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Ates Uslu, Le comte Mihaly Karolyi et la France

Le comte Mihaly Karolyi et la France

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

 

Ates Uslu

 

 

Pendant les derniers mois de la Première Guerre mondiale, Mihály Károlyi, comte de Nagykároly, jouissait d'une popularité indiscutable. Pourtant, en 1922, le ministre de France à Budapest (alors capitale d’un « royaume sans roi ») faisait de Károlyi l’un des noms les plus détestés en Hongrie[1]. On voit par là l'ambiguïté de ce personnage politique majeur de l’histoire hongroise contemporaine. Né en 1875, fils aîné de la branche principale de l’une des plus importantes familles de Hongrie, le comte Károlyi n'entra en politique qu'en 1909 en succédant (à contrecœur) à son oncle Sándor Károlyi à la tête de la puissante Association nationale agrarienne hongroise, regroupant les grands propriétaires terriens. En 1913, il devint directeur exécutif d'une des deux grandes formations dominant alors la vie politique hongroise, le « Parti de l’indépendance et de 48 » se réclamant des idées de Lajos Kossuth, auquel s'opposait le Parti du travail (ancien Parti libéral) dirigé par István Tisza, fidèle au « compromis » austro-hongrois de 1867 : à la mort de Ferenc Kossuth, fils du grand révolutionnaire, Károlyi le remplace comme président du parti indépendantiste le 28 mai 1914. Il s'identifie alors au pacifisme (notamment après la scission de la tendance pro-germanique d’Albert Apponyi en 1916) et à la démocratie libérale : à la veille de la guerre, c’est sous sa présidence que s’établit le Conseil national hongrois, qui regroupait le « Parti Károlyi », le Parti social-démocrate et le Parti radical, qui allait devenir la base institutionnelle du nouveau régime républicain établi dès le 16 novembre 1918. Président provisoire de la République durant la révolution démocratique bourgeoise, il doit démissionner le 21 mars 1919 en raison de la « note Vix »[2] prévoyant la neutralisation d’une grande partie de la Hongrie occidentale.

De là une nouvelle ambiguïté autour du personnage : Károlyi avait-il contribué, volontairement ou involontairement, à l’arrivée des communistes hongrois au pouvoir immédiatement après sa démission ? Le comte était, bien entendu, loin d’être un sympathisant du Parti communiste hongrois à cette époque ; par ailleurs, après une période de cohabitation et d’essai de coopération, il quitta cette « Hongrie des conseils » le 4 juin 1919 et l’aristocrate déchu allait vivre en exil (malgré un intervalle après la Deuxième Guerre mondiale) jusqu'à sa mort en 1955.

Durant ce parcours complexe, les années 1909-1919 sont sans doute les plus mouvementés de la vie de Károlyi[3], en particulier parce qu'elles posent la question « brûlante » de ses relations avec l’Entente, et plus particulièrement avec la France : les adversaires de Károlyi, que ce soient les partisans de Tisza ou d’Apponyi, ou les porte-parole de l’amiral Miklós Horthy, régent de Hongrie pendant l’entre-deux-guerres, allaient imputer au « comte rouge » la responsabilité d’être allé trop loin dans sa francophilie, et d’avoir ainsi ouvert la voie du traité de Trianon, voire de la désintégration de la Hongrie historique.

 

 

 

Károlyi et la politique à l’égard de la France : une « francophilie » occasionnée

 

Avant et pendant la guerre

 

La politique pro-française n’était ni sans antécédent, ni marginalisée dans la Hongrie de la veille de la Grande Guerre. Les princes hongrois avaient toujours bien joué de la rivalité entre la maison de Habsbourg et celle de Bourbon, tout en cherchant, lorsqu’il s’agissait de s’opposer au pouvoir autrichien, le soutien français. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’apparition de l’empire allemand, un antagonisme idéologique couronna cette opposition entre la France et l’Allemagne : désormais, l’Allemagne fut identifiée à une puissance militaire et militariste, avec un régime de caractère autoritaire, par opposition à la France démocratique, parlementaire et libérale. Comme réaction à l’alliance de l’Autriche-Hongrie avec l’empire allemand, les indépendantistes hongrois n’allaient pas tarder à chercher des alliés en France, et c’est dans ce cadre que l’on peut replacer les efforts de Károlyi pour établir des liens avec la France.

