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Suzanna Kolouchova, Hubert Ripka Le destin d’un démocrate francophile victime de son idéalisme

Hubert Ripka Le destin d’un démocrate francophile victime de son idéalisme

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

 

Zuzana  Kolouchova[1]

 

Le nom de Hubert Ripka (1895-1958), homme politique, journaliste et artisan du développement des relations franco-tchécoslovaques, reste encore aujourd’hui méconnu de nombreux Tchèques. Pourtant, ce démocrate qui resta fidèle tout au long de sa vie à l’idéologie masarykienne mérite aujourd’hui une attention particulière pour évaluer sa place dans l'histoire tchécoslovaque. Il fait partie de ceux dont le nom a disparu des manuels scolaires sous le régime communiste qui le stigmatisa comme « un des principaux initiateurs du renversement anti-populaire en février 1948. »

L’histoire du combat tchécoslovaque pour l’indépendance de 1938 à 1945 et après 1948 pourrait être résumée par la vie même de Ripka. Ses idéaux démocratiques furent ceux du nouvel État tchécoslovaque et inversement, les tragédies de l’histoire nationale eurent un écho dans sa vie personnelle. En tant que défenseur de la démocratie et de la liberté, Ripka fut obligé de s’exiler à chaque fois que son pays fut privé de celles-ci. Entre 1895 et 1958, il passa ainsi presque quinze ans de sa vie en exil, luttant pour le rétablissement de l’indépendance tchécoslovaque.

En 1940, Hubert Ripka déclara : « On ne se bat pas pour remplacer la domination brutale nazie par une dictature brutale communiste »[2]. Paradoxalement, cette phrase devait résumer exactement l’évolution politique tchécoslovaque après 1945. Dans cette période de « l’entre-deux dictatures », il fut l’un des acteurs principaux du combat qui opposa démocrates et communistes. Considérant qu’il était possible de s’entendre avec les communistes, il croyait que la seule chance de survie passait par le maintient de bonnes relations avec l’Union soviétique.

Dans le souci de garantir la sécurité et l’indépendance tchécoslovaque, Ripka s’attacha tout au long de sa vie à ancrer son pays dans un double réseau de relations : avec l’Union soviétique d’une part et avec les pays occidentaux d’autre part. Que représentait cependant pour Ripka la France qui avait trahi son pays en 1938 mais qui devait lui sauver la vie dix ans plus tard ? Comment caractériser son rapport envers l’Union soviétique censée garantir l’indépendance tchécoslovaque après 1945 et qui fit de Ripka, trois ans plus tard, un proscrit condamné à vivre jusqu’à la fin de ses jours en exil ? Jusqu’à quel point a-t-il été lucide ou au contraire naïf sur la constitution du nouvel équilibre européen ?

En première partie, nous étudierons les expériences professionnelles de Ripka avant 1938 et les premières années de son engagement politique au service de la Tchécoslovaquie. Nous analyserons ensuite ses années d’exil à Londres entre 1940 et 1945 couronnées par la reconstitution de la Tchécoslovaquie. Enfin la troisième partie sera consacrée aux années 1945-1948, marquées par un vain combat contre la communisation progressive du pays. Nous conclurons sur la fin de sa vie passée en exil dans l’espoir de contribuer à la reconstitution d’une Tchécoslovaquie indépendante. 

La formation intellectuelle dans un esprit de lutte pour l’indépendance nationale

 

Ripka naquit en Moravie, près de la ville de Slavkov (Austerlitz). Il appartenait à cette génération qui arriva à maturité juste au moment où l’État tchécoslovaque naissait sur les ruines de l'Empire austro-hongrois. Lors de ses études d’histoire, de géographie et de philologie à l’université Charles de Prague, il fit la connaissance d'Edvard Beneš, qui devint son maître à penser. Au début des années 1920, Ripka occupa le poste de directeur des Archives du ministère de la Défense nationale à Prague. Il se tournait cependant de plus en plus vers le journalisme où il pouvait mettre à profit sa culture générale et ses connaissances linguistiques. Le contexte national joua également en sa faveur : le jeune État tchécoslovaque avait besoin d’intellectuels capables de suivre l’évolution politique de la « nouvelle Europe. »

