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Paul Nohra, Les États-Unis et le Liban de 1943 à 1968 Une histoire méconnue à explorer

Les États-Unis et le Liban de 1943 à 1968 Une histoire méconnue à explorer

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Paul Nohra[1]

 

« Liberté, Souveraineté, Indépendance »[2], c’est le slogan du général libanais Michel Aoun que scandaient des centaines de milliers de Libanais, arborant la couleur orange du Courant Patriotique Libre[3], dans les rues de Beyrouth, le 7 mai 2005. La Syrie, par la volonté américaine et française, venait de retirer ses soldats du Liban qu’ils avaient occupé pendant trente longues années. Le Liban revenait encore une fois sur le devant de la scène médiatique.

Rarement un si petit pays n’aura fait autant parler de lui dans l’histoire. Le nom du Liban évoque tout de suite des dizaines d’images. Le Liban est un nom biblique, c’est le pays des cèdres. Le Liban est le territoire des Phéniciens qui font du commerce et inventent l’alphabet. Le Liban c’est la « Suisse du Moyen-Orient » de 1943 à 1975. Puis le Liban devient synonyme d’enfer pendant la guerre qui commence en 1975. Ce sont les combats urbains, les attentats à la voiture piégée, les enlèvements, les massacres… De 1990 à 2005, c’est un Liban asservi que le monde décide de ne plus regarder. Puis en 2005, c’est le Liban qui se libère en orange que le monde décide de regarder de nouveau.

Pourtant, malgré cette célébrité, la très longue histoire de ce pays reste méconnue et mystérieuse. La période de la guerre au Liban (1975-1990) est la période la plus étudiée, au détriment des autres. Elle capte la majeure partie des études sur le Liban. L’histoire des relations entre les États-Unis et le Liban n’échappe pas à cette réalité. Concernant la période allant de l’indépendance du Liban (1943) au début de la guerre (1975), les études sont extrêmement rares malgré le fait que le Liban a occupé une place bien plus importante dans la politique étrangère américaine que ne peut le laisser présager sa taille et son importance économique. De plus, parmi ces études, rares sont celles qui traitent de toute la période[4]. La plupart, en effet, se concentrent sur l’intervention américaine au Liban de 1958[5].

C’est donc dans ce contexte historiographique très particulier que se fait l’étude des relations entre les États-Unis et le Liban de 1943 à 1968. L’étude débute en 1943, année de l’indépendance du Liban, car c’est à partir de ce moment-là que les relations entre les deux pays deviennent officiellement des relations entre deux États souverains, et non plus des relations qui passerait par l’intermédiaire de la puissance mandataire qu’est la France. Quant à la fin de la période, l’année 1968 peut sembler un choix étonnant puisque la guerre au Liban débute en 1975 et que cela constitue a priori une rupture historique. Mais en réalité, cette guerre se prépare dès 1968 et la rupture est progressive. 1968 est une année charnière à partir de laquelle la situation politique au Liban commence à se dégrader visiblement.

Pour étudier ces relations américano-libanaises, les sources officielles sont incontournables. Les documents diplomatiques américains ont donc été particulièrement utilisés[6]. Les mémoires de présidents américains (surtout Dwight Eisenhower[7]) et libanais (Camille Chamoun[8] et Charles Hélou[9]), se révèlent également très utiles. A partir de ces sources, on a exploré ces relations en essayant de montrer leur importance et leurs conséquences pour le Liban, le Moyen-Orient et la politique américaine au Moyen-Orient. On a tenté également de montrer la nature particulière de ces relations qui s’intègrent dans un réseau de relations plus larges, se déroulant sur trois échelles différentes : locale (le contexte national libanais), régionale (le Moyen-Orient et ses conflits) et mondiale (la guerre froide).

