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Pauline Gallinari, Les Semaines du cinéma de 1955. Nouvel enjeu culturel des relations franco-soviétiques

Les Semaines du cinéma de 1955. Nouvel enjeu culturel des relations franco-soviétiques

 

 

Bulletin n° 24, automne 2006

 

 

 

Pauline Gallinari[1]

 

 

 

Jusqu’à la mort de Staline en 1953, les relations interétatiques franco-soviétiques sont dans leur ensemble assez tendues. Il s’en suit une quasi-absence d’échanges culturels : dans le contexte ambiant de Guerre froide ils sont perçus comme un domaine à « haut risque ». Mais les évolutions de la politique internationale, avec le lancement de la théorie de la « coexistence pacifique » par Malenkov en 1953, modifient la donne. La question des échanges culturels est alors reconsidérée pour être envisagée comme un « moyen utile pour renforcer la Détente ». C’est dans ce cadre que se déroulent fin 1955, à l’heure de la Conférence de Genève, la Semaine du cinéma français en URSS et la Semaine du cinéma soviétique en France. Pour la première fois depuis la guerre, une projection de sept longs métrages et de sept courts métrages, avec échanges de délégations, est organisée sous l’égide des deux États. Il s’agit donc d’un évènement sans précédent qui illustre de manière concrète le nouvel état d’esprit qui s’installe entre la France et l’URSS. Dès lors, peut-on considérer les Semaines du cinéma comme une sorte de « locomotive » des échanges culturels franco-soviétiques et, au-delà, des relations entre la France et l’URSS ? Autrement dit, en quoi leur enjeu dépasse-t-il le simple domaine des échanges cinématographiques entre la France et l’URSS ? Pour tenter de répondre à ces interrogations, il convient de revenir tout d’abord sur la genèse des Semaines pour voir en quoi leur réalisation effective a été le résultat de négociations lentes et parfois laborieuses. Le déroulement des Semaines mérite ensuite d’être étudié en détail pour en saisir la portée.

 

 

 

La genèse d’une double manifestation sans précédent.

 

 

 

Les Semaines du cinéma sont calquées sur le modèle des « Semaines du cinéma français » organisées à l’étranger par Unifrance-film depuis le début des années 1950. Cette association, créée en 1949 sous l’égide du CNC et regroupant des professionnels du cinéma (essentiellement des producteurs et des distributeurs) a pour vocation d’ouvrir de nouveaux marchés au film français. Son objectif est donc d’abord d’ordre économique et commercial, mais il se double d’une démarche « para-diplomatique ». Le concept de la « Semaine du cinéma français » devient rapidement le fer de  lance de l’activité d’Unifrance selon un principe d’organisation qui est toujours le même : il s’agit, dans un temps volontairement très court (généralement une semaine), de faire une série de projections de films français destinés à attirer l’attention du pays hôte pour l’inciter à acheter les œuvres présentées.

 

La proposition de Semaines du cinéma français et soviétique  aurait été faite lors d’un voyage de cinéastes et de critiques français organisé par France-URSS en octobre 1952. D’emblée, il convient de remarquer que le projet se fait sur la base d’une réciprocité : contrairement à la formule classique de la « Semaine du cinéma français » à l’étranger qui n’induit pas de réciproque, le cas soviétique ne paraît pouvoir être envisagé que par le biais d’une proposition mutuelle. Mais les pourparlers commencent finalement beaucoup plus tard, à l’occasion de la septième édition du Festival de Cannes en 1954. Celui-ci voit le grand retour de l’URSS dans la compétition officielle : elle envoie une délégation de plusieurs membres pour présenter trois longs métrages et quatre courts métrages. C’est apparemment dans ce cadre que l’idée des Semaines du cinéma  est à nouveau évoquée ; elle aurait fait l’objet de premières discussions entre Robert Cravenne, délégué général d’Unifrance, et Grigori Alexandrov, réalisateur qui conduit la délégation soviétique, lors d’un déjeuner au restaurant la « Colombe d’or » à Saint-Paul de Vence. Mais rien n’est finalement officialisé à l’issue du Festival. Ce n’est que quelques mois plus tard, en novembre, que Le Film français relate que les négociations franco-soviétiques concernant le projet de Semaines du cinéma ont abouti. Elles sont prévues pour février 1955 ; Robert Cravenne doit alors se rendre à Moscou pour en régler les modalités concrètes. Cependant, ce voyage est en fin de compte ajourné. Si l’on en croit le bulletin Ciné-information édité en supplément à France-URSS magazine par l’association France-URSS, les tractations « furent malheureusement interrompues en 1954, à la suite de l’annulation des ballets soviétiques à Paris ».