Ripka commença sa carrière de journaliste en se concentrant sur la politique extérieure et compléta ses connaissances par de nombreux voyages, entre autres en France et en Union soviétique. Sa francophilie fut en grande partie liée à son mariage avec une Française, Noémi Schlochow, qui, grâce à sa connaissance du tchèque, contribua au développement des relations entre les deux pays. On disait de lui qu’il « considérait son engagement dans les nombreuses revues pro-gouvernementales, [dont La Présence de Ferdinand Peroutka[3]] essentiellement comme un service dû à la politique d’Edvard Beneš »[4]. Cependant, leurs relations fluctuèrent en fonction de leurs points de vue sur certains événements d’importance primordiale, tels que la signature des accords de Munich en 1938 ou le coup de Prague dix ans plus tard.

L’intérêt de Ripka pour les États d’Europe centrale et orientale lui ouvrit la possibilité de contribuer à la Revue slave qui connut sa renaissance à partir de 1925 et fit appel aux slavisants du pays[5]. L’engagement de Ripka en tant que chef de la rédaction politique de Lidové noviny (Le Journal populaire) en 1930 fut une preuve de sa grande compétence. Il y devint le défenseur de la jeune démocratie tchécoslovaque de plus en plus menacée par les régimes dictatoriaux. C’est à cette période que se précisa son profil politique. Il adhéra en 1935 au Parti socialiste-national et s’inscrivit ainsi dans la ligne politique des démocrates tchécoslovaques, Edvard Beneš et Thomas G. Masaryk.

Les œuvres de Ripka des années 1930 témoignent de son admiration pour Thomas G. Masaryk, personnage central de l’histoire tchécoslovaque récente. Dans son livre Tvůrce Československa průkopníkem Nové Evropy [Le créateur de la Tchécoslovaquie comme pionnier de la Nouvelle Europe] paru en 1936, Ripka présentait Thomas G. Masaryk comme une « image symbolique de tout ce qu’il y a de plus parfait ». Le président fut pour Ripka à la fois un libérateur, un unificateur, un bâtisseur et un grand Européen.[6]

En politique étrangère, on perçoit également une influence directe. Thomas G. Masaryk s’efforçait de lier le destin tchécoslovaque à celui des démocraties occidentales, ce qui était d’après Ripka « une des meilleures décisions politiques (…) ». Dans l’entre-deux-guerres, Thomas G. Masaryk réussit à faire de la question tchèque une question européenne[7]. Ripka adopta cette conception de la politique étrangère tchécoslovaque qu’il considérait comme la garantie la plus efficace de l’indépendance de son pays. Néanmoins, l’évolution internationale allait prouver que la seule application de l’héritage du premier président n’était pas suffisante pour préserver l’indépendance tchécoslovaque.

Par son engagement politique et son activité de journaliste, Ripka prit part au combat dans lequel la diplomatie tchécoslovaque s’opposa au régime nazi. Dans l’article Czechoslovakia – the key to the Danubian basin[8], il dénonça l’ambition de Hitler qui voulait, d’après Ripka, étendre le Lebensraum allemand jusqu’aux Balkans. Ainsi, en sacrifiant la Tchécoslovaquie, l’Allemagne s’emparerait de toute l’Europe centrale et orientale. Dans le même article, Ripka déclarait moins d’un an avant l’invasion de son pays par les nazis:

L’agresseur doit savoir qu’en cas d’attaque contre la Tchécoslovaquie, celle-ci se défendra avec détermination (…). Toute nation qui se respecte préférerait une mort honorable à la lâcheté et à l’esclavage [9].