 

<h1 style="margin-bottom:6.0pt;text-align:justify;line-height:normal; tab-stops:0cm">L’établissement des relations : 1943-1952</h1>

 

Les premiers contacts entre les États-Unis et le Liban datent du XIXe siècle. Ils sont essentiellement religieux et culturels. Dès 1823, des missions protestantes américaines s’établissent à Beyrouth et fondent une communauté protestante au Liban ainsi que des écoles (l’American University of Beirut est créée en 1866). Après la Première Guerre mondiale, des relations politiques commencent à se créer avec la commission King-Crane qui, en enquêtant sur les souhaits des populations locales concernant le partage des territoires anciennement dépendants de l’Empire ottoman, a aidé à la naissance du « Grand-Liban » qui représente le Liban dans sa forme et avec sa superficie actuelles. C’est un acte qui laissera, au Liban, un souvenir et un sentiment favorable aux Américains. Des liens économiques se créent aussi avec la construction par l’IPC (Iraq Petroleum Company) d’un oléoduc de Kirkuk vers Tripoli qui commence à fonctionner en 1934.

Mais ce n’est qu’en 1943 que le Liban, accédant à l’indépendance et menant souverainement ses relations avec les autres pays du monde, devient un interlocuteur direct des États-Unis. D’ailleurs les États-Unis ont aidé à l’accession à l’indépendance du Liban. En 1941, les forces britanniques, aidées par les troupes de la France Libre, libèrent le Liban des forces vichystes. A partir de ce moment-là, la France Libre n’a pas cessé de repousser l’indépendance promise (et proclamée) au Liban, voulant sauvegarder sa domination et ses intérêts, tandis que les Britanniques jouaient un double jeu entre un soutien à l’indépendance du Liban et des arrangements avec les Français. A l’inverse, les États-Unis n’ont pas cessé d’affirmer leur refus de toute position privilégiée de la France au Liban. Ils soutiennent l’indépendance du Liban (acquise en 1943) puis le retrait des troupes franco-britanniques (obtenu en 1946). Et le 19 septembre 1944, ils reconnaissent l’indépendance du Liban par l’accréditation d’un envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Cet intérêt pour le Liban vient du fait que ce pays est un espace stratégique au Moyen-Orient. Il est une interface qui, tant du point de vue géographique qu’historique et culturel, fait la liaison entre l’Occident et le Moyen-Orient.

Ces bonnes relations naissantes sont vite troublées par le contexte conflictuel du Moyen-Orient. En 1947, à l’ONU, le Liban s’oppose aux États-Unis car il refuse le partage de la Palestine. Il propose la création d’un État fédéral binational, idée qui n’est pas retenue. Pour autant, les relations entre les États-Unis et le Liban ne sont pas tellement affectées par cette question car l’opposition libanaise au projet sioniste est modérée. En mai 1948, lorsque la guerre éclate entre les États arabes et Israël, le Liban y participe de façon limitée (il n’engage que 1800 hommes), par solidarité avec ses voisins (c’est la seule fois dans l’histoire où le Liban prend part à une guerre contre Israël). Du fait du soutien américain au projet sioniste, il y a eu quelques tensions entre les États-Unis et le Liban. Durant la guerre de 1948, un incident est à noter : l’affaire du Marine Carp. Des citoyens américains juifs voyageaient à bord de ce bateau qui a fait escale à Beyrouth. Le gouvernement libanais arrête ces personnes en âge d’être enrôlées dans l’armée israélienne et n’accepte de les libérer qu’en direction de l’Amérique. Mais ces tensions sont somme toute bien modérées.

