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Jenny Raflik, Colloque : Les occidentaux et la crise de Suez : Une relecture politico-militaire

Colloque : Les occidentaux et la crise de Suez : Une relecture politico-militaire

 

 

 

Bulletin n° 24, automne 2006

 

 

 

Jenny Raflik[1]

 

 

 

Les 16, 17 et 18 novembre derniers, à l’occasion de l’anniversaire de la crise de Suez, était organisé dans les locaux de l’école militaire un colloque consacré à cette expédition militaire et à ses retombées politiques et militaires[2].

 

L’organisation de ce colloque répondait à un double constat. Tout d’abord, celui du retard de l’historiographie française sur ce thème, par rapport à l’historiographie anglo-saxonne, très autocentrée. Ensuite, celui de la sous-représentation des aspects politico-militaires de la crise dans les publications disponibles. L’angle d’approche choisi était donc précis : une relecture occidentale de la crise, soulignant les enjeux politico-militaires. Il s’agissait de se différencier des colloques précédents consacrés à Suez, qui avaient favorisé une approche généraliste, qu’elle ait porté sur l’ensemble de la crise ou se soit limitée au rôle de l’un des principaux pays qui en furent les acteurs. Jamais le groupe des Occidentaux n’avait été étudié en tant que tel. Jamais, la dimension politico-militaire n’avait été délibérément privilégiée.

 

À l’origine de ce choix scientifique, qui fut d’ailleurs contesté par certains participants, se trouvait un constat : le contraste mémoriel entre les deux rives de la Manche. Alors que la BBC 2 commémorait la crise de Suez avec la diffusion en prime time, pendant trois semaines d’affilée, d’un grand documentaire historique en trois épisodes d’une heure chacun, produit spécialement pour le cinquantenaire, le seul documentaire inédit réalisé en France pour l’occasion durait moins d’une heure et a été programmé à 22h40 sur France 5. Cette différence d’écho mémoriel trouverait de nombreuses autres illustrations. Comme l’a souligné le Professeur Alexander, elle n’est pas le fait du prisme déformant des médias. Elle correspond à une différence d’intérêt marquée de part et d’autre de la Manche, dont témoigne la production des historiens. Si anciens acteurs et témoins ont assez équitablement livré leurs souvenirs dans chaque pays durant les années soixante et soixante-dix, la recherche de type universitaire n’a pas connu le même essor des deux côtés de la Manche. Il n’y a pas eu en France d’étude générale équivalente à celle de Keith Kyle. Cette différence d’intérêt témoigne  du fait que cet événement n’a pas la même importance dans les deux pays.

 

Pour les Britanniques, au regard de ses conséquences sur le destin du pays, Suez est une date fondamentale dans l’histoire nationale. Cette crise est l’ultime étape dans le processus qui marque le déclassement du Royaume-Uni comme grande puissance et que symbolise l’effondrement historique de la livre sterling. Pour la France, Suez n’est qu’une étape dans un long processus, après Cao Bang, Lang Son, Dien Biên Phû. Et ramenée à la seule année 1956, la portée de cette crise est amoindrie, dans sa perception française, par le conflit algérien. Tout concourt donc à minorer son importance en France, que ce soit dans la mémoire collective ou au regard des historiens.

 

Pour autant, limiter l’étude de la crise de Suez au seul dialogue franco-britannique aurait été trop réduit. C’est au camp occidental dans son ensemble que ce colloque s’est intéressé. Cette crise manifeste en effet une faille inédite dans la solidarité anglo-américaine, aggrave la méfiance réciproque et croissante de la France envers les « Anglo-Saxons » et provoque un ébranlement général du camp occidental.

 

Dans le cadre de cette approche précise, les travaux se sont répartis sur trois journées. Le jeudi 16 novembre matin était consacré aux origines de la crise. Caroline Piquet (Université Paris IV-Sorbonne) est ainsi revenue sur les enjeux que représentait le canal pour les Français et les Britanniques, afin de mieux comprendre pourquoi une action militaire a été décidée. Eric Grove (University of Salford, Royaume-Uni) a présenté les plans d’opérations britanniques pour le Proche-Orient en 1956, avant même la nationalisation par Nasser. Guy Laron (Université de Tel Aviv) a exposé les origines des tensions entre Britanniques et Américains au Proche-Orient en 1956, avec le renouveau interventionniste des États-Unis au Tiers-Monde. François David (Fondation Thiers) a, quant à lui, développé la réalité militaire des acteurs de la crise entre 1945 et 1956.

 

L’après-midi du 16 novembre était consacrée à la gestion de la crise dans les capitales. François Lafon (Université Paris 1-Panthéon Sorbonne) a ainsi développé l’exemple de la politique de Guy Mollet. Philippe Vial (SHD, département Marine) a exposé l’attitude des chefs militaires français dans la crise. Sue Onslow (LES, Royaume-Uni) a présenté l’exemple de l’action de Julian Amery. Steven Galpern (Washington, États-Unis) s’est concentré sur la politique économique des Britanniques. Peter Hahn (Ohio State University, États-Unis) a comparé les positions des divers décideurs américains (Pentagone, CIA, Maison Blanche, Département d’État etc.).

