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Soumaya Alili, Un événement perturbateur de la politique allemande française : la note de Staline du 10 mars 1952.

Un événement perturbateur de la politique allemande française : la note de Staline du 10 mars 1952.

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

 

 

Soumaya ALILI[1]

 

« La note marque un tournant, qui, pour être moins important que celui de 1939, n’en aura pas moins de graves conséquences »[2]. C’est en ces termes que Raymond Aron, alors journaliste au Figaro, commente la note soviétique du 10 mars 1952, sept jours après la réception des propositions soviétiques en France[3]. Même si les propos de Raymond Aron sur les conséquences de la note restent modérés, ce véritable « spectateur engagé » des relations internationales sut sentir avec justesse la puissance de cet événement. Car la note soviétique marquait bien un tournant dans la situation internationale.

Comme l’ont montré les recherches de Georges-Henri Soutou, précurseur des études sur ce thème, la note joua un rôle de déstabilisateur de la question allemande en particulier en France[4]. Elle remettait en cause le statut de l’Allemagne alors qu’un modus vivendi semblait avoir été établi entre l’Est et l’Ouest, après les difficultés rencontrées en 1948-1949. La crise allemande semblait avoir pris fin avec la conférence des quatre ministres des Affaires étrangères des puissances occupantes qui se tint en mai et juin 1949. Les deux camps donnaient l’impression de s’être résignés à la division de l’Allemagne, et le thème qui dominait était celui du modus vivendi.

La note venait donc bousculer cette situation. Celle-ci proposait la réunification de l’Allemagne dans les frontières établies à Postdam et la conclusion d’un traité de paix qui neutraliserait l’Allemagne réunifiée, ainsi qu’une armée nationale allemande. Pour la première fois les Soviétiques faisaient des propositions concrètes avec un traité de paix et proposaient ce qu’ils avaient toujours refusé à l’Allemagne : le réarmement du pays.

En France, la note eut un impact très important. Elle fut très efficace pour déstabiliser la politique allemande française. Tout d’abord, la politique vis-à-vis de la division de l’Allemagne et en particulier de la réunification : elle joua un rôle de « révélateur de la politique allemande française »[5]. La diplomatie dut se confronter franchement à ce problème et dut se demander, si la réunification était réellement souhaitable du point de vue français. Les questions fondamentales que se posèrent alors les Français de cette période peuvent être illustrées par les titres des ouvrages de Geneviève Maelstaf (Que faire de l’Allemagne ?) et d’Ernst Weisenfeld : (Quelle Allemagne pour la France ?)[6]. Cette réflexion ne peut donc être dissociée de la question de l’unité allemande et de la recherche française d’un statut international pour l’Allemagne.

C’est aussi le problème de la CED que la note soviétique a remis en cause, problème tout à fait crucial à ce moment là puisque l’on se trouvait dans la phase finale de négociation des deux traités qui devaient être signés à Paris les 26 et 27 mai 1952.

Un échange de sept notes entre l’Est et l’Ouest sur l’Allemagne se poursuivit de mars à septembre 1952. Mais le thème des propositions de l’URSS eut un écho en réalité au-delà même de la conférence de Berlin de 1954, c'est-à-dire jusqu’à la recherche d’une solution provisoire à la division allemande en 1955.

Cette affaire des propositions soviétiques provoqua un grand débat, surtout en Allemagne où il comportait des enjeux politiques, tout d’abord chez les contemporains de cette question et ensuite plus tard chez les historiens, surtout à la fin des années quatre-vingt : la note de Staline était-elle un simple piège pour faire échouer la CED ou bien existait-il une possibilité réelle de régler la question allemande ?[7]

Des études abondantes ont été consacrées à cette question de la sincérité soviétique, même si le débat s’apaisa avec la réunification de l’Allemagne et la fin de l’URSS.

Les propositions soviétiques doivent être comprises essentiellement comme des manœuvres tactiques pour déjouer les projets de l’Ouest : il s’agissait pour les Soviétiques de déstabiliser la politique occidentale en voie d’ancrer plus fermement encore la République fédérale à l’Occident.

Si l’objectif des Soviétiques était clair, les réactions de la France et des Alliés le furent moins. Il convient donc d’éclairer la diversité des réactions françaises, en fonction des personnalités au pouvoir et aussi d’expliquer l’évolution des réactions face aux changements de contexte. Surtout, cette réflexion voudrait mettre en lumière la manière dont les responsables de la politique étrangère en France ont essayé de concilier politique extérieure et opinion publique. Toute la difficulté des dirigeants français était d’éclaircir les réelles intentions des Soviétiques derrière des propositions apparemment de bonne foi sans tomber dans le piège de la manœuvre russe.