En 1913-1914, les questions de politique étrangère occupaient les toutes premières places dans le programme de Károlyi, nouveau président du Parti de l’indépendance. En fait, après la première guerre balkanique, l’objectif principal de Károlyi consistait à définir la position que prendrait son parti lors d’un conflit éventuel. Il fit donc des visites dans les pays avec lesquels l’alliance germano-habsbourgeoise pouvait se retrouver en conflit[4]. La France fut la première étape dans cette stratégie : pays majeur sur l'échiquier européen elle avait également joué un rôle important dans les luttes pour la liberté des Hongrois, en raison de  la rivalité entre la Maison des Bourbon et celle des Habsbourg[5].

Ainsi, au cours de l’année 1912, avant même l’unification du Parti de l’indépendance, Károlyi contacta le Premier ministre français Raymond Poincaré, pour lui faire part de ses projets de créer un nouveau parti de l’opposition unifiée en Hongrie ; « J’aimerais que ce nouveau parti se mît contre la Triple-Alliance », disait-il, « et se tournât vers la triple Entente : se défaire de l’influence germanique et tâcher de s’entendre avec les États balkaniques », tout en établissant des relations commerciales avec ces derniers aussi bien qu’avec la France[6].

Károlyi ne fut reçu que deux ans après, vers le 2 février 1914, par Poincaré, devenu président de la République : bien qu’il eût « écouté attentivement » les propos de son interlocuteur, celui-ci ne donna pas de réponse précise à ces propositions. Pourtant, Károlyi note que Poincaré avait répondu positivement à sa demande de permission de parler de ses plans à Joseph Caillaux, ministre français des Finances. La négociation avec Caillaux fut satisfaisante pour Károlyi qui lui proposa un projet concret : l’accord d’un prêt de 100 millions de francs à la ville de Budapest, et 240 millions de francs au total aux villes de province, argent qui serait utilisé pour les dépenses de politique sociale, et qui aurait amélioré les relations franco-hongroises. Károlyi relate dans ses mémoires que son projet fut accueilli chaleureusement par Caillaux, qui compara la lutte de Károlyi contre l’impérialisme allemand à sa propre lutte contre les tendances ultra-chauvinistes en France[7].

Par ailleurs, Károlyi rencontra, de mars à juin 1914, une série de personnalités publiques, comme Léon Philouze (directeur du Journal, secrétaire du Parti radical-socialiste), Paul Beauregard (président du Parti progressiste, professeur, membre de l’Institut), Raphaël-Georges Lévy (directeur en chef du Crédit Mobilier, membre de l’Institut, économiste), Justin Perchot (leader du Parti radical-socialiste au Sénat), Eugène Lautier (chargé du service des affaires intérieures au journal Le Temps), Paul Doumer (sénateur, ancien gouverneur d’Indochine, représentant de l’industrie lourde française), André Tardieu, éditorialiste du Temps ; ainsi que Georges Clemenceau, ancien Premier ministre[8]. Clemenceau, bien qu’il fût sceptique, promit de soutenir les projets de Károlyi dans son journal, l’Homme libre[9].

Les voyages de Károlyi en France en 1912-1914 furent ainsi remarqués par les milieux diplomatiques français. Raoul Chélard[10], dans un rapport qu’il rédigea sur « le mouvement anti-triplicien et francophile en Hongrie », soulignait que la visite en France du comte Károlyi était la première tentative de rapprochement franco-hongrois depuis le début du siècle[11]. L’attitude favorable de l’opposition hongroise ne donnait pourtant pas confiance au consul général de France à Budapest, Frédéric d’Apchier le Mauguin, qui conseillait au quai d’Orsay la prudence à l’égard de l’opposition hongroise[12].

 

« Nous sommes les amis de l’Entente »

 

Le grand tournant dans la biographie politique de Károlyi peut être situé au cours de l’année 1916, où s’effectua une rupture au sein du Parti de l’indépendance, et également la radicalisation de la propagande pacifiste entreprise par Károlyi. Le 9 juillet 1916, le comte quitta le parti avec une vingtaine d’indépendantistes qui restaient fidèles à ses convictions pacifistes : cette scission donna lieu, le 17 juin 1916, à la formation d’un nouveau parti : le Parti uni de l’indépendance et de 48 (Egyesült Függetlenségi és 48-as Párt), connu tout simplement sous le nom du « Parti Károlyi » ou du « Parti de la paix ».

