X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 25, Chantiers, 2007 » Chloé Belloc, La création du Conseil International de la Philosophie et des Sciences humaines

Chloé Belloc, La création du Conseil International de la Philosophie et des Sciences humaines

La création du Conseil International de la Philosophie et des Sciences humaines

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

Chloé Belloc

 

 

Le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines[1] est une organisation non gouvernementale créée sous les auspices de l'Unesco en 1949. Il s'agit d'un organe fédérateur qui rassemble les associations internationales spécialisées relevant du domaine des sciences humaines ainsi que l'Union Académique Internationale. Sachant que notre étude est la première consacrée à cette organisation, cet article a pour but de rendre intelligible l'originalité et les conditions qui ont rendu possible sa création

Le Cipsh est créé dans un contexte de traumatisme profond marqué par deux guerres mondiales. « Avec la Seconde Guerre mondiale, l'horreur du premier conflit mondial en 1914 semble avoir été décuplé, non seulement par la technique, mais par le sens métaphysique du conflit »[2]. Cette catastrophe – la Shoah – de l'histoire contemporaine impose un devoir de réflexion : la crise des valeurs qui en résulte est aussi une crise du lien social; la question qui se pose n'est autre que celle du comment vivre-ensemble dans le respect de l'autre et de sa différence, l'autre individu, l'autre pays. Un mouvement s'engage alors, sans précédent auparavant, qui vise à rendre possible une véritable coopération internationale dotée de moyens d'actions réels. C'est la création du système des Nations unies. La création de l'Agence des Nations unies pour l'Éducation, la Science et la Culture en 1946 témoigne d'une reconnaissance de la part des États que, « les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix »[3]. Dans ce contexte de traumatisme profond, le développement des connaissances scientifiques n’apparaît plus comme un synonyme nécessaire de progrès. L’autre visage du progrès, c’est la mort. L’expérience de la Seconde Guerre mondiale ne témoigne pas seulement de la limite de la Science dite pure[4] mais interroge l’ensemble des connaissances humaines qui manifestement ne sont pas en mesure de répondre à la question essentielle du sens de la vie. Le débat qui s’engage au lendemain de la guerre n’est, en effet, pas seulement celui de la responsabilité des intellectuels mais celui de la conception même de la connaissance. Dans ce contexte, la spécialisation de la connaissance perçue comme la condition sine qua non du progrès de la science pendant l’entre-deux-guerres, est remise en cause au lendemain du second conflit mondial suite à la prise de conscience que des connaissances fragmentaires qui ne communiquent pas entre elles signent une connaissance mutilée[5]. C'est ainsi que, dès ses débuts, l'Unesco se montre soucieuse de permettre non seulement le « décloisonnement géographique » des connaissances scientifiques et intellectuelles mais également le « décloisonnement disciplinaire ». Le travail interdisciplinaire se fonde sur une « vision globale de la vie conçue comme un tout complexe, dont chaque partie, loin d'être isolée des autres est interactive »[6]. L'évolution de l'organisation du champ de la connaissance renvoie à la manière dont l'homme conçoit son rapport au monde : le rapprochement interdisciplinaire ne concerne pas seulement la sphère restreinte des savants mais s'inscrit dans la recherche qui sous-tend le projet civilisateur des Nations unies et, a fortiori, de l'Unesco.

Le Cipsh est créé en fonction de cette double perspective internationale et interdisciplinaire. Ainsi, la problématique de l’histoire du Cipsh est-elle celle de l’engagement des praticiens des sciences humaines pour réaffirmer le rôle de ces sciences dans la configuration nouvelle de l’après-guerre. ONG créée sous les auspices de l’Unesco, la création du Cisph interroge, par conséquent, l’action de l’Unesco, la manière dont elle conçoit son rôle dans le champ des sciences humaines, et les relations qu’elle entretient avec les représentants de ce champ scientifique. Avec un contexte d'après-guerre, cette étude du Cipsh, s’inscrit, par conséquent, dans une réflexion sur la recomposition de la communauté intellectuelle au lendemain de la guerre. L'organisation intellectuelle qu'est le Cipsh n'est pas créée ex-nihilo mais puise son héritage direct dans la période de l'entre-deux-guerres et n'a pu voir le jour en 1949 que grâce au soutien de l'Unesco. La première partie de cet article qui cherche à rendre intelligible les conditions qui ont présidé à la naissance du Cipsh nous amène de ce fait à nous intéresser tant au contexte bien spécifique de l'après-guerre qu'à l'héritage de la période précédente. La création du Cipsh s'inscrit dans un contexte de réflexion sur la responsabilité des intellectuels et sur leur devoir d'engagement. C’est pourquoi, dans un second temps, nous serons amener à étudier comment les intellectuels rassemblés au sein du Cipsh répondent à l'appel de l'engagement.  

 

La création du Cipsh : héritage et conditions de l'après-guerre

 

L'héritage de l'entre-deux-guerres

 

« Le principal objet de notre conseil devrait être de créer ou de recréer dans le monde la communauté des esprits qui a été à la base de toutes les renaissances »[7]. Le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines s'affilie ainsi à un héritage ancien, à l'idéal d'un « consortium des sages » qui se réunit pour réfléchir sur les grands problèmes de leur temps. Cependant, la création d'une structure telle que le Cipsh – dans sa forme et dans son fond –, renvoie à un héritage direct plus proche : celui de l'entre-deux-guerres qui représente une époque de grandes initiatives et de consolidation dans le domaine de la coopération intellectuelle internationale. Les deux mouvements qu’il s’agira d’étudier ici, l’Institut International de Coopération Intellectuelle d'une part et la création d’associations internationales spécialisées dans le domaine des sciences humaines d'autre part, correspondent à deux sensibilités différentes que les intellectuels rassemblés au sein du Cipsh en 1949 tenteront de concilier.

