X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 25, Chantiers, 2007 » Monika Novacka, La communauté de conflit germano-polonaise

Monika Novacka, La communauté de conflit germano-polonaise

La communauté de conflit germano-polonaise

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

Monika Novacka[1]

 

 

Le grand tournant survenu en Europe à la fin des années 1980, la chute du mur de Berlin, le changement démocratique en Pologne, ainsi que la réunification allemande ont ouvert la voie à une politique de réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne, rapprochement spectaculaire compte tenu du lourd passé des deux nations. Pour la première fois, Berlin et Varsovie eurent la possibilité d’établir une alliance politique. Le traité germano-polonais relatif à la confirmation de la frontière du 14 novembre 1990 avait clos la période des relations bilatérales d’après-guerre en extirpant les racines du principal contentieux polono-allemand concernant la frontière Oder-Neisse, alors que le traité de Bon Voisinage et de Coopération amicale du 17 juin 1991 ouvrit une nouvelle étape en posant les fondements d’une réelle collaboration entre les deux pays dans des domaines différents.

Depuis le début des années 1990, les élites politiques d’Allemagne et de Pologne revendiquaient l’existence d’une « communauté d’intérêts germano-polonaise », associant leur cause commune à la construction européenne. Pour le gouvernement fédéral, l’élargissement à l’Est a un intérêt idéologique, économique et stratégique, tandis que les politiciens polonais y voient un instrument de rétablissement de leur crédibilité économique indispensable dans leurs démarches pour intégrer l’Union européenne et l’OTAN. Jusqu’au début de l’année 2003, la « communauté d’intérêts germano-polonaise » semblait fonctionner sans accroc, constituant une base solide du rapprochement entre les deux nations.

De façon continue depuis 1990, la RFA était le premier partenaire commercial de la Pologne. À la fin de 2002, l’Allemagne représentait environ un tiers des échanges extérieurs polonais et un quart de ses échanges intérieurs[2]. En 1999, à l’issue d’un accord entre l’Allemagne, la Pologne et le Danemark, un corps multinational, stationné à Szczecin, fut créé et le gouvernement allemand offrit à la Pologne un équipement militaire à un prix symbolique. Par ailleurs, la coopération frontalière entre les deux voisins s’accrut considérablement. On observait également une intensification des contacts politiques à la plus haute échelle. Alors que le chancelier Kohl ne se rendit en Pologne qu’une seule fois en visite officielle après la réunification, Gerhard Schröder vint cinq fois. Le Premier ministre polonais Leszek Miller en fit de même. Le président polonais Aleksander Kwasniewski, quant à lui, fut souvent un invité officiel et non officiel chez son voisin d'au-delà de l'Oder. Sa présence et son discours prononcé devant les recrues de la Bundeswehr le 20 juillet 2002 à Berlin, à l’endroit de l’exécution des comploteurs ayant participé à l’attentat manqué contre Hitler, devinrent presque un symbole et « la preuve que la réconciliation polono-allemande est profonde »[3].

Voilà pourquoi une soudaine détérioration des relations germano-polonaises surprit énormément l’opinion publique polonaise et internationale. L’année 2003 entra dans l’histoire des relations germano-polonaises comme celle du plus grand refroidissement depuis le tournant des années 1989-1991[4]. La crise en question se déroula en trois phases. Au début de l’année 2003 apparurent de fortes divergences bilatérales concernant la guerre en Irak. Pendant l’été, les élites intellectuelles et les opinions publiques allemande et polonaise furent absorbées par la polémique autour du Centre contre les expulsions. Et à la fin de l’année 2003, les deux parties s’affrontèrent au sujet du projet de constitution européenne. Cette condensation de trois conflits différents en une seule année est très révélatrice. Cet article se propose d’analyser la crise de 2003 pour tenter de comprendre en quoi les rapports polono-allemands passèrent d’une communauté d’intérêts à une communauté de conflits lors de cette crise, tout en dressant une sorte de bilan des relations entre la RFA et la Pologne depuis le tournant des années 1989-1991.

