tête de GOPAC, il a formé un grand nombre des futurs représentants de la « révolution conservatrice » de 1994. Il lui reste à trouver l’occasion de renverser définitivement les démocrates au niveau national. Le contexte de l’année 1994 va jouer en sa faveur.

 

La victoire républicaine de 1994

 

L’année législative 1994 est mauvaise pour les démocrates. Le parti majoritaire à la Chambre enchaîne les fiascos politiques. Le président Clinton en ressort fragilisé. Ce sont, en effet, les initiatives de la Maison Blanche qui n’aboutissent pas. Avant les discussions parlementaires, certaines d’entre elles étaient consensuelles. Les républicains modérés se trouvaient prêts à avancer avec les libéraux sur ces dossiers. Les plus activistes, emmenés par le whip Newt Gingrich, ne voyaient pas les choses de cette manière. Ils ont utilisé la procédure pour bloquer l’examen des textes en débat. Les préparatifs électoraux s’accélèrent. Un programme d’envergure nationale est adopté par les conservateurs. Le Contrat avec l’Amérique[9] est divisé en dix grands chapitres qui sont autant de lois que les conservateurs s’engagent à voter s’ils sont élus. L’accent est mis sur la nécessité de réforme : de la Chambre des représentants aux prisons, en passant par le système de santé. Le Contrat est un réquisitoire contre l’État fédéral. Les États fédérés doivent, à l’inverse, voir leur rôle accru. Il prône également plus d’autorité : au sein de la famille, dans la justice et dans l’exercice du pouvoir. Enfin, les entrepreneurs ne sont pas oubliés puisque les conservateurs souhaitent réduire et indexer l’impôt sur le capital. N. Gingrich s’engage personnellement dans les campagnes des républicains à travers tout le pays. Les républicains gagnent 52 sièges à la Chambre des représentants au soir du mardi 8 novembre 1994. Le résultat est historique puisqu’ils sont enfin majoritaires à la Chambre et au Sénat.

Pour interpréter cette victoire, plusieurs explications sont envisageables. D’abord, dans l’immédiat, les journalistes ont parlé d’une élection de réalignement. Ce genre de commentaire manque de recul. Aucune nouvelle coalition électorale n’a cependant été formée qui serait responsable de la victoire des républicains. Au contraire, le recul des démocrates au niveau national est la conséquence de l’abstention massive des Afro-Américains, une catégorie assez largement acquise aux libéraux. Pour Marie-France Toinet, les résultats de l’élection de mi-mandat du président Clinton sont le fruit d’une lente évolution socio-politique[10]. Selon elle, le conservatisme semble avoir triomphé en Amérique. Bien que la victoire de 1994 soit, pour les politologues, une victoire électorale par défaut, il est indéniable que les conservateurs ont gagné la bataille des idées. Sylvie Kauffmann du Monde examine en détails les raisons du succès des conservateurs[11]. L’Amérique règlerait ses comptes avec les années soixante. Au lieu d’aider les minorités, les politiques égalitaristes auraient mené à une crise générale des valeurs. La journaliste évoque ce qu’elle appelle le « malaise de l’homme blanc ». Les propositions d’un autre conservateur, Barry Goldwater, rencontre alors de manière décalée un écho favorable dans l’opinion publique. Newt Gingrich a cheminé résolument dans les pas de l’ancien candidat présidentiel républicain de 1964.

 

Avec Barry Goldwater, les premiers pas du conservatisme moderne

 

Une mise au point idéologique

 

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut aussi se replonger dans l’atmosphère des années soixante. Depuis 1936, l’idée selon laquelle les républicains ne sont qu’une copie des démocrates explique la mise à l’écart des conservateurs américains. Cela a dicté les choix de la convention nationale du Grand Old Party. Wendell Wilkie a été préféré à des figures plus à droite en 1940. Il en a été de même en 1944 et 1948 avec Thomas E. Dewey. Le représentant le plus illustre de l’aile conservatrice, Robert A. Taft, n’a pas alors eu gain de cause. Parce que le général Eisenhower était un candidat dont les chances de l’emporter auprès des électeurs étaient plus certaines, le sénateur Taft a dû s’incliner. Quand Richard Nixon est désigné, en 1960, il apparaît comme un successeur légitime. Le tableau change radicalement en 1964. L’atmosphère des primaires puis celle de la convention républicaine de 1964 est significative. C’est à ce moment que les conservateurs décident de s’organiser pour peser et prendre le contrôle du Parti républicain. Tirant les leçons de leur échec lors de la convention de 1960, qui a vu le triomphe d’une ligne modérée avec la désignation du vice-président Nixon, ils portent en étendard la candidature d’un sénateur de l’Arizona qui partage leurs idées : Barry Goldwater[12]. Celui-ci ne souhaite pas, dans un premier temps, tenter l’aventure présidentielle. Il ne s’en sent pas capable. Cependant, on parvient aisément à lui donner un rôle plus grand que ce qu’il aurait imaginé. B. Goldwater sera le candidat de la cause conservatrice.

