X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 25, Chantiers, 2007 » Elena Razvozjaeva, L'Histoire du tourisme russe en France

Elena Razvozjaeva, L'Histoire du tourisme russe en France

L'Histoire du tourisme russe en France

 

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

Elena Razvozjaeva

 

 

L’histoire d’un phénomène socioculturel comme le tourisme, qui permet d’analyser les relations culturelles entre les nations et reflète le développement de la conjoncture politique et de l’infrastructure des pays liés par le voyage, attire de plus en plus d’historiens contemporanéistes. Le tourisme est autant éloigné du voyage, que le roman de l’écrivain de l’article du journaliste. Les nouveaux voyageurs, les touristes, se dépêchent, ils comptent les distances en kilomètres et le temps en secondes. Le voyage devient organisé pour des groupes de touristes qui pour leur plaisir se déplacent vers un lieu différent de celui où ils vivent habituellement. À la différence du mot poutéchestviïe (voyage) le mot tourisme n’a pas de racines dans la langue russe. Le mot est apparu en Russie avec l’avènement des capitaux étrangers à la fin du XIXe siècle.

En effet, le tournant du XXe siècle est considéré comme le début du tourisme en Russie. C’est l’époque où l’industrie, les infrastructures et les relations avec des partenaires commerciaux étrangers se développent. Les relations internationales s’intensifient, l’aménagement des liaisons ferroviaires et maritimes, le développement de l’infrastructure routière domestique, améliorent l’inconfort traditionnellement associé aux voyages. Les nouvelles relations cordiales, établies dans les années 1880 entre la France et la Russie, constituent un arrière-plan favorable aux touristes pour entreprendre le voyage de la Russie vers la France. Séduisante par son image de pays riche et civilisé, la France devient la destination la plus attirante pour les touristes russes. La première agence touristique russe est fondée en 1885. Dès lors, le nombre de touristes russes se rendant en France ne cesse de croître jusqu’en 1914. La révolution bolchevique de 1917 empêche ensuite l’accès libre aux pays étrangers pendant près de soixante-dix ans. Compte tenu de ces remarques, notre recherche se limite à la période 1885-1914.

Dans l’historiographie russe, le tourisme et son histoire deviennent des objets de recherche à partir des années 1970. Dans les années suivantes et jusqu’à nos jours l’intérêt pour ce thème n’a cessé d’augmenter. L’histoire du tourisme de l’époque soviétique est désormais mieux connue par les historiens russes, mais les ouvrages consacrés à l’histoire du tourisme russe à la fin du XIXe et au début de XXe siècle sont plutôt rares. L’ouvrage de G.P. Dolženko, L’histoire du tourisme dans la Russie pré-révolutionnaire et en URSS[1] peut être considéré comme la seule et unique analyse du tourisme à cette époque. Or, cette période de la naissance du tourisme en Russie requiert l’attention des historiens.

La plupart des historiens russes qui travaillent sur le tourisme font remonter son origine à l’antiquité et aux pèlerinages au Moyen Âge. Toutefois le tourisme au sens moderne apparaît tantôt dans les premiers récits de voyages russes, tantôt dans l’activité des premières associations liées au sport et aux excursions. Les chercheurs distinguent dans les années 1885-1914 deux périodes : civilisatrice[2] jusqu’aux années 1890 par l’action des élites[3], et patronale ensuite avec le début du tourisme social.

L’histoire du tourisme est généralement associée à celle des mentalités. Sans écarter cette approche importante, nous pensons qu’il convient de porter plus d’attention aux conditions économiques et sociales du tourisme russe. Ainsi, nous observerons toutes les composantes du voyage vers la France : la préparation du voyage, le trajet et la perception mutuelle des touristes russes et des Français.

Quant à la méthodologie, nous suivons Makarenko et Saak[4] dans leur ouvrage L’histoire du tourisme. Ils distinguent : une méthode descriptive (le recueil et la systématisation de l’information sur les voyages chronologiquement) ; une méthode cartographique (la définition des itinéraires et leur classification) ; une méthode comparative (ressemblances et diversités de la culture et de la vie quotidienne des différentes nationalités à partir des mémoires et des carnets de voyages des touristes) ; une méthode historico-logique (l’explication du choix de tel ou tel itinéraire de voyage en fonction du contexte historique de l’époque).

