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Anaïs Fléchet, Colloque : Les relations culturelles internationales au XXe siècle. De la diplomatie à l’acculturation

Colloque : Les relations culturelles internationales au XXe siècle. De la diplomatie à l’acculturation

 

 

Bulletin n° 24, automne 2006

 

 

 

Anaïs Fléchet[1]

 

 

 

Longtemps négligée, l’histoire des relations culturelles internationales est aujourd’hui au cœur des préoccupations de nombreux historiens dont les recherches portent sur des aires géographiques diverses – l’Europe bien sûr, mais également les États-Unis, l’Asie, l’Afrique du Nord et l’Amérique latine – et sur des objets allant des relations interétatiques à l’appropriation des arts, pratiques et modes de vie venus d’ailleurs. Le colloque intitulé Les relations culturelles internationales au xxe siècle. De la diplomatie culturelle à l’acculturation, organisé par le Centre d’Histoire sociale du xxe siècle (Université Paris I/CNRS), l’UMR IRICE (Université Paris I-IV/CNRS), le Centre d’Histoire de Sciences-Po et le Centre d’Histoire culturelle des sociétés contemporaines (Université de Versailles-St-Quentin en Yvelines), entendait dresser un panorama des recherches en cours dans ce nouveau domaine historiographique à la croisée de l’histoire des relations internationales et de l’histoire culturelle.

 

Les 11, 12 et 13 mai 2006, près de 60 chercheurs se sont réunis dans le petit auditorium de la Bibliothèque Nationale de France afin de présenter leurs travaux et réfléchir, à partir d’autant d’études de cas, à l’approche systémique proposée par Pascal Ory. Membre du comité scientifique aux côtés d’Anne Dulphy, Robert Frank et Marie-Anne Matard Bonnuci, celui-ci a ouvert le colloque en soulignant que les notions de « relations », « échanges » et « transferts » ne sont pas synonymes. Afin d’en distinguer les différentes modalités, il a proposé d’étudier les relations culturelles internationales selon une approche formelle, une approche fonctionnelle et une approche conjoncturelle.

 

Objet de la première journée du colloque, l’approche formelle consiste en une réflexion sur la nature de l’échange abordée à partir des termes servant à le qualifier – diplomatie culturelle, modèles et références esthétiques, transferts et acculturation. Elle invite à distinguer les divers degrés de la relation, depuis la plus institutionnelle et la plus volontariste qu’est la diplomatie culturelle jusqu’aux multiples formes de l’acculturation. Abordée au cours de la deuxième journée, l’approche fonctionnelle consiste en une étude des acteurs et des mécanismes de la relation. Elle permet d’analyser l’action des différents médiateurs culturels, qu’ils soient intellectuels, artistes, diplomates, chercheurs, touristes ou immigrés, et de s’interroger sur les facteurs économiques, politiques, techniques ou proprement culturels de l’échange. Au centre des débats de la troisième journée, l’approche conjoncturelle pose la question du sens et des effets des relations culturelles internationales. Elle propose une lecture géopolitique, mais également une analyse des effets d’hégémonie et des mécanismes d’appropriation ainsi que des contenus esthétiques et éthiques de ces relations.

 

Les communications des 57 intervenants étaient réparties par axes thématiques – ou devrait-on dire systémiques ? – et introduites par des rapporteurs dont le délicat travail de synthèse permit d’engager une discussion entre les participants de chaque table ronde d’une part, entre ceux-ci et la salle d’autre part. Si elle a pu susciter un sentiment de frustration chez quelques uns des communicants désireux de présenter plus avant leur recherche, la forme retenue a eu le mérite de créer une dynamique d’échange dont ont attesté les différentes interventions reprenant des interrogations posées au cours d’autres tables rondes. En effet, nombre de points d’intérêt ou d’interrogation reliaient entre eux les chercheurs présents. Robert Frank en a dressé la liste dans ses conclusions générales du colloque, qui posaient les questions des notions à employer, du sens à attribuer aux relations culturelles internationales, de la circulation et des catégories de l’entendement en jeu dans les processus évoqués – l’espace et le temps.