 

Le « gel » du projet des Semaines du cinéma dure jusqu’à ce que le Festival de Cannes de 1955 donne une nouvelle opportunité de rencontre, et donc de discussion, entre Français et Soviétiques. Cette fois, les choses deviennent plus concrètes : les Semaines sont prévues pour octobre 1955 et doivent se dérouler simultanément en URSS et en France. A partir de là, tout semble s’accélérer. Une délégation française part (enfin) pour Moscou en juin afin de définir avec les Soviétiques les grandes lignes de l’organisation pratique des Semaines ; celle-ci a un caractère extrêmement officiel puisqu’elle est composée du délégué général d’Unifrance Robert Cravenne, de l’Inspecteur général du ministère de l’Industrie et du Commerce, Henri Durand et du directeur des Relations culturelles au Quai d’Orsay, Marcel Flory. Une série de « rencontres au sommet » se déroulent à Moscou ; elles auront été concluantes puisque à son retour d’URSS, Robert Cravenne déclare, dans un entretien accordé au Film français, qu’« un accord de principe » a été réalisé. Il est nettement établi sur une volonté de réciprocité totale : chaque Semaine sera arc-boutée autour d’une présentation de sept longs métrages et de sept courts métrages pour les Français comme pour les Soviétiques, avec un échange de délégation. Aucun titre précis n’est toutefois évoqué. Les projections se dérouleront dans les capitales nationales respectives en même temps que dans certaines grandes villes (Kiev et Leningrad en URSS ; Bordeaux en France).

 

A ce stade, les dates précises des deux Semaines ne sont toujours pas annoncées ; il semble même qu’elles ne soient pas précisément établies : le déroulement des Semaines est laconiquement prévu « pour la première quinzaine d’octobre »…

 

 

 

La semaine du cinéma français en URSS

 

 

 

En juin 1955, l’accord de principe concernant l’organisation des Semaines est conclu, mais presque tout est encore à faire… Le processus semble s’accélérer entre juin et octobre 1955 ; en quatre mois la Semaine française en URSS s’organise jusqu’à son inauguration officielle le 17 octobre 1955 à Moscou. Pendant cette phase, l’enjeu principal du côté français consiste à mettre sur pied une sélection de films ainsi qu’une délégation de représentants du cinéma français. L’organisation matérielle de la Semaine est dévolue aux Soviétiques qui doivent trouver des salles de projections et définir un programme d’activités pour la délégation.

 

Le choix des films et des membres de la délégation française est un premier casse-tête où prudence et conciliation prévalent. Assez rapidement, sept longs métrages français sont envisagés, dont la liste ne sera pas modifiée : Les grandes manœuvres de René Clair, Le Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara, Le salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot, Les évadés de Jean-Paul Le Chanois, Julietta de Marc Allégret, L’amour d’une femme de Jean Grémillon et Thérèse Raquin de Marcel Carné. Ces films sont des « valeurs sûres » : tous sont réalisés par des metteurs en scène aguerris. Ils sont dans leur ensemble très représentatifs du cinéma dit de « qualité » des années 1950 ; c’est donc un certain cinéma français qui va être montré, dans l’ensemble assez grand public, plutôt classique du point de vue esthétique et techniquement très maîtrisé.