Les cartes et les indicateurs des chemins de fer et des voies maritimes de la fin du XIXe siècle et du début de XXe siècle, qui sont accessibles au Musée central des chemins de fer de Saint-Pétersbourg nous ont permis de reconstituer les itinéraires touristiques vers la France. Nous utilisons également des sources statistiques, ainsi que les recueils des lois de l’époque.

Pour observer l’organisation du tourisme en Russie nous avons eu recours aux sources des sociétés touristiques russes, statuts, rapports, ainsi que les instructions aux agents et aux représentants de la société. Les périodiques spécialisés[5] dans le tourisme qui contiennent les articles et les annonces consacrées aux organisations des excursions et des voyages à l’étranger, ont en outre favorisé notre recherche.

Un grand corpus d’écrits personnels contemporains nous a fourni une autre base de travail. Pour les mémoires imprimés, nous utilisons le corpus de 600 manuscrits de notre période disponibles à la Bibliothèque nationale russe de Saint-Pétersbourg. Nous avons choisi les inédits qui contiennent une description du voyage en France. Puis, parmi eux, les manuscrits des voyageurs issus de la classe moyenne. Ainsi, en exploitant la méthode du choix représentatif, nous avons dégagé les archives de l’institutrice Olga Viktorovna Sinakévitch (1876-1959), de l’éditeur Andreï Dmitriïevitch Toporov (1851-1927), de l’historien de l’art Nikolaï Pavlovitch Antsiférov (1889-1958), du directeur du département d’Odessa de la Société russe de la navigation et du commerce Nikolaï Fiodorovitch Fan der Flit (1840-1896), de l’ingénieur et économiste Dalmate Alexandrovitch Loutokhine (1885-1942), de l’enseignant de lycée puis juriste au ministère des Moyens de communication Alexandre Ivanovitch Stronine (1826-1889), et de l’employé du ministère des Biens de l’État Vassili Silytch Krivenko (1854-1928)[6]. Bien évidemment les fonds diffèrent selon leur style et leur contenu. Par conséquent, si Olga Sinakévitch décrit tout son voyage au sein de son groupe de touristes russes, Nikolai Fan der Flit s’attache davantage au confort des trains qu’aux différences nationales des touristes, Dalmate Loutochine en revanche est plus précis dans la description de ces dernières.

Enfin, nous prêtons une attention aux guides et aux sources iconographiques : les cartes postales de l’époque, les albums de photographies, et les objets de la culture matérielle des Russes au tournant des XIXe-XXe siècles du Musée de l’histoire de Saint-Pétersbourg.

 

La préparation du voyage

 

Avant de se rendre dans une agence de voyages, le touriste choisit une destination et un itinéraire approprié. Le voyage à l’étranger semble plus attractif et associé au confort et à la sécurité que le voyage à travers la Russie. Et comme il coûte la même somme et favorise l’élargissement des connaissances du touriste sur un pays méconnu, il ne reste plus au touriste russe qu’à choisir sa date de départ !

Les guides de voyage se multiplient à cette époque et deviennent de vrais compagnons, une encyclopédie universelle du savoir sur le pays choisi, permettant de dresser un plan très détaillé du futur parcours. Les guides allemands sont les plus répandus en Russie. Édités le plus souvent en séries, ils sont connus par le nom de leur éditeur. Ainsi ceux de Karl Baedeker (1801-1859) sont dotés de cartes et de plans colorés et détaillés, ce qui explique en partie le succès de la collection. En Russie, baedeker devient synonyme du mot guide. Les guides français sont aussi nombreux : ils décrivent les capitales des provinces ou les régions, et les stations thermales. Une série populaire de guides français est La Collection des Guides-Joanne, dont l’auteur est le géographe lorrain Adolphe Joanne (1813-1881).

Avec le temps, les éditeurs russes traduisent ces guides, puis publient au début du XXe siècle des guides authentiques d’auteurs russes. Ainsi, Le guide de l’Europe occidentale pour des voyageurs russes[7] est édité huit fois. La série Le guide pour ceux qui apprécient le temps[8] s’adresse directement aux touristes russes. Les nouveaux guides contiennent des essais sur la culture et le mode de vie des habitants des pays de l’Europe occidentale et sont orientés vers des voyages à court terme. Ils sont rédigés pour les touristes issus de la classe moyenne, qui ne connaissent pas les langues étrangères, et jouissent d’une grande popularité.

