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Solène Bergot, Les palais de Santiago du Chili. Eclectisme et hybridation (1860-1891)

Les palais de Santiago du Chili. Eclectisme et hybridation (1860-1891)

 

 

Bulletin n° 24, automne 2006

 

Soléne Bergot[1]

 

 

 

Dans la seconde moitié du xixe siècle, le Chili est en pleine expansion économique, porté par le développement de l’industrie minière et l’exploitation du salpêtre. Son oligarchie, issue de la fusion entre l’élite coloniale et quelques familles d’origine européenne, possède alors les moyens économiques, grâce à la consolidation de grandes fortunes, et culturels, grâce aux nombreux échanges entre le Vieux et le Nouveau Continent, d’imiter le mode de vie des élites européennes, tout spécialement le modèle français, alors au maximum de son rayonnement. Une des manifestations les plus tangibles de cette tentative d’appropriation d’un « art de vivre » à l’européenne est la construction d’un nouveau cadre permettant à chaque famille de l’oligarchie de donner à connaître sa fortune, son bon goût et sa compréhension des règles et formes de sociabilité en vogue en Europe. C’est ainsi qu’à partir de 1860, la capitale du pays, Santiago, se couvre peu à peu de nouvelles demeures, appelées pompeusement « palais » par les familles qui y résident. De très grande taille et intégrant les règles proposées par les traités d’architecture de l’époque, notamment la division classique dans les hôtels particuliers aristocratiques entre espace privé de vie familiale et espace public de réception, ces palais marquent une rupture par rapport au modèle de la maison chilienne avec patio, commune à toutes les couches de la société depuis la Conquête, et, au niveau social, signalent « non seulement la persistance de la stratification sociale héritée de l’époque coloniale » mais « une plus grande rigidité » et l’accroissement de « la brèche entre riches et déshérités »[2]. Ce fossé élargi est rendu d’autant plus visible par un luxe jusqu’alors inusité dans le pays et par le rejet de l’origine nationale de l’oligarchie, dont une des preuves tangibles est l’importation depuis l’Europe du mobilier, de la décoration et jusqu’aux matériaux de construction.

 

Par ailleurs, la construction des palais comme pratique « aristocratisante » présente l’avantage de permettre à chaque individu de faire preuve d’originalité à travers l’usage de toutes les facettes et ressources du courant éclectique qui domine l’architecture durant la seconde moitié du siècle. L’éclectisme, concept architectural dérivé de la méthode du philosophe Potamon d’Alexandrie, qui recommande de prendre à chaque système ses meilleures thèses, quand elles peuvent se concilier, au lieu d’élaborer un nouveau système, apparaît au xixe siècle comme une composante qui aide à lire « la légitimité de l’ensemble du système social, dont il est la traduction construite »[3]. En d’autres termes, l’utilisation de styles différents selon l’édifice projeté ou selon l’individu, constitue le reflet de cette « société de contraste »[4] et de l’individualisme caractéristique de la période. Ainsi, les oppositions formelles établissent la clarté des relations entre les membres de la société et chaque bâtiment indique, par son apparence, la situation de son propriétaire et le rôle qu’il veut jouer.

 

Nous nous proposons d’aborder cette problématique des transferts culturels entre l’Europe et l’Amérique latine et de leur adaptation à l’art architectural, suivant trois axes d’étude : tout d’abord par une définition du palais dans la réalité chilienne; dans un deuxième temps, nous aborderons le thème de l’acculturation du modèle européen à travers l’étude des fondements théoriques de la construction

 

des palais (maison à patio coloniale et traités d’architecture circulant au Chili durant cette période[5]) ; enfin, nous présenterons les résultats concrets de l’éclectisme au Chili avec une brève description de quelques façades de palais et leurs styles. Pour ce faire, nous avons principalement utilisé les traités d’architecture publiés à l’époque ainsi que la correspondance et les mémoires des contemporains et des voyageurs visitant le Chili entre 1860, date à laquelle se construit le premier exemple de palais, et 1891, date d’une guerre civile bouleversant la société et marquant une rupture dans la localisation et les caractéristiques des palais érigés.