La signature des accords de Munich fut perçue par Ripka comme une catastrophe majeure dans l’histoire nationale puisque la Tchécoslovaquie « tombe sous la coupe de son ennemi héréditaire qui l’avait menacée pendant des siècles »[10]. Ripka comprit que son pays allait être entraîné dans une guerre européenne indispensable à la reconquête de l’indépendance tchécoslovaque. C’est pourquoi il fut parmi les premiers émigrés : « J’ai émigré parce que je ne voulais rien avoir en commun avec la république d’après Munich »[11], expliqua-t-il en mai 1939. Au même moment était publié son livre Munich : Before and After, premier témoignage présentant les accords de Munich comme un coup décisif porté à la paix européenne. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale prouva la justesse de ses opinions et marqua le début d’une nouvelle phase dans la vie de Ripka : celle d’un homme politique luttant pour l’indépendance tchécoslovaque.

 

Les « splendeurs » des démocrates tchécoslovaques pendant la Seconde Guerre mondiale

 

À Paris puis à Londres, Ripka contribua à déterminer les principes de la politique étrangère tchécoslovaque. Le séjour de l’émigration tchécoslovaque en France fut rendu difficile par l’attitude hostile des cercles politiques responsables de la crise de Munich à qui la présence tchécoslovaque rappelait leur mauvaise conscience. Outre ces difficultés, les activités de la résistance étaient paralysées par les conflits internes entre les partisans d’Edvard Beneš et ceux de l’ambassadeur tchécoslovaque en France Štefan Osuský. Dans ce contexte, Ripka apparaissait à nouveau comme l’homme-lige de Beneš. Au sein du Comité national tchécoslovaque, il fut chargé de l’administration des Services d’information. La défaite de la France le 22 juin 1940 mit fin aux activités des exilés tchécoslovaques à Paris, le centre de la résistance s’installa désormais à Londres. Cette période fut pour Ripka la plus fructueuse de son activité politique au service de son pays.

La politique étrangère selon Ripka concevait la Tchécoslovaquie comme un baromètre de la démocratie et de la liberté en Europe. Ainsi, il s’efforçait d’ancrer son pays dans un réseau de relations lui garantissant sa sécurité : « Nous devons toujours essayer de sauvegarder notre liberté en nous alliant avec ceux qui sont capables et qui ont la volonté de nous garantir une assistance nécessaire »[12]. L’expérience de la « trahison française » et la montée en puissance de l’Union soviétique prête à appuyer les revendications tchécoslovaques furent un facteur déterminant de sa soviétophilie. Mais dans le même temps, une alliance avec les démocraties occidentales devait contrebalancer une trop forte influence soviétique sur les affaires tchécoslovaques[13]. Ripka était conscient que ses conceptions politiques avaient pour condition principale la poursuite d’une collaboration étroite entre les deux parties du continent européen après la guerre.

Les conceptions géopolitiques de Ripka s’inspiraient des projets de ses prédécesseurs comme Thomas G. Masaryk ou Milan Hodža[14]. Insistant sur la dimension sécuritaire d’une Europe unifiée[15], Ripka opposa à la menace de l’hégémonie allemande un projet de fédération européenne, seule capable d’assurer la sécurité du continent. À une échelle plus grande, il souligna la nécessité d’une nouvelle organisation des États d’Europe centrale. Ripka n’érigeait pas cette fédération en rempart anti-russe, il la considérait plutôt comme une partie intégrante de la nouvelle organisation européenne. Cette confédération régionale devait tenir compte de deux réalités : collaborer avec les pays voisins et avec la puissance pacifique la plus proche. Ces principes géopolitiques furent mis en pratique au travers des activités de Ripka en tant que diplomate.

Ripka considérait que les accords de Munich représentaient « une lourde ombre sur les relations entre nous et les puissances occidentales »[16], et un obstacle à une collaboration future. C’est pourquoi sa première tâche consistait à obtenir leur annulation de la part des États signataires. Les négociations avec la Grande-Bretagne aboutirent en juin 1942, mais leur succès fut mitigé : les Britanniques refusaient tout engagement majeur en Europe centrale. Lors des négociations avec le Comité national français, Ripka contribua à la « liquidation du coup porté par Munich aux relations franco-tchécoslovaques » et prépara « le rétablissement de la politique traditionnelle d’alliance (...) entre les deux nations »[17]. De même, le gouvernement tchécoslovaque en exil fut parmi les premiers à reconnaître en juin 1944 le Comité national français comme gouvernement provisoire afin, selon les paroles de Ripka, de « montrer qu’à nos yeux, la France est une puissance aussi importante que l’Angleterre, la Russie et les États-Unis (…). »[18]