Au début des années 1950, les États-Unis cherchent à créer un système d’alliance destiné à endiguer le communisme au Moyen-Orient. Ils craignent les activités soviétiques et communistes au Liban. Mais ces craintes paraissent injustifiées pour le gouvernement libanais. Certes, en 1948, on peut considérer que le principal quartier général des services d’espionnage soviétiques pour le Moyen-Orient se trouve à Beyrouth[10]. Mais le Parti communiste, illégal depuis 1947, a une audience faible au Liban. Par ailleurs si, officiellement, le Liban s’est jusqu’alors tenu dans une attitude de neutralité dans la guerre froide, l’orientation de la politique étrangère libanaise était clairement pro-occidentale. Bien plus, le 30 août 1951, l’ambassadeur du Liban à Washington, Charles Malik[11], sur instruction de son gouvernement, a déclaré à George McGhee que « le Liban était résolu à rester dans le camp de l’Ouest »[12]. On peut considérer alors que le Liban commence à sortir officiellement de sa neutralité dans la guerre froide. Pourtant, lorsqu’en 1951 le Liban, par prudence, refuse de soutenir publiquement le Middle East Command[13], les États-Unis sont quelque peu déçus et acquièrent l’impression que le régime de Bechara al-Khoury (président de 1943 à 1952) n’est pas assez coopératif. Cela dégrade un peu les relations entre les deux gouvernements durant la fin de mandat du président libanais. Durant cette période, des idées unionistes traversent le Moyen-Orient. Le Liban craint pour son indépendance, car ces idées pourraient être mises en application par la force. En partie pour répondre à cette crainte libanaise, le 25 mai 1950, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France s’engagent par la Déclaration Tripartite à intervenir s’il y a violation des frontières et des lignes d’armistice au Moyen-Orient.

 

Le renforcement des relations 1953-1958

 

En 1952, Camille Chamoun devient Président et Dwight Eisenhower arrive au pouvoir en 1953. Camille Chamoun est moins hésitant (ou prudent) que Bechara al-Khoury en politique extérieure. Il s’engage plus clairement envers les États-Unis. Mais il se montre aussi plus exigeant en demandant des aides économiques. Dwight Eisenhower adopte également un nouveau style de politique étrangère qui se veut plus équilibrée au Moyen-Orient. Le nouveau secrétaire d’État, John Foster Dulles, décide d’entreprendre un voyage diplomatique au Moyen-Orient pour présenter le nouveau visage de l’Amérique. Le 16 et 17 mai 1953, il est à Beyrouth. Ces changements de gouvernements améliorent les relations américano-libanaises. Mais déjà des problèmes se profilent à l’horizon. En 1954, le début de la formation du Northern Tier[14], alors que l’URSS n’a pas abandonné l’idée de jouer un rôle au Moyen-Orient, annonce l’entrée prochaine du Moyen-Orient dans la guerre froide.

En 1954, Gamal Abd al-Nasser arrive au pouvoir en Égypte. Il diffuse au Moyen-Orient une pensée radicale qui déstabilise les autres États de la région. En 1955, le Moyen-Orient est divisé en deux camps : un camp pro-occidental composé de l’Irak et de la Turquie face à un camp neutraliste centré sur l’Égypte qui n’hésite pas à collaborer avec l’URSS. La guerre froide est entrée au Moyen-Orient. C’est le début de la « guerre froide arabe ». Si dans la guerre froide, le Liban est clairement dans le camp occidental et cela avant même la présidence de Camille Chamoun, sa position dans la guerre froide arabe est plus complexe. Camille Chamoun est opposé à l’idéologie de Gamal Abd al-Nasser et veut préserver l’indépendance du Liban. Mais, subissant les pressions égyptiennes, il ne peut pas rejoindre le pacte de Bagdad soutenu par les États-Unis. Le gouvernement libanais choisit donc la neutralité dans la guerre froide arabe. Et lorsqu’en 1956, la crise de Suez éclate, le Liban agit en tant qu’intermédiaire neutre. Mais Gamal Abd al-Nasser, exigeant une soumission à sa politique, n’accepte pas cette volonté d’indépendance libanaise. A partir de 1955, en passant par la crise de Suez et jusqu’en 1958, l’Égypte ne cesse de chercher à déstabiliser le Liban, obligeant les États-Unis à une intervention. Paradoxalement, toutes les pressions déstabilisatrices égyptiennes n’ont servi qu’à pousser le Liban à se rapprocher davantage des États-Unis, seuls capables de l’aider à préserver son indépendance. Et le Liban se trouve d’autant plus poussé à une coopération plus étroite avec les États-Unis, que la crise de Suez a beaucoup diminué l’influence de la France et du Royaume-Uni au Moyen-Orient, éliminant ainsi les alternatives possibles.