 

 

 

Une définition chilienne du palais.

 

 

 

Entre 1860 et 1891, 21 palais ont été construits qui répondent à des exigences de localisation (périmètre autour de la Place d’Armes, Alameda, Dieciocho) et de distribution intérieure. Ils correspondent à un habitat urbain destiné à une famille oligarchique de type nucléaire (parents et enfants, et parfois petits-enfants) et à une fonction d’habitation exclusive, c’est-à-dire qu’ils ne comportent pas d’espace dédié au commerce. Ils présentent aussi certaines caractéristiques physiques telles qu’une façade monumentale néo-classique ou éclectique, et surtout des grandes dimensions par rapport aux espaces de vie des autres couches de la population. Ainsi, par exemple, le rez-de-chaussée occupe approximativement 2 088m² pour le palais Pereira, 1 886m² pour le palais Urmeneta, 1 666m² pour le palais de La Alhambra et 1 622m² pour le palais Cousiño, chiffres qui peuvent être comparés aux cent à 150m² habituels des maisons de la moyenne bourgeoisie française cités par Lise Grenier[6] ou encore aux 120 à 160m² de l’habitat d’une famille chilienne moyenne durant la période coloniale[7]. Par ailleurs, le palais peut avoir un jardin ou, dans le cas de la quinta Meiggs[8], un parc de grande dimension. Il a généralement plusieurs dépendances telles que remises, écuries et bâtiment dédié au logement des domestiques. Dans le cas des palais soumis à une forte influence de l’architecture coloniale, le logement des domestiques se fait dans le troisième patio de service. Quand il n’existe pas d’édifice à part, ce logement se fait au troisième étage du palais, voire au quatrième.

 

Le palais, de trois ou quatre étages, se caractérise par une division des espaces en trois aires : aire publique et de luxe à l’étage noble, divisée en deux séquences liées aux fonctions d’alimentation (salle à manger, jardin d’hiver et fumoir) et de réception (plusieurs salons et salle de bal) ; aire privée au premier étage (chambres et dépendances, organisées sous forme d’appartements intérieurs dans le cas d’une famille mixte hébergeant plusieurs branches d’une même famille) qui présente des discriminations au niveau de l’espace attribué à chaque membre selon sa position hiérarchique et son pouvoir symbolique ; aire domestique dans les mansardes, au sous-sol ou dans des bâtiments séparés correspondant au logement de la domesticité et aux espaces de travail (cuisines, réserves, écuries, remises).

 

La dernière caractéristique des palais chiliens est le recours à des architectes étrangers ou ayant été formés par des étrangers. Ainsi, les sept architectes connus se répartissent de la manière suivante : un Chilien (Manuel Aldunate), un Américain (Jesse L. Wetmore), deux Français (Paul Lathoud et Lucien Hénault), deux Italiens (Eusebio Chelli et Eduardo Provasoli) et un Allemand (Teodoro Burchard). Il n’est donc pas étonnant que ces nationalités se reflètent physiquement dans les palais au travers de l’adaptation ou de l’adoption de formes architecturales éloignées de l’héritage colonial mais correspondant à l’enseignement reçu.

 

 

 

Héritage colonial et principes du « bon goût ».

 

 

 