Chaque Russe a besoin d’un passeport particulier pour partir à l’étranger. Il est délivré par le gouverneur et par le maire de la ville et l’on doit pour le recevoir, posséder une autorisation du commissariat de police à la sortie du territoire russe ; il faut ensuite payer le droit de timbre qui est assez élevé à l’époque[9]. De plus, pour traverser la frontière russo-autrichienne, il faut faire viser son passeport au consulat d’Autriche[10]. Ces nombreuses formalités injustifiées freinent le développement du tourisme à l’étranger.

Le voyage est presque impossible sans bagages bien préparés. Les voyageurs expérimentés, qui écrivent les guides ou les articles de la presse spécialisée, dressent des tableaux détaillés des articles de voyage. Le costume de voyage doit être gris ou noir, en flanelle ou bien en laine[11]. Les hommes prennent avec eux des chemises, des faux cols blancs, des plastrons et des manchettes. Les dames remplacent leurs jupes longues par des pantalons larges jusqu’aux genoux, à la façon des cyclistes[12]. Outre les documents, le voyageur met dans ses poches une montre, les cartes et parfois un revolver. On conseille spécialement aux touristes russes de prendre avec eux du thé russe en paquet, le thé étranger n’étant que de la « lavasse »[13], et des lampes à l’alcool pour réchauffer les provisions. Le contenu des bagages dépend également des restrictions douanières. Ainsi, pour tous les voyageurs qui sortent de Russie, il y a des clauses spéciales concernant les vêtements de fourrure (pelisses, chapeaux, manchons, etc.) : il est interdit de les exporter et l’on ne doit pas dépasser un article par personne[14].

L’agence de Léopold Lipson, fondée en 1885, est la première entreprise à but lucratif qui organise des voyages par groupe de dix personnes à l’étranger, y compris en France. Mais сes voyages restent trop chers pour la plupart des Russes[15]. Il faut attendre l’apparition des agences russes et des représentants étrangers d’autres agences de voyage, pour que le prix du voyage baisse et soit adapté aux conditions socio-économiques de la Russie.

Ces premières entreprises touristiques se développent dans le contexte de l’apparition de nouveaux types de loisirs et d’une culture populaire : les associations des Amis de la Nature et le mouvement des scouts favorisent le développement du tourisme. Mais ce sont les Touring-Clubs qui l’influencent le plus, et leur but est « la diffusion du tourisme en Russie dans toutes ses formes, sans distinction des moyens de transport »[16]. Les Tourings-Club sont organisés sous forme d’association et leurs membres sont souvent issus des couches aisées, capables d’acheter une bicyclette et de payer les cotisations du club. Le capital de l’association se compose des cotisations, des dons et des revenus des événements organisés par le club. Le club a sa direction, ses comités et ses représentations dans les régions[17]. Mais la fonction essentielle du Club est civilisatrice : il popularise le tourisme auprès des Russes par ses périodiques, ses livres de voyages, ainsi que par ses congrès et colloques spécialisés[18].

Dès le début du XXe siècle, les nouvelles agences touristiques sont des sociétés par actions. Leurs buts changent aussi : la société est davantage orientée vers la vente de ses services. Elle assume de nouvelles fonctions : elle loue ou achète des hôtels, des calèches, change les monnaies de ses clients. Elle fait de la publicité dans les trains et dans les gares, dans les magasins et dans la presse[19]. Le prototype d’une telle société est Le Touriste, qui reprend certains traits des Touring-Clubs sur le plan de l’organisation, mais dont l’activité est orientée vers le profit.

Après la révolution de 1905, les agences russes commencent à organiser des voyages de groupes, ou « des excursions de masse »[20] selon les dires de l’époque. Tout en faisant référence aux voyages comme œuvre civilisatrice, ces nouvelles agences sont surtout motivées par l’appât du gain[21]. Dans les années 1910, leur nombre s’accroît considérablement : elles s’implantent dans presque toutes les capitales de province. Dans le même temps, le premier Comité de développement du tourisme, fondé sur la base de l’Office national du tourisme en France, réunit les différents clubs et associations sportives, les hauts fonctionnaires des transports et les sociétés touristiques. Outre les associations touristiques, les nouvelles agences s’inspirent de l’activité des agences spécialisées dans l’organisation de l’émigration et des sociétés qui vendent les billets de transports.

