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Hugues Tertrais, Éditorial

Éditorial

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

Hugues Tertrais

 

 

La génération des mémoires présentées dans ce numéro constitue un nouveau témoignage de la richesse et de la diversité des recherches qui s’effectuent dan le cadre de l’Institut. Cette série de travaux apparemment difficile à penser ensemble forme finalement un ensemble cohérent.

Le premier XIXe siècle n’en est fort heureusement pas absent : Marion Pierangelo revisite ainsi les rapports entre la France de la Monarchie de Juillet et la jeune Grèce indépendante à travers les relations entre le ministre français des Affaires étrangères Guizot, qui entend notamment consolider la monarchie grecque, et le chef du gouvernement d’Athènes Jean Colletis, d’abord ambassadeur de son pays à Paris. Elle s’interroge en particulier sur la personnalisation de la diplomatie française en Grèce, qui soutient un parti « français » qui ne résistera pas à la mort de son chef. Les premiers pas de la jeune Grèce en sont d’autant éclairés.

Parmi les objets restant à explorer dans la période qui s’achève en 1914, Elena Razvozjaeva explore dans son mémoire le tourisme russe en France entre 1885, date de l’ouverture de la première agence touristique russe, alors que le mot apparaît également, et le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La République française et le vieil empire tsariste sont alors alliés, Paris et la Riviera méditerranéenne attirent et les conditions matérielles s’y prêtent : aux progrès du transport ferroviaire et, dans une moindre mesure, maritime, s’ajoutent l’aisance des plus aisés et l’émergence d’une classe moyenne, qui trouvent dans les premiers guides de quoi satisfaire leur curiosité. Significatifs des réalités de l’époque, ces voyages le sont aussi de l’image de l’autre – des Russes par les Français et vice versa – qu’ils font émerger.

Avec les bouleversements qu’elle provoque en Russie et en Europe centrale, la Grande Guerre interrompt bien sûr ce type de déplacement : d’autres problèmes se présentent, d’autres questions se posent, en particulier le devenir du grand empire austro-hongrois d’où le conflit est parti. Ateş Uslu présente une étude sur les rapports entre le comte Mihály Károlyi et la France. Populaire leader du parti de l’indépendance à la veille du conflit, resté fidèle à l’héritage de Kossuth et à l’esprit de 1848, M. Károlyi prendra la tête du gouvernement républicain provisoire en novembre 1918 avant de devoir démissionner en mars 1919. Le rôle des hommes le dispute ici aux bouleversements du temps : Károlyi apparaît francophile alors que la conférence de Versailles s’apprête à imposer un sort peu enviable à la Hongrie, et est plus ou moins jugé responsable de l’arrivée au pouvoir – immédiatement après – des communistes hongrois. Sa trajectoire apporte un éclairage important sur l’identité hongroise et la sortie de guerre à Budapest. Mais le projet européen paraît encore loin.

Les autres mémoires situent plus leurs réflexions dans le contemporain, post-1945, voire le très contemporain sur l’Europe, justement. Laëtitia Guittard, de manière inédite, analyse l’Union politique de l’Europe avant l’Union, pourrait-on dire, c’est-à-dire le lent processus de politisation de la Communauté européenne entre 1979 et 1986. Cette histoire politique de la Communauté est un peu celle du non-dit, faite de rebondissements et de tensions entre les deux modèles à l’œuvre depuis les débuts de la construction européenne : « le supranational et l’intergouvernemental ». Rapports et projets se succèdent sur le sujet, jusqu’à ce que le « moteur franco-allemand » se remette en route, avec le tandem Mitterrand-Kolh, et que, principalement avec la présidence de Jacques Delors, à partir de 1985, la dynamique de la Commission soit relancée avec l’Acte unique (1986). Ainsi, la coopération politique européenne se structure-t-elle progressivement, tant à l’intérieur de l’Europe qu’en dehors de ses frontières. L’Acte unique, qui institutionnalise et codifie la pratique de coopération, apparaît à la fois comme un aboutissement des efforts de relance politique et l’ouverture d’une nouvelle page qui va conduire à l’Union européenne.