<h1 style="margin-top:4.0pt;margin-right:0cm;margin-bottom:0cm;margin-left: 0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify;text-indent:0cm;line-height:120%; mso-pagination:none;mso-list:l0 level1 lfo1;tab-stops:0cm"> </h1> <h1 style="margin-top:12.0pt;margin-right:0cm;margin-bottom:6.0pt;margin-left: 0cm;text-align:justify;text-indent:0cm;line-height:120%;mso-pagination:none; mso-list:l0 level1 lfo1;tab-stops:0cm">Antagonisme germano-polonais sur la politique de sécurité</h1>

 

Le 30 janvier 2003, les dirigeants de 8 pays d’Europe, dont la Pologne, publièrent et signèrent une lettre appelant à l’unité avec les États-Unis face au régime de Saddam Hussein. Cet événement faisait suite à une déclaration commune franco-allemande, prononcée lors de l’anniversaire du Traité de l’Élysée en janvier 2003, qui s’opposait à l’usage de la force contre l’Irak. La « lettre des 8 » fit l’effet d’une bombe au sein des États de l’Union européenne, devenant le symbole d’une profonde fracture.

Bien que les relations polono-allemandes ne jouèrent pas un rôle important dans le débat public, les différences de point de vue, qui influencèrent les commentaires sur l’attitude de l’autre pays, creusèrent un gouffre entre les deux nations.

La signature de la lettre des 8 par le gouvernement polonais fut présentée par les médias allemands comme une manifestation d’ingratitude vis-à-vis de la RFA qui lui avait apporté son soutien dans ses démarches d’adhésion à l’UE, et, plus généralement, comme un mépris de l’Europe, et un rejet de la politique extérieure et de sécurité commune (PESC) et de la politique de défense et de sécurité commune (PESD). En Pologne, l’attitude du gouvernement fédéral, qui avait rompu avec sa politique de solidarité envers les États-Unis, fut dénoncée comme un « retour au chemin allemand » et une violation des intérêts transatlantiques.

Cela ne fait aucun doute que les réactions allemande et polonaise divergentes quant aux projets américains de guerre avec l’Irak furent le résultat non seulement des intérêts immédiats de ces deux pays, mais aussi et surtout de leurs cultures de sécurité distinctes. Ce dernier conditionnement décide, en effet, de l’interprétation et de la perception des crises internationales, des relations avec l’allié atlantique et de la place en Europe. Les différences de définition des intérêts nationaux de sécurité trouvent leur origine dans les situations géopolitiques différentes de l’Allemagne et de la Pologne, mais aussi dans la perception qu’elles ont du présent et qui est conditionnée par leur passé.

Si le fondement de la culture de sécurité en Allemagne résultait des dangers découlant de l’emploi de sa propre force, la culture de sécurité de Pologne se construisit par rapport aux dangers découlant de l’emploi de la force par ses voisins. Cette caractéristique influence, à un degré décisif, le rapport spécifique de Berlin et de Varsovie au recours militaire. En Allemagne, ouvertement antimilitariste en réponse à son passé nazi, ce rapport est négatif et provoque de nombreuses controverses. En Pologne, traumatisée par la politique de « l’appeasement » et le souvenir des alliés qui ne voulaient pas « mourir pour Danzig », le déclenchement d’un conflit armé n’est pas considéré comme un échec des instruments pacifiques de résolution des conflits, mais plutôt comme une occasion permettant d’entreprendre des actions préventives face aux agresseurs et dictateurs potentiels.

La nature de la culture de sécurité allemande et polonaise explique également leur perception de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Le rapport négatif des élites politiques de Varsovie à cette question fut forgé lors de la guerre du Kosovo. L’inaptitude des pays de l’UE à coordonner leurs actions dans les Balkans – résultant de la différence d’intérêts – consolida aux yeux des Polonais la conviction que, comme l’exprima Zbigniew Brzezinski, « L’Européen ne voudra pas mourir pour l’Europe »[5]. Ainsi, si l’une des principales leçons que l’Allemagne et d’autres pays de l’UE tirèrent de l’effondrement de la Yougoslavie était que l’Union devait mettre sur pied une PESC crédible militairement, la Pologne conclut, quant à elle, que seuls les Américains pourraient assurer leur sécurité extérieure. Une éventuelle autonomie de l’UE dans la politique de sécurité ne pouvait être ainsi réalisée que dans le cadre de l’OTAN et sous la tutelle de Washington[6].

Ainsi, il est clair que les fortes tensions entre Berlin et Varsovie, engendrées par la crise irakienne, reflétaient une faiblesse flagrante du dialogue bilatéral sur la politique de sécurité européenne et transatlantique. Les deux parties oublièrent visiblement leurs engagements pris dans le Traité polono-allemand de Bon voisinage et de Coopération amicale du 17 juin 1991, qui dans son article 3 stipule que « les parties contractantes tiendront des consultations régulières afin de garantir un développement ultérieur et un approfondissement des relations bilatérales et de coordonner leurs positions sur des questions internationales »[7].