En accord avec ses conceptions géopolitiques, Ripka participa aux négociations avec les représentants polonais à Londres en vue de la création d’une confédération tchécoslovaco-polonaise permettant de garantir l’indépendance des deux pays : « S’ils n’y arrivent pas, une organisation semblable leur sera imposée »[19]. Ripka fixa pour condition principale : « une politique d’amitié commune envers l’Union soviétique »[20]. Le gouvernement tchécoslovaque en exil se rapprochait en effet de Moscou au moment où culminait une crise dans les relations polono-soviétiques après la découverte du massacre de Katyń, ce qui eut pour conséquence l’échec du projet de confédération. Au même moment se concrétisait le discours prosoviétique de Ripka. Il salua la signature du pacte tchécoslovaco-soviétique en décembre 1943 comme un des achèvements les plus réussis garantissant l'indépendance de son pays, en considérant que « le gouvernement soviétique n’a pas l’intention d’imposer son régime politique aux autres nations ni d’annexer les nations centre-européennes au cadre soviétique »[21]. Cette erreur d’appréciation se révéla fatale pour le destin de la démocratie tchécoslovaque ainsi que pour sa vie personnelle.

Par ses discours à la Radio tchèque de Londres, Ripka informait les Tchécoslovaques du Protectorat de l’avancée des négociations du gouvernement en exil et encourageait la population dans sa résistance à l’occupant. D’autre part, il faut souligner son rôle dans la médiation des activités de la Résistance intérieure, telles que l’attentat contre Heydrich en mai 1942. Dans la préparation de l’après-guerre en Tchécoslovaquie, Ripka s’interrogeait également sur la place à accorder aux Slovaques. Étant donné la méfiance réciproque entre les deux peuples, il insistait sur la nécessité de fonder la nouvelle union sur une égalité de droits.

Malgré les succès incontestables des négociations menées par Ripka tout au long de la guerre, il fut incapable d’évaluer le danger soviétique pour le destin de son pays. Le rattachement de la Ruthénie subcarpathique à l’URSS en juin 1945 montra que Moscou était déjà en position de force. Chargé de la liquidation de l’administration londonienne, Ripka resta à Londres jusqu’à la fin de la guerre. À la suite du déclenchement du soulèvement de Prague le 5 mai 1945, il intervint en vain auprès du gouvernement britannique pour obtenir de l’aide. Il considérait que l’arrivée des Occidentaux dans la capitale tchécoslovaque « faciliterait la tâche la plus importante du gouvernement tchécoslovaque, c’est-à-dire faire sortir les Soviétiques [du pays] »[22]. De retour à Prague, Ripka comprit rapidement que le combat pour une Tchécoslovaquie libre et démocratique n’était pas terminé.   

 

Un réveil douloureux : l’offensive des communistes et la destruction de la démocratie tchécoslovaque

 

Entre 1945 et 1948, Ripka poursuivit sa carrière en tant que ministre du Commerce extérieur. Sa tâche principale consistait à contrebalancer l’influence soviétique en Tchécoslovaquie par un développement de relations économiques étroites avec les démocraties occidentales. Parallèlement, il donnait à l’université Charles des cours de sciences politiques sur son principal domaine d’intérêt, les relations entre l’Occident et la Russie.

Étant donnée la nature politique de certaines questions concernant le commerce extérieur tchécoslovaque, le ministère dirigé par Ripka défendait : « non seulement un système économique mais surtout un principe politique »[23]. Dans ce domaine, Ripka voulait relancer l’économie en renouant avec la tradition exportatrice de son pays tout en insistant sur la nécessité de rendre les produits tchécoslovaques compétitifs sur les marchés mondiaux.

