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Marion Pierangelo, François Guizot et Jean Colettis. La relation franco-grecque revisitée

François Guizot et Jean Colettis. La relation franco-grecque revisitée

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

 

Marion Pierangelo[1]

 

 

« Je vois encore devant mes yeux, superbe dans sa fustanelle[2] et son costume grec, Colettis, un vrai patriote et un ami dévoué de la France »[3].

C’est en ces mots que le prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, rendait hommage en 1894 au chef du parti « français » de Grèce[4], ambassadeur de Grèce à Paris de 1835 à 1843, chef du gouvernement de la monarchie hellénique de 1844 jusqu’à sa mort. La plupart des portraits de Jean Colettis (1774-1847) que nous ont laissés les Français qui le connurent portent ainsi, plus ou moins visible, la marque du romantisme : ils dépeignent Colettis en guerrier pallicare, en héros de la résistance contre l’oppresseur ottoman et de la lutte pour l’indépendance de la Grèce, et font la part belle à l’exotisme, en particulier par une insistance sur la tenue vestimentaire. Le portrait qu’en dresse a posteriori François Guizot est de ce point de vue original, car il accorde une large part à l’activité de Colettis en tant qu’homme de gouvernement :

« La Grèce perdait, dans M. Colettis, le plus glorieux parmi les survivants des guerriers qui avaient conquis son indépendance, le seul qui fût devenu un éminent politique. (...) Ministre d’un roi chancelant, il porta dans le gouvernement un profond sentiment de la dignité du pouvoir, et le ferme dessein de la faire respecter, dans le prince qu’il servait comme dans les assemblées politiques du pays »[5].

L’originalité de ce portrait est le tardif écho d’une amitié politique qui lia les deux hommes sous la Monarchie de Juillet et qui donna sa marque aux relations franco-grecques d’alors, Guizot étant ministre des Affaires étrangères en France (1840-1848), et Colettis chef du gouvernement grec de 1844 à 1847.

 

Les circonstances d’une rencontre

 

Les circonstances de la rencontre de Guizot et Colettis demeurent mal élucidées. Le plus vraisemblable est qu’ils se soient rencontrés au temps où Colettis était ambassadeur de Grèce à Paris, de 1835 à 1843. Celui-ci habitait alors une maison voisine de celle de Guizot[6]. Malheureusement, la correspondance entre les deux hommes ne remonte pas au-delà du mois de novembre 1840[7]. Colettis nous livre une piste lorsqu’il vante le philhellénisme de Guizot, par exemple dans une lettre de 1844 :

« Votre Philhellénisme et la politique toujours si bienveillante de la France envers la Grèce ne nous manquerons pas, j’en suis certain, dans ces graves circonstances »[8].

Est-ce là l’indice d’une rencontre entre les deux hommes qui eût lieu au sein des milieux philhellènes (surtout actifs avant 1840) ou est-ce un pur effet de rhétorique ?

 

Le philhellénisme très relatif de François Guizot

 

La bibliothèque de François Guizot, dont le catalogue fut réalisé en 1875 à l’occasion de sa mise en vente[9], permet de prendre la mesure de ses centres d’intérêt. Ceux-ci sont nombreux et variés, ce qui n’étonne pas chez un homme qui fit ses débuts comme homme de plume et traducteur avant de se consacrer à l’histoire et à la politique – jusqu’à ce que la révolution de février 1848 lui impose une retraite dans sa résidence du Val-Richer, où il renoua alors avec ses activités premières. Les ouvrages consacrés à la Grèce y occupent cependant une place des plus restreintes. Outre la présence de quelques auteurs classiques (Démosthène, Eschine, Homère, etc.), on relève, parmi la douzaine d’ouvrages concernant la Grèce moderne, les noms de Buchon (La Grèce continentale et la Morée : voyage, séjour et études historiques en 1840-1841, 1843), Cousinéry (Voyage dans la Macédoine, 1831), Quinet (De la Grèce moderne et de ses rapports avec l’Antiquité, 1830), Gervinus (Insurrection et régénération de la Grèce, 1863), Paparrigopoulos (Histoire des races grecques[10], 1865). Cet inventaire, replacé dans le contexte du début du XIXe siècle, est assez décevant. Tous les jeunes hommes qui font alors quelques études acquièrent de solides rudiments de culture classique, tant grecque que latine. Quant aux ouvrages concernant la Grèce moderne, ils s’inscrivent dans une vogue éditoriale portée par la demande d’un vaste et souvent riche public philhellène. Rien ne permet donc de conclure à un intérêt particulier de Guizot pour la Grèce, et ce d’autant plus que parmi les titres d’ouvrages relevés, il en est un au moins, en grec moderne, que Guizot ne consulta jamais, pour la simple raison qu’il n’en connaissait pas la langue[11].