Débarrassé de ses adversaires (surtout de fortes figures comme Albert Apponyi), Károlyi concentra le programme du parti sur la perspective de paix séparée. Le programme du nouveau parti, publié le 18 juin 1916, était explicitement pacifiste, et anti-germanique ; « le Parti Károlyi était le parti hongrois de la paix », allait écrire Károlyi, dans ses Mémoires de 1923[13]. La conception de la politique étrangère de Károlyi l’amenait pourtant à prendre parti pour l’Entente ; le nouveau parti n’était donc pas pour une politique pacifiste promouvant la neutralité, mais il était ouvertement pro-Entente, tout en refusant la qualification de « Parti de l’Entente »[14].

Le même jour, le 16 octobre 1918, Károlyi détailla son programme dans un discours lors d’une session du Parlement. Il expliqua ce qu’il comprenait par l’union personnelle : il s’agissait de supprimer toutes les institutions communes de la Double Monarchie pour assurer l’indépendance totale de la Hongrie. C’est également cette Hongrie indépendante qui pourrait entreprendre les négociations de la paix. Après avoir dit que la Hongrie avait perdu la guerre, il soulignait qu’il fallait construire une politique intérieure et extérieure sur une base démocratique, et qu’il fallait quitter tout projet de Mitteleuropa, voire d’alliance avec l’Allemagne. Cette nouvelle politique serait possible sous la tutelle de la Société des Nations, et par la réalisation du désarmement[15]. Vers la fin du discours, Imre Miskolczy interpella : « C’est le discours de l’Entente » ; ce qui provoqua une montée de la tension dans la salle. Károlyi riposta en priant ironiquement Miskolczy de tenir son propre discours en allemand. Quant à Márton Lovászy, il interpella à trois reprises en faveur de l’Entente et contre l’Allemagne, et finalement il prononça ses fameuses paroles, « Sachez-le, nous sommes les amis de l’Entente ! »[16] Évidemment, ces paroles provoquèrent une grande réaction de la part du parti de gouvernement.

Le lendemain, le 17 octobre, István Tisza fit une déclaration tout à fait inattendue : « Nous avons perdu la guerre », disait-il, tout en affirmant que « le comte Károlyi avait raison »[17]. Cette déclaration, note la comtesse Károlyi dans ses mémoires, contribua à l’augmentation de l’impopularité de Tisza[18]. Le 22 octobre, Károlyi harangua encore une fois le Parlement. Son ton radical était encore plus marqué, et ce radicalisme pouvait se mesurer par les paroles : « Il ne faut pas faire des discours, mais il faut agir »[19]. Son programme d’action prévoyait un nouveau gouvernement, qui inclurait le Parti social-démocrate, aussi bien que les nationalités.

 

Le point de vue français : un exemple

 

Un rapport, datant du 12 août 1916, intitulé « Andrássy-Károlyi », illustre bien le scepticisme français à l’égard du pacifisme de Károlyi pendant la guerre. Il fait brièvement un portrait d’Andrássy, tout en précisant qu’il a toujours été germanophile, et qu’il n’a jamais suscité la confiance française. « Plus intéressant est le cas du Comte Michel Károlyi », continuait le rapport, en soulignant sa richesse et le fait qu’il soit « très magyar de sentiments », tout en soulignant sa position contre Vienne[20]. Ensuite, le rapport questionne la sincérité de Károlyi, en se demandant : « Est-il indépendant vis-à-vis des autres politiciens hongrois ? » Son lien de parenté avec Andrássy (il ne faut pas oublier que ce dernier était le beau-père de Károlyi depuis le début de la guerre) était un facteur, selon le rapporteur, qui poussait à la méfiance à l’égard du jeune comte[21]. Le rapport était conclu sur un ton plutôt optimiste, un optimisme qui n’était pas lié au personnage de Károlyi, mais à la volonté de voir des personnalités plus habiles gérer les relations entre la Hongrie et la France : « Tenons-nous dans l’expectative vis-à-vis de la Hongrie, ne comptons pas sur l’aristocratie, suggérons l’idée d’une république magyare et attendons que les hommes se soient révélés »[22].