A partir de 1848, le gouvernement chilien met en place une politique visant à renforcer l’enseignement des Beaux-Arts, dont le résultat le plus concret est l’engagement, en tant qu’architectes officiels, de professionnels français, tels que Brunet de Baines (1848-1855) et Lucien Hénault (1856-1872) qui réalisent à la fois des commandes publiques et privées. Leur enseignement et les divers traités d’architecture qui circulent dans le pays fournissent donc le cadre théorique des nouvelles constructions, même s’ils ne parviennent pas à remplacer totalement le modèle hispanique de la maison à patio, dont ils adaptent certaines caractéristiques afin de créer un type résidentiel hybride. En ce sens, le palais chilien constitue un exemple de fusion des cultures européenne et chilienne : il atteste les échanges accrus entre les deux continents ainsi que les phénomènes de rejet, d’adaptation et d’adoption propres à la formation d’une nouvelle classe sociale et de son mode de vie. Cependant, pendant tout le xixe siècle, le Chili reste débiteur du modèle de la maison coloniale qui, selon Eduardo Secchi, est « dérivée directement du type méditerranéen » et « tire son origine de la maison hispano-romaine »[9], et qui, au terme de son évolution, présente une organisation autour de trois patios. Le premier, qui constitue un espace de circulation et de distribution, est entouré de couloirs sur ses quatre cotés et bénéficie de la présence d’un second étage qui l’entoure sur trois de ses cotés en forme de “U” ouvert sur le fond, ce qui l’amène à être peu à peu couvert et à se transformer en hall dans le style anglais[10]. La partie principale de la maison se trouve dans le second patio, auquel il est ajouté des vitres de manière à créer une galerie fermée. Primitivement considérées comme le lieu d’intimité de la famille, les pièces qui s’y trouvent s’ouvrent au monde extérieur : ainsi, la salle, « espace d’importance hiérarchique majeure dans l’ensemble de la maison » et pièce du « jeu de l’ostentation »[11], subit un changement important avec la disparition de l’estrade, site réservé à la famille et aux invités de marque, sous l’influence des idéaux de liberté, égalité et fraternité hérités de la Révolution française, et s’ouvre aux personnes étrangères à la famille en raison de la valorisation du dîner comme évènement social et du déclin des tertulias, ces réunions coloniales dédiées à l’art de la conversation. En dernier lieu, on trouve un troisième patio, de dimensions plus réduites, qui héberge la cuisine, la réserve et les pièces de service et bénéficie de la présence d’un canal d’irrigation avec eau courante et parfois de celle d’un potager d’usage familial.

 

Deux palais conservent une organisation traditionnelle autour de patios, ce qui en fait de bons exemples de la transition entre les deux modèles: le palais de La Alhambra, construit par Manuel Aldunate en 1860 pour Francisco Ignacio Ossa Mercado, propriétaire des mines argentifères de Chañarcillo, et le palais Larrain Zañartu, construit par Lucien Hénault en 1872 pour José Ignacio Larrain Landa. Le premier est une copie du palais de Grenade, dont l’architecte a étudié l’original en Espagne afin de satisfaire les désirs du commanditaire[12]. Il est constitué de deux patios d’habitation et réception et d’un troisième de service : le premier présente un dénivellement avec les pièces qui l’entourent, le second possède une copie fidèle de la « Fontaine aux Lions » de la cour des Ambassadeurs du palais de Grenade. L’intérêt principal du bâtiment réside dans les modalités d’importation d’un modèle architectural étranger puisque, en effet, il ne s’agit que de la copie d’une décoration basée sur la répétition d’éléments formels auxquels furent soustraits leurs sens politique ou idéologique qui leur conféraient dans l’original une valeur symbolique que ne possède pas sa copie. Par ailleurs, Aldunate a mêlé les éléments décoratifs copiés de l’Alhambra à d’autres détails empruntés à divers monuments espagnols tels la mosquée de Cordoue construite autour de l’an 700[13], de manière à combler le manque décoratif de la muraille de la forteresse d’origine.

 