 

Divergences germano-polonaises autour de la politique de mémoire

 

Avant même que les tensions liées à la guerre en Irak ne s’apaisent, les rapports polono-allemands furent, de nouveau, mis à l’épreuve. À partir du mois de juillet 2003, les médias et les élites intellectuelles polonais et allemands furent absorbés par le débat portant sur le projet d’Erika Steinbach de construire à Berlin un centre commémorant les expulsés allemands de l’après-guerre. Le projet du Centre, qui s’inscrivait dans un nouveau contexte de remise en cause des tabous concernant les souffrances de la population allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, illustré dans les ouvrages de Günter Grass et Jörg Friedrich, provoqua beaucoup moins d’émotions en RFA que chez sa voisine d’au-delà de l’Oder. En Pologne, en effet, les réactions furent très violentes, presque hystériques.

La majorité des objections polonaises au projet de Steinbach fut résumée par Leszek Kolakowski dans un article publié dans Gazeta Wyborcza. Après avoir rappelé que c’est l’Allemagne seule qui porte la responsabilité de la guerre et de ses conséquences, le philosophe remarque que le souvenir de l’expulsion des Allemands ne mérite aucun traitement de faveur. Premièrement, ces derniers ne furent pas les seules victimes de cette politique (environ 60 millions d’Européens furent « déplacés » pendant ou après la guerre, dont les Polonais). Deuxièmement, des exactions beaucoup plus graves se produisaient au même moment dont, notamment, l’extermination des Juifs. Pourquoi donc accorder à cet épisode particulier une telle importance ? Kolakowski y voit une volonté révisionniste. Il remarque également que durant la Seconde Guerre mondiale la nation allemande dut faire face à des tragédies beaucoup plus graves que les expulsions. Il rappelle, à cette occasion, les dizaines de milliers de prisonniers allemands massacrés par les Soviétiques, ou encore les viols en masse commis par les soldats de l’URSS sur les femmes allemandes, mais – comme il le souligne – les initiateurs du Centre contre les expulsions, par peur de la réaction russe, n’étaient pas disposés à s’en souvenir. En conclusion, Kolakowski affirme que le projet du Centre constitue une sorte de gifle infligée à l’idée de réconciliation germano-polonaise et doit être abandonné au plus vite[8].

Les accusations polonaises de révisionnisme et nationalisme à l’encontre des Allemands furent jugées comme étant insultantes et injustes. Pour les critiques allemands, c’était justement dans le débat en Pologne que se manifestaient nationalisme, ethnocentrisme, germanophobie et autres craintes irrationnelles. L’opinion publique allemande ne remettait pas en cause les souffrances du peuple polonais subies durant l’occupation nazie, mais, comme le remarque Helga Hirsch, journaliste de Frankfurter Allgemeine Zeitung, « est-ce que la douleur d’un Allemand dont l’enfant périt, pendant la fuite, sous les décombres à Swinoujscie doit être moindre que la douleur d’une Polonaise dont le fils fut fusillé à Pawiak ? »[9]. Par ailleurs, les sympathisants du projet de Steinbach, en réponse aux objections de Kolakowski, argumentaient que la particularité des expulsés allemands vient de ce que leurs souffrances furent très longtemps refoulées, précisément en raison du risque de récupération politique dénoncé par les élites polonaises. Si la reconnaissance de cette souffrance peut désormais être envisagée, c’est précisément parce que la réconciliation polono-allemande est aujourd’hui irrévocable.

Dans les réactions violentes de l’opinion publique polonaise à l’idée du Centre se révèlent la frustration et le sentiment d’échec suscités par la gestion de la mémoire en Pologne. Au début des années 1990, principalement chez les élites intellectuelles, existait un grand désir d’agir comme un pays européen « normal », c’est-à-dire, au lieu de regarder derrière soi et rechercher des points d’appui moral dans le passé, commencer enfin à remporter des succès et fonder l’identité de la IIIe république polonaise sur cette nouvelle base. Cette attitude était juste et légitime, mais conduisait en même temps à relativiser l’importance de la conscience historique. La thèse que la Pologne pouvait puiser des forces dans le seul sentiment du succès était risquée. Non parce qu’il n’y a pas eu de succès, mais parce qu’il n’était pas assez solidement ancré dans la conscience des Polonais.