 

La révolution des Reines-Marguerites

 

Confronter l’intransigeance et l’incompréhension

 

Dès le début de la révolution, Károlyi et le Conseil national concentrèrent leurs efforts pour établir des relations avec le monde, et notamment avec les pays de l’Entente. Le 6 novembre 1918, le ministre de France en Suisse écrivait au Quai d’Orsay que Károlyi venait d’envoyer en Suisse l’un de ses familiers, Léon Szemere, qui décrivait la situation en Hongrie tout en soulignant l’importance des dégâts causés par les soldats rebelles. Szemere concluait : « On attend avec impatience les troupes anglo-françaises » et rappelait les aspirations républicaines du peuple hongrois : « dans les rues de Budapest on crie : « A bas le Roi – Mort au Roi – Vive la République »[23].

D’autres efforts furent aussi réalisés pour convaincre les milieux de l’Entente de la bonne volonté du nouveau gouvernement. Vince Nagy, membre du Parti de l’Indépendance vivant en Suisse, expliqua à un informateur de l’Ambassade de France à Berne la situation en Hongrie, tout en détaillant l’arrière-plan anti-germanique de la coalition[24]. En outre, Nagy donnait des informations sur la situation des socialistes en Hongrie. Les socialistes hongrois étaient divisés en deux fractions : une première fraction, « assez modérée dans ses exigences », était complètement d’accord avec Károlyi, alors qu’une seconde fraction, qui se composait surtout de soldats rentrés de captivité en Russie, amenait avec elle les idées bolchevistes et cherchait à les répandre[25].

Juste après la signature de l’armistice de Padoue le 3 novembre 1918, le gouvernement décida d’entrer en contact avec l’Entente. L’objet de cette prise de contact était la signature d’un armistice séparé : ainsi, le gouvernement hongrois (et surtout le ministre de la Guerre, Béla Linder) comptait concrétiser l’indépendance de la Hongrie. Or, pour Károlyi, le gouvernement hongrois devait s’abstenir de signer un armistice et un traité de paix, laissant ainsi la responsabilité de la guerre à ceux qui l’avaient déclarée[26]. Le lendemain de la signature de l’armistice de Padoue, le 4 novembre, le Conseil délibéra sur l’envoi d’une délégation de paix pour négocier avec l’Entente, ainsi que sur l’envoi d’une mission diplomatique en Suisse[27]. L’opinion de Károlyi sur la responsabilité de la guerre n’était donc pas acceptée par la majorité du cabinet.

La délégation hongroise présidée par Károlyi fut reçue avec une froideur extrême par le général Franchet d’Esperey, commandant en chef des armées allées d’Orient, à Belgrade. La convention de Belgrade[28], signée le 13 novembre entre les armées alliées et le gouvernement hongrois, comportait dix-huit articles. Outre le premier article qui fixait la ligne de démarcation, la convention réglait les questions relatives à la démobilisation de l’armée hongroise (à l’exception de six divisions d’infanterie et de deux divisions de cavalerie « destinées à assurer l’ordre intérieur »), aux transports et aux communications, au ravitaillement des troupes alliées d’occupation et à la cessation des relations de la Hongrie avec l’Allemagne. Enfin, l’article XVII précisait que les Alliés n’allaient pas intervenir dans l’administration intérieure de l’État hongrois, et l’article XVIII concluait que les hostilités entre les Alliés et la Hongrie avaient cessé.

Or, à partir de la conclusion de l’armistice de Belgrade, la France adopta un discours consistant à répudier le nouveau gouvernement hongrois, tout en l’accusant de vouloir reproduire la domination hongroise exercée sur les peuples de la Transleithanie à l’époque de la monarchie austro-hongroise. Ce discours visait, bien entendu, la personnalité de Károlyi lui-même, puisqu’il était, en tant que grand magnat hongrois, une bonne figure pour démontrer le lien de la république hongroise et de l’ancien régime habsbourgeois. Ainsi, le gouvernement hongrois présidé par Károlyi utilisa tous les moyens diplomatiques et de « lobbying » possibles pour convaincre la France et les autres États de l’Entente de la sincérité de ses actions démocratiques et pro-Entente.