 

La délégation française envoyée en URSS pour la Semaine est elle aussi le résultat de mûres réflexions. Elle mêle représentants officiels du gouvernement français et professionnels du cinéma. Pour ce qui est des officiels, on remarque la présence de Guy Desson, député et président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, Jacques Flaud, directeur général du CNC, Wernert, sous-directeur des relations culturelles au ministère des Affaires étrangères ; l’incontournable Robert Cravenne, délégué général d’Unifance est évidemment du voyage, accompagné de son président, Raoul Ploquin. Parmi les professionnels du cinéma français, la présence d’importants producteurs ou distributeurs est à noter : Raoul Ploquin est en outre président du syndicat français des producteurs et des exportateurs de films et Marcel de Hubsch est président du syndicat des producteurs français de films éducatifs et courts métrages. Enfin, la délégation française comprend des acteurs vedettes, ce qui est tout à fait intentionnel. D’après Robert Cravenne, une seule place était prévue dans la délégation pour les réalisateurs, les comédiens étant beaucoup plus susceptibles de provoquer l’engouement des foules soviétiques. Celle-ci a d’ailleurs été très stratégiquement attribuée à René Clair. Robert Cravenne rapporte la démarche faite par Louis Daquin en sa qualité de secrétaire général du syndicat des techniciens du film pour proposer la candidature de Claude Autant-Lara comme membre de la délégation. Elle a été refusée au profit de René Clair pour deux raisons ; la présentation Grandes manœuvres, film-phare de la Semaine du cinéma français, justifiait tout d’abord sa présence. Mais cette décision était aussi politique : il fallait équilibrer les sensibilités des membres de délégation ; Autant-Lara aurait trop fait pencher la balance dans le sens « communiste » d’autant que la délégation comprenait déjà un autre célèbre « compagnon de route » du PCF, Gérard Philippe. Sa présence est un atout de poids : il est connu, apprécié en URSS et son nom figure au générique de deux des films présentés à la Semaine française. Il est accompagné d’actrices très célèbres de l’époque, comme Danielle Darrieux, Dany Robin ou Nicole Courcel, dont les visages ne sont pas non plus complètement inconnus du public soviétique.

 

La Semaine française en URSS est envisagée comme une manifestation de la plus grande importance par ses organisateurs français mais aussi par la presse : la plupart des grands journaux français de l’époque mandatent leur propre envoyé spécial pour couvrir la Semaine, quelle que soit leur tendance politique.

 

En URSS, la Semaine française est un évènement qui remporte d’emblée l’adhésion du public soviétique. Pendant tout son séjour, la délégation française provoque constamment des manifestations d’enthousiasme, que ce soit à Moscou, à Kiev ou à Leningrad. Dès son arrivée à l’aéroport de Moscou le 15 octobre 1955, c’est une foule « considérable » qui attend pour l’acclamer, manifestant « bruyamment sa joie après avoir attendu pendant des heures ». Tout au long du voyage, c’est particulièrement Gérard Philippe qui déclenche l’euphorie : des clichés le montrent donnant des autographes et L’Humanité relate que ses fans, qui sont surtout de sexe féminin, sont surnommées les « philippines ». Le voyage de la délégation française en URSS est très intense : après quatre jours à Moscou, elle part pour Kiev pendant une journée, enchaîne sur Leningrad pour deux jours avant de revenir à Moscou pour quatre jours. A chaque destination le programme d’activités est très chargé : la délégation partage son temps entre projections des films français, découverte de la culture soviétique et réceptions officielles. Les films français présentés sont extrêmement bien accueillis par le public soviétique : à titre d’exemple, Les grandes manœuvres entraîne un élan « de chaleur indescriptible » lors de sa « triomphale première ».  Le séjour de la délégation est par ailleurs marqué par de multiples réceptions à caractère très officiel. La soirée d’inauguration de la Semaine française, qui a lieu le 17 octobre au Dom Kino à Moscou, est ponctuée par une succession de discours solennels où les officiels français et soviétiques prennent tour à tour la parole. Le vice-ministre Vladimir Sourine déclare que « ces journées ainsi que celles qui se tiendront à Paris et à Bordeaux, seront utiles pour rapprocher nos deux grandes nations qui ont contribué à développer l’art universel ». Du côté français, ce sont Guy Desson, Jacques Flaud (dont l’allocution en russe est appréciée) et l’ambassadeur de France Louis Joxe qui s’expriment pour remercier les autorités soviétiques de leur accueil et leur transmettre l’invitation du gouvernement français pour la Semaine du cinéma soviétique en France. Au cours de leur séjour soviétique, les membres de la délégation sont invités à découvrir différents aspects de la culture soviétique. C’est d’abord l’occasion de contacts avec le monde du cinéma soviétique ; la délégation visite les studios Mosfilm, l’Université du cinéma et rencontre de nombreux professionnels ou officiels liés au cinéma. Pour ce qui est des autres activités auxquelles est conviée la délégation, il convient de remarquer leur caractère assez « apolitique », au sens où elles font assez discrètement le jeu de la propagande soviétique. La délégation assiste par exemple à trois représentations de ballets, ce qui relève plutôt de la culture russe « classique ». La visite des « grandes réalisations communistes » est quant à elle réduite à son plus strict minimum ; ce n’est qu’après la clôture officielle de la Semaine que les membres de la Délégation visitent une crèche et un kolkhoze. Enfin, la Semaine est relayée en URSS par quelques manifestations connexes, dont la concomitance vise à accentuer la présence française ainsi que la renaissance de l’amitié franco-soviétique. Pour la première fois, une liaison radiophonique en direct est établie le 18 octobre entre Paris et Moscou. Outre cette prouesse technologique, c’est un match de football France-URSS qui crée l’évènement le dimanche 23 octobre.