De fait, la « modernisation » de la conscience historique polonaise voulue par les élites ne réussit pas, d’où l’impression chez beaucoup de Polonais qu’ils n’ont ni d’appui dans le succès de leur pays, ni dans une forte conscience historique. Cet échec de la « modernisation des mœurs psychologiques » en Pologne dut, forcément, exercer une influence pernicieuse sur les relations avec les Allemands. En effet, une forte identité nationale basée sur l’histoire avait longtemps été considérée en Pologne comme l’un de ses principaux atouts, voire le plus important, dans les rapports germano-polonais. Aujourd’hui, il existe parmi les Polonais un sentiment de plus en plus persistant qu’ils se sont privés de quelque chose qui avait une grande valeur, d’où un sentiment de faiblesse par rapport aux Allemands et l’idée que c’est cette faiblesse qui a permis un projet comme celui d’Erika Steinbach[10].

 

Désaccords germano-polonais sur l’avenir de l’intégration européenne

 

Le conflit autour du Centre contre les expulsions coïncida malencontreusement avec le début d’une confrontation ouverte polono-allemande sur la constitution européenne. Cette troisième phase du conflit exposa au grand jour les différences de perception concernant l’avenir de l’intégration européenne entre l’Allemagne et la Pologne. Sa cause principale était la faiblesse flagrante du dialogue bilatéral germano-polonais sur la vision de la future Union. Certes, l’Allemagne mena une importante discussion à l’échelle nationale et européenne, notamment depuis le discours de Joschka Fischer à l’Université Humboldt à Berlin, mais la Pologne n’intervenait que très peu dans ce débat. En effet, le principal intérêt de l’opinion publique polonaise concernait les négociations d’adhésion à l’UE, et les affaires qui allaient au-delà de cet horizon étaient considérées comme très abstraites.

Le début de la confrontation ouverte entre l’Allemagne et la Pologne sur la constitution européenne fut le 9 septembre 2003 lorsque le gouvernement polonais apporta officiellement des restrictions au projet. Malgré les nombreux points contestés, toute la force de l’opposition polonaise se concentra, néanmoins, sur le système de vote au sein du Conseil de l’UE. L’establishment politique de Varsovie, par des voix exceptionnellement concordantes de pratiquement toutes les forces politiques, estimait que son devoir principal était de défendre les résolutions du traité de Nice. Ceci fut exprimé, de manière parfaitement explicite, dans le fameux slogan « Nice ou la mort », lancé à la Diète polonaise le 18 septembre 2003 par Jan Rokita, l’un des leaders de la Plateforme civique, parti politique de droite libérale[11]. La constitution européenne devint ainsi une simple arène de lutte entre l’opposition et le gouvernement polonais, rivalisant dans « l’intransigeance » face à l’UE, et plus particulièrement face à l’Allemagne, montrée du doigt comme le pays qui « nous a aidé à remporter la victoire à Nice, et maintenant veut nous l’enlever »[12]. Tous les partis politiques, de l’Alliance pour la gauche démocratique (SLD) à la Ligue des familles polonaises (LPR), en passant par la Plateforme civique (PO), employaient la phraséologie populiste et la rhétorique d’intérêt national, en lançant des slogans comme « on ne se fera pas avoir par l’Histoire encore une fois », ou « à bas l’Europe du directoire »[13]. 250 intellectuels polonais, qui dans une « Lettre ouverte à l’opinion publique européenne », publiée le 10 octobre 2003, appelaient à la modération et dénonçaient « un complot antieuropéen des élites politiques et médiatiques » furent qualifiés de traîtres[14].

Le sommet européen de Bruxelles des 12 et 13 décembre 2003, dissipa les espoirs des plus optimistes, qui souhaitaient atteindre un accord politique sur le projet de la constitution. L’Allemagne, soutenue par la plupart des pays de l’Union, ne fit aucune concession. L’Europe ne réussit pas à franchir le pas de l’intégration politique. La faute en fut principalement imputée à la Pologne. En commentant le fiasco du sommet, la télévision ARD remarqua que « la ligne de partage en Europe passe entre les pays pour lesquels l’Europe n’est qu’un tiroir-caisse, et les pays qui y apportent une réelle contribution »[15]. Alors que la classe politique allemande déplora l’échec du sommet considéré comme « un coup grave porté à l’intégration européenne », les élites polonaises saluèrent « la victoire à Bruxelles »[16].