Un vaste mouvement de terrain (grassroot campaign) est au travail. Les conservateurs ont fédéré les bonnes volontés. Des groupes se sont formés qui ont pour tâche de recruter des militants et des cadres de terrain. Les partisans de Barry Goldwater savent qu’il leur faut influer sur le vote des délégués. Au niveau des comtés, les conservateurs pèsent lourdement dans les décisions : les délégués que les conventions fédérales envoient à la convention nationale ont très souvent été approchés par les activistes qui mènent campagne pour le sénateur de l’Arizona. Ils essaient de s’attaquer franchement à la base. Les Young Americans for Freedom (YAF) sont particulièrement actifs dans ce combat. Autour de William F. Buckley de la National Review, une organisation de jeunes conservateurs se forme. Ils se présentent comme le pendant des Students for a Democratic Society (SDS), les jeunes libéraux dont les dirigeants démocrates écoutent et respectent les revendications. Le manifeste qu’ils rédigent est clair[13]. Les membres de la YAF proposent une critique du libéralisme (au sens américain, celui de la gauche politique) et offrent une alternative aux démocrates. Ils rassemblent des Américains conservateurs qui n’osaient pas auparavant revendiquer leurs idées. Le conservatisme dont on se réclame est synonyme de traditionalisme. C’est à la fois une doctrine et une attitude visant au maintien d’une civilisation ou d’un régime de société existants et opposée à tout changement dans ses mœurs, ses usages et ses institutions. Aux États-Unis, en 1953, on doit à Russel Kirk d’avoir défricher un terrain intellectuel et politique qui a permis de puiser dans une tradition, de mettre en perspectives les origines d’un mouvement inconnu ou mal connu. Dans The Conservative Mind, l’universitaire décrit des manières de voir la société, de considérer la civilisation et la mission de l’Amérique qui ne sont pas celles de la majorité de la population. Il lie pour la première fois cette pensée au conservatisme européen et se propose de développer une généalogie des idées qui unissent les conservatismes anglais et américains. Les conservateurs se démarquent ainsi du consensus national. Pour Russell Kirk, le premier des conservateurs a été Edmund Burke. Son œuvre-maîtresse, Réflexions sur la Révolution de France, a influencé l’opinion publique et les leaders politiques de son temps. L’universitaire du Michigan apprécie particulièrement l’anti-idéologisme de Burke. Cela ne signifie pas qu’il n’ait pas de principes. Au contraire, il affirme sans détour que les principes d’une bonne politique sont ceux qui respectent toute la morale[14]. L’étude du philosophe anglais lui permet également de se défaire de l’image rétrograde que les milieux libéraux aiment à véhiculer dès que l’on évoque le programme des traditionalistes. Grâce à Burke, R. Kirk peut affirmer que les conservateurs sont aussi des progressistes. Sans jamais verser dans le révolutionnaire, le progrès doit être graduel. Il ne doit pas remettre en cause les fondations de la société. Les conservateurs veulent bien la réformer, mais en tenant compte des coutumes, des lois et des institutions léguées par le passé.