La création en 1925 de l'Institut International de Coopération Intellectuelle, sous l'égide de la Société des Nations, témoigne d'une volonté de rapprocher les intellectuels de différents horizons scientifiques tandis que, la création et le développement d'associations internationales spécialisées s’inscrivent dans une volonté de rapprocher les savants d’une même discipline et, participe, par là même, au renforcement de « l’esprit spécialiste » tant caractéristique de l’entre-deux-guerres. Pendant cette période, la spécialisation des sciences atteint un degré tel qu’Albert Einstein écrit en 1932, comme une mise en alerte : « l’extrême netteté de la certitude ne s’acquiert qu’au prix d’un immense sacrifice : la perte de la vue d’ensemble »[8]. L'originalité du Cipsh réside notamment dans cette volonté de participer au développement des connaissances scientifiques spécialisées tout en « restaurant la vue d'ensemble » ou, du moins en minimisant les dangers d'un esprit trop spécialiste. C'est ainsi que le Cipsh, qui correspond au rassemblement des différentes associations internationales spécialisées en un organe fédérateur, se place en « héritier spirituel » de l'IICI. De même que le Cipsh sera conçu comme un organe autonome vis-à-vis de l'Unesco, l'IICI est conçu comme un institut autonome vis-à-vis de l'organe intellectuel de la Société des Nations : la Commission Internationale de Coopération Intellectuelle[9]. La création de l'Institut International de Coopération Intellectuelle représente un véritable tournant dans l'histoire de la coopération culturelle internationale puisqu'il bénéficie du relatif soutien financier des États tout en conservant une certaine indépendance : l’ensemble du système est agencé pour être régi par les intellectuels eux-mêmes[10]. C’est également au cours de l’entre-deux-guerres, que se structurent les associations  scientifiques internationales qui se réuniront plus tard au sein du Cipsh. Ces associations internationales reposent sur la base de comités nationaux, formés dans chaque pays membre à partir des centres de recherche de ces pays, notamment des universités. Ces comités et commissions s’inscrivent tous dans une même dynamique : rapprocher les savants d'une même discipline et de différents pays. Leurs activités consistent pour l’essentiel dans l’organisation de congrès, la mise en place d’instruments de recherche, notamment les bibliographies et la mise en place de comités d’étude.

Chacune de ces deux dynamiques de coopération intellectuelle renvoient ainsi à deux aspirations contradictoires qui caractérisent le champ scientifique : l'idéal de « la » Science et la réalité « des » sciences. Le champ des sciences humaines envisagé dans sa structure et dans son histoire, apparaît, en effet, comme façonné par une oscillation entre le singulier et le pluriel, entre la réalité « des » sciences de l'homme et l'idéal de « la » Science de l'homme[11]. La création du Cipsh correspond ainsi à la tentative de concilier ces deux ambitions à la fois unitaire et particulière, sous les auspices d'une organisation intergouvernementale à même de fournir les moyens financiers appropriés. Cette convergence représente un événement sans précédent dans l'histoire de la coopération intellectuelle internationale et se comprend à la lumière du contexte de l'après-guerre.

 

Conditions politiques et culturelles de l'après-guerre : de « l'achèvement de l'acte » à la création de l'Unesco et du Cipsh

 

Dès 1944, F. D. Roosevelt, exprime la nécessité de transformer l’organisation alliée de la guerre en une organisation alliée de la paix. « La Seconde Guerre mondiale et les débuts de la décolonisation inaugurent incontestablement une ère nouvelle dans les relations culturelles internationales »[12]. La conscience de l’importance des relations culturelles internationales marque de son sceau l’esprit du début des années cinquante. Dans ce contexte d'après-guerre, la coopération culturelle internationale qui n’était longtemps apparue que comme une « utopie tolérée avec condescendance, prend d’emblée rang d’institution internationale avec son plein statut »[13]. L’Unesco naît d’une volonté de rassembler les forces organisées des États et des représentants des milieux culturels et scientifiques. La politique de l'Unesco à l'égard des ONG en général, et du Cipsh en particulier correspond au souci d'associer à son action des intellectuels dont la réflexion et la création restent à l'abri des contraintes et des pressions politiques. Néanmoins, la création d'une ONG telle que le Cipsh se comprend à la lumière de deux conflits politico-culturels qui prévalent en ces lendemains de Seconde Guerre mondiale ainsi qu'à la position particulière que l'Unesco souhaite occuper dans le domaine des sciences humaines. 

 

Les hommes d'État et intellectuels qui président à la création de l'Unesco ainsi que les intellectuels qui se rassembleront plus tard au sein du Cipsh appartiennent à « un siècle qui a vécu et pensé en terme de guerre mondiale »[14]. Au sein de l'Unesco et, plus tard du Cipsh, se rassemblent une « génération intellectuelle » qui partage une « communauté d’empreinte »[15], celle de la Seconde Guerre mondiale et de l’expérience nazie. La création de l’Unesco qui, correspond à une prise en charge des activités culturelles par les États, doit être lue à l’aune de la nouvelle considération dont bénéficient, au lendemain de la guerre, les intellectuels auprès des hommes politiques.

« Dans tous les pays envahis par les puissances totalitaires, ce fut l’intellectuel que l’on amena le premier vers le peloton d’exécution : instituteurs, prêtres, professeurs. Les hommes qui voulaient dominer le monde savaient qu’il leur fallait d’abord tuer ceux qui s’efforçaient de maintenir la liberté de pensée »[16].

La majorité des intellectuels qui président à la création de l'Unesco et du Cipsh ont optés pendant la Seconde Guerre mondiale pour l’exil ou l'engagement dans la Résistance.

« Les intellectuels qui s’étaient identifiés à la Résistance[17] sortirent de la guerre avec un sentiment d’eux-mêmes et de leur finalité étrangement paradoxal. En premier lieu, leur expérience avait précisément pour eux un intérêt et une valeur, dans la mesure où elle niait l’isolement antérieur de la condition d’intellectuel pour la fondre dans les actions et le mouvement de toute une société. Dans le même temps, pourtant, de leur engagement en tant qu’intellectuels aux côtés d’un mouvement historique ils héritèrent un sens particulier du devoir, l’obligation d’exprimer et de développer les leçons des années d’après-guerre, telles qu’ils les comprenaient, tant dans la vie politique que dans leur activités professionnelles d’intellectuels responsables »[18].

Ce sens du devoir renvoie à l’« achèvement de l’acte » dont parle René Char : « l’action (…) n’a d’achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnent »[19]. La création de l’Unesco et des ONG d'intellectuels participent de cet achèvement de l’acte ; d’une volonté de penser cet héritage afin de léguer sa « conscience » aux générations futures. L'Unesco ainsi que ses organes affiliés représentent, d'une certaine manière, la perpétuation de « l'esprit de résistance » : la résistance à l'ignorance et à la manipulation de la science et de la culture telle qu'elle a été orchestrée par les régimes totalitaires. Une résistance qui se traduit par la volonté de restaurer les conditions à même de permettre le développement d'une connaissance qui soit vecteur d'émancipation – c'est à dire d'améliorer la situation actuelle de l'homme[20]. L’Unesco des années 1950, c’est la réunion des indignations individuelles autour d’un projet commun aux fonctions civilisatrices.

« Ils (les États) créent par les présentes l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture afin d’atteindre graduellement, par la coopération des nations du monde dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture, les buts de paix internationale et de prospérité commune de l’humanité »[21].