Dès lors, il devient impossible de reprendre sans le soumettre à l’analyse le postulat du philhellénisme de Guizot[12] qui ne se fonde que sur quelques éléments épars, comme la possession par Guizot d’un portrait de Colettis et d’un tableau représentant la ville grecque de Nauplie ou encore des fragments isolés de correspondance. Le signe d’un réel engagement de François Guizot en faveur des Grecs est sans doute à rechercher dans ses activités au sein de la Société de la Morale chrétienne – dont l’action en faveur de la cause grecque est bien connue. Or, Guizot semble ne pas s’être intéressé outre mesure à la lutte des Grecs au sein de cette association. Il ne figure pas dans la liste des souscripteurs de 1823 du « Comité des Grecs » formé au sein de la Société de la Morale chrétienne, alors que l’on y retrouve plusieurs de ses amis, à l’exemple de Charles de Rémusat ou de Victor de Broglie[13]. Il participe certes au second Comité grec de 1825[14], mais cette expérience est de bien courte durée puisque au bout de quelques mois seulement, le Comité s’autodissout[15].

La correspondance privée de François Guizot ne contredit pas cette vision d’un homme détaché du philhellénisme, du moins pour les années 1820-1830. Nous n’y avons retrouvé aucun signe de philhellénisme, aussi léger soit-il.

 

Un intérêt pour la Grèce avant tout politique

 

Ainsi, lorsque Guizot arrive au ministère des Affaires étrangères en octobre 1840, d’où il ne partira qu’en février 1848, s’il porte son attention sur la Grèce, ce n’est dans un premier temps que parce qu’il y voit l’occasion pour la France de sortir de l’isolement diplomatique qu’elle subit depuis la « crise d’Orient » de juillet 1840. La France jouit en effet en Grèce du statut de « puissance protectrice », au même titre que l’Angleterre et que la Russie, ce qui lui donne au moins de fait un droit de regard sur les affaires grecques. En outre, elle est l’une des garantes de l’emprunt de 60 millions de francs contracté par le gouvernement hellénique, qui peine à honorer ses engagements financiers. Guizot conçoit alors le projet d’une lettre circulaire adressée conjointement par les trois puissances au roi de Grèce Othon Ier pour demander une amélioration de la gestion administrative et surtout financière du pays[16]. La France reprend ainsi l’initiative en Méditerranée orientale, tout en brisant son isolement diplomatique grâce à un projet très consensuel que les cours d’Europe ne peuvent qu’approuver. Ce faisant, les conseils que Guizot imagine d’adresser à la Grèce le contraignent à se pencher sur le problème politique grec. C’est une Grèce conçue avant tout en termes politiques, institutionnels voire constitutionnels, bien loin de la Grèce des romantiques, que donne à voir Guizot. Dès lors, rien d’étonnant à ce que la relation Guizot-Colettis obéisse à des motivations avant tout politiques.

 

Guizot et Colettis : alliance politique et personnalisation des relations franco-grecques

 

Des intérêts communs

 

Pour guider son action politique, Guizot bénéficie de fait du réseau de diplomates et de consuls déployé par le ministère des Affaires étrangères. La France entretient en effet à Athènes un ministre plénipotentiaire (Lagrenée jusqu’en 1843, puis Piscatory), qui rend compte au ministre trois fois par mois[17] de son action et de l’évolution de la situation en Grèce. Guizot ne se fie cependant pas à cette seule source d’information puisqu’il reçoit des échos de voyageurs, envoie le philhellène Piscatory en mission spéciale en Grèce en 1841 et fréquente régulièrement l’envoyé de Grèce à Paris, Jean Colettis. Ce dernier occupe une place d’autant plus importante qu’il est pratiquement le seul Grec que Guizot ait jamais rencontré[18] : c’est ainsi la seule source directe de Guizot sur la Grèce.

Colettis pour sa part, nommé ambassadeur à Paris par un gouvernement hellénique soucieux de l’éloigner de Grèce, souhaitait profiter de son exil en France pour s’initier aux pratiques politiques européennes[19]. En outre, en tant que chef de file des pro-français, il comptait sur l’appui du gouvernement français pour mener à bien ses projets politiques, ce qui le rendait d’autant plus docile. Guizot se plut alors dans le rôle du maître[20]. Il s’efforça de modeler la pensée politique de Colettis, dans le cadre d’une relation toujours asymétrique.