On peut, à titre d’exemple, analyser un numéro spécial de la revue Politika intitulée La politique externe [sic] du président Károlyi et de la République Hongroise. Cette brochure, qui contenait des articles en français, en anglais et en italien, publia une « édition spéciale » qui commençait par l’édition de la version française d’un discours de Károlyi. Ce dernier soulignait que le préjudice de la guerre n’était pas imputable au peuple hongrois : « Les masses populaires hongroises ne sont elles-mêmes pas plus responsables que les autres nations de la monarchie »[29]. Autrement dit, il n’était pas logique que les Hongrois fussent traités comme responsables de la guerre, alors que les autres nationalités de la monarchie (Roumains, Tchèques, Slovaques…) étaient encouragées dans leur processus de constitution d’État-nation. Il s’efforce de même de contredire son prétendu « chauvinisme hongrois » : « Autant j’étais en lutte avant et surtout pendant la guerre avec les “Junkers” et impérialistes allemands, autant je m’apitoie sur le sort du peuple allemand innocent, avec lequel je n’ai jamais été en opposition »[30].

En outre, Károlyi accentuait sa position favorable à l’Entente avant et pendant la guerre, tout en soulignant ses efforts pour mettre un terme à l’alliance de l’Autriche-Hongrie avec l’Allemagne. Ainsi, il évoquait ses séjours en France et aux États-Unis, et aussi ses projets de rapprochement de la Hongrie avec la Russie et l’Italie[31]. Bien entendu, la référence aux principes wilsoniens tenait toujours une place importante dans le discours de Károlyi : il ne cessait de marquer sa « confiance dans la victoire des doctrines pacifistes de Wilson », et il déclarait ne pas croire « que Wilson admette que des expéditions de répression soient dirigées contre les masses innocentes ».

 

L’attitude française à travers deux exemples

 

L’intransigeance française est illustrée notamment dans un télégramme de Stéphen Pichon aux ambassadeurs de France dans les capitales de l’Entente. Pichon précisait que la tactique des hommes d’État hongrois consistait à se donner « l’apparence » de répudier toute solidarité avec l’ancien gouvernement, et « à chercher tous les prétextes pour passer comme bénéficiant de la bienveillance des alliés ». Comme exemple, Pichon citait l’armistice de Belgrade : Franchet d’Esperey avait passé avec la délégation de Károlyi un accord « qui, dans sa pensée devait simplement compléter l’armistice général, lequel ne prévoyait aucune clause spéciale pour le front d’Orient ». Or, Károlyi avait « prétendu attribuer à cet acte le caractère d’un armistice particulier ». De plus, le gouvernement hongrois exerçait son autorité sur tout le territoire du royaume hongrois du temps des Habsbourg[32]. Le gouvernement hongrois avait envoyé en Slovaquie des troupes qui avaient « pillé et molesté la population en chassant les autorités installés par Prague ». Le général Franchet d’Esperey recevait l’instruction de traiter le « pseudo-gouvernement hongrois comme une simple autorité locale » et de « n’avoir avec lui que les rapports nécessités par la situation militaire »[33].

Le télégramme de Pichon finissait par un jugement extrêmement fort sur le gouvernement Károlyi :

« Il y a quelque impudence de la part du Comte Károlyi à essayer de masquer ainsi par une façade ultra-démocratique le but réel poursuivi par le Gouvernement hongrois lequel vise uniquement à maintenir dans l’asservissement des nationalités non magyares. Je vous prie d’avoir [des conversations] avec le Gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité, pour le mettre en défiance contre l’action perfide et sournoise des Hongrois et, en particulier, du comte Károlyi »[34].