Qui étudie l’Unesco des années 1950 ne doit pas perdre de vue qu’elle est composée des hommes qui se sont battus pour sa création.

Cette déclaration d’intention ne doit néanmoins pas faire illusion. La compétition entre les cultures nationales persiste même au sein de l’Unesco. La configuration de l’organisation telle qu’elle se dessine en 1946 renvoie, en effet, à la place nouvelle qu’occupent, au lendemain de la guerre, la Grande-Bretagne et les États-Unis. La Conférence de Londres, qui préside à la création de l'Unesco, est aussi le lieu d’une lutte d’influence entre la France d’un côté et la Grande-Bretagne et les États-Unis de l’autre. Lutte d’influence qui est aussi celle d’une lutte entre deux conceptions de l’organisation de la coopération culturelle internationale. Alors que les premiers plaident pour une organisation mixte composée à la fois des représentants indépendants de l’activité intellectuelle et des États, les seconds exigent que les décisions reviennent, en dernière instance, aux représentants étatiques. La nature intergouvernementale ainsi, que la mise en place d’une politique officielle à l’égard des ONG dès 1946, s’explique à la lumière de ce conflit. Si la structure juridique du Cipsh relève d’une volonté d’associer les représentants du monde intellectuel libre de toutes contraintes politiques, le dessein du Cipsh qui est celui d’internationalisation du champ scientifique doit être lu à l’aune d’un autre conflit. 1947-1955 correspond à la période de Guerre froide « chaude » où l’opposition irréductible entre l’URSS et les États-Unis empêche toute politique de coopération au sein des organisations internationales[22]. L’URSS refuse, en effet, de signer l’Acte Constitutif de l’Unesco. La loi qui prévaut au sein de l’Agence des Nations unies de 1946 à 1954[23] est, par conséquent, celle du « géant yankee »[24]. Parmi, les premières lignes directrices de l’organisation, figure le souci de développer le champ scientifique à l'échelle internationale. Or, vu des États-Unis, l’enjeu que représente cette internationalisation n’est pas négligeable puisqu’il  commande la maîtrise de l’influence américaine en Europe et en France face à celle du marxisme-léninisme.

Néanmoins, la création d'une ONG telle que le Cipsh, si elle résulte de ces deux conflits politico-culturels, s'explique également par la volonté de lier l'Unesco avec les cercles intellectuels et savants. Il en va de sa légitimité : en se dotant de « branches » non gouvernementales, l’Unesco revendique le fait qu’elle ne saurait se réduire à sa nature politique et qu’elle reconnaît le rôle premier que les intellectuels doivent y jouer. Elle n’est pas seulement le lieu de lutte d’influences nationales mais aussi le lieu de l’échange intellectuel dénué de considérations politiques. Or, parmi les instances culturelles, créées à l’initiative de l’Unesco pour entretenir un lien direct avec les milieux culturels, les ONG sont les seules qui soient autonomes vis-à-vis de l’Agence des Nations unies. De plus, étant donné le message de l’Unesco, « la guerre prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut élever les défenses de la paix », les sciences humaines occupent une place particulière dans l’œuvre de l’Unesco. Une ONG, rassemblant des praticiens de ces sciences, apparaît ainsi comme un espace privilégié, où la recherche d’un dialogue rénové entre les cultures tant régionales que scientifiques peut réellement prendre place. Cette double dimension du dialogue est perçue comme la condition sine qua non à une meilleure compréhension entre les peuples et, a fortiori, à l’établissement de relations pacifiques entres les hommes[25]. C'est dans ce contexte, que lors de sa première session, en 1946, la Conférence générale de l’Unesco, souligne le rôle que cette organisation doit jouer dans le domaine des humanités et de la philosophie. En septembre 1947, le premier directeur général de l’Unesco, le britannique Julian Huxley, demande à un groupe d’experts éminents, de divers pays et de disciplines variées, ce que l’Unesco pourrait faire d’utile pour s’acquitter du devoir que lui dicte sa constitution dans ce domaine. La même année, ce comité arrive à la conclusion, que « l’un des projets les plus importants et les plus urgents à réaliser »[26], réside dans la création d’un conseil international, au sein duquel se grouperaient les diverses fédérations internationales spécialisées dans chaque discipline, appartenant à la philosophie et aux sciences humaines. Lors de sa deuxième session, en 1948, la Conférence générale adopte avec enthousiasme ce projet. La résolution de l’Unesco qui charge le directeur général de la création d’un Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines est donc prise à la demande du comité d’expert.

La création du Cisph relève donc de l’initiative des savants et intellectuels mais aurait été impossible sans le concours d'une Agence intergouvernementale telle que l'Unesco. Le Cipsh nait dans un contexte de traumatisme profond et de crise de valeurs où les intellectuels sont sommés de fournir des points de repères. C’est ainsi, que Jean-Paul Sartre théorise dès 1946 le devoir d’engagement des intellectuels. Mais, si « être en situation dans son époque », se traduit pour la majorité des intellectuels par une prise de position politique, certains refusent cet engagement politique. Le Cipsh est aussi l’exemple d’un engagement intellectuel, loin des sentiers battus de l’anticommunisme et du communisme.

 

 

Le Cipsh : « l'engagement scientifique» des intellectuels

 

Un engagement entre "éthique de conviction" et "éthique de responsabilité"

 

Le terme intellectuel fait partie de ces mots à « multiple entente, à mésentente »[27]. Selon la définition proposée par Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, qui fait aujourd’hui figure de classique, un intellectuel se distingue, premièrement, en tant que créateur et médiateur du culturel[28]. Ces intellectuels peuvent être rassemblés autour d’une seconde définition fondée sur la notion de l’engagement direct ou indirect. Indirect, c'est-à-dire « en tant que conscience de leur époque »[29]. Selon, cette distinction élaborée par Jean-François Sirinelli, le Cipsh trouve sa place dans la seconde catégorie. Ici, l’engagement relève d’une conscience claire que l’effort de reconstruction ne doit pas laisser de côté la vie de l’esprit et s’inscrit dans la volonté de diffuser une nouvelle conception du savoir.