Dans le but de trouver de nouveaux débouchés pour la production tchécoslovaque, Ripka entama un « marathon » de signature de traités commerciaux qui auraient dû permettre à son pays, dont l’attachement au monde germanophone était jugé comme excessif et dangereux, de diversifier son orientation économique. Les échanges commerciaux avec les pays d’Europe centrale pouvaient procurer des avantages compte tenu de la complémentarité de leurs économies. La France et la Grande-Bretagne constituaient pour Prague des partenaires commerciaux de niveau supérieur, mais leurs relations furent cependant victimes de la naissance de la Guerre froide. Ce conflit consacra l’échec des conceptions politiques de Ripka, la « fenêtre tchécoslovaque » s’ouvrit à partir dès l’été 1947 uniquement vers l’Est.

À l’issue de la guerre, la Tchécoslovaquie avait pour la première fois de son histoire une frontière commune avec l’URSS. Par conséquent, « une politique pro-soviétique s’imposait »[24]. Dans ce contexte, il faut souligner le manque de réalisme de Ripka, pourtant considéré comme un spécialiste de l’Union soviétique, qui jugeait que « l’Union soviétique est l’adversaire (…) de tout système où s’exerce la suprématie d’une puissance »[25]. Ripka succomba donc à la propagande soviétique, ce qui peut d’ailleurs être vu comme une preuve de son efficacité : elle réussit à convaincre les hommes politiques non communistes que la sécurité de la Tchécoslovaquie ne pouvait être garantie que par l’URSS.

Membre du Parti socialiste-national, Ripka proposa un programme politique de socialisme démocratique tout en s’efforçant de gagner le soutien de toutes les classes sociales. Son ministère fut un des défenseurs les plus convaincus du plan Marshall proposé par les États-Unis à une Europe dévastée par la guerre. Devant le veto soviétique imposé en juillet 1947, les représentants tchécoslovaques furent obligés de choisir entre les crédits américains et l’alliance avec l’Union soviétique. Dans ses mémoires, Ripka qualifia la soumission de Prague de : « premier acte d’un drame qui allait détruire notre pays »[26]. Jusqu’au moment décisif, il espéra une victoire des démocrates sur les communistes. S'inspirant de l'exemple de la France où les communistes avaient écartés du pouvoir en mars 1947, il considérait que la démission des ministres démocrates était la seule solution pour faire face à leurs attaques. Il s’agissait en même temps de « montrer au monde que le régime communiste ne peut s’établir dans notre pays que par la force »[27]. Cependant, un manque de coordination des forces d’opposition et du soutien des démocraties occidentales firent de ce dernier cri de désespoir un échec. Ainsi, la politique d’« alliance avec Moscou pour garantir l’indépendance tchécoslovaque » prônée par Ripka se révéla en définitive complètement illusoire.

À la suite du coup de Prague, Ripka démissionna de tous ses mandats politiques considérant que « dans les conditions créées par le changement politique, il ne serait plus possible de servir librement les buts nationaux, démocratiques et socialistes »[28]. Le 3 mars 1948, le ministère de l’Éducation lui retira son poste de maître de conférences sous le prétexte qu’il « avait commis par sa désertion du gouvernement et son soutien à la politique du Parti socialiste-national une faute contre la démocratie populaire »[29]. Ripka était conscient que les communistes allaient s’en prendre tout d’abord à leurs principaux opposants politiques, la vie de toute sa famille était donc en danger. En s’efforçant de persuader les communistes qu’il n’envisageait pas de partir en exil, l’ancien ministre préparait en fait déjà son départ. Hubert Ripka s’enfuit dans des conditions dramatiques en avril 1948 grâce à l’aide de diplomates français contactés par sa femme Noémi[30]. Celle-ci ainsi que leurs deux fils, Michel et Georges, le rejoignirent en juin 1948.