Cette baisse de l’influence de la France et du Royaume-Uni crée une sorte de vide d’influence. C’est ce que Dwight Eisenhower affirme, le 1 janvier 1957 : « Le vide actuel au Moyen-Orient doit être rempli par les États-Unis avant de l’être par l’URSS. »[15] Le 9 mars 1957, une résolution sur le Moyen-Orient (Middle East Resolution) est adoptée par le Congrès. Elle autorise le président à

l’emploi des forces armées des États-Unis pour assurer et protéger l’intégrité territoriale et l’indépendance politique des nations qui demandent une telle aide, contre une agression armée manifeste de la part de toute nation contrôlée par le Communisme international.[16].

C’est la doctrine Eisenhower. Au Liban, le gouvernement y est déjà acquis car elle lui permet de protéger leur pays contre une éventuelle agression de l’Égypte de Gamal Abd al-Nasser ou de la Syrie. Alors, du 14 au 16 mars 1957, ont lieu les négociations conduisant à l’adhésion du Liban à la doctrine Eisenhower. Cela déchaîne aussitôt les attaques de l’Egypte contre le gouvernement libanais : campagne de propagande de la radio cairote La Voix des Arabes, soutien à une opposition intérieure pro-nassérienne… C’est dans ce climat que les 9, 16, 23 et 30 juin 1957, se tiennent des élections législatives. La victoire des partisans du gouvernement de Camille Chamoun et de Sami Solh est écrasante. Les chefs de l’opposition, vaincus dans leurs propres fiefs, n’acceptent pas la défaite. Ils se radicalisent et veulent reprendre le pouvoir à tout prix, en recourant à une aide égyptienne et syrienne. Ces deux pays s’empressent de les soutenir et les poussent à se radicaliser davantage, voyant là un moyen de changer la politique étrangère et l’orientation du Liban. Les interactions entre la politique intérieure et la politique extérieure deviennent dangereusement intenses. La crise couve. Le 1 février 1958, l’Égypte et la Syrie fusionnent en une République Arabe Unie (RAU), présidée par Gamal Abd al-Nasser. L’agitation augmente au Liban, de plus en plus infiltré par des armes et des agents syriens. C’est alors qu’une rumeur (fondée) se répand selon laquelle Camille Chamoun veut faire amender la constitution pour pouvoir se représenter aux élections présidentielles. Tous ces éléments réunis font éclater la crise.

Une insurrection débute les 9 et 10 mai 1958. Elle est subventionnée et dirigée depuis la RAU. Le 22 mai 1958, le gouvernement libanais dépose une plainte contre la RAU devant l’ONU. Des observateurs sont envoyés au Liban pour s’assurer qu’il n’y ait plus d’infiltration illégale de personnes ou d’armes depuis la Syrie. Parallèlement, les États-Unis tentent une approche de Gamal Abd al-Nasser sous forme de discussions plus ou moins informelles destinées à le pousser à diminuer sa pression sur le Liban. Mais la situation ne cesse de se dégrader. Et lorsque le 14 juillet 1958 un coup d’État a lieu en Irak, l’agitation insurrectionnelle atteint son paroxysme au Liban. Camille Chamoun demande alors officiellement que la 6e Flotte intervienne au Liban sous 48 heures. Après une journée de consultations à Washington, Dwight Eisenhower prend la décision de faire débarquer des Marines à Beyrouth, le 15 juillet 1958. Il pense que si le Liban tombait aux mains du camp nassérien, tous les alliés des États-Unis au Moyen-Orient tomberaient comme des dominos. Et le Moyen-Orient s’ouvrirait à l’URSS s’il ne basculait pas entièrement dans le camp soviétique. Or il pense que « perdre cette région par inaction serait bien pire que la perte de la Chine, à cause de la position stratégique et des ressources du Moyen-Orient. »[17] L’enjeu pour les États-Unis dépassait donc largement le cadre du Liban. C’était la crédibilité de leur engagement qui était en jeu. Face à des alliés qui se sentent menacés dans tout le Moyen-Orient, il s’agit de montrer à travers une intervention limitée à un pays la force et la détermination américaine face à l’URSS. Cette intervention qui n’a fait que très peu de victimes a ramené l’ordre au Liban. Le 16 juillet 1958, Dwight Eisenhower y envoie Robert Murphy pour trouver une issue à la crise. Robert Murphy déploie une activité diplomatique énergique. Il pense que la seule solution serait un compromis entre le gouvernement et les rebelles et donc indirectement un compromis avec Gamal Abd al-Nasser. Beaucoup voient dans sa diplomatie un début de changement de la politique américaine envers Gamal Abd al-Nasser. Le 31 juillet 1958, Fouad Chehab est élu président face à Raymond Eddé, avec le soutien résigné de Camille Chamoun. Il choisit Rachid Karamé, ancien insurgé, comme Premier ministre. Le gouvernement est un « cabinet de salut public » intégrant d’anciens insurgés. C’est à ce prix que le calme a été ramené au Liban. La crise est dénouée. Le 25 octobre 1958, le retrait des troupes américaines du Liban est achevé.