 

Le retour de la délégation en France est l’occasion d’un premier bilan, et celui-ci est extrêmement positif. La Semaine du cinéma français en URSS paraît promettre des retombées très intéressantes. Celles-ci sont de plusieurs natures ; l’enjeu est d’abord économique et consiste à ouvrir au film français le marché soviétique, ce qui semble en bonne voie au retour d’URSS de la délégation française. Dans une interview accordée à l’Humanité, Robert Cravenne évoque une promesse d’achat de la part des Soviétiques de dix films français pour 1955 et de vingt pour 1956. D’après lui, « 100 millions de francs de chiffre d’affaires vont être réalisées pour 1955, ce qui placera le marché soviétique au 4e ou 5e rang des marchés étrangers du film français ». Au-delà, il y a aussi l’espoir de conséquences politiques importantes. La signature d’accords officiels sur les échanges cinématographiques avec l’URSS est attendue pour assurer la présence culturelle française en URSS sous l’égide étatique. De plus, le cinéma est envisagé comme une ouverture vers d’autres échanges culturels de plus grande ampleur, eux-mêmes préalables à la reprise des relations politiques franco-soviétiques. Pendant une soirée organisée par France-URSS, Robert Cravenne prononce un discours qu’il conclut en ces termes : « je pose la question. Ces deux actions parallèles, cette double propagande au seul profit de l’amitié, est-ce que ce n’est pas de la politique, mais de la vraie, de la noble, de la grande politique ? Pour moi, la réponse est claire : c’est exactement cela la paix ».

 

La Semaine du cinéma français en URSS soulève un enthousiasme réciproque et augure, d’après l’analyse qui en est faite du côté français, de riches perspectives en matière d’échanges culturels. La Semaine du cinéma soviétique est alors très attendue pour permettre de sceller définitivement la nouvelle amitié franco-soviétique.

 

 

 

La Semaine du cinéma soviétique en France

 

 

 

Les préparatifs de la Semaine du cinéma soviétique en France semblent avoir duré jusqu’à son ouverture officielle. En effet, la date exacte de la manifestation n’est toujours pas fixée jusqu’au retour de la délégation française d’URSS. Il est vraisemblable d’imaginer que son organisation effective était soumise à la réussite de la Semaine française… Ce n’est donc que le 28 octobre 1955 que Le Film français annonce que la Semaine soviétique se déroulera entre le 30 novembre et le 8 décembre 1955 à Paris et à Bordeaux. L’organisation est mimétique par rapport à celle qui a été mise en oeuvre en URSS : la Semaine a lieu dans la capitale et dans une ville de province, pendant sept jours avec sept longs métrages et sept courts métrages. La constitution du comité d’organisation français est elle aussi assez tardive. Le Film français du 21 octobre 1955 relate que son secrétaire général est Jean Touzet et que la composition du comité d’organisation doit se faire sous l’égide des ministères de l’Industrie et du Commerce et des Affaires étrangères. La participation de l’association France-URSS est sans doute la question la plus épineuse à régler pour établir la composition du comité d’organisation français. C’est finalement le consensus qui prévaut : Le Film français du 28 octobre annonce que le comité d’organisation est constitué de « représentants des ministères des Affaires étrangères, de l’Industrie et du Commerce, de la Direction Générale du Tourisme, du CNC, d’Unifrance, du syndicat des producteurs de longs métrages et de courts métrages, du syndicat des distributeurs et de l’association France-URSS ».