Lors de la réunion constitutive du Cipsh en 1949, Jean Thomas[30] fait référence aux « responsabilités propres qui incombent aux chercheurs »[31]. Utiliser le terme de « responsabilité » dans ce contexte d’après-guerre n’est pas anodin et témoigne du fait que les savants rassemblés au sein du Conseil répondent à l’appel de l’engagement[32]. Un engagement qui se situe néanmoins entre l’obéissance à une vocation et le devoir de s’impliquer dans les débats de sociétés. Pour reprendre une typologie proprement weberienne, le chercheur ne doit pas avoir à choisir entre « l’éthique de responsabilité » et « l’éthique de conviction »[33]. La juxtaposition fréquente des termes « intellectuel » et « savant » au fil des textes du Conseil témoigne de la spécificité propre au Conseil International de Philosophie et de Sciences Humaines[34]. En effet, chacun de ces termes renvoie à une configuration quelque peu opposée. Dans le langage courant, le savant est celui qui détient un savoir précis. Au contraire, la configuration propre à l’intellectuel réside dans son intervention dans le débat de la cité. Il n’est pas seulement créateur ou producteur mais surtout médiateur d’une pensée : son action est tourné vers l’usage du collectif[35]. C’est ainsi que la création du Cipsh témoigne d’un engagement bien particulier que nous appellerons : « l’engagement scientifique » des intellectuels. Participer aux travaux du Cipsh, c’est ainsi la possibilité de résoudre la « tension permanente qui caractérise la fonction de l’intellectuel, partagé entre la défense des valeurs intemporelles et les compromis qu’imposent l’engagement dans les affaires de la cité »[36]. Finalement, le fait même de se constituer en « groupe » témoigne d’une forme spécifique de l’engagement. L’individu échappe à la solitude – et ainsi à une action nécessairement limitée – en participant à une action collective, dont tous les participants sont les agents parce qu’ils visent un même objet[37].

 

L'objet de l'engagement: réaffirmer l'enjeu des sciences humaines

 

 Si, en 1947, les intellectuels consultés par l’Unesco au sujet de son action dans le domaine de la philosophie et des sciences humaines, répondent de manière unanime à la nécessité de créer un Conseil, c’est que la communauté intellectuelle est profondément divisée au lendemain de la guerre et menacée dès 1947 par une nouvelle division, cette fois entre communistes et anti-communistes. La division de la communauté intellectuelle n’est pas qu’idéologique mais renvoie également à l’organisation même de la communauté scientifique qui se caractérise par une fragmentation du savoir. Pour les intellectuels rassemblés au sein du Cipsh, la capacité à résister aux pulsions destructrices de l’humanité dépend d’une meilleure compréhension de toutes les dimensions de l’Homme.

La manière dont sont définis les sciences humaines lors de la réunion constitutive du Cipsh en 1949 est très révélatrice de l'esprit des fondateurs : les savants mettent en valeur dans un premier temps que les sciences humaines, sociales, exactes et naturelles appartiennent toutes à une grande famille et, dans un second temps seulement, sont mises en valeur les frontières qui séparent ces disciplines[38]. L'objet même des sciences humaines est defini comme « l'étude de l'homme en tant que créateur de valeurs : valeurs théoriques, esthétiques et morales ». La réunion de ces intellectuels s'inscrit dans un dessein bien précis : lutter contre l'esprit trop « spécialiste » et ethno-centré des savants européens[39]. Dans l'esprit des intellectuels rassemblés au sein du Cipsh, le fractionnement du savoir scientifique (la division, la subdivision toujours plus accrue des disciplines scientifiques), est apprehendée comme une conséquence de la mécanisation accrue de la société. C'est ainsi, que les chercheurs du Cipsh « refusent de laisser la science se faire prendre dans l'engrenage de la rentabilité et de la mécanisation »[40].

« Nous voulons sortir les techniciens de leur technique. […] Dans nos disciplines, plus un spécialiste a de l’esprit, moins il doit être de sa spécialité, et plus, au contraire, il doit être informé des spécialités voisines de la sienne […]. Le besoin est plus que jamais d’organismes techniques qui facilitent aux hommes l’exploration du monde des idées, comme les moyens de transport dans l’espace ont facilité la découverte de notre globe »[41]. 

Le préambule des statuts du Cipsh témoigne de la vision que les praticiens des sciences humaines ont d’eux-mêmes et de la nature de leur rôle : les délégués des organisations se sont réunis au sein du Conseil car ils sont

« persuadés qu’une meilleure connaissance de l’homme, de ses instincts et de ses mœurs, de son comportement individuel et collectif, est la condition indispensable du rapprochement des peuples en ce qu’elle fait apparaître la concordance des aspirations essentielles de l’homme en même temps qu’elle inflige aux préjugés de race la condamnation la plus décisive »[42].

En somme, les sciences humaines ont cette caractéristique essentielle qu’elles permettent de mettre à  la fois en valeur l’unité et la diversité de l’homme. Le préambule du Cipsh révèle que ce conseil s'inscrit dans la nouvelle appréhension de l'humanisme qui sous-tend le projet civilisateur de l'Unesco: « l'unité dans la diversité ». Dans la notion d’humanisme domine la notion d’unité de l’homme[43] (isolé dans la nature comme à part, supérieur) mais le problème de cet humanisme est qu’il a, par conséquent tendance à nier la diversité et à imposer un modèle. L’humanisme traditionnel est incapable de concevoir la différence. De même, ceux qui mettent en avant la diversité sont incapables de concevoir une unité réelle.  Le but de l’Unesco, ce vers quoi elle tend, c’est l’« unitas multiplex »[44].

C’est bien dans un esprit de collaboration fondé sur la réciprocité que les relations entre le Cipsh et l'Unesco sont envisagées. L’expression, « mutuelle assistance »[45], correspond bien à une réalité.

Il serait en effet réducteur d’appréhender les relations entre le Cisph et l’Unesco uniquement comme un échange de bons procédés : l’argent contre les idées. C’est bien plutôt en terme de dialogue que les rapports sont envisagés : l’article 2 précise que « l’Unesco et le Cipsh se consulteront sur toutes les questions de leur compétence commune ». L'aide financière de l'Agence des Nations unies est de deux natures : les subventions qui correspondent à une délégation de compétence totale par l'Unesco et les contrats qui sont soumis à des restrictions beaucoup plus strictes (délai, contenu du projet...). Le Cipsh est ainsi conçu comme un relais entre l'Unesco et les sociétés savantes: relais intellectuel et financier. Il est une institution autonome à même de mettre en place des projets qui lui sont propres ainsi que de contribuer à la réalisation des projets de l'Unesco.

C'est donc au nom de la science que ces hommes se rassemblent au sein de ce nouveau conseil : protéger la science de la menace que fait peser sur elle une trop grande spécialisation, restaurer en somme le fil d'Ariane qui les unit. La restauration de ce « fil » implique de consacrer du temps et de l'énergie à l'organisation de la recherche scientifique. De la confrontation des méthodes, doit jaillir de nouvelles manières d’appréhender l’étude de l’homme. Le rapprochement des disciplines s’inscrit également dans une volonté de parvenir à une synthèse des connaissances sur l’homme.