 

En premier lieu, les trois journées du colloque ont permis de préciser le sens des notions et concepts utilisés par les historiens des relations culturelles internationales. Le mot culture tout d’abord demandait à être précisé. Alors que Pascal Ory proposait une « histoire sociale des représentations », Robert Frank insista sur l’importance d’inclure de manière explicite les pratiques dans la définition du terme culture, entendu alors comme l’ensemble des représentations collectives, des pratiques liées aux modes de vie et des productions d’objets symbolique. Par ailleurs, la question d’une qualification de la culture a été soulevée dans les tables « Modèles et références esthétiques » et « Transferts et acculturation », animées respectivement par Christian Delporte et Didier Francfort. Il est apparu, en effet, que modèles esthétiques et transferts culturels prennent des modalités très différentes selon que l’on s’intéresse à la culture des élites – la littérature italienne, nord-américaine ou israélienne étudiées respectivement par Olivier Forlin, Laurent Jeanpierre et Gisèle Sapiro, mais également la Société Internationale de Musicologie présentée par Michèle Alten – ou à la culture de masse dont l’émergence constitue une des caractéristiques principales du xxe siècle – comme l’ont rappelé les communications de Pauline Gallinari sur le cinéma, celles de Fabien Archambault et Loïc Artiaga sur le sport ou de Sophie Jacotot sur les danses modernes.

 

Le terme échange suscita également des débats marqués par l’abondance des métaphores économiques. Olivier Compagnon évoqua ainsi une « inversion des termes de l’échange » afin de qualifier les relations entre les catholicismes français et latino-américain dans les années 1960. De manière plus générale, les facteurs économiques des relations culturelles internationales ont retenu l’attention des chercheurs, à l’image de Dimitri Vezyroglou dont le travail sur le cinéma dans les relations franco-allemandes au cours des années 1920 insiste sur les réalité d’une économie de marché qui conditionne la production des films, mais également des savoirs, techniques et matériaux comme la pellicule vierge. L’idée avancée, selon laquelle en matière culturelle ce ne sont pas les États qui décident, mais le public, a été également évoquée afin d’expliquer le relatif échec d’un certains nombre de politiques culturelles : ainsi  « Le plus grand théâtre du monde », un programme de l’Union européenne de radiodiffusion analysé par Évelyne Cohen, ou encore les différentes actions culturelles des diplomates français aux États-Unis présentées par Alain Dubosclard, Anne Cuisset et Renaud Meltz. Si les facteurs économiques sont essentiels pour comprendre les échanges culturels, on ne peut néanmoins raisonner en termes de balance commerciale sans risquer de perdre de vue une partie essentielle des échanges qui relève non du visible, mais de l’invisible, non des pratiques ou objets symboliques, mais des représentations.

 

Afin de tenir compte de ces deux dimensions de la culture, de nombreux chercheurs ont adopté le concept de transfert culturel introduit par Michel Espagne et Michael Werner[2]. D’autres ont fait référence à la notion, plus récente, d’histoire croisée[3], à l’image de Caroline Moine dont la communication portait sur les festivals internationaux de cinéma, lieux de rencontre et de confrontation dans l’Europe de la Guerre froide. Les termes acculturation et appropriation ont également été évoqués, ce dernier ayant été préféré à celui de réception afin de rendre compte des différentes logiques animant le public comme j’ai tenté de le souligner au cours de mon intervention sur la présence de la musique populaire brésilienne en France au xxe siècle. Loin de prétendre faire la synthèse de ces différentes approches, le colloque a permis d’en illustrer la valeur heuristique et d’insister sur la nécessité d’observer les échanges culturels sur un temps long. Comme l’a souligné Robert Frank dans ses conclusions, un transfert véritable demande du temps ; la durée est essentielle pour dépasser le stade de la simple mode culturelle et accéder à celui de l’appropriation ou acculturation. La durée ne suffit par pour autant : la légitimation culturelle est nécessaire au transfert. Michel Rapoport insista sur ce point dans la présentation qu’il fit d’Enid Mc Leod, dont l’action à la tête du British Council à Paris dans les années d’après-guerre reposa en grande partie sur la légitimité qu’elle avait acquise en France en tant que traductrice des œuvres de Colette.