Dès son arrivée en France, Ripka s’engagea une nouvelle fois dans la lutte pour l’indépendance tchécoslovaque. Comme lors de son premier exil, il commença son combat par la plume en rédigeant Le Coup de Prague. Une Révolution préfabriquée[31], premier livre relatant les événements de février. Entre les lignes transparaît l’appel de Ripka au soutien de l’opinion publique et une critique de l’attitude occidentale lors des deux crises tchécoslovaques de 1938 et 1948. Par la suite, Ripka participa aux activités des exilés politiques tchèques et slovaques. En 1949, il devint membre du conseil de la Tchécoslovaquie libre qui établit son siège à Washington. Cependant, il échoua dans sa tentative d’unir les exilés tchécoslovaques dans ce cadre. Il ne parvint pas à suivre l’exemple de Beneš qui s’était pendant la Seconde Guerre mondiale érigé en chef de la résistance.

En automne 1949, toute la famille s’installa à New York où Hubert Ripka donna des cours de politique internationale tout en développant ses idées de confédération pan-européenne[32]. À la suite des débats organisés par les exilés d’Europe centrale naquirent des idées qui se concrétisèrent plus tard en Europe occidentale. Dans d’autres ouvrages, Ripka renoua avec son activité politique en revenant sur les conceptions de la politique étrangère tchécoslovaque qu’il avait défendues pendant la Seconde Guerre mondiale[33]. L’exil aux Etats-Unis ne fut pas pour Ripka une période heureuse. Dans les années 1954-1955, il fut accusé de collaboration avec les communistes[34]. Peu de temps après, la famille Ripka décida de s’installer en Grande-Bretagne. Là-bas, Hubert Ripka entama son dernier ouvrage important Eastern Europe in the Post-War World[35] où il réaffirmait les motifs du combat de toute sa vie : l’indépendance des petits pays d’Europe centrale et orientale. Hubert Ripka mourut d’un cancer du pancréas le 7 janvier 1958 à l’âge de 62 ans.

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La vie de Hubert Ripka fut marquée par une lutte incessante pour ses idéaux liés à la liberté et à l’indépendance tchécoslovaque : « Seule une vie dans la liberté est une vraie vie. On doute de tout. Je n’ai jamais douté de la liberté »[36], affirmait-il après son deuxième départ en exil. Ripka s’attacha successivement à la France et à l’Union soviétique, considérant que l’alliance de la Tchécoslovaquie avec une puissance européenne était nécessaire pour garantir sa sécurité. En octobre 1938, Ripka quittait son pays pour Paris, déchiré entre sa francophilie et la déception de la « trahison française. » Dix ans plus tard, la France lui sauvait la vie.

Par son engagement politique, Ripka se révéla un homme de gauche qui refusait le système politique et économique proposé par l’URSS. En revanche, une collaboration étroite avec Moscou devait prévenir une ingérence soviétique dans les affaires tchécoslovaques mais Ripka fut incapable de percevoir à temps les véritables intentions soviétiques. La période de « l’entre-deux-dictatures » fut la plus éprouvante pour sa carrière politique dans la mesure où il fut le témoin de la mise en place d’un régime qui détruisit la démocratie tchécoslovaque. Son destin rappelle celui d’Edvard Beneš : pendant la Seconde Guerre mondiale, Ripka fut pour le président du gouvernement tchécoslovaque en exil ce qu’il avait lui-même été pour Thomas G. Masaryk pendant le premier conflit mondial. En février 1948, les deux hommes politiques qui devaient garantir l’épanouissement de la démocratie furent précisément ceux qui l’ont détruite.

Dans le contexte de la Guerre froide, il fallait choisir son camp dès 1945, ce qui fit comprendre à Ripka que sa conception politique d’alliance avec l’Est et l’Ouest n’était pas viable. Toutefois, il faut souligner sa détermination constante à mettre les intérêts de l’État tchécoslovaque au-dessus de ses intérêts personnels. Le deuxième exil fut pour Ripka beaucoup plus douloureux parce que le conflit international, d’après lui le seul capable de rétablir l’indépendance de son pays, s’enlisait dans une guerre froide de longue durée.