Les conseils de Guizot n’étaient pas que pure charité. La mission de Théobald Piscatory en Grèce (1841) commanditée par Guizot avait en effet permis à ce dernier de s’assurer que la consolidation de l’influence française dans le royaume hellénique, où l’essentiel de la vie politique était régi par le jeu des réseaux de clientèles, ne pouvait passer que par Colettis. Piscatory écrit en effet dans son premier rapport à Guizot :

« Tous le considèrent comme un homme le plus capable, comme le seul qui peut exercer une grande influence. [...] C’est bien lui qui est le véritable chef du parti national »[21].

Cependant, le doute persistait quant aux capacités de Colettis à assumer une charge de dirigeant politique. Colettis en effet traînait dans les cours européennes la réputation d’un chef guerrier corrompu jusqu’aux os, n’aspirant qu’à rallumer le conflit gréco-turc[22].

En outre, nul n’ignorait les visées irrédentistes du diplomate grec sur tous les territoires ayant jadis appartenu à la Grèce ou à l’Empire byzantin. Or, le seul point d’accord entre les puissances européennes portait sur l’impérieuse nécessité du maintien de la paix.

Ainsi, Colettis apparaissait à bien des égards comme un candidat inacceptable, y compris pour des Français, en dépit de l’influence qu’il avait conservée en Grèce.

 

 

 

Jean Colettis vu par François Guizot

 

Le défi que tente alors de relever Guizot est celui de convaincre les cours européennes qu’il est parvenu à initier Jean Colettis à la politique européenne et à en faire un homme de gouvernement. Ainsi se met en place le discours sur les « deux Colettis » dans la correspondance de Guizot, où « le Colettis d’autrefois, le Colettis de la lutte pour l’indépendance grecque, le Colettis conspirateur chef de Pallicares, étranger à l’Europe » s’oppose au « Colettis qui a passé sept ou huit ans en France, tout à fait séparé de ses habitudes et de ses amis d’Orient, observateur immobile, attentif, intelligent, de la politique occidentale, des sociétés civilisées, surtout de la formation laborieuse d’un gouvernement nouveau, au milieu des complications diplomatiques et des luttes parlementaires »[23]. Guizot conclut dans cette dépêche adressée à l’ambassadeur de France à Vienne :

« Je n’hésite pas à affirmer que [le Colettis qui « est retourné naguère en Grèce » après son séjour à Paris] diffère grandement de l’ancien »[24].

Le point de vue défendu par Guizot, qui convainc davantage à Vienne qu’à Londres, est aujourd’hui encore discuté par l’historiographie. Les ouvrages les plus récents semblent donner raison au ministre français[25], mais nombreux sont ceux qui condamnent Colettis sans appel. Ce débat entre les biographes de Colettis n’est cependant que rarement posé en termes clairs et ne s’intéresse jamais directement aux effets de l’enseignement de Guizot, qui constituent pourtant l’une des données fondamentales du problème. La question mérite d’autant plus d’être soulevée qu’elle implique, à partir de l’arrivée de Colettis au pouvoir en Grèce (1844), une personnalisation croissante des relations franco-grecques.

 

La personnalisation des relations franco-grecques

 

Dans les dépêches officielles du ministère français des Affaires étrangères écrites dans les mois qui suivent la révolution grecque de septembre 1843, il est très rare de trouver seul le nom de Colettis. Le soutien du gouvernement français est offert à la fois à Mavrocordatos, chef de file des anglophiles et à Colettis, aussi longtemps que dure leur collaboration à la tête des affaires grecques. Mais si l’on regarde de près la nature des dépêches en question, on constate une nette rupture avec celles qui précèdent l’arrivée de Colettis au pouvoir. Avant 1843, les dépêches de Guizot contiennent de véritables plans de réforme pour la Grèce. Après l’arrivée au pouvoir de Colettis, en revanche, les dépêches ne contiennent plus de programme d’ensemble, elles se font plus rares, et la part de conseils ou de remontrances à adresser au gouvernement grec diminue. Certes, entre ces deux dates, la Grèce a connu une révolution qui l’a fait passer d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle, régime dont la France s’accommode sans doute plus aisément en raison de la parenté qu’il offre avec le sien. De plus, l’envoyé de France à Athènes, Piscatory, entretient une relation orale directe avec Colettis qui, jusqu’à un certain point, peut se substituer à l’abondante correspondance écrite d’autrefois. Toutefois, il est également possible d’avancer une seconde hypothèse, qui n’invalide d’ailleurs pas la première : les liens qui unissent la France à Colettis sont tels qu’ils permettent à celle-ci de se reposer en partie sur lui. La France, comme avant la révolution de septembre 1843, continue d’assurer la défense du ministère grec sur la scène diplomatique. En revanche, ses conseils plus ou moins contraignants se muent progressivement en une simple surveillance des actes du ministère grec. Ainsi se met en place une relation franco-grecque très personnalisée.