Les palais subissent, ensuite, l’influence des traités d’architecture européens qui, reproduisant une organisation des pièces héritée du xviiie siècle français, tendent à augmenter la division entre les espaces publics et privés de manière à renforcer l’intimité de la famille résidente. Ainsi, les chambres et leurs dépendances doivent être regroupées afin de faciliter les communications entre les membres de la famille et afin que les domestiques n’aient pas à traverser la pièce principale pour y accéder. Quant aux salons, pièces de représentation et de luxe de la maison, ils ont en commun un certain nombre d’éléments : cheminée couronnée d’un miroir, larges portes à double battant et en enfilade pour permettre une circulation aisée des personnes, dépendances parmi lesquelles un grand vestiaire. En ce qui concerne les salles à manger, d’apparat et d’usage quotidien, elles se situent à proximité directe des salons, afin d’être accessibles sans avoir à traverser vestibules et antichambres, et disposent de larges fenêtres ainsi que d’un certain nombre de dépendances comprenant un office assurant la liaison avec les cuisines. On peut aussi trouver le cabinet de travail du maître des lieux, idéalement situé à l’entrée de la maison, afin que les personnes étrangères n’aient pas accès aux espaces d’intimité, ainsi qu’une bibliothèque et une salle de billard devant bénéficier d’une relative indépendance. Ce nouveau type résidentiel présente cependant de grandes différences avec « l’hôtel particulier aristocratique » tel qu’il est conçu jusqu’à la fin de l’Ancien Régime puisque, si ce dernier consacre une supériorité de naissance, le nouveau doit constituer « plus un moyen de confort qu’une recherche d’orgueil »[14] et répondre tant au besoin des familles bourgeoises de posséder leur propre maison qu’à de nouvelles exigences d’hygiène et de discrétion.

 

Le palais Maximiano Errázuriz, construit en 1872 par Eusebio Chelli, architecte formé à l’Académie Pontificale de San Luca par Luigi Poletti, est un parfait exemple de ce modèle. D’inspiration néoclassique, il intègre des éléments caractéristiques des villas italiennes du cinquecento tel qu’« un patio courbe traité avec des colonnes et des niches ainsi qu’avec une décoration de style pompéien »[15]. Il comprend trois volumes bien distincts : un volume central de deux étages et deux volumes latéraux entourant le premier de manière à former une terrasse qui permet aux habitants de la maison de jouir de l’animation de l’Alameda et de s’exposer à la vue des passants lors des bals et réceptions. L’originalité de la maison est constituée par une entrée s’effectuant par le pavillon oriental, et non par le centre, et par son portique de double hauteur décoré par des colonnes ioniques et corinthiennes. Au niveau intérieur, le palais s’organise autour d’un hall central de double hauteur, éclairé par une lumière zénithale et servant d’axe de distribution des espaces. Le rez-de-chaussée se compose des pièces de réception (salon de tertulias et de réunions familiales, pinacothèque, salle de concert et de bal, salle à manger, bureau du maître de maison) qui communiquent facilement avec la zone de service située au sous-sol grâce à un escalier de service. Quant au premier étage, il est composé des chambres de la famille disposées autour d’un couloir qui enclot le vide du hall. Aux dires de la fille de Maximiano Errázuriz, Amalia, le palais n’a pas été construit pour servir de résidence à la famille Errázuriz mais avant tout pour « y présenter comme il se devait la splendide collection d’objets ramenés de son dernier voyage et mal disposés ou perdus dans l’antique maison coloniale »[16]. Il ne s’agirait donc pas de répondre à un souci de « vanité ou ostentation »[17] mais de mettre en valeur et de préserver le capital artistique de la famille. Cependant, cette volonté d’Amalia de justifier la construction du palais est révélatrice : si elle ne voulait pas que l’on taxe son père de vanité, il est probable que ce reproche fut fait à d’autres membres de l’oligarchie qui édifiaient eux aussi des palais.

 

 

 

Palais et éclectisme

 

 

 