Hubert Ripka vient grossir le rang de ceux qui furent « récompensés » pour leur combat en faveur de l’indépendance tchécoslovaque pendant la Seconde Guerre mondiale par une persécution de la part du régime communiste. À sa mort en 1958, Jaroslav Stránský, son collègue et ami, lui rendit hommage en évoquant le destin dramatique des démocrates tchécoslovaques :

Il s’agissait d’un représentant brillant d’une génération démocratique malheureuse qui put fuir la terreur nazie et bolchevique seulement par un exil, une génération qui avait pour destin d’être la victime du règlement de compte avec les erreurs et les illusions des âges et des continents entiers.[37]



[1] Etudiante en magistère de relations internationales et en Master 2 d’histoire à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Cet article est issu de sa maîtrise d’histoire sous la direction d’Antoine Marès et Alain Soubigou, soutenue au Centre d’histoire de l’Europe centrale contemporaine de Paris I en septembre 2005.

[2] RIPKA (Hubert) « Komunisté na staré cestě  » [Les communistes sur le vieux chemin] in Československý boj , 16 février 1940, n° 6, à consulter dans l’Institut Masaryk à Prague (IM), fonds Edvard Beneš II, carton 236, n° 38-A-5.

[3] Přítomnost était un hebdomadaire politique fondé en 1924 par Ferdinand Peroutka. Les frères Čapek contribuaient également à cette revue.

[4] KOSATÍK (Pavel), Ferdinand Peroutka, život v novinách (1895 – 1938) [Ferdinand Peroutka, une vie dans un journal (1895 – 1938)], Paseka, Prague, 2003, p. 138.

[5] Voir ses articles : « Le millénaire de St Venceslas » en 1929, « La Yougoslavie contemporaine » en 1936 et « Les problèmes de l’Europe centrale » en 1937.

[6] RIPKA (Hubert) Tvůrce Československa průkopníkem Nové Evropy. Politické dílo T. G. Masaryka [Le fondateur de la Tchécoslovaquie comme pionnier de la Nouvelle Europe. L’œuvre politique de T. G. Masaryk], Svaz národního osvobození , Prague, 1936, p. 3 – 4.

[7] Ibid, p. 44-48.

[8] « Czechoslovakia – the Key to the Danubian basin » in Slavonic Review, n° 17 (1938-1939), p. 54 – 72.

[9]  Ibid, p. 57.

[10] RIPKA (Hubert), Únorová tragédie. Svědectví přímého účastníka [La tragédie de février. Témoignage d’un participant direct], Brno, Atlantis, 1995, p. 23.

[11] IM, carton 228, doc. 38-27-13, « Entretien entre Ripka et Osuský à l’ambassade le 28 mai 1939. »

[12] Archives du Ministère des Affaires Etrangères à Prague (AMAE Prague), fonds Archives de Londres (LA), carton 551, dossier Zaměstnanci [Les employés], discours de Ripka « Extracts from a statement on foreign policy, » non daté.

[13] RIPKA (Hubert), East and West, Londres, Lincolns-Prager Publishers, 1944.

[14] MASARYK (Thomas G.), La Nouvelle Europe, Paris, L’Harmattan, 2002. HodŽa (Milan), Federation in Central Europe : reflections and reminiscences, Londres, 1942 (réédition en slovaque, Federácia v strednej Európe, Bratislava, 1997.

[15] GONĚC (Vladimír), Za sjednocenou Evropu. Z myšlenek a programů Huberta Ripky [Pour une Europe unifiée. Pensées et programmes de Hubert Ripka], Brněnské centrum evropských studií [Centre des Etudes européennes à Brno], Brno, 2004, p. 39-40.

[16] RIPKA (Hubert), Likvidace Mnichova [La liquidation de Munich], Čechoslovák, Londres, 1943, p. 3.

[17] AMAE Prague, fonds Archives de Londres – confidentiel (LA-D), carton 136, « Allocution de Ripka aux émissions françaises de Londres, le 30 septembre 1942 ».

[18] PETRUF (Pavol), « Československo-francúzské politické vzťahy v rokoch 1945-1948 » [Les relations politiques franco-tchécoslovaques dans les années 1945-1948] in ŠESTÁK (Milan), VORÁČEK (Emil) (éd.), Evropa mezi Německem a Ruskem [L’Europe entre l’Allemagne et la Russie], Historický ústav AV ČR, Prague, 2000, p. 547-548.