 

La baisse de l’engagement : 1959-1968

 

Le compromis trouvé pour sortir de la crise de 1958, conjugué au tempérament politique de Fouad Chehab, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, ramène le Liban à une politique de neutralité et donc de moindre engagement envers les États-Unis. Cela se traduit par une moindre intransigeance envers la RAU, symbolisée par le fait que l’ambassadeur de l’Égypte, Abdul-Hamid Ghaleb, déclaré persona non grata par Camille Chamoun, est de nouveau admis au Liban. Cela dit, les États-Unis aussi semblent moins intransigeants à l’encontre de Gamal Abd al-Nasser. Cette politique de neutralité du Liban est confirmée en 1961. Du 1e au 6 septembre 1961 se tient à Belgrade la première conférence des pays non-alignés. Le Liban y a envoyé un représentant (Philippe Takla) ce qui semble indiquer que Fouad Chehab a choisi le non-alignement. Cependant, Fouad Chehab affirme avec insistance à l’ambassadeur américain, Armin Meyer, le maintien de « l’orientation pro-occidentale du Liban malgré le fait que, pour des raisons politiques et tactiques, le gouvernement libanais professe la neutralité. »[18] Cela signifie que le non-alignement du Liban est forcé. C’est un non-alignement de façade, un compromis de plus pour préserver le Liban des attaques de Gamal Abd al-Nasser. Rassurés par Fouad Chehab sur l’orientation réelle du Liban, les États-Unis s’accommodent finalement bien de sa position neutre. Le 28 septembre 1962, Lyndon Johnson fait un rapport à John Kennedy disant : « il est dans notre intérêt qu’ils [le Liban et Chypre] restent « non-alignés » et par conséquent protégés des répercussions internes des politiques étrangères vigoureuses. »[19]

En 1963, Lyndon Johnson devient président des États-Unis. Il apparaît aux yeux des responsables moyen-orientaux comme pro-israélien. Il oriente la politique américaine vers un plus grand soutien à Israël et un moindre soutien des autres pays du Moyen-Orient. Parallèlement, au Liban, en 1964, Charles Hélou succède à Fouad Chehab à la présidence de la République. Cet homme politique modéré est plus proche de la France que des États-Unis par sa culture et peut-être aussi par ses idées politiques. Ces deux nouveaux présidents renforcent les tendances évoquées précédemment et contribuent à un certain éloignement entre les États-Unis et le Liban ou à une moindre intensité dans leurs relations. Cet éloignement, quoique évidemment relatif, crée tout de même un vide. En l’absence des États-Unis, le Liban, encouragé par les États-Unis, renoue avec une longue tradition de relations privilégiées avec la France.