 

Le choix de l’itinéraire et du moyen de transport

 

Le voyage en France exige du temps, au rythme des voies terrestres et maritimes de l’époque. Mais plus les liaisons se multiplient entre les différentes parties de l’Europe, plus le choix du touriste entre les destinations est vaste. Les itinéraires touristiques les plus populaires vers la France passent le plus souvent par Berlin ou par Vienne. Les principales villes frontalières avec l’Allemagne sont Verjbolovo, Alexandrovo et Sosnovitsy, tandis qu’avec l’Autriche ce sont Granitsa, Volotchisk et Radzivillov. Verjbolovo, Alexandrovo et Granitsa voient passer 80 % des voyageurs[22]. Cologne, Aix-la-Chapelle et Francfort-sur-le-Main sont les autres étapes sur les itinéraires populaires du tourisme russe.

Les voyageurs comparent les grandes villes : selon eux, Varsovie ressemble à Paris[23], Berlin est une ville « dégoûtante et hostile »[24], tandis que Vienne plait pour son architecture[25]. Cologne est connue par son eau, sa cathédrale et ses changeurs de monnaies.

Toutes les voies ferrées partant de Paris la relient aux villes d’eaux et aux stations balnéaires, thermales et climatiques de la France, connues et populaires chez les touristes russes : Vichy, Sète, Aix-les-Bains, Bordeaux, Arcachon, Biarritz, Pau, Marseille, Cannes et Nice.

Le voyage vers la France est également possible par voie maritime. Mais en Russie la construction des bateaux à vapeur est moins développée que celle des trains, et les touristes russes voyagent par conséquent plus souvent à bord de navires étrangers. L’aménagement des nouveaux ports en fait des points de départ pour les touristes : Saint-Pétersbourg, ainsi que les ports de la mer Baltique, sont les plus importants. La ligne principale de la mer Baltique est la ligne Saint-Pétersbourg-Libava[26]-New York. La liaison maritime vers la Suède, l’Angleterre, l’Allemagne et la Hollande part des grands ports russes des Pays Baltes. Les touristes russes vont ainsi le plus souvent à Stettin, avant de faire route vers Berlin et Paris par le chemin de fer.

L’itinéraire et le moyen de transport déterminent le coût du trajet. À l’époque les tarifs sont établis de façon très complexe. Les billets ne sont pas vendus pour une date exacte, mais pour un terme indiqué sur le billet. Plus le voyage est long, plus ce terme est long. Le coût du billet dépend de nombreux facteurs, liés au transport des bagages aussi bien qu’aux différents suppléments sur le trajet par tel ou tel chemin de fer et par telle ou telle ville[27]. Calculer le prix du trajet de Saint-Pétersbourg à Paris est un vrai casse-tête. Pour faciliter la tâche du voyageur, les prix des billets entre les villes capitales de Russie et les destinations les plus populaires sont publiés.

Le prix du billet correspond toujours au niveau du confort du transport. Pour les chemins de fer russes, le prix du billet de seconde classe constitue 60 % du prix du billet de première classe, et le prix du billet de troisième classe constitue 40 % du prix de billet de première classe.

Les notes du journal de Nicolaï Fan der Flit, qui voyage d’Odessa à Paris via Vienne, en 1885, donnent une idée du confort dans les wagons de première classe d’un train express de l’époque qui se compose de cinq wagons : deux wagons de voyageurs, un fourgon, un wagon-restaurant et un wagon de garde-manger[28]. Fan der Flit décrit ensuite le wagon des voyageurs[29] :

« Tout est bien construit et assez propre. L’éclairage est au gaz. Les lits sont équipés de linge. Le WC et les lavabos sont bons et confortables. Au restaurant le menu est convenable, mais cher […] Le vin aussi est cher. Mais il est confortable de boire du thé simplement en théières. Dans les deux wagons, on compte trente-six lits, le nombre correspondant aux places dans le salon, mais il y a des personnes sans droit de lit. Leur nombre augmente et ils se blottissent dans le salon et même dans la cuisine, bien qu’ils aient payé leurs lits (la même situation en Russie). Ainsi, ce train de luxe, a tous les éléments en sa faveur […] À mon avis, ce train est un luxe de plaisir. […] À cinq heures et demie nous sommes arrivés à Paris »[30].

La séparation des wagons suit la hiérarchie sociale. Ainsi, un étudiant qui va à Dresde avec ses cousines, voyage dans un wagon de première classe. Quand il se retrouve par hasard en troisième classe, il est inquiet :

 

« Je me suis trouvé dans un wagon de troisième classe, rempli d’ouvriers. En dépit du fait que je lis souvent La semaine[31] et sympathise à l’idée « des marches vers le peuple »[32], ma tête a tourné. Il serait curieux de voir comment les collaborateurs de la Semaine respirent dans le wagon de troisième classe. Bien sûr on peut marcher vers le peuple, mais il ne faut pas aller avec le peuple… »[33]

Vers les années 1890, le système de classe se standardise, tandis que le confort ne cesse de se développer. On crée une quatrième classe à tarif réduit[34] pour les ouvriers. Les spécialistes russes modifient les wagons étrangers et commencent à élaborer un nouveau type de wagons, correspondant mieux aux exigences climatiques de la Russie. Ainsi, par exemple, le système de chauffage est grandement amélioré, ce qui rend les wagons russes plus lourds que les wagons étrangers. On construit donc pour ces wagons une ornière plus large.