La recherche d’un style national constitue une des préoccupations centrales de l’architecture européenne du xixe siècle : nombre de pays initient une recherche dans le patrimoine architectural, afin de décider de la période qui refléterait le mieux l’esprit de la nation, en s’appuyant sur la redécouverte des splendeurs du passé grâce à une discipline en plein essor, l’archéologie. Le Chili, comme tous les autres pays d’Amérique Latine, n’échappe pas à ce mouvement de constitution d’une architecturale nationale. Cependant, il ne va pas chercher dans son propre passé un modèle à remettre au goût du jour, mais dans celui des pays européens auxquels il tend à s’identifier. Appliquant les règles du néoclassicisme, il s’en différencie en n’employant plus seulement les modèles antiques grecs et romains, mais tous les styles anciens quelle que soit leur aire géographique d’origine : gothique, roman, renaissance, islam espagnol, oriental, etc. Par mimétisme culturel, l’oligarchie chilienne adopte donc des modèles architecturaux qui lui sont étrangers et rend incohérent le phénomène des revivals imités de l’Europe puisque n’existent pas au Chili les modèles originaux qui sont copiés. Mais, paradoxalement, la dépendance culturelle qui marque cette étape de l’architecture américaine est aussi à l’origine d’une vague de réalisations riche quantitativement et d’une modification du paysage urbain qui permet l’effacement de l’image coloniale espagnole et l’émergence d’une unité grâce à l’application des principes néoclassiques de composition, de symétrie et d’harmonie qui sont un reflet de l’idéal platonicien de la beauté[18]. Peu à peu, cependant, le répertoire néoclassique s’est épuisé sous l’effet de la répétition : de symbole de sécurité et de bon goût pour l’architecte académique, il devient synonyme d’anonymat pour le destinataire de l’œuvre. La différenciation devient alors un élément de prestige et l’éclectisme donne toute sa cohérence à l’époque. En effet, bien que marqué par l’éclatement du langage architectural et par la concurrence des styles, l’éclectisme n’est pas un courant composite et encore moins un pastiche ; la variété de ses langages est une variété consciente qui sert le principe de distinction, fondement du système, donnant à chaque palais son individualité et permettant à chaque propriétaire d’indiquer, à travers son lieu de vie, sa situation et le rôle qu’il prétend jouer dans la société.

 

Les voyageurs qui ont visité le Chili au xixe siècle se sont fait l’écho de ce « fachadismo » (« façadisme »), c’est-à-dire la tendance à surévaluer l’importance de la façade dans l’ensemble architectural dans un but purement ostentatoire. Laissons la parole à Charles Wiener, diplomate français :

 

 

 

Nous nous sommes demandés à quel style appartenaient les élégants hôtels, les demeures seigneuriales de Santiago, et nous n’avons pas trouvé de réponse satisfaisante. D’abord, à peu d’exceptions près, on ne saurait parler ici de maisons : il y a surtout des façades, et ces décors, variés à l’infini, vous montrent tantôt un toit renaissance soutenu par des colonnes doriques – tantôt un corps de bâtiment central florentin flanqué de deux ailes, d’un style quelconque. Sur la brique ou le pisé des murailles, sur le plâtre, le stuc ou le bois de l’ornementation rapportée apparaissent des couleurs qui, le soir, rappellent les marbres et les granits, les porphyres et les jades. Il est certaines heures où Santiago prend, sous l’éclairage crépusculaire, un aspect féerique invraisemblable. Si ces matières imitées étaient vraies, si ces colonnes, ces chapiteaux étaient sculptés dans le marbre, que de milliards seraient enfouis dans ces demeures ![19]

 

 

 

La critique est sévère : l’oligarchie chilienne imite, et elle imite mal. Sous les faux ors de ses maisons, elle n’est qu’une illusion ne fonctionnant qu’à certaines heures du jour et ne déguisant pas son but ostentatoire. Théodore Child, autre voyageur français, est encore plus caustique :

 

 

 

En architecture, on imite ici le bon comme le mauvais (...) Bien que Santiago ait été fondée il y a 350 ans, ses habitants n’ont pas eu le temps de se forger un individualisme réel. Ses habitants, ses us et ses coutumes ne sont rien d’autre que le reflet du vieux monde. (...) Une telle absence de créativité, est la marque d’un grand nombre de résidences.[20]

 

 

 

Child critique donc à la fois l’absence d’un caractère national de l’architecture, le mauvais goût de l’oligarchie chilienne, et la volonté d’intégrer le « monde civilisé » européen :

 

 

 

Quelle extravagance ! À des miles et miles de l’Europe, dans un pays qui possède sa propre faune et flore, un paysage de montagnes caractéristique, des habitants aborigènes intéressants, des coutumes populaires propres et des procédés agricoles spéciaux ! Tout cela aurait pu servir d’inspiration. Mais non ![21]

 

 

 