 

La France en quête d’éclaircissements sur l’initiative soviétique du 10 mars 1952.

 

Une initiative soviétique attendue par la France

 

Même si les propositions soviétiques étaient étonnantes, constituant un revirement politique complet, l’effet de surprise au sein de diplomatie occidentale est à nuancer, car cette dernière attendait depuis 1950 un geste de grande ampleur de la part de l’URSS concernant l’Allemagne.

En fait, dès l’automne 1950, certains signes annonçaient une initiative soviétique en direction de la France. Tout d’abord, parce que depuis la conférence des ministres des Affaires étrangères marquant la fin du blocus de Berlin en mai 1949, les Soviétiques s’étaient tenus plutôt silencieux sur la question allemande et laissaient le soin des initiatives à la RDA. La RDA avait en effet multiplié les propositions auprès de la RFA au cours de l’année 1951 et début 1952. Un aussi long silence avait été interprété comme le signe annonciateur d’un geste de grande envergure[8]. Et la diplomatie prévoyait logiquement ce déclenchement d’actions soviétiques au moment de la signature du traité de la CED[9].

D’autre part, grâce aux archives du ministère des Affaires étrangères, nous savons que les Soviétiques avaient effectué une préparation diplomatique de la note du 10 mars 1952 auprès de la France : ils firent courir de nombreux bruits sur leur projet allemand, utilisant ainsi une technique classique dans les relations internationales : la désinformation, qui appartient aux stratégies internationales « indirectes », mélangeant la diffusion de vraies et fausses rumeurs. Ainsi les doutes des diplomates français relatifs à la préparation d’un projet soviétique de grande envergure se trouvèrent confortés. Mais les sources diplomatiques montrent qu’ils n’échappèrent pas complètement à la tentative d’intoxication soviétique sur le sens véritable du projet de Staline puisqu’ils furent aussi sensibles aux fausses informations diffusées par les Russes. En particulier, le bruit du possible abandon russe de la RDA que les Soviétiques s’ingéniaient à répandre[10].

 

Une note provoquant la méfiance de la France

 

D’une manière générale, les multiples réactions en France à la note de Staline furent plutôt des réactions de méfiance. Que ce soit la presse, l’opinion publique ou les diplomates, tous les milieux manifestaient de l’inquiétude face au projet russe.

 En ce qui concerne l’opinion publique française, c’est elle qui manifestait les réactions les plus partagées. La perspective d’une Allemagne neutre et armée rebutait complètement la population, mais la note avait ouvert un immense espoir d’un règlement pacifique de la question allemande et l’opinion estimait qu’on ne pouvait rejeter une telle offre de négociation. En cela, la note eut un impact sensationnel[11].

Pour les dirigeants français la note créa une situation nouvelle en ouvrant la perspective d’une négociation avec l’URSS et d’une solution alternative au réarmement allemand. Ces espoirs allaient persister jusqu’à la réalisation d’une réelle discussion sur l’Allemagne avec l’URSS.

En ce qui concerne la presse française, sans avoir opposé une fin de non-recevoir à la proposition soviétique, elle se montrait extrêmement réticente à la note du 10 mars. Elle ne rejetait cependant pas une négociation avec l’URSS : au contraire, elle estimait dangereux de repousser purement et simplement les propositions russes avant de connaître leurs intentions, mais recommandait une grande prudence et vigilance à la diplomatie au cas où celle-ci entamerait des négociations avec l’URSS[12].

Les réactions des diplomates français sont celles sur lesquelles on possède le plus d’informations et comme on peut s’en douter, également celles qui sont les plus complexes.

Pour la diplomatie, la note complétait le dossier des démarches faites par le gouvernement soviétique en vue du rétablissement pacifique de l’unité allemande contre le réarmement de l’Allemagne occidentale. S’il y avait unanimité sur l’interprétation des intentions soviétiques immédiates, on constatait chez les diplomates français une importante divergence quant à l’objectif ultime de l’URSS dans cette affaire[13]. Mais celles-ci ne diminuèrent en rien la position ferme de la France à l’égard des propositions soviétiques et de ses Alliés.

De même que les dirigeants français, leurs alliés occidentaux mirent immédiatement en doute la sincérité soviétique et pensaient qu’il s’agissait d’un piège.