 

La crise de 2003 entre l’Allemagne et la Pologne révéla de manière spectaculaire les limites de la « communauté d’intérêts » germano-polonaise revendiquée par les politiciens des deux pays depuis le début des années 1990. La polémique de l’été 2003 concernant le projet d’Erika Steinbach témoignait du fait que les ombres du passé flottaient toujours sur leurs relations bilatérales. Les conflits autour de la guerre en Irak au début 2003 et du projet de la constitution européenne de la fin de l’année révélèrent, à leur tour, qu’à côté de ces sujets conflictuels traditionnels, Allemands et Polonais devraient dorénavant faire également face aux problèmes portant sur leur avenir commun dans une Union européenne élargie. Les divergences autour de la politique de sécurité, de mémoire et d’intégration européenne démontrèrent qu’il y avait entre l’Allemagne et la Pologne plus de points les opposant que les réunissant. L’analyse des trois phases de la crise de 2003 permet de comprendre en quoi les relations germano-polonaises passèrent d’une communauté d’intérêts à une communauté de conflits.

Tout d’abord, l’année 2003 démontra que les deux pays n’avaient pas de stratégie leur permettant de bâtir une communauté d’intérêts dans l’UE au-delà du processus d’adhésion, car ils étaient devenus beaucoup moins prévisibles l’un pour l’autre ces dernières années. Les consultations polono-allemandes étaient dominées par les questions concernant l’adaptation pratique par la Pologne des normes et exigences de l’Union européenne. Les deux pays manquèrent, néanmoins, d’une plus vaste discussion concernant leur future collaboration dans le cadre de l’Union élargie, et d’une définition précise de leurs intérêts et domaines de coopération. Les points de vue de l’Allemagne et de la Pologne sur la forme du régime de l’UE, leurs politiques respectives menées au sein de l’Union, la perception de l’état de sécurité et des rapports avec les États-Unis étaient profondément différents, mais on n’en parlait publiquement que très rarement. Berlin et Varsovie oublièrent qu’il n’y avait que le dialogue qui permettait de comprendre les intérêts du partenaire et de faciliter ainsi des actions communes constructives. Rappelons à cette occasion que le partenariat franco-allemand se développa et se consolida grâce, notamment, au dialogue bilatéral qui permettait d’élaborer une formule de compromis dans les situations de forte divergences d’opinion. Leur coopération passa avec succès des épreuves dans les dernières décennies, grâce au fait, entre autres, que les partenaires se fixaient constamment de nouveaux buts et devoirs, lesquels étaient réalisés conjointement par la suite. Malheureusement, une telle anticipation de l’avenir commun fit défaut du côté du partenariat germano-polonais.

L’émancipation polonaise du rôle du client de l’Allemagne et sa volonté de devenir un partenaire à part égal agaça beaucoup Berlin. L’option proaméricaine adoptée par Varsovie lors de la crise irakienne, de même que ses restrictions apportées au projet de la constitution européenne, furent dénoncées en Allemagne comme une incompréhensible folie des grandeurs, un refus d’obéissance et une apparente ingratitude envers ceux qui l’avait aidée dans ses démarches d’adhésion à l’Union européenne. Parallèlement la libération progressive de Berlin du poids du passé qui s’exprima sur le plan de la politique de mémoire par le « retour de la réflexion sur les victimes allemandes de la guerre », et sur le plan de la politique étrangère par son émancipation du rôle d’alliée intime de l’Amérique, suscita de violentes réactions en Pologne. Alors que l’attitude allemande lors de la crise irakienne fut dénoncée par les Polonais comme le « retour au chemin allemand » et la trahison des intérêts transatlantiques, le projet du Centre contre les expulsions fut montré du doigt comme une tentative de révisionnisme historique.

Ainsi, lors de la crise de 2003, apparut du côté allemand une tendance à ignorer les points sensibles des Polonais, et du côté polonais un penchant à soupçonner les Allemands de mauvaises intentions. La violence des réactions et la concorde de pratiquement toutes les forces politiques en Pologne, contrairement au comportement allemand qui était plutôt pluraliste (à l’exception de la constitution européenne) et qui n’atteignit pas l’intensité des réactions polonaises, démontre, en effet, l’échelle de la méfiance des Polonais vis-à-vis de leurs voisins d’au-delà de l’Oder résultant du traumatisme historique mais aussi de l’asymétrie économique. Ainsi, le problème fondamental structurel des relations germano-polonaises, c’est-à-dire le manque d’intérêt allemand et la méfiance polonaise, ne pourrait être adouci que dans la situation où se réduirait le gouffre économique entre les deux pays. « It’s still the economy, stupid ! » en quelque sorte. Le développement économique est et sera toujours la condition de diminution des complexes des Polonais et du véritable respect de ces derniers par les Allemands.