L’Union réalisée à Maastricht et depuis, en particulier dans l’élargissement à l’Est, ne pouvait cependant pas effacer d’un coup de baguette magique tous les problèmes politiques intra européens. Monika Novacka, qui avait dans un premier mémoire analysé la « communauté d’intérêts » germano-polonaise dans les années 1990, en montre les limites dans la crise de 2003, lorsque les relations entre les deux pays tendent plutôt à constituer une « communauté de conflit ». Trois éléments de divergence, comme un retour de l’histoire et un rappel de mémoire, alimentent alors les tensions : la participation de la Pologne, d’abord, à l’appel des huit pays européens en faveur d’un soutien aux États-Unis face à l’Irak de Saddam Hussein, qui l’oppose à l’attitude allemande et à celle de la France ; peu après, le projet d’Erika Steinbach de construire à Berlin un centre commémorant les expulsés allemands d’après-guerre, comme si certains « déplacés » devaient avoir plus que d’autres un traitement de faveur ; la question du pouvoir respectif des États enfin – le système de vote au Conseil de l’UE – telle qu’il ressort du traité de Nice. Le cadre européen jettera finalement les bases d’un partenariat équilibré entre les deux États.

Au-delà de cette structuration « régionale » et de ses implications, de nouvelles recherches confirment l’importance du système international mis en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur un modèle on le sait élaboré dans l’entre-deux-guerres : l’ONU et ses agences poussent leurs initiatives de coopération dans des domaines où on ne les attend pas toujours et enrichissent les relations internationales de nouvelles initiatives. Chloé Belloc montre ainsi comment la création en 1946 de l’Agence des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO) rend possible la création d’une sorte d’ONG regroupant des savants et des intellectuels, le Conseil international de la philosophie et des sciences humaines (CIPSH). S’appuyant sur de premières initiatives prises dans l’entre-deux-guerres, dans le cadre de la Société des Nations, ce Conseil international essaie de tenir l’équilibre, voire de concilier les deux dynamiques de coopération scientifique existant, celle qui entend penser « la » science de l’homme, au singulier, et celle qui s’inscrit dans la réalité, la pluralité des sciences humaines. La création de la revue Diogène en 1952, portée par le concept de « sciences diagonales », constitue son action la plus innovante, avec l’objectif de créer un lieu de rencontre transdisciplinaire où penser la complexité du savoir. L’idée réaliste de la « diversité culturelle » et du « paradigme de la complexité » se maintient cependant.

Sur un objet bien différent mais également nouveau Aurélie Dugué s’intéresse, pour sa part, à l’émergence d’un thème qui s’impose finalement à la communauté internationale : l’aide à l’enfance. Les premiers projets développés dans ce domaine remontent aux années 1920 et trouvent écho à la SDN, qui légitime sur le plan international la notion de droits de l’enfant (Déclaration de 1924), sans pour autant y accorder une place importante. Mais un nouveau cadre institutionnel et juridique se met en place après la Seconde Guerre mondiale et la fondation de l’ONU : la création de l’UNICEF donne une impulsion majeure, qui ancre cette exigence dans les relations internationales (Déclarations de 1948 et de 1959). Le tournant des années 1990 marque une apogée, entre l’adoption de la Convention internationale des droits de l’enfant, élaborée dans le cadre onusien, et le Sommet mondial pour l’enfance de septembre 1990. Le champ de l’aide à l’enfance s’élargit et avec la prise en compte de l’enfant en fait un sujet de préoccupation à part entière dans les relations internationales.