Mais la note soviétique ne provoqua pas que des sentiments négatifs, la France et les Alliés reconnurent certains aspects positifs au document : même si c’était pour obtenir l’arrêt de l’intégration de la RFA à l’Occident, certains pensaient que pour la première fois les Soviétiques étaient peut-être prêts à faire des concessions. D’autre part, pour les Alliés, la note était un signe qui devait les encourager à persévérer dans leur politique d’intégration.

 

Le choix de poursuivre un dialogue avec l’URSS

 

       Compte tenu du fort impact des propositions soviétiques, les Alliés décidèrent de poursuivre le dialogue sur la question allemande. Cependant, s’ils s’entendirent rapidement sur la stratégie d’ensemble, et même si une initiative de ce genre était attendue, leurs avis divergèrent sur la tactique à adopter. Schuman dut s’imposer tout au long des négociations pour montrer que la note n’était pas un simple geste de propagande et qu’il fallait la prendre très au sérieux. Il y eut de nombreux débats opposant les Anglo-Saxons aux Français autour de la question stratégique des élections libres[14].

Il est intéressant de retenir que la diplomatie française joua un rôle important, durant tout l’échange de notes, pour que ne soit négligée aucune chance d’entente à quatre sur le problème allemand. C’est Paris qui obtint qu’une sérieuse proposition de conférence avec les Russes soit faite, dans la note du 10 juillet 1952 afin de pousser ceux-ci dans leurs retranchements. Cela  s’explique par le souci constant de Robert Schuman de prendre en compte l’opinion publique, conscient du poids qu’elle pouvait prendre dans les négociations internationales.

Malgré les efforts de Robert Schuman pour satisfaire les aspirations populaires, la majorité de la presse n’était pas satisfaite des réponses de la France[15]. Et des critiques apparurent dans de nombreux quotidiens sur les textes envoyés à l’URSS. Mais la stratégie envisagée permit à Schuman de démontrer malgré tout la mauvaise volonté russe qui fut mise en lumière en automne 1952[16].

 

 

 

 

 

 

 

L’idée d’une contre offensive française : une conférence à quatre pour piéger les Soviétiques.

 

Le thème d’une conférence à quatre relancé avec la mort de Staline

 

L’échange de notes entre l’URSS et les Occidentaux sur les propositions soviétiques s’acheva en septembre 1952, le gouvernement soviétique n’ayant pas répondu à la note alliée du 23 septembre. Mais le thème d’une entente à quatre sur l’Allemagne avant la ratification de la CED introduit par les propositions soviétiques n’était pas oublié en France.

L’opposition au réarmement allemand augmenta en automne 1952 avec la propagande communiste, mais aussi en raison des effets a posteriori de la note de Staline, une demande de pourparlers avec l’URSS se faisant entendre de manière de plus en plus forte, de sorte que le gouvernement Pinay n’osait plus soumettre la CED au Parlement pour la ratifier.

La mort de Staline en mars 1953 ne fit qu’accentuer cette demande. Cet événement de portée historique troublait les esprits : beaucoup de responsables politiques ainsi que les opinions publiques dans leur ensemble, retenaient des premières mesures de libéralisation et d’ouverture internationale décidées par les Soviétiques qu’une détente dans les relations avec l’URSS était devenue possible.

En France, l’opinion était impressionnée par les signes de détente en provenance de Moscou et les thèmes soulevés par la note soviétique du 10 mars 1952 étaient de nouveau à l’ordre du jour.

Quant à la presse, ce furent les journaux communistes qui manifestèrent le plus d’intérêt pour l’initiative soviétique et, dans une moindre mesure, ceux des autres milieux de gauche ou de tendance socialiste. Le reste de la presse dans son ensemble était assez enthousiaste, mais conservait un certain scepticisme en demandant des preuves de bonne volonté en Asie de la part de l’URSS et en recommandant une certaine vigilance aux dirigeants Occidentaux[17].

 

Les élections libres au cœur de la nouvelle stratégie française ou la rupture avec la politique Schuman

 

Dans un tel contexte, les dirigeants occidentaux considérèrent qu’ils avaient intérêt à prendre l’initiative de proposer à l’URSS une conférence à quatre sur l’Allemagne. Leurs actions aboutirent, après de difficiles négociations pour convaincre l’URSS, à la conférence de Berlin au mois de janvier 1954. Du côté des dirigeants français, la tactique abordée par Bidault changeait de celle de Schuman : en effet, au contraire de son prédécesseur, celui-ci plaçait sa stratégie face à l’URSS dans les seules élections libres qui selon lui ne représentaient aucun danger et pouvaient avoir un effet important sur l’opinion publique.  Les événements du 17 juin 1953 appuyaient son analyse : l’URSS ne pouvait pas accepter des élections libres après cet épisode, donc il n’y avait aucun risque à les proposer. Derrière cette nouvelle stratégie, on le voit, il n’apparaît aucune volonté de dialogue avec l’URSS sur la question allemande ni aucun désir de faire évoluer le statut international de l’Allemagne. Bidault désirait en fait maintenir le statu quo établit dans lequel il voyait la sécurité de la France[18].