Malgré cela, les façades de ses palais constituent la mémoire visuelle de l’éclectisme à Santiago. Ainsi, les 21 palais construits entre 1860 et 1891 peuvent être divisés en deux catégories: les néoclassiques, très majoritaires, utilisant des éléments des styles dorique, ionique et corinthien, et les exotiques. Cependant, même l’utilisation du néoclassique n’implique pas une uniformité totale des façades et chacune peut utiliser une tendance différente. Ainsi, le palais Errázuriz fait appel à des caractéristiques de la Renaissance italienne, le palais Cousiño est plus proche du style Second Empire avec l’utilisation de majoliques sur son fronton, le palais Edwards présente une façade de style Renaissance ornée d’un péristyle ionique tétrastyle de style pompéien rappelant le palais du prince Eugène Bonaparte à Paris. Quant aux palais présentant des façades exotiques, leur décoration peut varier autant que l’imagination de leur commanditaire. Ainsi, le palais de La Alhambra, déjà évoqué, fait appel à un style arabo-espagnol dont il reprend des éléments formels de la décoration mais auxquels il soustrait son symbolisme religieux ou politique[22]. Les deux propriétés, aujourd’hui disparues, d’Henry Meiggs, entrepreneur américain qui construisit la première ligne de chemin de fer entre Santiago et Valparaiso, constituaient, pour la première, une imitation des maisons bostoniennes avec ses fenêtres saillantes de forme polygonale et, pour la seconde, une reprise des caractéristiques de la Rotonde de Palladio (Vicence, xviiie siècle), édifice qui constitua une des références majeures des constructions publiques américaines du début du xxe siècle[23]. Elle s’organise donc autour d’un espace circulaire central couronné par une tourelle servant de mirador et à partir duquel s’ordonnent quatre ailes formant une croix. Les vues sont orientées vers le parc et non vers le patio intérieur comme dans les maisons de type colonial. Le palais Urmeneta, construit vers 1870 par Manuel Aldunate, présente les caractéristiques du style néo-gothique Tudor avec un énorme volume central découpé en trois ailes et des fenêtres ogivales affilées. Quant au palais Diaz Gana, construit vers 1871 par Théodore Burchard, il constitue un sommet de l’exotisme avec son utilisation du style mauresque créant une « fantaisie architectonique orientale avec des colonnettes et des chapiteaux, des dômes dorés, des arabesques en méplat et des murs couverts de toutes couleurs »[24]. Également construit par Burchard, le palais Elguin (1885) est un parfait exemple de l’éclectisme : la façade présente un volume couronné de trois coupoles métalliques issues de l’architecture byzantine, dont la centrale est de plus grande dimension que les deux autres et domine la ville grâce à une sphère de métal située à son extrémité ; le premier étage possède trois grandes baies vitrées en forme de demi-cercle et six portes étroites à double battant ornées de rosaces byzantines tandis qu’au second se combinent des fenêtres en forme de demi-cercle intercalées avec des colonnes d’un ordre stylistique indéfini et que le troisième présente une file de fenêtres rectangulaires coupée en son milieu par la présence d’une grande rosace issue de l’architecture gothique.

 

 

 

         Les palais construits à partir de 1860 à Santiago du Chili naissent donc d’une synthèse entre deux modèles architecturaux : la maison de type colonial organisée autour de patios et de caractère introverti d’une part, et l’hôtel particulier à la française tel qu’il est décrit dans les traités d’architecture qui circulent en Amérique Latine durant le xixe siècle, lié aux notions de luxe et d’ostentation, d’autre part. Ils utilisent plus particulièrement les ressources du style éclectique qui permettent à leurs propriétaires de se différencier les uns des autres et de mettre en avant la diversité d’un groupe social paradoxalement très homogène, tout en affirmant leur volonté d’appartenir à l’espace européen à travers leurs choix de modèles architecturaux éloignés de leur propre héritage culturel. Par ailleurs, le courant éclectique a permis le renouvellement du paysage urbain et son harmonisation, même si les voyageurs ayant traversé le Chili au xixe siècle ont émis des critiques assez vives quant au manque d’originalité de l’oligarchie chilienne et la totale dévalorisation des ressources nationales comme motifs décoratifs.