Moins de variété dans les bateaux à vapeur qui ne comptent que deux classes. Mais la séparation des classes est plus franche : la seconde classe est considérablement moins confortable que la première[35].  

Les gares deviennent des lieux indissociables du voyage, qui proposent aux voyageurs des services réguliers et rendent possible le développement encore chaotique de l’initiative privée. Elles reflètent en outre toutes les nuances architecturales à la mode, rythment l’espace urbain et sont un espace où toute action du voyageur est très réglementée. Dans les gares on peut déjà acheter des billets, déposer ses bagages dans les consignes, ainsi que se reposer dans les salles d’attente ou changer de la monnaie[36].

 

La perception des Français par le touriste russe

 

Entre 1885 et 1914, les destinations françaises les plus attractives pour les touristes russes sont Paris et les villes de la Riviera. Au tournant du XXe siècle, les deux pays sont alliés. La France assume sa mission civilisatrice et Paris devient une capitale culturelle, une « nouvelle Babylone »[37], où les langues, les nations et les mœurs se mélangent.

Paris est une ville où l’infrastructure touristique se développe rapidement. Pour répondre aux besoins des touristes, un éventail de services se déploie. Les guides russes conseillent de visiter le populaire réseau des restaurants Duval, exemple d’un des premiers restaurants de masse[38]. Les guides organisent des excursions pour les touristes individuels tout comme pour les groupes, ce qui marque le début de tourisme de masse. À Paris, les principaux itinéraires touristiques sont déjà élaborés. Les touristes russes les suivent, en laissant des remarques qui reflètent leurs propres perceptions des monuments parisiens.

À la fin du XIXe siècle, la Russie est touchée par une renaissance religieuse alors que la République française promeut au contraire la laïcité. Les guides russes indiquent toujours les adresses des églises orthodoxes, luthériennes et des synagogues à l’étranger, et l’esprit religieux des touristes russes est patent dans leurs notes de voyage. Ainsi, Znamenskij dans ses Notes de touriste décrit le Panthéon de la façon suivante :

« Il est tellement vide, ce temple. Oui, c’est le temple vide, d’où la raison humaine a chassé Dieu. Ici se trouvait l’église de Sainte Geneviève, la protectrice de Paris, mais Paris a chassé sa protectrice de son temple. Pourquoi cet outrage ? Si la France a besoin d’une place pour l’enterrement de ses personnes célèbres, abjurées de Dieu, pourquoi donc n’a-t-elle pas construit un endroit plus approprié ? C’est la première fois que j’ai vu un temple sans sentir Dieu »[39].

Le métro, les boulevards, les grands magasins, le trafic dense des rues parisiennes, tout cela étonne le touriste russe, car il n’existe pas ou très peu en Russie. À Paris, les loisirs sont variés, à commencer par le théâtre. Chaque touriste estime que visiter l’Opéra ou la Comédie française est de son devoir. Mais les théâtres sont déjà en concurrence avec le cinéma.

Paris est la capitale de la France. Elle est peuplée, elle est grande, elle a des monuments historiques, elle sert l’image du pays. Il n’est pas étonnant que pour le touriste russe elle soit la destination la plus populaire. Mais un autre pôle touristique naît au Sud de la France qui est aussi très visité par le touriste russe. C’est la Riviera, le littoral français de la Méditerranée, qui donne une autre image de France, des loisirs et de l’aristocratie. Les touristes russes y apparaissent dès le milieu du XIXe siècle, à partir de l’installation de la cour impériale russe à Nice. Avec le temps, le nombre de touristes russes augmente. Les auteurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, attachés aux statistiques[40], refusent cependant de chiffrer la quantité de touristes russes en France. Ils estiment qu’il est impossible de le faire, car en France, à l’inverse de l’Allemagne, il n’existe pas encore de système régulier de recensement des étrangers s’installant à long ou à court terme dans le pays. D’autres auteurs soulignent le caractère très inexact du processus d’enregistrement des Russes, à cause des difficultés liées à prononciation de leur nom :