Malgré les efforts de Bidault pour qu’une invitation fût faite en des termes acceptables à l’URSS, l’opinion demeura assez sceptique sur la valeur de cette proposition et les intentions alliées[19].

 

La conférence de Berlin ou la tentative française de désamorcer la « bombe » russe du 10 mars

 

Le désir de Bidault étant de maintenir le statu quo en Allemagne, sa position à Berlin en janvier 1954 face aux Russes fut en conséquence d’une grande fermeté à l’égard de l’URSS. Il s’opposa durement à Molotov sur la question du choix des alliances de l’Allemagne, et fut complètement insensible aux nouveaux plans russes sur le problème allemand, qui reprenaient quelques peu l’esprit de la note soviétique en la centrant davantage sur la sécurité européenne. Et la question d’un « marchandage planétaire » envisagée par certains n’était pas non plus concevable pour Bidault.

L’objectif du ministre des Affaires étrangères français était uniquement de désamorcer la manœuvre soviétique visant à empêcher la ratification des accords de Paris et désirait montrer que, même en cas d’abandon de la CED, l’URSS n’était pas prêts à s’entendre avec les Alliés sur l’Allemagne. Mais la querelle de la CED était trop prononcée en 1954 pour que la stratégie de Bidault puisse avoir un effet sur le vote du Parlement. La tactique de Bidault fut d’ailleurs incomprise par l’opinion publique et la presse, Le Figaro notamment, qui manifesta sa déception[20].

L’échec de la conférence de Berlin entérina la division de l’Allemagne, et pour la diplomatie française constitua une satisfaction complète. Bidault et de nombreux diplomates estimaient que cette issue favorisait les intérêts nationaux. La stratégie de la France à l’égard des propositions soviétiques avait donc considérablement évolué.  

 

La France à la recherche d’une entente sur l’Allemagne avec l’URSS

 

Une nouvelle conférence à quatre pour effacer les effets de la note ?

 

Après la conférence de Berlin, les Soviétiques, non découragés par l’échec de cette rencontre, continuèrent à exploiter les failles creusées en France par la note du 10 mars 1952 en reprenant leurs offres de négociation, même si leurs propositions n’étaient à l’époque plus tout à fait les mêmes. S’instaura alors en France un débat sur la question de savoir s’il fallait donner la priorité à la ratification des accords de Paris sur la CED ou à la conférence avec les Soviétiques. Mais cette idée de conférence n’aboutit  finalement pas.

 

Effets paradoxaux : échec de la CED et participation de l’Allemagne à l’OTAN

 

La stratégie soviétique visant à ébranler l’édifice politique occidental parut remporter un grand succès quand le Parlement français, le 30 août 1954, rejeta la CED que Mendès France lui soumettait enfin. Effectivement, les documents diplomatiques ont tendance à montrer que les notes furent très efficaces pour déstabiliser la politique allemande de la France et rendre très difficile la ratification de la CED. Elles ont en particulier retardé l’ouverture des débats à Paris, beaucoup de parlementaires souhaitant au préalable entreprendre une ultime tentative d’accord avec Moscou sur un système de sécurité européen sans réarmement allemand. Or, la ratification de la CED, n’avait une chance d’être obtenue que si elle intervenait rapidement[21]. Du reste, En formulant des propositions de discussions avant que la défense européenne ne soit vraiment constituée, le Kremlin a servi les intérêts des moins « ardents » des Européens, prêts à tout pour éviter le réarmement allemand[22].

Paradoxalement, si la note de Staline du 10 mars 1952 entraîna l’échec de la communauté politique en France, c’est son rejet qui permit de relancer les négociations pour une participation de l’Allemagne de l’Ouest à l’OTAN. C’est ainsi qu’après l’échec de la CED, la France poursuivit des négociations avec les Alliés sur le réarmement de l’Allemagne dans le cadre de l’OTAN. En même temps, la France n’abandonnait pas le dialogue avec l’URSS, car Pierre Mendès France estimait qu’il en avait besoin pour obtenir l’acceptation du projet par l’opinion et par le Parlement. D’autre part, il ne voulait pas se désintéresser de la question allemande et laisser aux Soviétiques la possibilité de manœuvrer sur le thème de la réunification de l’Allemagne[23].