 

 

 

 


[1] A réalisé un mémoire de DEA sous la direction d’Annick Lempérière soutenu en juin 2005 à l’Université Paris 1 Panthéon - La Sorbonne. L’auteur poursuit actuellement ses recherches sur la famille Errázuriz Urmeneta dans le cadre d’un Doctorat en cotutelle avec l’Université Catholique du Chili.

[2] GUTIÉRREZ (Ramón), Arquitectura y urbanismo en Iberoamérica, Madrid, Catédra, 1992, p. 478.

[3] GRENIER (Lise), Le siècle de l’éclectisme. Lille, 1830-1930, Belgique, Paris-Bruxelles, 1979, p. 67.

[4] Ibid., p.66.

[5] BRUNET DE BAINES (Claude), Curso de arquitectura, Santiago, Julio Benin, 1853 ; DALY (César), L'architecture privée au xixe siècle sous Napoléon iii : nouvelles maisons de Paris et des environs, Paris, Morel, 1864 ; ARDANT (Paul-Joseph), Tratado de arquitectura civil y edificios militares, Santiago, Imp. de la Republica, 1873; GUADET (Julien), Éléments de théorie de l’architecture, cours professé à l'Ecole Nationale et Spéciale des Beaux Arts, Paris, Librairie de la Construction Moderne, 1900.

[6] GRENIER (Lise), op. cit, p. 72.

[7] DUARTE (Patricio), La vivienda urbana en Chile durante la época colonial, Santiago, Facultad de Arquitectura, Universidad de Chile, 1992.

[8] La quinta est une maison de campagne destinée à un usage récréatif. Elle se caractérise par la présence d’arbres fruitiers et d’un potager et par le fait que les locataires payent un cinquième de leur récolte fruitière en guise de loyer.

[9] SECCHI (Eduardo), Arquitectura en Santiago del siglo xvi al siglo xix, Santiago, Zig Zag, 1941, p. 123.

[10] LECUONA (Diego), La vivienda de “criollos” y de “extranjeros” en el siglo xix, Buenos Aires, Instituto Argentino de Historia de la Arquitectura y del Urbanismo, 1984, p. 25.

[11] Idem.

[12] MONTANDON (Roberto) et PIROTTE (Silvia), Monumentos nacionales de Chile : 225 fichas, Santiago, Consejo de Monumentos, 1992, p. 156.

[13] AGUIRRE (Francisco), “La apariencia de lo exótico en el Santiago del siglo xix. El palacio de La Alhambra” in PEREZ (Fernando), Transferencias urbanas : arquitectos, ideas y modelos, Santiago, 1840-1940, Santiago, PUC, 2000, p. 13.

[14] Ibid., p. 14.

[15] FOGARTY (Rodolfo), Palacio Errázuriz, Santiago, Universidad de Chile, 1959, p. 115.

[16] SUBERCASEAUX (Blanca), Amalia Errázuriz de Subercaseaux, Santiago, San Francisco, 1934, p. 38. Ce livre a été écrit par la fille d’Amalia Errázuriz à partir des cahiers et notes laissés par sa mère.

[17] Ibid., p. 39.

[18] GUTIÉRREZ (Ramón), op. cit., p. 406.

[19] WIENER (Charles), Chili et chiliens, Paris, Librairie Léopold Cerf, 1888, p. 13-19.

[20] CHILD (Théodore), Les Républiques hispano-américaines, Paris, Librairie Illustrée, 1891.

[21] Ibid., p. 15.

[22] AGUIRRE (Francisco), op. cit.

[23] TORO (Rosa Maria), “Enrique Meiggs y la Quinta. Nuevos tipos residenciales en Santiago a fines del siglo xix”, In PEREZ (Fernando), Arquitectura y cultura en el Santiago de Ansart (1875), Santiago, PUC, 2002.

[24] WIENER (Charles), op. cit., p. 10.