 

Au cœur des problématiques de la diplomatie et des transferts culturels, la notion de réseau fit également l’objet de nombreux débats. L’intervention de Valérie Aubourg sur la Fondation Ford et l’américanisation de l’Europe (1940-1960) souleva une question d’ordre méthodologique : les historiens peuvent-ils se contenter d’une utilisation souple (qualifiée par certains de molle) de la notion de réseaux alors que les sociologues en proposent des modèles formalisés ? Comment adopter ces modèles alors que, dans bien des cas, le chercheur est confronté à une non linéarité des sources ? Ludovic Tournès, dont le travail sur la Fondation Rockefeller repose en grande partie sur une analyse en termes de réseaux, souligna que si les historiens doivent s’inspirer des recherches menées par les sociologues, ils doivent également introduire la dimension temporelle dans les modèles proposés par ceux-ci afin de proposer une approche dynamique des réseaux étudiés. Dans sa communication sur les réseaux culturels franco-québequois, Michel Lacroix revint également sur cette notion en insistant sur la nécessité de déplacer son regard afin de tenir compte à la fois de la relation existant entre les membres du réseaux et de la trajectoire de chacun d’entre eux. Ce dernier point permet, en effet, de réintroduire une dimension sociale dans l’analyse des réseaux en tenant compte des origines, mais également des formations reçues, lesquelles peuvent influer fortement sur la nature même des échanges comme l’a bien montré Emmanuelle Picard à propos de la politique culturelle française en Allemagne dans les années 1950 et du choix à effectuer entre la promotion d’une culture classique ou de l’éducation populaire.

 

Souvent associée aux réseaux, la notion de circulation a également été avancée par nombre de participants à propos des hommes, des savoirs et des objets. Elle est intéressante en ce qu’elle permet de dépasser le cadre de relations bilatérales et rendre compte de processus mettant en jeu plusieurs aires culturelles. Caroline Moine insista ainsi sur les différentes relations Est/Ouest et Nord/Sud auxquelles ont donné lieu les festivals internationaux de cinéma, tandis que Iona Popa mettait l’accent sur les circuits de traduction des littérature d’Europe de l’Est.

 

Au-delà des notions de culture, échanges, transferts culturels, appropriation, réseau et circulation, on peut s’intéresser au champ lexical employé par les intervenants. L’action culturelle emprunte volontiers au religieux des termes tels que propagation, foi ou mission, mais également un but – l’universel. Elle emprunte également au registre amoureux dont les diplomates, les artistes et les médiateurs culturels usent à loisir à l’instar de Joseph et Louis Primoli, deux agents littéraires amateurs entre la France et l’Italie étudiés par Angelica Zucconi. Diplomatie et transferts culturels sont des jeux de séduction où « la grande règle est de plaire ». Mais à qui ? Et pourquoi ?

 

La question du sens à accorder aux relations culturelles internationales a constitué le second enjeu fondamental du colloque. La culture peut être une arme politique, une manière plus subtile de parvenir à ses fins, d’avancer « en gants blancs » pour reprendre les analyses de Catherine Horel sur la politique culturelle de la Hongrie dans l’entre-deux-guerres. Elle devient alors un élément central du soft power, ce que les Français, hantés par le sentiment du déclin, ont compris très tôt. L’antériorité relative de l’action culturelle française, mise en évidence par les communications d’Éric Gady sur les diplomaties culturelles britannique et française et l’égyptologie dans la première moitié du xxe siècle et d’Amaury Lorin sur l’École française d’Extrême Orient fondée par Paul Doumer en 1898, est à l’origine de ce que Robert Frank a appelé « un modèle français de diplomatie culturelle ». La perception du déclin, et non, il faut insister sur ce point, le déclin en tant que tel, semble être à l’origine de l’attention portée par les hommes politiques à la culture qui se voit investie, selon un subtile mécanisme de substitution, des ambitions contredites dans les champs du politique ou de l’économique par la prégnance du discours de la décadence.