 

 

 

Le Cipsh « en ses œuvres »

 

L'organisation d'espace de réflexions (congrès, colloques, comités d'experts) ainsi que les réalisations scientifiques et intellectuelles (enquêtes internationales et travaux scientifiques) représentent les outils proposés par les chercheurs pour participer à la réflexion sur la reconstruction des sociétés d'après-guerre, et permettre ainsi une meilleure compréhension entre les peuples. Dans le domaine des congrès internationaux unidisciplinaire l'action du Cipsh consiste à réaffirmer l'enjeu de ces réunions en contribuant à réformer leur fonctionnement afin de faire de ces réunions de véritables lieux d'échange[46]. Les colloques et les comités d'experts correspondent quant à eux à des espaces de réflexion internationale et interdisciplinaire réunis autour d'un problème précis. Espace de réflexion d'où « jaillissent » les travaux scientifiques ainsi que la réalisation des enquêtes internationales. Les travaux scientifiques peuvent être classés en trois catégories : les Atlas, les Dictionnaires ainsi que les Répertoires de différentes natures. Ces trois types de travaux renvoient à un idéal du savoir encyclopédique censé permettre une meilleure compréhension du monde. Ils participent de la volonté exprimée dès les débuts du Cipsh d’arriver à une « synthèse » de l’homme[47]. En ce qui concerne, les « projets de large envergure internationale », la délégation de compétence par l'Unesco correspond au passage d'une résolution « unesquienne » aux teneurs souvent idéalistes à la réalisation effective du projet par le Conseil. Les deux premiers projets d’enquête confiés au Cipsh concernent la rédaction de l’Histoire culturelle et scientifique de l’humanité[48] ainsi que l'étude sur les origines du national-socialisme[49]. La réalisation du premier projet est laissée à la discrétion du Cipsh et de son homologue dans le domaine des sciences exactes et naturelles (le Conseil International des Unions Scientifiques) tandis que le deuxième projet s'effectue sous la responsabilité du Cipsh. Le Cipsh s'est également astreint à développer et à améliorer les bibliographies internationales appréhendées comme étant la condition minimum d'un contact suivi entre les disciplines. De même, dès sa création, le Cipsh met en place un organe de liaison internationale et interdisciplinaire : le Bulletin du Cipsh. Néanmoins, l'entreprise audacieuse dans le domaine de la diffusion du savoir, ce sera la création de la revue Diogène en 1952[50]. Diogène s’inscrit dans une perspective complémentaire par rapport aux travaux de bibliographie et du bulletin dans la mesure où elle est composée de comptes rendus bibliographiques ainsi que de mises au point exposant l’état d’avancement des sciences dans tel ou tel domaine. Dans le même temps, Diogène s’inscrit dans une perspective originale et plus large. En effet, elle devient le lieu d’une production originale orchestrée par Roger Caillois[51] autour de son concept « les sciences diagonales ». Le concept de « sciences diagonales » élaboré par Caillois rejoint l'idée que la fragmentation du savoir empêche de poser les vrais problèmes : ce concept est conçu comme offrant la possibilité d'établir des rapports inédits entre les disciplines[52]. Les deux préoccupations essentielles autour desquelles s'articule la création de Diogène correspondent au souci de remédier au grand malaise des sciences humaines : leur manque de diffusion. Diogène est une revue internationale de philosophie et de sciences humaines publiée en plusieurs langues destinée à un large public cultivé et non pas uniquement à la sphère restreinte des savants de telle ou telle discipline et désire se situer à équidistance de l'érudition et de la vulgarisation. Il s'agit également de favoriser les travaux de synthèse, plus à même de restaurer l'enjeu fondamental que représentent les sciences humaines en restaurant les vues et les aboutissants de tel ou tel sujet d'étude.

Ainsi, les ONG internationales intellectuelles, parce qu'elles rassemblent à l'échelle du monde entier, les spécialistes de plusieurs disciplines, représentent un vecteur essentiel de développement et de diffusion du savoir, ce qui signifie en retour, un vecteur essentiel à même de favoriser la compréhension entre les peuples. En effet, le Cipsh ne saurait se cantonner à un rôle purement technique : « les recherches spécialisées doivent toujours être subordonnées à un effort synthétique, orientées vers le concret et l'actuel, pénétrées par une claire conscience des questions urgentes que se pose l'homme d'aujourd'hui »[53].

 

 

En 1945, dans son Regard sur le monde actuel, Paul Valéry énonce : « à l’idole du Progrès, répondit l’idole de la malédiction du Progrès ; ce qui fit deux lieux communs »[54]. Loin des idoles et des lieux communs, les intellectuels qui, en 1949, se rassemblent au sein du Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines, affirment leurs convictions en la perfectibilité de l’homme dont le progrès de la connaissance représente un chemin essentiel. Progrès de la connaissance, qui est cependant appréhendé dans sa complexité. « Dire complexité signifie que l’idée comporte de l’incertitude, comporte sa négation et sa dégradation potentielle et comporte du coup la lutte contre la dégradation »[55]. Or, le serment du Cisph repose bien sur le dessein de permettre le développement des connaissances scientifiques spécialisées tout en luttant contre la dégradation qu’elles impliquent de la « Connaissance-sagesse ». Le Progrès de la Connaissance scientifique est inséparable de son développement quantitatif à condition qu’il s’accompagne d’une vision qualitative. C’est, dans la perspective de contribuer à un développement qualitatif des connaissances scientifiques qu’est créé le Cipsh. La division des sciences humaines en différentes disciplines ne repose pas seulement sur des présupposés méthodologiques : « Il y a en chaque discipline un manque, un irrationnel premier que l'homme ne peut rationaliser sous prétexte de voir se dissoudre sa capacité à élaborer de manière rationnelle un rapport entre lui et le monde »[56]. Puisque la seule manière d'appréhender la connaissance est de la diviser, il faut, pour éviter l'élévation dans des sphères « irrationnelles » que des contacts rationnels puissent s'établir entre ces différents champs divisés. La tâche du Cipsh, qui est de multiplier les points de contacts entre les différentes disciplines revêt ainsi une importance fondamentale. Étant donné les desseins du Cisph, l’évaluation de son action se révèle délicate et difficile. Il ne s’agit pas de l’œuvre d’un homme mais de l’œuvre de milliers d’hommes. En effet, le Cipsh conçoit son action comme devant permettre à des savants de différentes disciplines et de différents continents, d'élargir leur champ d'horizons en leur facilitant l'accès et la compréhension à la diversité du savoir scientifique. Cette action est perçue comme la condition nécessaire afin d'offrir la possibilité aux savants de développer une nouvelle appréhension du savoir plus à même de répondre aux questions de leurs contemporains et des questions urgentes de l'après-guerre.