« Il est assez difficile de dire combien de touristes étaient là telle ou telle année. On manque de données officielles, tandis que les listes des sociétés privées sont faites de façon négligente. Il y a beaucoup de répétitions, ainsi que des altérations [des noms]. Et surtout c’est le cas des Russes. Que dire des lettres Ч ou Щ ! Le nom d’Ivan, si ce monsieur est russe, va se transformer en un mot avec quatre consonnes. Nous savons ce que signifie la quantité sans qualité, et ce qu’une personne contre mille peut signifier, même si elle passe sur le lieu quelques mois ou deux nuits… »[41]

Nice est une ville pour touristes aisés et elle les accueille avec raffinement. Les touristes arrivent sur la Riviera souvent pour toute la saison, qui commence en décembre et dure presque trois mois. Si le touriste veut seulement visiter la côte d’Azur, il est plus simple et moins cher de prendre le train de Russie directement pour Nice. À partir de 1907, la Société internationale des wagons-lits ouvre la ligne express Saint-Pétersbourg-Nice. Alors que dans les années 1870, le voyage durait cinq jours, dès 1907, il n’en faut plus que trois[42].

Nice est une ville qui vit de l’argent du tourisme. Les Russes y trouvent  donc non seulement des hôtels de luxe qui portent des noms russes, mais aussi dans chaque restaurant des plats de la cuisine traditionnelle russe.

Les cultures se rapprochent, et ce rapprochement suscite les réflexions des touristes. La perception des Français par les Russes change pendant le voyage. De la perception officielle de la nationalité, elle évolue vers une perception plus quotidienne, qui voit les Russes constater l’indifférence des Français à leur égard et ils ressentent alors le fossé qui les sépare de ces derniers.

Les touristes russes sont attentifs à tout ce qui peut être considéré comme l’esprit national des Français, qui se compose de différents éléments. Les Russes soulignent le respect de l’ordre des Français[43], et leur honnêteté. Ils remarquent également que les Français sont plus capables d’économiser que les Russes, pour qui l’argent est encore lié à la notion de péché. Les Français leur semblent plus humains et vifs que certains de leurs voisins européens. En général, les Russes sont très religieux et replacent souvent les événements de la vie quotidienne dans le cadre de la morale et de leur esprit religieux. Les touristes russes soulignent une autre composante de l’esprit national français : la capacité des Français à s’amuser librement pendant les fêtes officielles, dans les cafés et dans les rues. Les Russes trouvent que « la foule française » est toujours « joyeuse »[44] en comparaison avec eux-mêmes. Ils remarquent également que les Français, célèbres blagueurs, ne se moquent pas du tsar, mais le respectent et acclament sincèrement les slogans de l’amitié franco-russe.

On peut dégager deux perceptions des Russes par les Français. La perception officielle qui se traduit, par exemple, par les articles russophiles de la presse et par les réceptions des représentants de la Russie[45]. La perception quotidienne des Russes par les Français en revanche révèle une méconnaissance et une incompréhension entre les deux nations. Cette opinion est attestée par les témoignages des touristes russes contemporains. Ainsi Lagov, écrivain russe et auteur du guide de Paris, passe quatre ans dans la capitale française et constate en 1909, que cette ville et ses habitants sont indifférents aux Russes :

« Comme Russe, je cherchais et recueillais à Paris tout ce qui pourrait intéresser les Russes, en relation avec notre pays ou notre histoire. Mais sur ce sujet mes résultats sont très limités, parce que Paris ne connaît pas, ne s’intéresse pas à la Russie, et ne l’aime pas, ou plutôt lui est indifférente, étrangère et éloignée, comme la Perse ou l’Inde pour nous »[46].

 

 

À partir d’un important corpus de sources variées, nous avons tenté de suivre toutes les étapes du voyage du touriste russe issu de la classe moyenne vers la France. En conclusion, il faut remarquer que l’étude permet d’en finir avec le stéréotype qui veut que le voyage à l’étranger ne soit que le voyage d’un aristocrate ou d’un grand bourgeois. En analysant le coût du voyage, nous avons compris, au contraire, que ce type de voyage était devenu possible pour les classes moyennes. L’histoire du tourisme russe reflète très bien le développement du transport national, ainsi que les jeux diplomatiques de l’époque. Enfin, à la veille de la Première Guerre mondiale, la Russie participe elle aussi à la naissance du tourisme de masse.