A partir du milieu des années 1960, les tensions entre Israël et ses voisins s’accroissent. Dans cet antagonisme, le Liban apparaît comme un élément modéré et modérateur. Pourtant l’engagement américain envers lui ne cesse de baisser. Cela est clairement exprimé par la réponse du département d’État à une demande du ministre de l’Intérieur libanais, Sleiman Frangié, qui se plaint du risque d’ingérence de la Syrie et de l’Egypte dans les élections parlementaires libanaises :

« Nous espérons que plus de Libanais comprendront que la politique américaine de non-intervention est ferme et non-équivoque et ne sera pas modifiée par des rapports faits à l’ambassade par des hommes politiques libanais sur des interventions externes réelles ou imaginées faites par d’autres parties, c’est-à-dire l’URSS, la RAU, la Syrie »[20].

Cela contraste fortement avec l’engagement de 1958 qui a conduit à une intervention militaire. Cette période-là est bien révolue, une autre commence : celle du désengagement. Or, le Liban a grand besoin d’une aide pour éviter d’être piégé dans les tensions régionales. En 1968, les relations entre le Liban et Israël s’aggravent. Le 26 décembre 1968, deux membres du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) attaquent un avion de la compagnie israélienne El Al en Grèce. Il se trouve que les deux hommes s’étaient rendus en Grèce depuis l’aéroport de Beyrouth. D’autre part, le communiqué de revendication du FPLP émanait lui aussi de la capitale libanaise. Alors, prétextant la responsabilité du Liban, le gouvernement israélien décide d’exécuter l’opération Teshura planifiée et décidée six mois auparavant. Le 28 décembre 1968, un commando de 45 soldats israéliens attaque l’aéroport international civil de Beyrouth et détruit tous les avions de la compagnie libanaise Middle East Airlines (MEA). Le soir du 28 décembre 1968, Dean Rusk charge Parker Hart de transmettre à l’ambassade israélienne la profonde préoccupation du président et la sienne face à cette attaque. En effet, le gouvernement américain estime que le gouvernement libanais essaye vraiment d’empêcher le terrorisme. Et Parker Hart déclare à Moishe Raviv (de l’ambassade israélienne) :

Nous trouvons une grande différence entre l’action de deux individus dérangés ou malavisés qui se trouvent être venus de Beyrouth et l’action d’un gouvernement utilisant ses forces armées pour violer l’espace aérien d’un pays […] Nous croyons que cela est un acte de représailles inexcusable frappant un peuple innocent et ses infrastructures […] Nous considérons cela comme une dangereuse escalade hors de toute proportion face à ce qui l’a provoqué.[21]

Mais la réaction américaine s’arrête là. La vente prévue de 50 avions F-4 Phantom à Israël n’a pas été annulée. La réaction la plus forte a été celle de la France. Depuis 1967, la France avait commencé à changer sa politique moyen-orientale en s’éloignant d’Israël. Le 1er janvier 1969, lors de la cérémonie des vœux du corps diplomatique pour le Nouvel an, le général de Gaulle dénonce « les actes exagérés de violence comme celui qui vient d’être commis par les forces régulières d’un État sur l’aérodrome civil d’un pays pacifique et traditionnellement ami de la France. »[22] Et le 3 janvier 1969, le gouvernement français décide de faire un embargo général vis-à-vis d’Israël sur toutes les armes et même les pièces de rechanges des avions déjà vendus. La comparaison entre la réaction américaine et celle de la France confirme l’éloignement de la France et d’Israël et le rapprochement américano-israélien. Cela montre aussi le rapprochement entre la France et le Liban et l’éloignement ou le désengagement américain du Liban. En observant ce chassé-croisé dans les relations internationales, on peut dire qu’en 1968, la France est redevenue, temporairement, le principal allié occidental du Liban devant les États-Unis.