Les conservateurs américains représentent un groupe politique dont certaines franges placent leurs objectifs là où d’autres n’y voient qu’un détail. Lors de sa campagne présidentielle, Barry Goldwater devra composer et tenter de fédérer toutes les sensibilités. Loin du conservatisme classique (classical conservatism ou institutional conservatism) qui ne se voulait pas idéologique, les conservateurs du milieu des années soixante se place résolument à droite. Le premier groupe est constitué par les conservateurs sociaux (social conservatives) ou conservateurs culturels (cultural conservatives). Ils se prononcent pour la défense des normes et valeurs traditionnelles, des coutumes locales. Les conservateurs sociaux tirent leurs idées de la religion. Ils n’hésiteront pas à demander l’aide des États fédérés pour préserver le système éducatif, par exemple. La famille ainsi que la communauté occupent une place importante chez eux. Le courage, la loyauté et le patriotisme sont également des valeurs qui comptent pour ces anticommunistes de la première heure. La gauche américaine les prend pour cible car, à ses yeux, ils représentent le conservatisme réactionnaire et rétrograde qu’elle peut aisément brocarder. Philosophiquement, se fier, en matière religieuse, morale ou politique à la tradition ne laisse pas de surprendre les libéraux (liberals), pour qui le consentement universel vient plutôt de la raison.

En revanche, pour les conservateurs fiscaux (fiscal conservatives), l’accent est mis sur l’impôt. Ils s’opposent radicalement à l’augmentation de la dette publique. Les conservateurs fiscaux veulent instaurer un taux de prélèvement minimum, de l’ordre de 25 % des revenus. Ils rejoignent les libéraux au plan économique (economic liberals ou classical liberals). Des économistes reconnus, comme Milton Friedman ou Friedrich Von Hayek, fournissent leurs réflexions. Ils optent pour un gouvernement fédéral très réduit. C’est aux États fédérés qu’il doit revenir de fixer les grandes orientations politiques de la nation : maintenir des objectifs en matière d’éducation, légaliser ou interdire les drogues, l’avortement, restreindre ou élargir le welfare. Dans le domaine purement économique, leurs revendications sont simples : il faut laisser la liberté aux entreprises de pouvoir investir, se développer et gérer leurs ressources humaines, sans que les instances politiques n’interviennent jamais. La tâche de Barry Goldwater dans la campagne de 1964 sera de rassembler les composantes du conservatisme américain en prenant soin de ne pas s’appuyer sur l’un ou l’autre des groupes. À en croire le soutien enthousiaste de ses éléments les plus influents, il a su habilement travailler avec tous et créer un véritable mouvement.

 

 

 

 

 

Le conservatisme devant les militants républicains et les électeurs américains

 

Les discours de Barry Goldwater naviguent admirablement entre toutes ces lignes. Ils constituent un élément important de la séquence politique de janvier à juin 1964, celle qui mène à la désignation. Les propositions en politique étrangère du sénateur Goldwater rompent avec les habitudes américaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour rejeter l’accord national, les conservateurs emploient une rhétorique vigoureuse. Avant qu’ils ne deviennent majoritaires sur l’échiquier politique, ils ont dû se battre et trouver des moyens pour véhiculer leur message. Nul doute que celui qui ose briser le consensus aura une image dépréciée et rencontrera des résistances. Le sénateur ne fait pas confiance aux missiles intercontinentaux. Il souhaite utiliser la bombe atomique pour contenir l’avancée des communistes au Vietnam. Peu à peu, tous les éléments sont en place pour que la légende noire du « Général Boum Boum » vienne à maturation. B. Goldwater apparaît bien alors comme un va-t-en-guerre dangereusement irresponsable. Ses intentions ne rencontrent pas d’écho favorable auprès du monde médiatique américain. Bien que ses rivaux agitent le spectre d’une guerre nucléaire généralisée, les chances du sénateur de l’Arizona d’emporter l’adhésion des délégués républicains sont bien réelles. Il remporte les principales primaires. Son grand rival, Nelson Rockefeller, est en difficulté après la naissance d’un enfant issu d’un remariage. Le conservatisme social joue à plein dans la désaffection des républicains à son égard. Quand on compte les délégués à la Convention de San Francisco, en juillet 1964, le triomphe des conservateurs est presque total. Avec 883 suffrages, Barry Goldwater obtient un record. Jamais avant lui, aucun nominé n’avait eu une si grande avance sur le second candidat. William Scranton, le gouverneur de Pennsylvanie, candidat de rechange des modérés, a seulement 214 voix. Nelson Rockefeller, quant à lui, se contentera d’une centaine de bulletins en son nom. Seul ombre au tableau : la retransmission du chahut général survenu lors de l’allocution de ce dernier. Les caméras de télévision filment en direct l’affrontement entre les républicains libéraux et les conservateurs. La division du Parti républicain est étalée au grand jour et son image sérieusement écornée. L’impression de durcissement des positions est accentuée par une phrase du discours d’investiture de B. Goldwater : « L’extrémisme dans la défense de la liberté n’est pas un vice, la modération dans la poursuite de la justice n’est pas une vertu »[15].