Mais celles-ci restent tissées par les relations bilatérales et, pour ces dernières, les représentations jouent un rôle important. Chloé Acher étudie ainsi « L’image de Jacques Chirac dans la presse américaine (novembre 1994-avril 2002) », essentiellement le New York Times et le Washington Post. Durant son premier mandat, le président français représente d’abord, lui qui passe pour aimer les États-Unis, un espoir de renouveau pour les relations franco-américaines. Mais la méfiance se réinstalle vite, alors même que la France se rapproche de l’OTAN, avec la reprise des essais nucléaires par Paris. De la désignation d’un nouveau secrétaire général de l’ONU aux questions africaines en passant par l’Europe, les sujets de tensions se multiplient et les journalistes américains retrouvent les « fondamentaux », ceux d’un président français certes ami et allié mais principalement motivés par les intérêts de son pays. La « cohabitation » ajoute au brouillage, mais par un hasard de calendrier, le président Chirac se trouve être le premier chef d’État à venir aux États-Unis et à rencontrer Georges W. Bush après les attentats de 2001 contre les Twin Towers. Force est alors de constater que le 11 septembre contribue à restaurer l’image de Jacques Chirac, aux États-Unis comme en France.

Durant cette période, les États-Unis changent eux aussi avec le développement de la « révolution conservatrice », qu’analyse Romain Masson dans son mémoire sur l’itinéraire politique de Newt Gingrich (1943-2004). L’affirmation de cette forte tendance, calée sur le calendrier électoral, commence au début des années 1960 par la reconquête des États du Sud par les Républicains : Barry Goldwater et les conservateurs du Sud l’amorcent en 1964, imposant le retrait des Républicains libéraux, mais au prix d’une défaite à l’élection présidentielle. En 1968, qui voit le succès de Nixon, la quasi-totalité des États du Sud bascule : dix ans plus tard le républicain Newt Gingrich se fera lui-même élire Représentant en Géorgie. Il s’emploie dès lors à créer les conditions du retour d’une majorité républicaine à la Chambre des représentants, qu’assureront les élections de 1994, mais sur la base d’un Contrat avec l’Amérique qui donne un contenu au nouveau conservatisme républicain. L’originalité du propos est notamment dans la mise en lumière du rôle joué par Barry Goldwater et la campagne de 1964.

À l’autre bout du continent américain, en Argentine, mais pour une période également très récente (1983-2006), Jérémy Rubinstein analyse les « Représentations et héritages du “processus de réconciliation nationale” : depuis la “théorie des deux démons” à la politique mémorielle ». Les deux démons renvoient dos à dos, en quelque sorte par décret de la nouvelle présidence Alfonsin, la violence de la dernière dictature (1976-1983) et celle de la guérilla des années 1970. L’article s’attache à l’analyse de Garage Olimpo, œuvre cinématographique de Marco Bechis sortie en 1998. La réflexion sur cette représentation des camps de concentration clandestins est menée en référence à d’autres œuvres des années 1980, en particulier la Noche de los lapices, soulignant une évolution : ce dernier film donne un témoignage reconstruit des camps ; Garage Olimpo est une fiction, qui présente plutôt un fonctionnement d’ensemble. La description des camps de concentration, à la fois très réaliste et documentée, que donne le film apparaît ainsi comme une critique sévère de la « théorie des deux démons », longtemps clé officielle du traitement des « années de plomb » en Argentine.

Les thèses récemment soutenues dont ce numéro rend compte présentent des orientations et des problématiques en correspondance avec les articles précédemment cités : retour au Proche-Orient avec la place et la politique de la France dans la région entre 1950 et 1958 (Sofia Papastamkou) ; difficile rétablissement de la puissance d’une France affaiblie au sortir de la Seconde Guerre mondiale, à travers la renaissance de sa marine (Philippe Strub) ; la thèse de Sophie Baby sur « Violence et politique dans la transition démocratique espagnole (1975-1982) » montre enfin l’importance de l’étude, en particulier dans le monde hispanique, de la sortie de dictature. Cette réflexion concerne le monde entier.