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Andreï Kozovoï, Présence des États-Unis en URSS, 1975-1985. Le grand public soviétique et les pratiques périaméricaines des pouvoirs

Présence des États-Unis en URSS, 1975-1985. Le grand public soviétique et les pratiques périaméricaines des pouvoirs

 

 

 

Bulletin n° 25, printemps 2007

 

 

 

 

Andreï Kozovoï[1]

 

 

Encore aujourd’hui, la Guerre froide demeure un objet d’étude presque exclusivement réservé aux spécialistes des relations internationales, rarement russophones, et qui ne visitent qu’exceptionnellement les archives soviétiques. Les rares travaux sur les années 1975-1985 n’évoquent brièvement que le rôle crucial de Mikhaïl Gorbatchev dans la fin de la Guerre froide, et les spécialistes de l’histoire soviétique, quand ils s’interrogent sur les liens entre le pouvoir et la société, la propagande et sa réception, n’ont pratiquement jamais placé la Guerre froide au centre de leurs interrogations.

La question des causes de la fin de ce conflit essentiellement idéologique ne peut pourtant trouver sa réponse uniquement dans l’étude des relations au sommet. Le régime totalitaire soviétique demeure dépendant d’une adhésion de la société qui apparaît au cours de ces années loin de l’état d’atomisation absolue que lui ont prêté pendant longtemps les soviétologues étrangers. L’exemple le plus manifeste de cette dépendance demeure la lutte de la jeunesse soviétique, de plus en plus sensible aux sirènes du soft power occidental, en particulier outre-Atlantique : les archives montrent que le combat pour occuper et idéologiser le temps libre des jeunes prend au cours de ces années un rythme sans précédent, aussi routinier que désespéré dans sa volonté incessante de briser cette routine.

La Guerre froide vécue, perçue et imaginée par les Soviétiques, et notamment par la masse ordinaire d’entre eux que j’appelle par convention le « grand public » est essentielle pour comprendre les mutations dans le domaine des représentations[2]. La propagande antiaméricaine a-t-elle été inefficace comme on l’a dit ? L’opinion du public sur les États-Unis, existait-elle en soi ? L’obsession de tout ce qui était occidental, et en particulier américain, trahissait-elle un philoaméricanisme général, notamment dans le contexte d’un raidissement des relations soviéto-américaines ? Ces questions relèvent certes d’une histoire des opinions, mais pour autant, j’ai délibérément choisi de placer l’accent ailleurs que sur une « simple » histoire des représentations et des imaginaires. Cette histoire-là, présente dans mon travail, est secondaire par rapport à une problématique de la mondialisation croissante, comprise comme une américanisation inexorable, face à laquelle Moscou ne peut que réagir de manière défensive et toujours avec un certain retard. Les présences des États-Unis, notion centrale qui appartient au vocabulaire d’un historien d’origine roumaine qui m’a précédé dans ce domaine[3], sont autant de facettes d’un prisme unique par lequel les Soviétiques s’imaginent l’Amérique : comprendre leur multitude, mais aussi leur élaboration, c’est approcher le système soviétique en action dans le contexte de Guerre froide de l’intérieur, et ce, de manière plus globale que cela n’avait été fait précédemment. 

Or ces présences sont loin de se limiter à de simples manifestations de propagande antiaméricaine, telles qu’on les connaît depuis la campagne « contre les cosmopolites » des années 1949-1953. Certes, l’antiaméricanisme soviétique existe bel et bien, et son caractère stéréotypé se lit clairement dans les sources officielles que les historiens connaissent le mieux (la presse et dans une moindre mesure la télévision) mais qui présentent une image fort incomplète. Si l’on essaye de systématiser les différentes présences, on peut dégager trois groupes principaux.