 

La politique de Guizot en Grèce : éléments d’un bilan

 

L’un des objectifs de Guizot en Grèce, celui qui est le plus souvent rappelé dans sa correspondance, est la consolidation de la monarchie hellénique, condition selon lui du maintien de la stabilité politique de la Méditerranée orientale, pour ne pas dire de l’Europe. Les conseils prodigués par Guizot vont donc, à partir du moment où la constitution grecque est proclamée (1844), dans le sens d’une implantation en Grèce des idées doctrinaires.

 

Colettis : un relais pour les idées doctrinaires en Grèce ?

 

À l’heure où le choix entre régime monarchique fort et régime parlementaire n’est pas toujours clairement tranché, et où le débat sur la préférence à accorder à l’une ou l’autre des deux options reste vif, la fonction de chef du gouvernement qu’occupent Guizot et Colettis les place dans une position cruciale pour l’avenir d’institutions qui, aussi bien en France qu’en Grèce, sont jeunes encore. Or, Guizot a sur ce point des idées bien tranchées qu’il a tenté de faire prévaloir auprès de Colettis, lorsque celui-ci était en France. Colettis en garde-t-il le souvenir une fois à la tête du gouvernement grec ?

Guizot est adepte d’un renforcement du pouvoir royal. Dans ces deux pays, le trône est occupé par une dynastie nouvelle : ni Othon, ni Louis-Philippe ne bénéficient de la légitimité que confère le temps. C’est du moins ce que pense Guizot et, à sa suite, Colettis. Des événements tels que les attentats contre la famille royale en France ou la révolution de septembre 1843 en Grèce, confortent les deux hommes dans l’idée qu’il leur reste encore beaucoup à faire pour stabiliser le régime en place.

La consolidation du régime monarchique récemment ébranlé devient l’objectif premier. Les Chambres, qui sont le lieu par excellence où l’opposition peut s’exprimer, deviennent alors des adversaires à affronter. Il est révélateur que le récit par Guizot de ses interventions dans les Chambres fasse un large usage du champ lexical du conflit. Il définit ainsi, dans une longue dépêche du 28 octobre 1843 adressée à la fois à Piscatory et à Colettis, le régime représentatif comme « une fermentation et une lutte continuelle entre les grands pouvoirs publics »[26]. Le contraste avec le vocabulaire utilisé pour parler de ses rapports avec le Roi est saisissant. Quant à Colettis, il fait preuve du même rejet du parlementarisme :

« M. Colettis, écrit par exemple Piscatory, a résolu de ne pas se donner un nouveau collègue, surtout aux finances, sous le coup des exigences de la majorité »[27] 

En revanche, le discours de Colettis sur ses rapports avec le Roi est plus ambigu. D’une part, il se plaint, comme de nombreuses personnes avant et après lui, de l’incapacité du roi Othon et de ses éternelles tergiversations qui ralentissent la marche des affaires. D’autre part, Piscatory assure dans ses dépêches que Colettis ne tient ce discours qu’à lui, en toute confidentialité, et que sur la scène publique ou dans ses rapports avec les autres légations, il s’attache au contraire à défendre l’image et le crédit sur le Roi. Guizot et Colettis partagent donc la même conception de leur tâche vis-à-vis du Roi, bien que Colettis, pour des raisons contingentes, ne puisse sans se compromettre, prendre la défense du Roi en toutes circonstances.

Cependant, malgré la communauté de point de vue et, jusqu’à un certain point, de pratique, entre Guizot et Colettis, le succès de Guizot est en dernière analyse limité. Outre quelques points de désaccords qui persistent entre Colettis et lui, notamment au sujet de la Grande Idée[28], l’influence française en Grèce ne résiste pas à la forte personnalisation des relations franco-grecques voulue par Guizot.