 

La troisième session, le vendredi matin, était consacrée à la gestion de la crise sur le terrain, avec l’exposé de Claire Sanderson (Université Paris VII) sur la perception britannique des forces armées françaises dans la crise. Jean de Préneuf (SHD, département Marine) a développé l’exemple des marins français, Jérôme de Lespinois (CESA, Paris), celui de la coopération aérienne franco-britannique, et l’action du général Brohon. Paul Gaujac (SHD) a exposé l’action des parachutistes britanniques, et Frédéric Turpin (Université d’Artois) a mis en avant les ambigüités de l’attitude des militaires américains sur le terrain.

 

La quatrième session a permis de dégager les enseignements militaires de l’expédition de Suez. Patrick Facon (SHD, Air), Rémy Porte (SHD, Terre), et Nghia N’Guyen (Paris IV) ont mis en avant successivement les enseignements tirés de l’expérience de Suez dans les domaines aériens, terrestres et navals. Robert Evans (Londres, Royaume-Uni) a présenté les conséquences de Suez pour l’armée britannique, et Edward Marolda (Naval Historical Center, Washington, États-Unis), a étudié les conséquences de la crise sur la Marine américaine et son action en Méditerranée.

 

Enfin, le samedi matin a été consacré tout d’abord à la sortie de la crise. Andrew Young (Ottawa) a présenté l’action du lieutenant-général ELM Burns et la mise en place de la force d’intervention de l’ONU au Sinaï. Georges-Henri Soutou (Université Paris IV-Sorbonne) a exposé les objectifs politico-stratégiques des responsables militaires français au lendemain du cessez-le-feu en Algérie et en Europe. Bruna Bagnato (Universita Degli Studi di Firenze, Italie) a étudié l’impact de Suez en Italie.  Motti Golani (University of Haïfa, Israël) s’est concentré sur la position d’Israël dans les relations franco-britanniques et dans le contexte de Guerre froide. David Meren (Montréal, Canada) a exposé les conséquences de Suez sur les relations franco-canadiennes.

 

Dans un second temps, cette session s’est concentrée sur les conséquences de la crise sur le système atlantique. Nicolas Vaicbourdt (Association Georges Pompidou) a montré que Suez marquait un déclin dans les relations atlantiques. Paul Pitman (Monterrey, États-Unis) a développé les conséquences directes sur l’OTAN, et Andrew Priest (Aberystwyth, Royaume-Uni) a mis l’accent sur les difficultés de la relation anglo-américaine.

 

Ce colloque s’est achevé par une table ronde, réunissant les professeurs Wall, Frank, et Alexander, qui a mis en évidence les parallèles entre Suez et d’autres crises internationales, en particulier la guerre en Irak.

 

Il était évident, à l’issue de ce colloque, que ses objectifs principaux étaient atteints. A l’issue de chaque séance, une discussion a été engagée entre des historiens venus d’horizons différents (de nationalités différentes : Français, Britanniques, Israéliens, Italiens, Canadiens etc., mais aussi de spécialités différentes : histoire militaire, histoire diplomatique, histoire politique, histoire économique…). Les historiens ont également eu l’occasion de confronter leurs travaux aux récits de nombreux témoins, venus apporter leur contribution dans des espaces de débats bénéfiques. Enfin, la présence lors du colloque d’officiers stagiaires du Collège interarmées de Défense, de nationalités fort diverses, a permis un dialogue très riche entre historiens et militaires.

 

Enfin, il faut souligner que la préparation de ce colloque a permis de lancer, en parallèle, un travail systématique de classement et d’inventaire des fonds conservés sur la crise de Suez par le SHD. L’ensemble de ces travaux doit permettre, courant 2007, la publication d’un guide des sources conservées au ministère de la Défense sur la crise de Suez. Il s’agira du premier outil de ce genre publié à l’échelle du ministère tout entier et non plus seulement d’une armée.



[1] UCP/UMR IRICE, Université de Cergy-Pontoise.

[2] La responsabilité scientifique de ce colloque était confiée aux professeurs Martin Alexander (Department of International Politics, University of Wales, Aberystwyth), Robert Frank (Université Paris I Panthéon Sorbonne / U.M.R. I.R.I.C.E.), Georges-Henri Soutou (Université Paris IV Sorbonne / U.M.R. I.R.I.C.E.) et à Philippe Vial (S.H.D., département marine), assistés d’un conseil scientifique présidé par l’amiral Louis de Contenson, chef du S.H.D., et composé de Patrick Facon (S.H.D., département air), Nathalie Genet-Rouffiac (S.H.D., département Interarmées et archives ministérielles), Frédéric Guelton (S.H.D., département terre), Peter Hahn (Ohio State University), Karine Leboucq (S.H.D., département Marine), Scott Lucas (Birmingham University). Catherine Oudin (adjointe au chef du S.H.D.), Pierre Razoux (délégation aux Affaires stratégiques), Jean-Christophe Romer (Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense / Strasbourg III), Serge Thébaut (S.H.D., département Marine) et Maurice Vaïsse (Institut d’Etudes Politiques de Paris).