[1]    G.P. Dolženko, Istorija turizma v dorevolucionnoj Rossii i SSSR, (Histoire du tourisme dans la Russie pré-révolutionnaire et en URSS), Izd. Rostovskogo universiteta, Rostov sur le Don, 1988.на-Дону, 1988.

[2]    Turizm kak vid dejatel’nosti (Le tourisme comme genre d’activité), Мoscou, 2001, p. 40-49.

[3]    S.N. Makarenko, A.E. Saak, Istorija turizma, (Histoire du tourisme), Taganrog, Izd. TRTU, 2003, p. 12-14.

[4]    S.N. Makarenko, A.E. Saak, Istorija turizma (Histoire du tourisme), p. 5.

[5]    Entre les magazines touristiques, nous avons choisi le Bulletin annuel de la Société des touristes russes de la Société des touristes russes, la plus connue, (Ежегодник Общества русских туристов), édité à partir de 1897, deux ans après la fondation de la société. Les Voyages à l’étranger (Поездки за границу) a été également consulté, ce mensuel des années 1907-1908 donne des renseignements pratiques sur les voyages à l’étranger. 

[6]    OR RNB (Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Russie) : f.163 (I.A.Vtorovy; Ol'ga Viktorovna Sinakevich), d.345а ; f. 787 (Andreï Dmitrievich Toporov), d.23. ; f.806 (Nikolaï Fedorovich Fan-der-Flit), d.89 ; f.445 (Dalmat Aleksandrovich Lumohin), d.6 ; f.27 (Nikolaj Pavlovich Anciferov), d.49 ; f.752 (Aleksandr Ivanovich Stornin), d. 10 ; f.672 (Vasilij Silych Krivenko).

 

[7]    Voir, par exemple, Parizh (Paris), série "Putevoditel' po Evrope" (guide de l'Europe), izd. Zhurnala Vsemirnyj puteshestvennik, Moscou, 1894/5.

[8]    Voir, par exemple, K. Gorlov, Parizh v 14 dnej (Paris en 14 jours), série Putev "Putevoditel' dlja tex, komu vremja dorogo" ("guide pour ceux dont le temps est précieux"), N.S. Aksarhanov, Saint-Pétersbourg, 1900.

[9]    OR RNB. f.787 Andrej Dmitrievich Toropov, d. 23, l. 5.

[10]   « Juridicheskij otdel » (département juridique), in Vsja Rossija (Toute la Russie), Saint-Pétersbourg, Izd. A.S.Surovina, 1897, p. 345.

[11]   Louis Baudry De Saunier, Le tourisme, in J.M. Goulemot, P. Lidski, D. Masseau, Le voyage en France. Anthologie des voyageurs français et étrangers en France, aux XIXe et XXe siècles (1815-1914), Paris, Robert-Laffont, coll. « Bouquins », 1997, p. 993.

[12]   Karl Baedeker, Le Nord-Est de la France. De Paris aux Ardennes, aux Vosges et au Rhône, Paris, Librairie Ollendorff, 1898, p. XII.

[13]   « Besedy c chitateljami. Kak poehat' za granicu bednomu cheloveku » (Conversations avec des lecteurs. Comment un pauvre homme va-t-il à l'étranger). Poezdki za granicu (Voyages à l'étranger), 1908, n° 1, p. 22.

[14]   « Tamozhennyj ustav » (Statut des douanes), in Sobranie uzakonenij i rasporjazhenij pravitel'stva, izdavaemoe pri Pravitel'stvennom Senate (Recuei des lois et réglements du gouvernement, édité par le Sénat), op. cit., p. 901.

[15]   Pervoe v Rossii predprijatie dlja obchtchestvennyx puteshestvij Leopolda Lipsona, 1885-1886 (Première entreprise russe de voyages sociaux Leopold Lipson). Saint-Pétersbourg, 1885, p. 10.

[16]   Ustav Rossijskogo obchtchestva turistov (Statut de la Société russe des touristes, ROT), Saint-Pétersbourg, 1899, p. 1 ; id., Saint-Pétersbourg, 1913, p. 3.

[17]   Ce schéma est construit, en s’appuyant sur les documents officiels des Tourings-Clubs russes.

[18]   « Instrukcija Pravleniju ROT » (« Instruction à la direction de ROT »), in Ezhegodnik Rossijskogo Obchtchestva Turistov, Saint-Pétersbourg, 1904, p. 24-25.