Le premier groupe comprend les présences dites originales, autorisées, où l’information en provenance des États-Unis n’a nullement ou très peu été modifiée et que l’on retrouve dans la littérature et le cinéma ainsi que dans un certain nombre de champs mineurs. Le caractère massif des traductions de l’américain saute aux yeux lorsque l’on considère les immenses tirages des auteurs anciens comme Mark Twain, Jack London et Theodor Dreiser. La situation dans ce domaine est loin d’être figée : des revues comme Littérature étrangère au tirage respectable jouent le rôle d’éclaireurs, et publient parfois des œuvres dites « commerciales » comme Les dents de la mer de Peter Bencheley ou Zone de Stephen King, ce qui a de quoi surprendre à première vue pour une période globalement qualifiée de « stagnante ». Pour les films américains projetés en URSS, une innovation apparaît avec l’importation de « cinéma de genre » : l’exemple du long métrage d’aventures qui emprunte des éléments aux films d’épouvante, Orca, est le plus symptomatique. Si l’on ajoute des présences originales en langue originale, comme la revue America illustrated, ou les présences « folkloriques », sous la forme de groupes de musique ou d’adaptations de l’américain, parfois neutres idéologiquement, on constate qu’une brèche est de plus en plus ouverte dans le Rideau de fer.

La plus grande partie des présences états-uniennes se retrouve dans ce que j’ai appelé les « présences mixtes », celles où à l’information « vérifiée » et « authentique », en provenance des États-Unis, se mêlent une présentation générale qui l’oriente dans le sens d’un antiaméricanisme écrasant. Entre le ton grandiloquent et foncièrement antiaméricain de la Pravda et celui plus informatif dans les Izvestia, la nuance est bien perceptible. De même, si la condamnation du régime américain est générale, de nombreuses nuances de traitement existent dans les romans de voyage, les revues, et les médias oraux (la radio et la propagande orale, en particulier par le biais de la société Znanié). La télévision apparaît étroitement contrôlée (et sclérosée) pour une émission officielle d’informations comme Vremia, mais la bride semble moins tendue (et le discours plus vivant) lorsque des journalistes-spécialistes des relations internationales, comme Aleksandr Bovin, discutent de certains problèmes de fond. Globalement toutefois, le niveau d’antiaméricanisme dans ces présences est directement imputable à l’état des relations soviéto-américaines : d’un climat de détente en 1975 qui autorise les caricaturistes à mettre de côté leurs clichés habituels, on passe à des tensions bien plus perceptibles à la fin des années 1970, avec les critiques sur le non-respect des « droits de l’homme » aux États-Unis, puis à une obsession antiaméricaine dans les années 1983-1984, où l’espace de la culture publique est littéralement envahi par les présences mixtes des États-Unis.

L’ambivalence des vues, voire l’ambiguïté, apparaît bien plus sensible dès que l’on entre dans le domaine des présences « réinventées », celles des œuvres de fiction où le réel américain n’est le plus souvent qu’un prétexte. J’étudie en détail l’évocation de l’Amérique dans les films, d’abord de 1975 à 1981, période où l’antiaméricanisme paraît « bridé » ; puis de 1982 à 1985, où il semble totalement libéré des contraintes d’ordre diplomatique. Les États-Unis sont montrés de manière croissante comme un ennemi de l’URSS, mais derrière cette façade officielle se profilent plusieurs innovations – la fascination de plus en plus avouée pour la supériorité de la qualité de vie américaine, l’inspiration fréquente par les sujets (le western, le film d’épouvante, l’adaptation d’œuvres américaines), le double discours, et le repli sur un antiaméricanisme « nationaliste », moins communiste que grand-russien.