Depuis le 1er mai 2004, l’Allemagne et la Pologne sont des partenaires égaux dans l’Union européenne élargie, ce qui marque une nouvelle étape de leurs relations bilatérales. Les fondations d’un nouveau partenariat « adulte » ont ainsi été jetées. De toute évidence, les deux États se trouvent dans une phase de redéfinition de leurs rôles respectifs comme acteurs européens et internationaux, et ne sont pas encore parvenus à rééquilibrer leurs nouveaux rapports. Les élites allemandes et polonaises ne doivent pas oublier que Berlin et Varsovie ont des engagements particuliers vis-à-vis de l’UE, et que leurs relations revêtent un caractère fortement symbolique pour le processus d’intégration européenne. La définition par l’Allemagne de ses intérêts en Europe centrale et orientale et la réconciliation des intérêts allemands et polonais joueront à long terme un rôle clé dans l’intégration européenne. En décrivant les relations entre l’Amérique et l’Europe, Henry Kissinger disait que l’Amérique devait traiter les Européens en partenaires égaux tout en sachant qu’en réalité ils ne l’étaient pas. Cette tactique devrait s’appliquer également aux relations entre les grands et petits pays au sein de l’UE.



[1]    Cet article est issu du mémoire de Master 2, soutenu en juin 2006, préparé sous la direction de Robert Frank et Hugues Tertrais, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2]    Jozef Misala, « Polsko-niemieckie powiazania gospodarcze w procesie integracji Polski z Unia Europejska w latach dziewiecdziesiatych », in Jerzy Holzer, Jozef Fiszer (ed.), Rola Niemiec..., op. cit., p. 269-296.

[3]    Compte rendu de la visite du président de Pologne à Berlin, 20 juillet 2002.

http://www.prezydent.pl/x.node?id=1011848&eventId=1507705

 

[4]    Roland Freudenstein, « Konstytucja europejska, Centrum przeciwko Wypedzeniom, polityka bezpieczenstwa. Polsko-niemiecka wspolnota sporu », Dialogonline, n˚ 65 (2003), 13 janvier 2004,

http://www.dialogonline.org/artikel_pl.php?artikel=32&print=1

[5]    Olaf Osica, « Polska wobec wspolnej polityki zagranicznej i bezpieczenstwa UE », in Marek Cichocki, (ed.), Polska-Unia Europejska. W pol drogi. Wybrane problemy, Warszawa, Centrum Stosunkow Miedzynarodowych, 2002, p. 71

[6]    Ibid.

[7]    Traktat miedzy Rzeczapospolita Polska a Republika Federalna Niemiec o dobrym sasiedztwie i przyjaznej wspolpracy z 17.06.1991 r. www.pol-niem.pl/index.php

[8]    « Leszek Kolakowski o Centrum przeciw Wypedzeniom », Gazeta Wyborcza, 10 septembre 2003.

     www.mfa.gov.pl/index.php

[9]    Helga Hirsch, « Niemiecki bol », Rzeczpospolita, 24 juillet 2003, n˚ 171, p. 8.

[10]   « Niemcy przestali rozumiec Polakow, a Polacy nie ufaja juz Niemcom. Rozmowa DIALOG-u z Januszem Reiterem », Dialogonline, n˚65 (2003), 13 janvier 2004, www.dialogonline.org/artikel_pl.php

[11]   Jedrzej Bielecki, Andrzej Stankiewicz, Piotr Smilowicz, « Rzadzie, bron Nicei », Rzeczpospolita, 19 septembre 2003, n˚ 219, p. 3.

[12]   Roland Freudenstein, « Konstytucja europejska... », art. cit.

[13]   Marek Ostrowski, « W gorsecie i w ostrogach », Polityka, 13 décembre 2003, p. 21.

[14]   Piotr Semka, « Powrot narodowych egoizmow. Spor o Nicee to konfrontacja modelu, w ktorym sa rowni i rowniejsi », Rzeczpospolita, 24 octobre 2003, n˚ 249, p. 8 ;Texte de la lettre Gazeta Wyborcza 10 octobre 2003.

[15]   Komentarze mediow zagranicznych ; Telewizja RDA, Rzeczpospolita, 15 décembre 2003, n˚ 290, p. 8.

[16]   Bronislaw Wildstein, « Zwyciestwo w Brukseli », Rzeczpospolita, 15 décembre 2003, n˚ 290, p. 8.