En revanche, ce qui est certain, c’est que la reconnaissance de la dimension complexe du Progrès de la connaissance n’implique pas pour autant une consécration effective dans la manière de faire la science. Force est de constater que, lorsqu’il s’agit de rétablir le lien entre les disciplines éparses d’un champ « éclaté », les savants se retrouvent devant un tableau noir, obscur, un peu à l’image de l’écolier qui cherche désespérément à rétablir la logique de son équation de mathématique. L’existence du Cipsh a certes permis de multiplier les espaces de rencontres entre disciplines mais il convient de parler de pluridisciplinarité plutôt que d’interdisciplinarité. En effet, la pluridisciplinarité correspond à l’étude d’un même objet à travers plusieurs disciplines, tandis que, l’interdisciplinarité renvoie au fait de penser à la fois les frontières entre sciences et d’analyser comment certains concepts peuvent être transférés d’une discipline à l’autre. C’est, en fait, la création de Diogène qui représente l’action innovante du Cipsh dans ce domaine. Diogène et son concept de « sciences diagonales » représente une tentative originale pour penser la complexité du savoir. Diogène demande aux savants de ne pas agir comme une caste de spécialistes mais comme une réserve de penseurs aptes à réagir aux problèmes du temps. Ce n’est pas un hasard, si la « révolte » de Roger Caillois a choisi comme moyen d’expression la revue. En effet, toute revue, lors de sa création, est porteuse d’un message singulier et revendique contre les « cléricatures » en place, une nouvelle culture, une nouvelle esthétique ou une nouvelle orientation scientifique[57]. La révolte ne s’est pas ici transformée en révolution : la transdisciplinarité de Diogène, ce sont surtout ces sommaires. En effet, la vision « translatérale » de Roger Caillois doit être réalisée en partie par des savants parlant des problèmes des autres. Or ces savants ne s’autorisent à parler qu’en toutes compétences. Ainsi, force est de constater que les réflexes disciplinaires résistent à l’entreprise interdisciplinaire et transdisciplinaire.

Néanmoins, quelles que soient les limites du Cipsh et de Diogène, ils représentent des tentatives originales pour penser la diversité du savoir qui n'est autre qu'une métaphore de la diversité du monde. Si l’interdisciplinarité n’arrive pas plus à contrôler les disciplines que la coopération culturelle intergouvernementale ne contrôle les nations, ces deux mouvements ont permis de favoriser l’émergence d’une conception du monde fondé non plus seulement sur l’idée de l’unité, qui n’est en fait qu’un idéal, mais sur l’idée réaliste de la « diversité culturelle » et du « paradigme de la complexité ».

 

 


[1]    Les archives du Cipsh représentent une source inédite puisqu'elles ont été classées et rendues accessibles à la recherche en 2004. Les archives du Cipsh se trouvent actuellement à l'Unesco. Cet article est basé sur notre mémoire (lui-même fondé sur ces archives) : Le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines. 1947-1955. Idéal et réalité d'un engagement scientifique et intellectuel. Ce mémoire de maîtrise d'histoire des relations internationales réalisé à Paris I, a été dirigé par Robert Frank et Marie-Françoise Lévy. Il est actuellement disponible à l'Institut Pierre Renouvin de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne ainsi qu'aux archives de l'Unesco.   

[2]    Primo Levi, Si c'est un homme, trad. de l'italien, Paris, Julliard, 1987 (1re éd., 1958).

[3]    Acte constitutif de l'Unesco, signé le 4 novembre 1946 à Londres.

[4]    « On se rend compte que la coupure entre Science et Philosophie qui s’est opérée à partir du XVIIe siècle avec cette dissociation formulée par Descartes entre le Moi pensant, l’Ego cogitans, et la Chose matérielle, la Res extensa, crée un problème tragique dans la Science, c’est-à-dire que la Science ne se connaît pas elle-même, ne dispose pas de la capacité auto-réflexive », Edgar Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard, 1972.

[5]    « Le progrès des connaissances spécialisées qui ne peuvent communiquer les unes avec les autres entraîne une régression de la connaissance générale (…) et on a le choix entre des idées spécialisées, opérationnelles et précises, mais qui ne nous informent en rien sur le sens de nos vies, et des idées absolument générales, mais qui n’ont plus aucune prise avec le réel. Ainsi, le progrès des connaissances entraîne une dislocation de la connaissance, la destruction de la connaissance-sagesse, c’est-à-dire d’une connaissance qui soit un aliment à notre vie et contribue à nous bonifier nous-mêmes », Edgar Morin, Science avec Conscience, Paris, Fayard, 1972.

[6]    Claudine Brelet, Anthropologie de l'ONU. Utopie et fondation, Paris, l'Harmattan, 1995, p. 125.

[7]    Jacques Rueff, Procès-verbal de la première Assemblée générale du Cipsh, Bruxelles, 18-21 janvier 1949, Cipsh, Unesco, boite 1.

[8]    Albert Einstein, Comment je vois le monde, trad. de l’allemand, Paris, Flammarion, 1934, nouv. trad. Flammarion, 1958 et 1974. 

[9]    Cette commission est créée le 4 janvier 1922 comme organe consultatif de la SDN. Privée de tous moyens d'actions effectifs en partie dû à son manque de finance, son président, Henri Bergson, en appelle alors aux gouvernements et aux fonds privés. Le gouvernement français répond à l'appel en proposant de mettre à la disposition de la IICI, les fonds et les locaux nécessaires pour la création d'un Institut International de Coopération Intellectuelle. 

[10]   Certes, il fonctionne dans le cadre et sous les auspices de la SDN mais, il ne dépend pas de ses structures administratives et relève directement de son propre conseil d’administration. Malgré l'œuvre limitée de l’IICI, due entre autre à la persistance de manque de moyens financiers, a ce mérite indéniable d’avoir habitué toute une génération d'intellectuels à travailler de concert, à se saisir des mêmes problèmes ainsi qu’à caresser les mêmes espérances. Les interventions de l’IICI sont de trois natures : d’une part, les travaux purement théoriques, c'est-à-dire, la contribution des grands esprits au progrès des connaissances humaines (entretiens, correspondances, études), d’autre part, les réalisations pratiques (publications) et, finalement, son œuvre relative au maintien de la paix (enseignement des buts et de l’organisation de la SDN, développement d’un esprit international).

[11]   Claude Blanckaert (dir.), L'Histoire des Sciences de l'Homme. Trajectoires, enjeux et questions vives, Paris, l'Harmattan, 1999.