Dans une seconde partie de ma thèse, je me penche sur l’élaboration de ces présences, ce que j’ai appelé « les pratiques périaméricaines ». Considéré comme systémique, le fonctionnement décisionnel soviétique laisse apparaître deux cercles. Le premier est constitué à la fois par les idéologues, la ligne du Parti et l’orientation personnelle des dirigeants. Le second est plus centré sur le rôle des institutions, comme le MID, le KGB, le ministère de la Défense ainsi que les experts internes et externes (notamment les membres de l’ISKAN, think tank soviétique spécialisé dans l’étude des États-Unis). Il s’agit de décrire les différentes dynamiques qui animent ces deux cercles, les conflits interpersonnels et interinstitutionnels, le processus décisionnel parfois chaotique, le plus souvent routinier. Plusieurs idées reçues, par exemple sur les fonctions de l’idéologue en chef Suslov, sont ici remises en cause ; plusieurs autres, sur les vices structurels du système, confirmées – en particulier l’idée portant sur la contradiction insolvable entre l’obligation de faire du profit (industrie du livre et du cinéma) et celle de remplir un templan idéologique. Ce chapitre où les archives du MID et du KGB brillent par leur absence a pu être rédigé grâce aux documents de la fondation Gorbatchev, et en particulier du journal inédit d’un ancien bras droit de Boris Ponomarev, responsable du département international du Comité central, Anatoli Tcherniaev.

On constate globalement que, pendant cette période, la machine de propagande fonctionne par à-coups et doit s’adapter à la conjoncture avec d’innombrables conflits internes : d’où, d’un côté, la nécessité de constants appels à l’aide de la base pour un nécessaire réajustement du message et de l’autre, surtout, une réaction plus ou moins rapide de la « contre-propagande ». Trois périodes peuvent être distinguées : en 1975-1979, des tentatives de réforme ont lieu, dans la continuité de la décennie précédente, sans trop d’entrain de la part des exécutants ; à partir d’avril 1979, jusqu’à la mort de Brejnev, lorsqu’une tentative de réforme plus sérieuse est lancée, la machine se met à produire des milliers de rapports stéréotypés sur le renouvellement des méthodes, non sans critiquer les carences du système de propagande. Enfin, avec Andropov, et dans une moindre mesure sous Tchernenko, la machine reçoit son plus grand coup de fouet, mais accouche d’une souris, et avec retard, lorsque le contexte n’est plus celui de la confrontation. Alerté par ses exécutants, eux-mêmes informés par les lettres de la population, le pouvoir concentre tous ses efforts sur la jeunesse, première « victime » de l’influence américaine, en trois étapes : 1975-1978 (temps de la routine), 1979 (le « coup de fouet ») et 1980-1985 (la relance de la machine). Plus particulièrement, la mission de la propagande antiaméricaine est d’occuper le temps libre de la jeunesse pour le regagner sur les États-Unis : politisation des vacances, le visionnage des films, mobilisation des jeunes contre l’Oncle Sam dans le cadre des « campagnes pour la paix », soit sous forme épistolaire, soit lors de grandes manifestations orchestrées d’en haut. Une troisième section étudie les dynamiques des contacts avec les Américains, inévitables au cours de cette période (de moins en moins nombreux à partir de 1979 cependant), que ce soit sous forme épistolaire (voir l’instrumentalisation du courrier des jeunes Américains) ou physique – dans le cadre du tourisme en URSS et aux États-Unis, ou, exceptionnellement, au cours du voyage de Samantha Smith, jeune Américaine invitée par Andropov en 1983 pour donner un coup de fouet à la machine de propagande, opération qui va se révéler contre-productive, les Soviétiques devenant encore plus philoaméricains après sa visite.

Face à ces présences, la réception du public aux messages officiels est étudiée du refus à l’adhésion, en passant par l’indifférence, peut-être la forme la plus répandue. Elle est de même différente en fonction des médias (imprimés comportant des présences originales, mixtes et réinventées ; puis les attitudes face aux fictions du grand écran ; et enfin celles face à la radio et télévision). Enfin, une étude poussée de trois formes de sources, qui sont aussi des manifestations de la réception (le courrier des lecteurs des revues et journaux, les questions posées aux propagandistes et les blagues politiques qui gardent la trace de présences américaines montrent que les États-Unis apparaissent le plus souvent comme un modèle imaginaire qui contribue à l’auto-identification russe.