Le processus électoral des primaires a permis aux conservateurs de s’emparer du Parti républicain. Pour les Américains, cependant, leur candidat apparaît comme le représentant d’une minorité qui a orchestré un coup politique. Il lui faut dès le lendemain de sa nomination présenter un programme et passer de la lutte interne à la bataille idéologique contre les démocrates. De la Fête du travail (le premier mardi du mois de septembre) au jour de l’élection (le premier mardi de novembre) s’engage une confrontation entre les deux grands partis politiques américains. Chacun s’y est préparé à sa manière. Les forces ne sont pas égales quand débute la joute électorale. Cet état de fait pèse lourdement. Les dirigeants des structures nouvellement remaniées au Parti républicain considèrent le Sud comme une cible privilégiée. Les déplacements de Barry Goldwater y sont nombreux. Le ralliement du ségrégationniste Strom Thurmond au Parti républicain et à son candidat présidentiel est mal perçu par la presse américaine. Les démocrates en profitent pour dénoncer les fréquentations du sénateur de l’Arizona : il apparaît comme un radical et un raciste. La dramatisation des enjeux est rendue possible par l’utilisation nouvelle des publicités politiques. Dans l’une d’entre elles, l’équipe du président Johnson joue sur les peurs suscitées par les déclarations de B. Goldwater concernant l’emploi de la bombe atomique[16]. Le camp démocrate reprend habilement à son compte les critiques et les réserves formulées par les républicains modérés pendant la séquence des primaires. Les sondeurs prédisent pendant toute la campagne d’automne une large victoire au président sortant. Il semble qu’il ait réussi à endosser les habits de John F. Kennedy, assassiné un an plus tôt. Il rassure les Américains. Il est aidé par le contexte international : limogeage de Kroutchev, explosion de la première bombe atomique chinoise, accroissement des hostilités au sud-Vietnam.

La campagne devient un référendum sur Barry Goldwater. Les journalistes ne relaient pas ses discours. Ses thèmes de campagne ne trouvent pas sur le moment de résonance. On l’accuse d’utiliser la boue pour salir le président. Sa charge éthique contre les conseillers corrompus du président est ignorée par les éditorialistes. Les déclarations du candidat républicain sur la Sécurité sociale sont déformées[17]. On pense qu’il veut abolir le système d’aides aux plus pauvres. Des attaques personnelles contre B. Goldwater structurent les reportages et les analyses. Dans ces circonstances, le résultat final est attendu. Le vote est sans appel. Lyndon B. Johnson recueille 43 126 584 voix, soit 61,05 % des suffrages exprimés. Son adversaire se contente de 27 177 838 bulletins (38,47 % des exprimés). Barry Goldwater est majoritaire dans seulement six États : la Géorgie, l’Alabama, le Louisiane, le Mississippi, la Caroline du sud, et son Arizona natal (avec moins de 50 000 voix d’avance). Le reste des États-Unis a plébiscité le président Johnson. Des États, tels ceux de la Nouvelle-Angleterre, solidement républicains, ont apporté leur soutien aux démocrates. À la Chambre des représentants, le parti du président gagne 36 élus et détient 295 sièges sur 435. Au Sénat, les démocrates ont près de 70 sénateurs. La victoire des libéraux semble totale. Le clan conservateur a subi un échec cuisant. Il n’a pas pour autant jeté l’éponge… La base conservatrice est réelle : ceux qui ont mené campagne auprès de Barry Goldwater vont vouloir l’élargir.