[19] NĚMEČEK (Jan), Od spojenectví k roztržce [De l’alliance à la rupture], Academia, Prague, 2003, p. 130.

[20] AMAE Prague, LA-D, carton 146, doc. 32, « Discours au Conseil d’État du 17 mai 1943, » 5 p.

[21] RIPKA (Hubert), Československo-sovětská smlouva [Le traité tchécoslovaco-soviétique], Politická knihovna Čechoslováka, Londres, 1944, p. 9.

[22] PROKŠ (Petr), Československo a Západ [La Tchécoslovaquie et l’Occident], ISV, Prague, 2001, p. 55.

[23] RIPKA (Hubert), Únorová tragédie, op. cit., p. 141.

[24] Ibid., p. 26.

[25] Institut d’Histoire Contemporaine à Prague (IHC), fonds Hubert Ripka, carton 33, doc. 1359, « Sovětský svaz po válce » [L’Union soviétique après la guerre], 1946, p. 8.

[26] RIPKA (Hubert), Únorová tragédie, op. cit., p. 74.

[27] Ibid., p. 189.

[28] IHC, carton 36, doc. 1462, « Prohlášení „Straně československých národních socialitů“, v němž ministři vysvětlují důvody svého odchodu z veřejného a politického života » [Déclaration au Parti des socialistes-nationaux tchécoslovaques dans lequel les ministres Petr Zenkl, Jaroslav Stránský, Hubert Ripka et Prokop Drtina expliquent les raisons de leur départ de la vie publique et politique], le 26 février 1948, cité in KOCIAN (Jiří), Československá strana národně socialistická v letech 1945-1948 [Le Parti socialiste-national dans les années 1945-1948], Doplněk, Brno, 2002, p. 243.

[29] TOMEŠ (Josef), « Hubert Ripka známý i neznámý » [Hubert Ripka connu et inconnu] in RIPKA (Hubert), Únorová tragédie, op. cit., p. 16.

[30] La description la plus détaillée est dans DVOŘÁKOVÁ (Zora), Politikové na útěku [Les hommes politiques en fuite], Epocha, Prague, 2004, p. 102-117.

[31] Publié en 1949 à Paris chez Plon. Ripka rédigea ce livre à partir de l’été 1948, sa femme Noémi traduisait tout de suite le manuscrit en français. Il couvre la période de mai 1945 à février 1948. Au moment de sa parution, cet ouvrage fut le premier témoignage des événements de février. La version anglaise Czechoslovakia Enslaved. The Story of the Communist Coup d’Etat parut un an plus tard à Londres. La traduction tchèque ne fut publiée qu’en 1995 sous le nom de Únorová tragédie chez Atlantis.

[32] RIPKA (Hubert), A Federation of Central Europe, New York, 1953, 88 p.

[33] Cf. RIPKA (Hubert), Czechoslovakia in the European Problematics ; History of Czechoslovak Foreign Policy ; The principles and problems of the Czechoslovak Foreign Policy, Library of Congress, Washington, 1955  pour les trois ouvrages.

[34] « Hubert Ripka a komunismus » [Hubert Ripka et le communisme] in PALEČEK (Pavel), Ministr Hubert Ripka a jeho osobní archiv. Inventář osobního fondu. Dokumenty [Le ministre Hubert Ripka et ses archives personnelles. L’inventaire de son fonds personnel. Documents], Brno, Prius, 2000, pp. 109-127.

[35] Il fut publié après sa mort en 1961.

[36] TOMEŠ (Josef), « Hubert Ripka známý i neznámý » [Hubert Ripka connu et inconnu] in RIPKA (Hubert), Únorová tragédie, op. cit., p. 19.

[37] Notice nécrologique de Jaroslav Stránský  dans « České slovo, » [La parole tchèque »], février 1958, cité in DEJMEK (Jindřich), « Hubert Ripka : pozapomenutý list z historie moderní české slavistiky i československé diplomacie » [Hubert Ripka : une page un peu oubliée de l’histoire de la slavistique tchèque moderne et de la diplomatie tchécoslovaque] in Slovanský přehled, 4/1998, p. 416.