[12]   Pierre Milza, « Culture et relations internationales », Relations Internationales, hiver 1980, n° 24.

[13]   Jean-François Sirinelli, Générations intellectuelles. Khâgneux et Normaliens dans l’entre-deux-guerres, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, 720 p.

[14]   Eric J. Hobsbawm, L’Age des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, traduit de l’anglais, Paris, Édition Complexe, 1999, p. 44.

[15]   Marc Bloch, cité dans Jean-Pierre Azéma, « La clef générationnelle », Vingtième siècle, revue d’histoire, numéro spécial n° 22, avril-juin 1989.

[16]   Wilkinson lors de la Conférence préparatoire de l’Unesco, cité dans Chikh Bekri, L’Unesco : « une entreprise erronée ? », Paris, Publisud, 1994, 235 p.

[17]   Tony Judt fait ici référence non seulement aux Résistants en tant que tels mais également à ceux qui se sentent associés à la communauté des résistants, les exilés par exemple. Tony Judt, Un passé imparfait. Les intellectuels français. 1944-1956, trad. de l’anglais, Paris, Fayard, 1993.

[18]   Judt Tony, Un passé imparfait. 1944-1956, trad. de l'anglais, Paris, Fayard 1992. 

[19]   René Char, cité dans, Annah Arendt, La Crise de la culture, Paris, Folio, 1973.

[20]   La difficulté des études historiques lorsqu’elles s’attachent à l’histoire de l’Unesco et de sa création réside dans la mise en évidence des schémas de pensée propre à l’époque. « Qui n’a pas participé à la Conférence de Londres aura toujours quelques peine à comprendre l’accent presque religieux de la déclaration qui précède le traité qui fut alors élaboré, puis adopté, pour constituer l’Unesco », Jean Thomas, UNESCO, Paris, Gallimard, 1960, p. 24. (C’est lors de la Conférence de Londres en 1945 qu’est adopté l’Acte constitutif de l’Unesco).

[21]   Paragraphe 5 du préambule de l’Acte constitutif de l’Unesco.

[22]   Bien que l’URSS intègre l’ONU en 1945, elle se retire dès 1950 suite au refus du conseil de sécurité d’accepter l’entrée de la Chine communiste. 

[23]   1954 correspond à l’entrée de l’URSS à l’Unesco.

[24]   René Girault, Robert Frank, Jacques Tobie, La loi des géants. 1941-1964, Paris, Masson, 1993.

[25]   Il faut ici préciser que, dans le domaine des sciences humaines, où l’accord des esprits semble impossible à réaliser, l’Unesco considère de meilleure tactique d’abandonner à l’initiative privée tout ce qui peut mettre en cause les principes philosophiques ou les croyances. Les ONG représentent cet espace, ouvert aux polémiques, ce lieu où les opinions s’affrontent et où chacun peut prendre la parole.

[26]   UNESCO, CIPSH, Rapport sur la réunion constitutive du Conseil International de Philosophie et de Sciences Humaines, Bruxelles, 18-21 janvier 1949, b.2.

[27]   Etiemble cité dans  Michel Leymarie, Les Intellectuels et la politique en France, Paris, PUF, coll. « Que sais-je », 2001, p. 8.

[28]   Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, Les intellectuels français de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 2004.

[29]   Jean-François Sirinelli, Générations intellectuelles. Khâgneux et Normaliens dans l’entre-deux-guerres, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, 720 p.

[30]   Normalien, agrégé de lettres, Jean Thomas est à cette date sous-directeur général de l'Unesco.

[31]   UNESCO, CIPSH, Rapport sur la réunion constitutive du Conseil International de Philosophie et de Sciences Humaines, Bruxelles, 18-21 janvier 1949, b.2.

[32]   Parmi les chercheurs qui participent à la réunion constitutive du Cipsh, on peut retenir les noms de Paul Rivet, Salvador de Madariaga, Jacques Rueff, Robert Fawtier, Alf Sommerfelt.

[33]   Max Weber, Le savant et l’homme politique, Paris, Plon, bibliothèque 10/18, 1963.

[34]   La double dimension « intellectuelle » et « scientifique » de cette coopération s’exprime très clairement à travers les archives qui révèlent que, les membres de cette association se revendiquent tout à la fois du statut de savants et d’intellectuels. Cette mise en valeur nous permet ainsi d’être plus fidèle à l’esprit de ses acteurs. Même si, comme le souligne Paul Veyne dans Comment on écrit l’Histoire, l’historien ne peut prétendre rendre compte dans sa profondeur de l’esprit des acteurs d’une époque, nous pouvons quand même espérer être au moins fidèle aux aspirations fondamentales qui structurent cette organisation.

[35]   Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, op. cit.

[36]   Michel Winock, « Esprit » : Des intellectuels dans la cité (1930-1950), Paris, Éditions du Seuil, 1996.

[37]   Raymond Aron, Mémoire, 50 ans de réflexion politique, Paris, Presse-Pocket, 1985.

[38]   Cette conception relève de deux considérations majeures : d’une part la volonté de lutter contre l’esprit trop spécialiste et de mettre en valeur que les disciplines scientifiques n’ont de sens réel que reliées les unes aux autres et, d’autre part, la volonté d’affirmer que bien qu’elles ne disposent pas de méthode scientifique au sens strict, les « sciences humaines » n’en méritent pas moins leur appartenance à la grande famille scientifique.

[39]   La création du Cipsh s’inscrit dans une volonté sincère de permettre la mise en œuvre d’une véritable collaboration internationale en matière intellectuelle. Il n’en reste pas moins vrai qu’en ces années d’après-guerre, et de « crise de la culture » européenne, le temps est à la reconstruction de l’Europe. Une des missions tacites du Conseil conférée par ses membres réside dans la « reconstruction » de la culture européenne. C'est que, comme l'énonce Jean d'Ormesson dans l'entretien qu'il nous a accordé, « le Cipsh était surtout aux origines, il faut le reconnaître, franco-anglo-benelux avec des antennes hispaniques, italiennes et scandinaves ». De même, à l'Unesco prévaut l'influence des États-Unis et de l'Europe. Ainsi, l'Unesco et le Cipsh, qui posent dans les années 1950 les bases de leur fondations, se trouvent confrontés aux limites inhérentes de toute entreprise de coopération intellectuelle internationale : « si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés » (Montesquieu). En effet, l'organistion de l'Unesco et du Cipsh telle qu'elle se dessine  au lendemain de la Seconde Guerre mondiale correspond à une conception particulière de la culture coopération culturelle.    

[40]   Procès-verbal de la réunion constitutive du Cipsh, Unesco, boite 1.