 

L’échec d’une stratégie

 

La mort de Colettis survenue le 12 septembre 1847 crée en effet un vide dans le système politique de la France en Grèce, et ce d’autant plus que le « parti » que dirigeait Colettis est bien faible sans son chef : les dissensions contenues jusque-là par Colettis (re)font surface. Les luttes internes sont particulièrement visibles au Sénat où Coundouriottis, ancien président du Sénat et profrançais, et l’ancien ministre Christidès, également profrançais, s’opposent à d’autres membres du parti « français » formant ou soutenant le ministère, en particulier Rigas Palamidès et Tzavellas[29].

L’impasse dans laquelle se trouve la politique française est alors totale. La France est condamnée à se retirer du jeu, alors même que le parti « français », ou du moins les hommes qui le composaient, parviennent à se maintenir dans les rangs du ministère jusque sous la Seconde République. Guizot en prend acte en choisissant ce moment pour accorder à Piscatory, représentant de la France à Athènes, un rappel depuis longtemps demandé :

« Trois mois après la mort de M. Colettis [écrit Guizot dans ses Mémoires] le roi Louis-Philippe, sur ma proposition, rappela M. Piscatory d’Athènes où la politique française cessait d’être activement en scène, et le nomma son ambassadeur à Madrid »[30].

Il ne reste alors en place à Athènes qu’un simple chargé d’affaires, Thouvenel. En un certain sens, on peut dire que Guizot démissionne des affaires grecques, et ce avant d’être chassé du pouvoir par les journées de février 1848 ou que le parti « français » ne connaisse un grave échec. C’est l’échec d’un système de relati on interétatique hautement personnalisé auquel Guizot s’était pratiquement toujours fié. La bibliographie laisse en effet entrevoir que la personnalisation des relations interétatiques fut également à l’œuvre dans l’Entente cordiale qui ne fonctionna que tant que lord Aberdeen se maintint au pouvoir[31]. Quant aux relations franco-autrichiennes, le rapprochement entre Guizot et Metternich à la fin de la Monarchie de Juillet est attesté et généralement interprété comme le signe d’un attachement de plus en plus marqué de Guizot aux idées conservatrices[32]. Sans remettre en cause une telle interprétation, remarquons également que Metternich est l’un des rares ministres que Guizot connaît de longue date et avec lequel il peut entretenir des relations de type personnel. La relation Guizot-Colettis est donc un cas exemplaire d’une forte personnalisation des relations interétatiques érigée en système par Guizot.

 

 

Sacrifiant au jeu favori d’une histoire diplomatique traditionnelle, il est toujours possible de mettre en doute la sincérité de l’hommage rendu par Guizot à Colettis et de se demander quelles furent ses visées secrètes lorsqu’il choisit de lui offrir son soutien. Mais la question de la sincérité des diplomates et autres hommes politiques nous apparaît mal posée, bien qu’elle ait couru depuis les premiers moments, parmi les Grecs eux-mêmes divisés en partis « russe », « français » et « anglais » selon la confiance que leur inspiraient les Puissances. Elle engage en effet des débats sans fin, dans lesquels les historiens sont souvent démunis, et offre une image de la diplomatie se résumant à une lutte entre des intérêts nationaux contradictoires et immuables (je ne trouve pas cela très historien). La diplomatie est pourtant autre chose qu’un champ de bataille. C’est aussi l’art de ramener les autres à ses propres vues, par la négociation et la persuasion. La rencontre entre Guizot et Colettis n’est donc pas seulement une rencontre entre des intérêts distincts se rejoignant pour un temps. Elle doit être conçue comme un échange inégal d’idées et de conceptions politiques permettant de rendre compte, au moins partiellement, de l’activité politique des deux hommes : non pas épiphénomène, mais élément structurant de la relation franco-grecque.



[1]    Élève chartiste. Article tiré de travaux de recherche conduits dans le cadre d’un master II (Guizot et la Grèce : protestations de « bienveillance » et exercice d’une influence, Paris I, dir. R. Frank, 2006) et d’une thèse d’École des Chartes (Guizot et la Grèce : questions d’influences, dir. A. Couderc, Paris I, et Ch. Nougaret, École nationale des Chartes, 2007).

[2]    Jupon de coton blanc plissé, pièce du costume traditionnel grec.

[3]    Daniel Meyer (éd.), Vieux souvenirs de Mgr le Prince de Joinville, 1818-1848, Paris, 1986, p. 193.