Des propos semblables furent répétés dans une lettre de Pichon à Clemenceau. Pichon rappelait que le gouvernement n’avait « aucune existence internationale » et que le gouvernement français devait le traiter comme une autorité locale. Il fallait donc rappeler au général Franchet d’Esperey qu’il devait considérer comme non avenue toute communication des autorités hongroises qui n’avaient pas uniquement pour objet l’application des clauses de l’armistice général et de la convention de Belgrade[35]. Ainsi il écrit :

« Nous ne saurions trop nous mettre en contre toutes les tentatives que le gouvernement hongrois ne cesse de multiplier et qui n’ont d’autre objet que d’essayer de tromper les puissances sur ses rapports réels avec les Alliés, afin de faire croire qu’il est reconnu par eux et d’en profiter pour se soustraire aux responsabilités que la Hongrie a encourues dans la guerre actuelle et pour opprimer les nations soumises au joug maggyar [sic] » [36]

 

Controverse autour de la démission de Károlyi (mars 1919)

 

La démission de Károlyi suite à la remise de la « note Vix » advint dans cette atmosphère d’incompréhension et de manque de confiance. Le 21 mars, le comte assista à la dernière réunion du gouvernement de Dénes Berinkey. Plus tard dans la même journée, un document signé « Mihály Károlyi », fut publié : dans ce texte, il était déclaré que le comte transmettait le pouvoir au prolétariat des peuples de Hongrie. Suite à cela, le Parti communiste et le Parti social-démocrate allaient déclarer leur fusion, ce qui allait être le début de la période de la république des Conseils, voire, de la dictature du prolétariat en Hongrie. Mais Károlyi nia toujours d’avoir lui-même signé le texte. Dans ses mémoires, il souligne qu’il avait lui-même proposé de former un gouvernement de gauche avec le soutien des communistes[37], mais qu’il n’était pas informé de la proclamation de la République des Conseils.

L’ambassade de France à Berne reproduisait, la veille de la démission de Károlyi, les déclarations d’un sujet hongrois « très lié avec le gouvernement Károlyi ». D’un ton ironique, ce personnage disait que les milieux politiques de l’Entente pouvaient « se demander maintenant si Károlyi n’est pas et n’était pas d’accord avec le gouvernement allemand ». La réponse était nette ; Károlyi avait fait des fautes, mais son patriotisme et ses sentiments francophiles étaient indéniables. Károlyi avait d’ailleurs pris le pouvoir pour orienter son pays vers l’Entente[38]. Tous ces propos informaient la diplomatie française du sentiment que les Hongrois éprouvaient à l’égard de l’Entente : de même, dans les prochaines journées, ce ton de reproche à l’Entente allait être utilisé pour l’interprétation des événements.

 

 

La « francophilie » de Károlyi est donc un sujet qui mérite une approche très nuancée. Il n’y a aucun signe montrant que cette « francophilie » avait un caractère structurel. Autrement dit, l’option prise par Károlyi pour suivre une politique pro-française et pro-Entente n’était pas liée à sa sympathie personnelle pour la culture, la civilisation ou la politique française, cette option provenait plutôt d’un choix stratégique et tactique pour promouvoir l’indépendance de la Hongrie. On peut d’ailleurs facilement constater que le nom de Károlyi était assez rarement mentionné dans la correspondance diplomatique de l’époque de l’avant-guerre. Par ailleurs, il faut aussi noter que la stratégie adoptée par Károlyi n’était pas seulement basée sur un rapprochement éventuel avec la France, les États-Unis sous la présidence de Wilson étaient également une grande référence démocratique pour le comte. Quant à la position française à l’égard de Károlyi, elle fut toujours réticente : la francophilie du comte n’était donc guère accueillie avec enthousiasme par les autorités françaises. La correspondance diplomatique française de la période avant et pendant la Grande Guerre montre que les diplomates français faisaient un portrait négatif de Károlyi tout en se référant à ses origines nobiliaires ou à son mariage avec une Andrássy. Le fait qu’il soit membre d’une famille aristocratique de Hongrie était utilisé comme une preuve de son appartenance, en dernière analyse, à cette élite politique hongroise qui, depuis la proclamation du dualisme, prêchait l’alliance avec l’Autriche, l’oppression des nationalités non-magyares, et l’alliance avec l’Allemagne. L’attitude de Károlyi à l’égard de la France pendant la période de la révolution des Reines-Marguerites ne semble pas avoir une importance « transcendant » sa stratégie internationale : si l’on adopte l’expression que le comte adopta pour caractériser sa vie, Károlyi avait une foi en l’Entente, en la France, mais pas d’illusions. La foi provenait du fait que la France représentait les idéaux démocratiques et révolutionnaires, dont se réclamait aussi la jeune république hongroise ; l’illusion faisait défaut dans cette foi, puisque la « francophilie » de Károlyi restait toujours sur un plan stratégique, tactique. On peut d’ailleurs constater que le comte allait beaucoup plus loin dans son discours wilsonien : alors que la « francophilie » de Károlyi apparaissait plutôt dans les questions conjoncturelles, son « wilsonisme » avait plutôt l’aspect d’une référence théorique.