 

Au-delà de ses incidences sur les relations internationales, cette attaque israélienne allait contribuer à accélérer la dégradation de la situation intérieure du Liban. Elle montre la faiblesse de l’armée libanaise incapable de défendre le territoire national. Elle affaiblit par-là le pouvoir de l’État. Cette attaque provoque une grande émotion dans le pays et donne de la force aux éléments les plus radicaux qui veulent laisser les organisations palestiniennes mener librement leurs attaques contre Israël depuis le Liban. Et cela entraîne la fin du contrôle du Deuxième Bureau (les services de renseignement de l’armée) sur les camps palestiniens. De 1968 à 1975, la situation dérive au Liban jusqu’à éclater en 1975 en une guerre sanglante. Le Liban et ses relations avec les États-Unis plongeaient dans le chaos. De 1975 à 1990, la politique américaine au Liban fluctue entre des périodes de désengagement marquées par une ingérence grandissante de la Syrie au Liban, et des périodes de réengagement symbolisées par l’intervention militaire de 1982 à 1984. Durant cette intervention, les Américains ont subi plusieurs attentats qui ont profondément marqué les esprits : contre l’ambassade faisant 30 morts, contre le quartier général des forces américaines et françaises tuant 241 Marines et 47 soldats français, ce qui représentait la plus lourde perte américaine depuis la guerre du Vietnam. A la suite de cette intervention, les États-Unis se désengagent à nouveau du Liban. Les relations américano-libanaises durant la période de la guerre au Liban ont suscité de nombreuses études. Mais il reste encore beaucoup à découvrir et à étudier avec l’ouverture progressive des archives officielles…



[1] Paul Nohra a soutenu en octobre 2005, sous la direction d’André Kaspi et d’Hélène Harter, au Centre d’histoire nord-américaine de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, un mémoire de maîtrise sur les relations entre les États-Unis et le Liban de 1943 à 1968. Il poursuit actuellement des recherches sur les relations entre les États-Unis, la France et le Liban dans le cadre d’un master 2 de recherche.

[2] Traduction de :  hourrié, siyédé, isti’lél .

[3] Le Courant Patriotique Libre (tayyar al-watani al-hourr) est le mouvement politique du général Michel Aoun qui a milité pour le retrait des troupes syriennes du Liban.

[4] On peut citer : LAMBRAKIS (George Bassil), Perception and Misperception in Policymaking : The U.S. Relationship with Modern Lebanon, 1943-1976, Ph.D., George Washington University, 1989 ; GENDZIER (Irene L.), Notes from the Minefield, United States Intervention in Lebanon and the Middle East, 1945-58, New York, Columbia University Press, 1997.

[5] Voir par exemple : ALIN (Erika G.), The United States and the 1958 Lebanon Crisis : American Intervention in the Middle East, Lanham, University Press of America, 1994 ; KORBANI (Agnes G.), U.S. Intervention in Lebanon, 1958 and 1982 : Presidential decisionmaking, New York, Praeger, 1991 ; SPILLER (Roger J.), “Not War But Like War”, The American Intervention in Lebanon, (Leavenworth Paper N° 3), Fort Leavenworth (Ks.), U.S. Army Command and General Staff College, Combat Studies Institute, 1981.

[6] Voir Département d’État, Foreign Relations of the United States, Washington, United States Government Printing Office. Cette publication du département d’État amércain (FRUS en abrégé) a été consultée pour les années 1940 à 1968.

[7] EISENHOWER (Dwight D.), Batailles pour la paix, 1956-1961, (traduction de Waging Peace, The White House Years, A Personal Account, 1956-1961, par L. Tranec-Dubled, R.-J. Barada) Paris, Editions de Trévise, 1968.

[8] CHAMOUN (Camille), Crise au Moyen-Orient, Paris, Gallimard, 1963.

[9] HELOU (Charles), Mémoires, 1964-1965, Araya (Liban), Imprimerie Catholique, 1984.

[10] Télégramme 4684, Londres, 29 octobre 1948, de l’ambassadeur au Royaume-Uni (Lewis W. Douglas) au secrétaire d’État suppléant  (Robert A. Lovett), (867N.01/10-2948), FRUS, 1948, Volume V, The Near East, South Asia and Africa, (in two parts), Part 2, Washington, United States Government Printing Office, 1976, p.1530-1533.