[4]    La vie politique grecque est alors rythmée par les oppositions entre francophiles (le « parti français »), anglophiles (le « parti anglais ») et russophiles (le « parti russe »).

[5]    François Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Paris, 1867, t. VII, p. 374.

[6]    Ibid., p. 267.

[7]    Ministère des Affaires étrangères (M.AE), corr. pol., Grèce, vol. 31, f. 168-170v, Colettis à Guizot, dépêche n° 225, 12 novembre 1840.

[8]    Archives Nationales (AN), 42 AP 90, pièce n° 9, Colettis à Guizot, 30 septembre 1844.

[9]    Adolphe Labitte, Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Guizot, Paris, librairie de la bibliothèque nationale, 1875.

[10]   Cet ouvrage, connu en français sous le titre Histoire de la nation grecque, apparaît ainsi dans le catalogue d’A. Labitte.

[11]   Il s’agit de l’ouvrage de Paparrigopoulos.

[12]   Ce postulat est par exemple repris dans Dertilis Georges (dir.), Banquiers, usuriers et paysans : réseaux de crédit et stratégies du capital en Grèce, 1780-1930, Paris, La Découverte, p. 10.

[13]   Alphonse Mahul, Rapport sur les opérations du comité des Grecs, lu à la Société de la morale chrétienne, dans la séance du 10 novembre 1823, 30 p.

[14]   Artaud, Des Grecs et de leur situation actuelle, par M Artaud, au nom du comité grec de la Société de la Morale chrétienne, Paris, 1825, 12 p.

[15]   M.C. Rostan, « Rapport sur la nouvelle organisation du Comité grec de la Société de la Morale chrétienne, lu à la séance du Conseil de la Société, le 13 juillet 1825 », Journal de la Société de la Morale chrétienne, 1825, vol. 5, p. 279-281.

[16]   Ce projet est daté du 11 mars 1841 (MAE, corr. pol., Grèce, vol. 32, f. 138-144).

[17]   Le rythme des dépêches est dicté par celui des paquebots transportant le courrier, qui quittent le port du Pirée le 10, le 20 et le dernier jour de chaque mois.

[18]   Guizot ne s’est jamais rendu en Grèce. Il a toutefois reçu Mavorcordatos lors de son passage à Paris.

[19]   Βασιλής Κρεμμυδασ, Ο πολιτικός Ιωάννης Κωλέτης : τα χρόνια στο Παρίσι (1835-1843) [L’homme d’État Jean Colettis : ses années à Paris (1835-1843)], Athènes, Γιώργος Δαρδανός, 2000, p. 42-43.

[20]   Par exemple, AN, 42 AP 7 (22), pièce n°15, Guizot à Colettis et Piscatory, 28 octobre 1843.

[21]   MAE, corr. pol., Grèce, vol. 33, f. 197-204, Piscatory à Guizot, 1er rapport, 20 juin 1841.

[22]   Apostolos Vacalopoulos, Histoire de la Grèce moderne, Horvath, 1975, p. 157.

[23]   MAE, corr. pol., Grèce, vol. 42, f. 344-344v, Guizot à Flahaut, lettre particulière, 18 novembre 1844.

[24]   Ibid.

[25]   Βασιλής Κρεμμυδασ, Ο πολιτικός..., op. cit., p. 122-126.

[26]   AN, 42 AP 7 (22), pièce n° 15, Guizot à Piscatory et Colettis, 28 octobre 1843.

[27]   MAE, corr. pol., Grèce, vol. 46, f. 239v, Piscatory à Guizot, dépêche n° 15 (corrigé 14), 28 février 1847.

[28]   Projet irrédentiste visant à réintégrer au royaume hellénique tous les territoires ayant un jour appartenu à la Grèce.

[29]   MAE, corr. pol., Grèce, vol. 48, f. 207v-208v, Piscatory à Guizot, dépêche n° 42, 10 octobre 1847.

[30]   François Guizot, Mémoires..., op. cit., p. 375.

[31]   Roger Bullen, Palmerston, Guizot and the Collapse of the Entente Cordiale, Londres, The Althone Press – University of London, 1974, p. 76.

[32]   André Jardin et André-Jean Tudesq, La France des notables : 1. L’évolution générale, 1815-1848, Paris, Seuil, 1973, p. 192 et Dominique Barjot, Jean-Pierre Chaline et André Encrevé, La France au XIXe siècle : 1814-1914, Paris, PUF, 1995, p. 225.