 

Un piège déjoué par la perspective d’une entente nouvelle sur l’Allemagne

 

C’est Pierre Mendès France qui mit fin aux effets de la manœuvre russe du 10 mars 1952 en répondant à la demande de conférence qu’elle avait provoquée en France. Pour obtenir le réarmement allemand, Mendès France dut promettre des pourparlers sur l’Allemagne avec l’URSS, afin de satisfaire son aile gauche et tenir compte de la situation parlementaire, beaucoup de députés n’acceptant de voter les accords de Paris qu’avec la promesse d’une conférence à quatre. Mendès France était également sensible à l’influence de diplomates restés fidèles à la ligne de Robert Schuman, persuadés que l’on ne pourrait pas toujours faire l’impasse sur la question allemande. Le Président du Conseil ne se contentait pas du système apparemment commode de la « double sécurité » qui permettait à Paris de conserver vis-à-vis de Bonn, une certaine marge de manœuvre tout en s’assurant de l’alliance avec l’Allemagne fédérale contre Moscou.

Le court passage de Mendès France au Quai d’Orsay a donc permis de renouveler l’approche classique de la question allemande, qui négligeait les possibilités de manœuvres offertes par l’hypothèse d’une réunification et la demande populaire de réelle discussion avec l’URSS sur l’Allemagne. Prenant acte de la de la « coexistence pacifique », Mendès France  ouvrit de nouvelles perspectives de négociations sur le thème des garanties de sécurité, et renvoya à la fin du processus de détente la réalisation de la réunification. La reprise de l’idée d’une discussion avec l’URSS sur l’Allemagne, aboutit finalement à la conférence de Genève. Cette conférence et le réarmement allemand mettent fin aux effets déstabilisateurs de la note du 10 mars 1952.

 

La note russe du 10 mars 1952 apparaît bien avec le recul comme le point culminant de la Guerre froide. Elle se présente comme le moyen pour Staline de reprendre l’initiative en Europe et troubler la construction européenne. Cette appréciation, ne fût cependant pas partagée par l’ensemble des contemporains. Nous l’avons vu, la note soviétique offrit à l’opinion publique un nouvel espoir de négociation qu’elle crut ne pas devoir négliger. Avec cette note, inédite neuve par le ton et par le contenu, elle espérait crédible une politique de conciliation soviétique. Cet espoir influença alors la politique allemande des dirigeants français. C’est là que se situait tout l’enjeu de la note soviétique en France : les responsables politiques durent apprendre pour résoudre cette affaire à articuler opinion publique, politique intérieure et menace soviétique, politique extérieure. Défi bien difficile à relever mais remporté finalement au bout de trois années.

 



[1] Cet article est issu d’une recherche pour un mémoire de maîtrise en Histoire des Relations Internationales Contemporaines, sous la direction de M. Robert Frank, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, soutenu en septembre 2005.

[2] 1939 : date, on le rappelle, de la signature du pacte germano-soviétique par l’URSS.

[3] Article de Raymond Aron : «  La politique allemande du Kremlin », 17 mars 1952, in ARON (Raymond), Les articles de politique internationales dans le Figaro, tome 1 : La Guerre froide, juin 1947-mai 1955, Fallois, Collection La Pléiade, 1990, introduction et présentation de Georges-Henri Soutou.

[4] SOUTOU (Georges-Henri), « La France et les notes soviétiques de 1952 sur l’Allemagne », in Revue d’Allemagne, 1988, 3, p. 261-273. Voir aussi, du même auteur La guerre de Cinquante ans : les relations Est-Ouest, 1943-1990, Paris, Fayard, 2001.

[5] Selon l’expression de Geneviève MAELSTAF dans sa thèse, très importante pour cette recherche : Que faire de l’Allemagne : les responsables français, le statut international de l'Allemagne et le problème de l'unité allemande, 1945-1955, Paris : Ministère des Affaires étrangères, Direction des Archives, 1999, p. 333.

[6] Ibid et voir WEISENFELD, (E.), Quelle Allemagne pour la France ? La politique étrangère française et l’unité allemande depuis 1944, Paris, Collin, 1989. Traduction française de Welches Deutschland soll es sein? Frankreich und die deutsche Einheit seit 1944, München, Beck, 1986.