 

Quand il n’est pas strictement politique, le sens relève souvent des identités. Julia Aumüler l’a montré dans son étude sur le théâtre national autrichien : la construction d’une identité nationale passe par la reconnaissance par les autres de cette identité. Qu’en est-il dès lors des identités communautaires et supranationales ? À l’échelle infranationale, Yvan Gastaut évoqua les relations culturelles entre Algériens arabes et kabyles dans son étude sur la circulation des musiques et des musiciens entre le Maghreb et la France au xxe siècle. À l’échelle supranationale, Laurent Martin souleva la question d’une identité européenne. Lors de la présentation de ses recherches sur la construction politique de l’Europe culturelle (1945-2005), il montra que s’il existe bien un espace de culture européenne, il n’existe pas encore d’espace européen de la culture. L’affirmation d’une identité culturelle européenne est d’autant plus délicate que les seuls lieux de mémoire qui permettraient de consolider cette identité supranationale sont négatifs – vestiges des camps de concentration, mémoriaux des deux guerres mondiales etc. Autre identité supranationale, la religion est à l’origine de nombreux échanges culturels, comme l’ont souligné les communications de Laura Pettinaroli sur les relations entre le Vatican et la Russie (1905-1939) et d’Olivier Compagnon, mais aussi celles d’Anastassios Anastassiadis sur la sortie des religieux du domaine de la diplomatie culturelle dans le Sud-Est européen pendant l’entre-deux-guerres et de Dominique Trimbur sur le Centre laïc de culture française de Jérusalem (1935-1948).

 

Si les relations culturelles internationales mettent en jeu des identités diverses, elles posent également la question de l’altérité dont les déclinaisons sont multiples. De l’exotisme évoqué par Béatrice Rafoni à propos du Japon au cosmopolitisme affiché des salons italiens et parisiens des premières années du siècle étudiés par Angelica Zucconi et Michel Lacroix, les échanges mettent en jeu des images et imaginaires collectifs qui servent à désigner l’autre, qu’il s’agisse des États baltes, « ruralité nordiques, éternelles et heureuses », présentés par Julien Gueslin ou de la Suisse étudiée par Hans Ulrich Jost.

 

L’étude de la circulation des savoirs, pratiques et représentations constituait le troisième enjeu du colloque. Toutes les communications mettaient en perspective des logiques de circulation, dont il s’agissait de décrire les modalités et les effets. Car la circulation internationale d’objets et de productions symboliques n’aboutit pas nécessairement à des transferts culturels ou à une meilleure connaissance de l’autre. Il n’y a pas d’automatisme et bien souvent les voyageurs restent dans une bulle liée au milieu professionnel (les festivals de cinéma, les biennales d’art contemporain, la diplomatie), aux nationalités (les expatriés américains étudiés par Nancy L. Green) ou aux aventures générationnelles (les jeunes routards à Katmandou présentés par Philippe Lagadec). Qu’il s’agisse des hommes ou des marchandises, la circulation met en jeu les catégories fondamentales de l’espace et du temps. L’espace, tout d’abord. La quasi-totalité des communications portaient sur des relations culturelles internationales bilatérales. Toutefois, on peut se demander dans quelle mesure la prégnance du cadre bilatéral n’est pas le simple reflet des conditions même de la recherche. Le système de relations culturelles internationales mis en place au xxe siècle n’exclut en aucun cas les triangulations. Exemple parmi d’autres, l’acculturation du football en Italie passa par la reconnaissance d’un style de jeu spécifiquement sud-américain dans les années 1920. Le temps, ensuite. Il faut distinguer le temps de l’événement, celui des festivals ou des biennales, de la durée nécessaire au transfert culturel. De l’un à l’autre, quel est le temps de latence ? Sa détermination rend nécessaire une périodisation et la mise à jour de grands tournants comme la Première Guerre mondiale qui modifia radicalement la place de l’Europe dans le monde et, partant, le système des relations culturelles internationales.

 

À l’issue du colloque, c’est donc l’image d’un champ historiographique en chantier qui s’impose. Plusieurs pistes s’ouvrent aux chercheurs : pour une histoire plus internationale des relations culturelles tout d’abord, pour une typologie des médiateurs ensuite, pour une analyse, au final, de l’appropriation et des imaginaires.

 

 



[1] Doctorante à l’Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne, actuellement détachée au CNRS (UMR IRICE).

[2] Michel Espagne et Michael Werner, « La construction d’une référence culturelle allemande en France : genèse et histoire (1750-1914) », Annales ESC, Paris, juillet-août 1987, no 4, p. 969-992 ; Michel Espagne, Les Transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999.

[3] Michael Werner et Bénédicte Zimmermann (dir.), De la comparaison à l’histoire croisée, Paris, Seuil/Le Genre humain, 2004.