La tentative de caractériser l’attitude complexe des Soviétiques envers les États-Unis procède à la fois de leurs réactions face aux messages officiels, mais aussi de facteurs internes et externes multiples : montée des difficultés économiques, pénuries, mondialisation (vue comme une américanisation) et effets du soft power. Les réactions de la population sont évidemment aussi le fruit de contacts indirects (presse, radios « libres », films américains) et directs (tourisme américain en URSS et soviétique aux États-Unis) avec l’Amérique. L’existence d’un modèle d’opinion apparaît au final inévitable pour la plupart des gens, tout comme l’est la manifestation d’un sentiment patriotique qui transcende l’idéologie officielle.

La jeunesse, objet de toutes les attentions du pouvoir, est analysée dans un chapitre entier. Le pluriel est ici de rigueur tant il est difficile de réduire ce groupe à une mono-entité. D’où une analyse sous forme de questions posées par le pouvoir lui-même, que le chercheur adopte par prudence : quelle est la part l’antiaméricanisme des jeunes, qui se retrouve dans le courrier des périodiques de jeunesse, mais aussi au cours des visites touristiques aux Etats-Unis ; quel degré d’américanisation de la jeunesse, sous une forme « passive » (dans le domaine vestimentaire et musical), mais aussi « active » (notamment par l’écoute des radios occidentales) ; qu’en est-il de son prétendu « apolitisme » d’abord vu comme la marque d’un esprit consumériste par le pouvoir (lui-même largement hypocrite), mais aussi mode de défense de la jeunesse, accusée d’être passée à l’ennemi. Au final, une image complexe des réactions de la jeunesse, qui appelle à de meilleures conditions de vie, mais ne pense pas au changement de régime, se dessine.

À étudier les réactions à la propagande antiaméricaine de la période 1975-1985, on se retrouve face à une caricature du passé : les stéréotypes éculés montrent leur totale impuissance à influencer les cibles et les anciennes « recettes » ne fonctionnent plus. Le régime soviétique se trouve alors dans une « impasse idéologique antiaméricaine », et a déjà conscience que la Guerre froide semble perdue. Ceci contribue sans doute à la facilité relative avec laquelle Mikhail Gorbatchev arrive au pouvoir en mars 1985 et instaure progressivement de nouvelles règles du jeu qui seront fatales au communisme soviétique : se priver de l’ennemi américain s’est révélé finalement plus grave pour l’URSS que pour l’Amérique, privée de son ennemi communiste. Même si la sortie de l’antiaméricanisme officiel ne se fait cependant que graduellement et que les anciens réflexes perdurent. Quant au grand public, après s’être opposé, consciemment ou non, aux pratiques antiaméricaines d’en haut, tout en observant des comportements souvent proches de la schizophrénie, il finit par leur trouver une justification à partir du milieu des années 1990, dans un hommage antiaméricain où se mêlent rancune face à la « trahison américaine » et nostalgie du passé soviétique. Pour autant, la fascination pour le pays « le plus démocratique du monde » est loin d’avoir disparu.



[1]    Thèse soutenue en Sorbonne le 6 décembre 2006, devant un jury composé de : Georges-Henri Soutou (Paris IV), président et rapporteur ; Marie-Pierre Rey (Paris I), directrice ; Catherine Depretto (Paris IV), rapporteur ; Robert Frank (Paris I) ; Christian Delporte (Université de Versailles-St Quentin en Yvelines).

[2]    Je rejoins ici les présupposés de Jonathan Becker (Becker, Jonathan A. Soviet and Russian Press Coverage of the United States : Press, Politics, and Identity in Transition. 2e éd. New York, St. Martin’s Press, 2002, p. 4).

[3]    L’expression « présences symboliques » (symbolic presences) appartient à l’historien Bogdan Barbu, auteur d’une thèse soutenue en 2001 à l’Université de Birmingham, où il s’est interrogé sur l’impact de productions culturelles et idéologiques des États-Unis en Roumanie communiste, dans le cadre d’une étude sur l’américanisation de l’Europe.
http://www.uclan.ac.uk/amatas/resource/romania.htm