[41]   Jacques Rueff, Procès verbal de la réunion constitutive du Cisph de 1949, boite 1.

[42]   Préambule des statuts du Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines, Cipsh, boite 1.

[43]   « L’histoire montre que même quand l'idée de l’unité de l’homme est présente dans une société, il suffit d’une guerre, que des conflits éclatent pour que, très rapidement l’ennemi soit déshumanisé. Cette pensée “humaniste” convaincue que chaque homme appartient à la même espèce, ne parvint pas à extirper la conscience de l’existence d’une séparation entre les hommes », Edgar Morin, Dans l'esprit des hommes. 1946-1971, Paris, Unesco, 1972.

[44]   Edgar Morin, op. cit.

[45]   Article 1 de l’accord du mois de décembre 1951 signé entre l’Unesco et le Cipsh.

[46]   Par exemple, afin de gagner en efficacité, un rapport sur l’état des travaux dans chaque spécialité est rédigé et communiqué à l’ensemble des participants plusieurs mois avant le Congrès. La réussite de cette politique se doit d’être mise en lumière. Le Cipsh a su faire évoluer les méthodes de travail et les habitudes intellectuelles. En effet, au système des communications individuelles se substituent peu à peu les discussions collectives des rapports.

[47]   L’importance accordée aux Atlas, « recueils de cartes géographiques dressés dans le dessein de présenter un ensemble concret et cohérent sur un sujet donné », témoigne d’une volonté de « mettre à plat » les connaissances acquises sur le monde. L'exemple de l’Atlas linguistique laisse deviner la diversité des travaux qu'il est possible de trouver sous le vocable « atlas ». Cette étude représente un inventaire des travaux de géographie linguistique effectués dans le monde entier. Le début de ce travail date de 1929, ce qui témoigne de la continuité des entreprises commencées dans l’entre-deux-guerres. L’enjeu à long terme de ces efforts est de rendre possible la confection d’un atlas linguistique du monde. Les Dictionnaires participent quant à eux de la volonté de rendre le monde plus « intelligible » où les mots retrouveraient un sens précis. Le dictionnaire de la terminologie du droit international ainsi que celui des termes fondamentaux de la philosophie et de la pensée politique témoigne bien de l’importance que représentent de tels travaux. L’enjeu du dictionnaire de la terminologie du droit international apparaît, dans ce contexte d’après-guerre d’autant plus évident : le règlement des différends internationaux ainsi que la rédaction des accords internationaux ne peuvent que bénéficier de l’existence d’un tel ouvrage. Les Répertoires représentent quant à eux des inventaires sur des sujets précis. Citons, à titre d'exemple, le Monumenta Musicae byzantin. « Inventorier » la musique byzantine à travers le monde, a pour but de montrer que celle-ci, qui est à la base de toutes les musiques de l’Église chrétienne, dérive à son tour en grande partie de la musique juive, de celle du Proche-Orient et de la Russie. Ce « monument byzantin » s’inscrit ainsi dans la volonté de mettre en valeur les transferts culturels qui s’opèrent entre les civilisations.

[48]   « Le livre, dont je viens vous présenter une esquisse n’est pas un livre de science ordinaire. Il prétend agir sur les mentalités pour en extirper le virus mortel de la guerre ». C’est ainsi, que Lucien Febvre, présente son projet d’une histoire culturelle et scientifique de l’humanité aux savants du Cipsh lors de la première Assemblée générale du conseil en 1949. Il s’agit pour Lucien Febvre d’écrire une histoire mondiale, apolitique et par définition pacifique. « Une histoire pacifique de l’humanité pourrait se superposer à l’enseignement des histoires nationales dont on ne saurait, même en les refondant à peu près totalement, en faire un instrument de paix mondiale ». On peut ici entendre raisonner la voix de Marc Bloch : « Cessons, si vous le voulez bien de causer éternellement d’histoire nationale à histoire nationale, sans nous comprendre », Marc Bloch, cité dans Jean Boutier, « Les outils des historiens sont-ils universels ? ». Cet article est paru dans Correspondances (n° 41, 1996, p. 3-10), bulletin scientifique de l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain.

http://www.irmcmaghreb.org/Secteur-publications/Archives-de-Correspondances.html

 

[49]   Le projet d’étude sur les origines du national-socialisme remonte à la Conférence des ministres alliés de l’Éducation. En 1948, la Conférence générale de l’Unesco précise l’enjeu d’une telle étude en orientant la recherche sur « les méthodes et procédés qui ont été utilisés en Italie et en Allemagne dans la période précédant la Seconde Guerre mondiale afin qu’il soit possible, à l’avenir, d’identifier de tels mouvements dès leurs premières manifestations ». Cette étude avait permis la confrontation entre des thèses qui appréhendent le nazisme de manière totalement différente.

[50]   L’idée d’une revue internationale des sciences humaines est émise dès 1947 par le comité d’expert, consulté par l’Unesco au sujet de son action dans le domaine de la philosophie et des sciences humaines. L’Unesco se dit prête à participer financièrement à la création d’une telle revue.

[51]   Roger Caillois n'est pas membre du Cipsh mais c'est en tant que membre du « Bureau des idées », chargé de la planification du programme de l'Unesco, qu'il préside à la naissance de la revue.

[52]   « Les sciences diagonales chevauchent les disciplines anciennes et les contraignent au dialogue. Elles tentent de déceler la législation unique qui réunit des phénomènes épars et en apparence sans rapport. (...) Des réseaux de raccourcis apparaissent aujourd’hui comme de plus en plus nécessaire entre les postes nombreux et isolés, épars au long de la périphérie dépourvue de lignes à l’intérieur où se développe la recherche fertile », Roger Caillois cité dans Lionel Moutot, Histoire intellectuelle de la revue Diogène. 1952-1978, thèse de doctorat d'histoire, Lyon, Université Jean Moulin, 2002.

[53]   Jacques Rueff, Procès verbal de la réunion constitutive du Cipsh, 1949, Unesco, Cipsh, boite 1.

[54]   Paul Valéry, Regard sur le monde actuel et autres essais, Paris, Folio, Gallimard, 1945.

[55]   Edgar Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard, 1972, p. 64.

[56]   Roger Caillois, « Lettre du rédacteur sur le rôle de la revue Diogène et les conditions d'un humanisme rénové », Diogène, n° 3, 1953.

[57]   Jacqueline Pluet-Despanti, « Une contribution à l’histoire des intellectuels : les revues », dans Nicole Racine et Michel Trebitsch (dir.), « Sociabilité intellectuelles : lieux, milieux, réseaux », Cahiers de l’IHTP, n° 20, 1992.