 

1994 et 1964 sont les deux bornes qui signent la montée en puissance du mouvement conservateur sur la scène politique américaine contemporaine. Après la cinglante défaite de 1964, l’abattement n’a été que temporaire. Aujourd’hui, Barry Goldwater est considéré par ses partisans et ses anciens détracteurs comme un candidat que l’on n’a pas pris au sérieux. Newt Gingrich s’est inscrit dans son héritage. Contre toute attente, à partir de 1964, ce sont les perdants qui écrivent l’histoire parce qu’ils ont su mobiliser, semer les idées et créer les mouvements qui plus tard se sont montrés efficaces. Ils ont préparé l’infléchissement des courbes puis leur retournement – patiemment, avec ténacité, le cas échéant en n’hésitant pas à combattre tous ceux qui ne croyaient qu’aux idées à la mode. Nul doute que le travail idéologique, le volontarisme politique et le militantisme font naître une nouvelle demande électorale. Ce qui lie ces deux dates, si importantes dans la formation de la politique américaine actuelle, ce n’est ni leur ressemblance ni leur dissemblance, mais un intense mouvement d’idées portées par des hommes et des femmes, mus par un but précis et qui se coordonnent dans une stratégie finalement gagnante. Chacun de ces individus pris séparément est un exemple de parcours. Il est particulièrement intéressant d’étudier ce groupe qui a permis l’achèvement du conservatisme moderne. Nous l’avons, en partie, entrepris en retraçant l’itinéraire de Newt Gingrich. Nous pouvons nous pencher sur le destin des cadres républicains après la tempête Goldwater. Ils ont eu à continuer le combat en le modifiant quelque peu, en fonction des impératifs électoraux. Leurs histoires personnelles prennent du sens dès que l’on se concentre sur leur quête bruyante et obstinée, celle qui contribuera à la chute des libéraux et à leur installation à la tête d’un nombre important d’institutions politiques fédérales et fédérées. Le mouvement conservateur est un sujet de recherche à part entière.



[1]    Romain Masson-Mureau, « Newt Gingrich, un itinéraire politique : 1943-2004 », mémoire de maîtrise d’histoire des États-Unis, dirigé par M. André Kaspi et Melle Hélène Harter, session de septembre 2004. Le mémoire est disponible en ligne à l’adresse suivante : http://membres.lycos.fr/newtiedotcom  

[2]    Pour une histoire synthétique de la Guerre de Sécession, cf. Ameur Farid, La Guerre de Sécession, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2004.

[3]    En juin 1968, Robert Kennedy, frère de John F. Kennedy, est assassiné. Lors de la convention de son parti, à Chicago, deux mois plus tard, l’atmosphère est troublée par des manifestations violentes.

[4]    Voir Tod A. Baker (dir.), Political Parties in the Southern States, New York, Praeger Publishers, 1990.

[5]    Congressional Record, 10/05/1984.

[6]    Le minority leader est le chef du parti minoritaire au Sénat ou à la Chambre des représentants. Il négocie directement avec la majorité et décide de l’opposition ou du ralliement de ses collègues à tout ou partie de la législation en discussion. Le whip est sous ses ordres. Il a un rôle plus tactique puisqu’il doit s’assurer que les membres de son groupe votent dans le sens préconisé par la direction.

[7]    Il s’agit du programme parlementaire et national des républicains en 1994.

[8]    New York Times, 09/09/1990 ; Orlando Sentinel, 14/09/1990 ; Chicago Tribune, 19/09/1990.

[10]   Marie-France Toinet, « Les élections américaines de 1994 sont-elles des élections de réalignement ? », Revue française de sciences politiques, vol. 45, n°6, novembre 1995, p. 980-994.

[11]   Sylvie Kauffmann, « États-Unis : le “malaise de l’homme blanc” », Le Monde, 18/02/1995.

[12]   Romain Masson-Mureau, « Par Barry Goldwater et au-delà : la campagne présidentielle de 1964 chez les républicains », mémoire de master 2 d’histoire des Etats-Unis, dirigé par André Kaspi et Hélène Harter, session de septembre 2006.

[14]   Voir Nicolas Kessler, Le conservatisme américain, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1998.

[16]   Il s’agit de la publicité dite « Daisy Spot » où une petite fille dans une prairie effeuille lentement une marguerite. Le fond sonore est un décompte du même type que ceux que l’on peut entendre avant le décollage d’une fusée ou la mise à feu d’un missile. A la fin de la séquence, un gros plan sur les yeux de l’enfant dévoile l’explosion d’un champignon nucléaire. Voir Huet Sophie, Le coup de poing américain. 35 ans de publicité politique, Paris, J.-C. Lattès, 1987.

[17]   Les conservateurs modifieront considérablement leur programme social à la suite de cet échec. Voir Rim Rouached, « Les personnes âgées au sein de l’espace public américain, 1953-1994 », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 21, printemps 2005, p. 75-89.