[7] L’affaire de la note soviétique fut une des armes de choix notamment dans les attaques élevées contre le Chancelier Adenauer et sa mémoire, par l’accusation d’avoir refusé une offre de discussion et de réunification de l’Allemagne. Voir POSCHEPOTH (Rolf) éd. The german question : The Stalin Note of 1952 and the problem of the reunification, Columbia, University Press, New York, 1990 ; GRAML (Hermann), « Die Legende von der verpassten Gelenheit zur sowjetischen Notenkampagne des Jahres 1952 », in VhfZ, 1981/3, p. 308-341 ; ROLLET (Henri), « Un nouveau serpent de mer : La note soviétique du 10 mars 1952 et la visite de P. Nenni à Staline », in Revue d’histoire diplomatique, 1988, p. 297-316 ; RUPIEPER (Hermann-Josef), « Zu den Sowjetischen Deutschlandnoten 1952. Das Gespräch Stalin-Nenni », in VhfZ, 1985/3, p. 547-557; STEININGER (Rolf), Eine verpasste Chance ? Die Stalin-Note vom 10. März 1952 und die Wiedervereinigung, Berlin, Bonn, 1985; WIELENGA (F.), HESS (C.), « Die Niederlande und die Wiedervereiningung Deutschlands. Zur Debatte um die verpasste Gelenheit im Jahre 1952 », in VhfZ, 1987/3; RAMONAT (Wolfgang), « Die Debatte über du deutsche Frage », in Politische Studien, 1988/39, p. 381-394. Cet article permet de faire la synthèse de cette querelle historiographique en reprenant les auteurs qui ont évoqué cette question. ; SOUTOU (Georges-Henri), « La France et les notes soviétiques de 1952 sur l’Allemagne», in Revue d’Allemagne, 1988, 3, p.261-273.

[8] CASTIN CHAPARRO (Laure), Puissance de l’URSS, misères de l’Allemagne : Staline et la question allemande, 1941-1955, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 355.

[9] MAE/Paris, Europe 1944-1970, Allemagne 418 - et volume 936  plusieurs télégrammes pressentent une initiative soviétique.

[10] Sur ce point voir l’article de SOUTOU (Georges-Henri), op. cit., p. 1.

[11] L’Année politique, 1952.

[12] Voir par exemple : L’Aurore, 12 mars 1952, p. 1, Le Monde, 12 mars 1952, p. 1.

[13] MAE/Paris, Europe, 1944-1970, Allemagne 936 – Compte rendu de la réunion tenue chez M. Parodi le vendredi 14 mars à 10 heures » - 14 mars 1952 – f°162-169.

[14] MAE/Paris, Europe, 1944-1970, Allemagne 936, 937, 938.

[15] Voir par exemple les articles très sceptiques du Monde à partir du mois de mars 1952.

[16] L’Année politique, 1952.

[17] Voir à titre d’illustration  les numéros de L’Aurore parus après la mort de Staline.

[18] Voir sur ce point l’article de SOUTOU (Georges-Henri), op. cit. p. 1 et la thèse de G. Maelstaf, op. cit., p. 1.

[19] Voir par exemple : Le Figaro, article de Pierre Bertrand - 16 juillet 1953 ; L’Observateur, article de B. Girod – 6 août 1953, L’Année politique, 1953.

[20] Voir l’article de Raymond Aron : « Après trois semaines de conférence » 18 février 1954, in ARON (Raymond), Les Articles de politique internationale du Figaro, tome 1, op. cit, p. 1176-1179 et aussi « L’offre de négociations », 22 juillet 1953.

 

[21] ARON (Raymond), LERNER (Daniel), La Querelle de la CED. Essai d’analyse historiographique, op. cit, p. 139 et aussi SOUTOU (Georges-Henri), op. cit.

[22] GIRAULT (René), «  La France dans les rapports Est – Ouest au temps de la présidence de Pierre Mendès France », in, BEDARIDA (François), RIOUX (Jean Pierre), Pierre Mendès France et le mendésisme, Paris, fayard, 1985, p. 251-260.

[23] SOUTOU (Georges-Henri), op. cit, p. 1 et MAELSTAF (Geneviève), op. cit., p. 1,  et aussi SOUTOU (Georges-Henri) : « Pierre Mendès France et l’Union soviétique », in Pierre Mendès France et le rôle de la France dans le monde, GIRAULT (René)., Presses Universitaires de Grenoble, 1991, p. 176-215.