 

Le choix des longs métrages soviétiques présentés en France semble avoir été assez long et véritablement arrêté à la veille de la Semaine soviétique. Le Film français publie en octobre et en novembre différentes listes de films pressentis, dont seulement quatre figureront finalement sur le programme de la Semaine. D’après le catalogue de présentation des films soviétiques pour la Semaine, les sept œuvres présentées ont en commun « l’optimisme, l’humanité, le caractère populaire » ; ce sont : La Cigale de Samson Samsonov, Scander-beg de Serguei Youtkévitch, Trois hommes sur un radeau de Mikhail Kalatozov, Roméo et Juliette de Lev Arnchtam, Le roman inachevé de Frédéric Ermler, La leçon de la vie de Iouri Raizman et Saltanat de Vassili Pronine. Ces films sont censés illustrer la variété du cinéma soviétique pour prouver aux spectateurs français que le cinéma soviétique est loin d’être monolithique, qu’il ne peut être réduit à une entreprise uniquement propagandiste et donc monotone.

 

La délégation soviétique envoyée à l’occasion de la Semaine est à la hauteur de la délégation française qui a voyagé en URSS : elle comprend une quinzaine de membres qui représentent brillamment le cinéma soviétique tant d’un point de vue professionnel et artistique qu’officiel. Sous la conduite de Vladimir Sourine, vice-ministre de la Culture, la délégation soviétique mêle acteurs et réalisateurs ; il y a une majorité de comédiens dont Nicolas Tcherkassov, connu en France pour ses prestations remarquées dans Alexandre Nevski et Ivan le terrible d’Eisenstein. La délégation soviétique arrive à Paris le 28 novembre 1955, en train, du fait d’une grève des transports aériens. Elle est accueillie à la gare par de nombreux membres du comité d’organisation français, dont certains faisaient partie de la délégation française envoyée en URSS comme Jacques Flaud, Robert Cravenne, Raoul Ploquin, René Clair, ou Gérard Philipe ; il y aussi entre autres personnalités, Henri Durand, Marcel de Hubsch, M. de Bourbon-Brusset, directeur des Affaires culturelles aux Affaires étrangères, Louis Daquin, Yves Montand, M. Lebedev, directeur de Sovexportfilm à Paris, Simone Signoret, Nicole Courcel et  le général Petit, président de l’association France-URSS.

 

L’emploi du temps de la délégation soviétique en France est très chargé : une semaine à Paris, deux jours à Bordeaux et deux jours sur la côte d’Azur. A Paris, la délégation soviétique n’échappe pas aux visites touristiques de rigueur : péniches et Tour Eiffel, promenades et shopping. Une matinée et un déjeuner à Versailles sont organisés par la direction du Tourisme. La délégation se rend aussi dans les hauts lieux du cinéma français : elle visite le Gaumont-Palace qui est l’une des plus grandes salles parisiennes; elle est invitée à l’IDHEC pour une rencontre avec les étudiants. Enfin, elle fait la visite des studios de Boulogne afin de découvrir le fonctionnement de l’industrie cinématographique française en assistant au tournage des films français. Lors de l’ouverture officielle de la Semaine soviétique à Paris le mercredi 30 octobre, c’est Roméo et Juliette qui est projeté au Normandie, en présence des ministres français de l’Industrie et du commerce et des Affaires étrangères et des « plus hautes personnalités du tout Paris ». C’est encore une fois l’occasion de discours très solennels qui insistent sur le renouveau de l’amitié franco-soviétique. Dès son arrivée à Bordeaux, le 5 décembre, la délégation soviétique remporte un succès très important ;  elle est attendue par une foule « encore plus considérable » qu’à Paris d’après L’Humanité.  Le « tour de France » continue par  une escapade de deux jours sur la côte d’Azur. Il s’agit de montrer les lieux mythiques du tourisme français ; c’est aussi le prétexte pour un petit crochet par Cannes, que certains membres de la délégation connaissent pour y être venus pour le Festival, afin d’y assister à une projection de Jeux interdits  de René Clément.