 



[1]    Jean Doulcet à Raymond Poincaré, dépêche n° 13, Budapest, 26/01/1922, AMAE [Archives du ministère des Affaires étrangères (France)], CPC [Correspondance Politique et Commerciale] / Z / Hongrie, vol. 89, f. 13.

[2]    Du nom du lieutenant-colonel Fernand Vix, président de la Mission militaire alliée de Hongrie.

[3]    Pour la biographie politique de Károlyi, cf. Tibor Hajdu, Károlyi Mihály : Politikai életrajz [Mihály Károlyi : biographie politique], Budapest, Kossuth Könyvkiadó, 1978.

[4]    Mihály Károlyi, Hit, illúziók nélkül [Foi, sans illusions], Budapest, Európa Könyvkiadó, 1982, p. 46.

[5]    Ibid.

[6]    [Mémorandum], en français, manuscrit d’E. Noiseux, in Károlyi Mihály levelezése - I. 1905-1920, éd. par Gy. Litván, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1978, p. 63.

[7]    Mihály Károlyi, op.cit., p. 47.

[8]    « Károlyi Mihály „aide-mémoire”-ja 1914. júniusi Párizsi tárgyalásairól » [Aide-mémoire de Mihály Károlyi sur ses rencontres de juin 1914 à Paris], Eger, août 1917, in Károlyi Mihály levelezése, op. cit., p. 741.

[9]    Mihály Károlyi, Egy egész világ ellen. Első kötet: Harcom a békéért [Contre le monde entier. Premier volume : Ma lutte pour la paix], Wien, Bécsi Magyar Kiadó & München, Verlag für Kulturpolitik, 1923, p. 96.

[10]   Chélard publia, à partir de 1895, un certain nombre de livres, brochures et articles sur l’Autriche-Hongrie. Dans ces publications, il s’était montré fervent partisan du rapprochement franco-hongrois.

[11]   Raoul Chélard, « Le mouvement antitriplicien et francophile en Hongrie : antécédents et présent », rapport, très confidentiel, 1914, AMAE, CPC/Nouvelle série/Autriche-Hongrie, sous-série Autriche-Hongrie], vol. 82, [s. f.].

[12]   Frédéric D’Apchier Le Mauguin à Stéphen Pichon, dépêche n° 175, Budapest, 01.12.1913, in Documents Diplomatiques Français (1871-1914) : 3e série (1911-1914) : Tome VIII (11 aout-31 décembre 1913), Paris, Imprimerie Nationale, 1935, p. 731.

[13]   Mihály Károlyi, Egy egész világ ellen, op. cit., p. 182.

[14]   « Étions-nous le parti de l’Entente, » allait demander Károlyi dans ses mémoires de 1923, avant de répondre : « non, nous étions le Parti de la paix » ; ce qui signifiait que l’engagement pacifiste du parti comptait beaucoup plus pour le nouveau parti, et que la perspective « ententophile » était plutôt de l’ordre tactique. Cf. Mihály Károlyi, Egy egész világ ellen, op. cit., p. 182.

[15]   « 823. országos ülés 1918 okt. 16-án » [823e session nationale, le 16 octobre 1918], in Az 1910. évi június hó 21.-ére hirdetett Országgyűlés képviselőházának naplója. ILI. kötet [Minutes de la session de la Chambre des Représentants du Parlement ouverte le 21 juin 1910 : Volume ILI], Budapest, Athenaeum, 1918, p. 276-278.

[16]   Ibid., p. 278. Plus tard, une part de l’opinion publique allait attribuer ces paroles à Károlyi lui-même ; cf. Hélène Elek, La mémoire d’Hélène, récit tiré d’une suite d’interviews réalisées en 1974, Paris, Librairie François Maspero, coll. « Actes et mémoires du peuple », 1977, p. 66.