[19]   Instrukcija agentam akcionernogo obchtchestva "Turist" (Instruction aux agents de la société par action "Touriste"), Saint-Pétersbourg, 1903, p. 2.

[20]   Rossijskoe obchtchestvo parohodstva i torgovli. Ekskursii (Société russe de transport maritime et de commerce. Excursions.  Odessa, 1909, p. 4.

[21]   Voir Moskovskoe otdelenie Rossijskogo Obchtchestva Turistov. Otchet po kompanii 1911g (Section russe de ROT. Comptes de a compagnie pour 1911), Мoscou, 1912.

[22]   20 % de ceux qui passent par Verjbolovo sont de Saint-Pétersbourg. « Rol' Varshava i russkix prigranichnyh punktov v zagranichnyx poezdkah russkih turistov » (« Le rôle de Varsovie dans les voyages des touristes russes à l'étranger), Poezdki za granicu, décembre 1907, n°9-10, p. 94.

[23]   Zagranichnaja poezdka, (Le voyage à l'étranger), Kievskoe slovo, Kiev, 1892, p. 5-6.

[24]   OR RNB, f.27, d.49, cahier n° 1, l. 3.

[25]   OR RNB, f.752, d.10, l.792.

[26]   Port russe sur la mer Baltique.

[27]   « Pravila dlja passazhirov », in Ukazatel' zheleznodorozhnyx i inyx passazhiskix soobchtchenij. Zimnee dvizhenie, 1896/7, (Index des chemins de fer et autres voies de communication), Izd. Ministerstva Putej Soobchtchenija, Saint-Pétersbourg, 1896, p. XXX.

[28]   OR RNB, f. 806, cahier n° 89, l. 33-34.

[29]   OR RNB. f. 806, cahier n° 89, l. 35-36.

[30]   On peut comparer l’Orient-Express avec le wagon russe de première classe de la même époque : Cf. Annexe II.20 : Wagon de première classe.

[31]   Une gazette des ouvriers à Kiev.

[32]   La marche vers le peuple est un mouvement, développé de 1874. Ses adeptes sont des couches sociales instruites, et croient que pour le progrès de l’État, il faut civiliser son peuple en premier. Grâce à cela, ils quittent leur travail ou arrête leur formation pour aller dans les villages et enseigner au peuple, en partageant avec les paysans des idées politiques progressives.

[33]   Zagranichnaja poezdka, op. cit. p. 1.

[34]   MOKRSHICKIJ (E.I.), Istorija vagonnogo parka zheleznyx dorog SSSR, Мoscou, Transzheldorizdat, 1946, p. 150.

[35]   « Bybor klassa na parohode » (le choix de la classe en bateau), Ukazatel' zheleznodorozhnyx i inyx passazhiskix soobchtchenij. Zimnee dvizhenie, 1896/7, (Index des chemins de fer et autres voies de communication), Saint-Pétersbourg, Izd. Ministerstva Putej Soobchtchenija, 1896, p. 139.

[36]   « Obchtchij turisticheskij otdel », Saint-Pétersbourg, Ezhegodnik ROT, 1903, p. 89.

[37]   A. Znamenskij, Записки туриста. Париж. Рим, Паровая типолитография Б.И. Соломонова, Минск, 1904, p. 67.

[38]   K. Gоrlov, op. cit., p. 45.

[39]   A. Znamenskij, op. cit., p. 55.

[40]   En 1897, on compte seize mille Russes en France.

[41]   V. Tun'eva, Nice, son climat, ses lieux de séjours, sa vie, Saint-Pétersbourg, tip. M. Stasjulevicha, 1876, p. 171.

[42]   « Razvye izvestija » (Nouvelles diverses), Poezdki za granicu, août-septembre 1907, n°3, p. 189.

[43]   P.L. Uhtomskij, Putevye zametki o Francii, Kazan, tip. B.P.Dombroskogo, 1901, p. 3.

[44]   ОR RNB РНБ, f.27, d. 49, cahier 1, l. 39.

[45]   OR RNB, f.672 l.224-225 ; A. I. Elisheev, Na prazdnike Francii. Nabroski turista (Dans les fêtes de France, croquis d'un touriste), Мoskva, Universitetskaja tipografija, 1897, p. 30.

[46]   N.M. Lagov, Parizh, ego obychai i porjadki, razvlechenija i dostoprimechatel'nosti i muzei (Paris, ses habitudes et ses règles, ses loisirs et curiosités), Saint-Pétersbourg, Izd. N.P. Karbasnikova, 1909, p. XI.