[11] Charles Habib Malik est né au Liban en 1906 dans une famille grecque-orthodoxe. Cet homme politique est l’une des figures dominantes de la politique étrangère du Liban, et une figure marquante des Nations Unies. Il a fait ses études à l’université américaine de Beyrouth (American University of Beirut, AUB) et aux États-Unis à l’université de Harvard. En 1948, il est l’un des principaux diplomates du Liban qu’il représente à l’ONU et aux États-Unis. En septembre 1948, il est élu directeur de la Troisième Commission (sociale, humanitaire et culturelle) de l’Assemblée générale de l’ONU. Il a été l’un des principaux artisans de la déclaration universelle des droits de l’homme dont il a influencé l’organisation et dont il a rédigé le préambule. On lui doit également l’article 18 sur la liberté religieuse et le droit de changer de religion, l’article 13 sur le droit d’émigrer et de voyager, et les articles 16 et 28. Et lorsqu’Eleanor Roosevelt a pris sa retraite en 1951, Charles Malik lui a succédé à la présidence de la Commission des droits de l’homme. Il a aussi été élu président de la treizième session de l'Assemblée générale de l’ONU. Il est mort en 1987.

[12] Mémorandum de conversation entre George McGhee et Charles Malik (ministre du Liban), Washington, 30 août 1951, par le secrétaire d’État assistant pour les Affaires du Moyen-Orient, d’Asie du sud et d’Afrique (George C. McGhee), (611.83A/8-3051), FRUS, 1951, Volume V, The Near East and Africa, Washington, United States Government Printing Office, 1982, p.1009-1010.

[13] Middle East Command (MEC) : idée d’origine britannique d’un commandement allié de défense régionale dont l’objectif est de stimuler la coopération entre les États du Moyen-Orient et de favoriser les relations directes entre ces États et le commandement américano-britannique. Il s’agit de coordonner la défense du Moyen-Orient contre une éventuelle agression soviétique.

[14] Northern Tier : (gradin du nord) barrière géopolitique et militaire destinée à arrêter l’avance soviétique au Moyen-Orient.

[15] Cité dans EISENHOWER (Dwight D.), op. cit., p.187.

[16] Cité dans CRABB (Cecil V. Jr.), The Doctrines of American Foreign Policy, Their Meaning, Role, and Future, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1982, p.154.

[17] Mémorandum de conférence avec le président Eisenhower, Washington, Maison Blanche, 14 juillet 1958, 10h50, (Eisenhower Library, Whitman File, Eisenhower Diaries), FRUS, 1958-1960, Volume XI, Lebanon and Jordan, Washington, United States Government Printing Office, 1992, p.211-215.

[18] Télégramme 691, Beyrouth, 16 janvier 1962, de l’ambassadeur au Liban (Armin H. Meyer) au département d’État, (Central Files, 611.83A/1-1662), FRUS, 1961-1963, Volume XVII, Near East, 1961-1962, Washington, United States Government Printing Office, 1994, p.407-408.

[19] Rapport de Lyndon Johnson au président Kennedy, 28 septembre 1962, (Central Files, 033.1100-JO/9-2862), Note éditoriale, FRUS, 1961-1963, Volume XVIII, Near East, 1962-1963, Washington, United States Government Printing Office, 1995, p.72.

[20] Télégramme 130370, Washington, 14 mars 1968, du département d’État à l’ambassade au Liban, (NARA, RG 59, Central Files 1967-69, POL 14 LEB), FRUS, 1964-1968, Volume XX, Arab-Israeli Dispute, 1967-1968, Washington, United States Government Printing Office, 2001, p.222 n.

[21] Télégramme 293154, Washington, 29 décembre 1968, du département d’État (Dean Rusk) à l’ambassade en Israël, (NARA, RG 59, Central Files, 1967-69, POL 27 ARAB-ISR), FRUS, 1964-1968, Volume XX, ibid., p.729-730.

[22] Cité dans KASSIR (Samir), MARDAM-BEY (Farouk), Itinéraires de Paris à Jérusalem, La France et le conflit israélo-arabe, tome II : 1958-1991, Washington, Institut des études palestiniennes, 1993, p.68 sqq.