[17]   « 824. országos ülés 1918 okt. 17-én » [824e session nationale, le 17 octobre 1918], in Az 1910. évi június hó 21.-ére hirdetett Országgyűlés képviselőházának naplója. ILI. kötet, op. cit., p. 291-292.

[18]   Catherine Károlyi, On m’appelait la comtesse rouge, trad. par Fernand Boutet, Paris, Les Editeurs Français Réunis & Budapest, Corvina, 1980, p. 180-181.

[19]   Mihály Károlyi, « Beszéd a magyar függetlenség helyreállításáról a Képviselőház 1918. október 22-i ülésén » [Discours sur le rétablissement de l’indépendance hongroise à la session du 22 octobre 1918 de la Chambre des représentants] », rééd. in Az új Magyarországért : Válogatott írások és beszédek, 1908-1919 [Pour la Hongrie nouvelle : Ecrits et discours choisis], Budapest, Magvető Könyvkiadó, 1968, p. 237.

[20]   « Andrássy-Károlyi », rapport, 12.08.1916, AMAE, CPC/A-Guerre 1914-1918, vol. 150, f. 33.

[21]   Ibid., ff. 35-36.

[22]   Ibid., f. 39.

[23]   Paul Dutasta, télégramme déchiffré n° 1843, [Berne], 06.11.1918, AMAE, CPC/Z/Hongrie, vol. 27, f. 32.

[24]   « Interview du député hongrois Vince Nagy du parti Károlyi (par un informateur) », Berne, 07.11.1918, AMAE, CPC/Z/Hongrie, vol. 44, f. 73.

[25]   Ibid., f. 74.

[26]   Gábor Vermes, « The October Revolution in Hungary », in Iván Völgyes (ed.), Hungary in Revolution, 1918-1919 : Nine Essays, Lincoln, University of Nebraska Press, 1971, p. 40.

[27]   « A Minisztertanács Budapesten, 1918 évi november hó 4-én tartott ülésének jegyzőkönyve », [Le procès-verbal du Conseil des ninistres tenu à Budapest le 4 novembre 1918], f. 3 et sq., MOL [Archives nationales de Hongrie], K27, vol. 154.

[28]   « Convention militaire entre les armées alliées et le gouvernement hongrois », Belgrade, 13.11.1918 [publ. in Documents diplomatiques français sur l’histoire du bassin des Carpates 1918-1932 : Volume I : Octobre 1918 - Août 1919, documents recueillis par Magda Ádám, György Litván et Mária Ormos, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1993, p. 68-70].

[29]   Mihály Károlyi, « La politique externe du comte Károlyi. Un discours du président de la République Hongroise », in The foreign policy of President Károlyi and of the Hungarian Republic = La politique externe du président Károlyi et de la République Hongroise = La politica estera del Presidente Károlyi e della Repubblica Ungherese. Edition spéciale de la revue hongroise "Politika", Politika, 1919, p. 3.

[30]   Ibid., p. 2.

[31]   Ibid., p. 4.

[32]   Stéphen Pichon, aux ambassadeurs de France à Londres, Berne, Bruxelles, Rome, Washington, télégramme, secret, Paris, 29/11/1918 (23 h 50), AMAE, Correspondance Politique et Commerciale / Z-Europe, sous-série Hongrie, vol. 44, f. 165. [publ. in Documents Diplomatiques Français sur l’histoire du Bassin des Carpates : Volume I, op. cit., p. 111-112].

[33]   Ibid., f. 166.

[34]   Ibid., ff. 166-167. [Plus tard, Pichon utilisa la même expression pour expliquer les événements en Hongrie, cf. « Hongrie », aide-mémoire de Pichon, 16/08/1919, AMAE, Papiers d’Agents – Archives privées, Pichon Stephen [141], vol. 7, f. 224.]

[35]   Stéphen Pichon à Georges Clemenceau, dépêche n° 4674, Paris, 29/11/1918, AMAE, CPC/Z/Hongrie, vol. 44, f. 169.

[36]   Ibid.

[37]   Mihály Károlyi, Hit, illúziók nélkül, op. cit., p. 164.

[38]   Fiche n° 3618/2, Berne, 20/03/1919, AMAE, CPCP/Z/Hongrie, vol. 27, f. 255.