 

Tout au long du séjour des Soviétiques en France, il faut remarquer une nouvelle fois l’omniprésence des représentants des pouvoirs publics français, au point que les Soviétiques prêtent une sorte de don d’ubiquité à Jacques Flaud, qui réapparaît alors que la délégation l’a à peine quitté… Cependant, elle participe aussi à de nombreuses activités organisées par des instances indépendantes de l’État français. Si la présence du PCF est très discrète, celle de ses organismes satellites l’est moins. France-URSS et ses différents comités régionaux offrent plusieurs réceptions en l’honneur de la délégation soviétique. De même, les représentants CGT de la profession cinématographique invitent les Soviétiques à participer à des rencontres avec les professionnels du cinéma français.

 

La Semaine soviétique est enfin le moment de manifestations parallèles afin de promouvoir le cinéma soviétique en France. Une grande rétrospective du cinéma soviétique est organisée par la Fédération française des ciné-clubs et la Cinémathèque Française.

 

Il est néanmoins difficile d’estimer le succès de la Semaine soviétique ; si les professionnels du cinéma soviétique attirent l’attention et piquent la curiosité de leurs homologues français, il n’y a pas d’enthousiasme populaire comparable à celui qu’avait soulevé la délégation française en URSS. Le cinéma soviétique draine un public averti composé essentiellement de professionnels et de membres de l’association France-URSS. La Semaine soviétique est beaucoup moins relayée par la presse française que ne l’avait été la Semaine française en URSS : la très grande majorité des articles sur le sujet se retrouvent dans les journaux communistes tels que L’Humanité ou Les Lettres françaises…Du point de vue commercial, la Semaine soviétique n’est pas non plus une réussite éclatante : sur les sept longs métrages, il n’y en a que quatre qui sont achetés par les distributeurs français, dont deux avaient en fait déjà été vendus avant la Semaine.

 

Au terme de la Semaine soviétique, le bilan paraît au final mitigé et l’élan d’amitié semble retomber, d’autant que les accords cinématographiques tant attendus ne sont pas signés pendant le voyage de la délégation soviétique en France.

 

                                                                     

 

En guise de conclusion, il faut poser la question de l’impact des Semaines du cinéma. Elles ne débouchent pas immédiatement sur des accords cinématographiques entre la France et l’URSS. Ceux-ci ne sont signés que quelques mois plus tard, en juillet 1956, et ne portent que sur une promesse d’échanges de films qui est assez peu contraignante. Cependant, les Semaines ont bien eu lieu, et c’est dans cette réalisation effective que se situe la grande avancée. L’évènement marque un tournant dans les échanges cinématographiques franco-soviétiques. Au-delà, il faut le considérer comme une réelle ouverture du point de vue de la reprise des relations culturelles interétatiques entre la France et l’URSS. A terme, les Semaines s’intègrent dans un mouvement d’ensemble qui voit peu à peu la mise en place d’un cadre officiel aux échanges culturels entre la France et l’URSS, avec notamment le voyage de Guy Mollet en URSS en 1956, qui aboutit à la constitution deux ans plus tard d’une commission culturelle mixte et d’un protocole d’échanges. Par ailleurs, il est intéressant de remarquer que d’un point de vue cinématographique, les Semaines semblent profiter plus à la France qu’à l’URSS. Tous les films de la Semaine française sont achetés par l’Union soviétique et y font des carrières phénoménales, alors que les films soviétiques présentés en France ne suscitent pas d’intérêt pour le cinéma soviétique. C’est un déséquilibre en faveur de la France qui commence à s’installer, phénomène nouveau dans les échanges culturels franco-soviétiques. Enfin, les Semaines du cinéma de 1955 ouvrent la voie à une institution pérenne, puisque à partir de 1959, de nouvelles Semaines sont réorganisées très régulièrement.



[1] Prépare sous la direction de Marie Pierre Rey à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne une thèse intitulée « Cinema et communisme a l'heure de la Guerre Froide  (1945-66): le cas français ».