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Patrick Alvès, L’Eurovision création, essor et missions

L’Eurovision création, essor et missions

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Patrick Alves

 

Pour l’historien, étudier l’Eurovision, c’est, d’une part, s’intéresser à une création unique en son genre lors de son avènement le 6 juin 1954. D’autre part, l’étude de l’Eurovision offre la possibilité de jeter un pont entre trois domaines dont les interactions ont été pendant très longtemps minimisées : les médias, la culture et l’Europe[1].

Dans les faits, l’Eurovision se révèle être l’aboutissement d’un processus de création. En ce sens, elle est la concrétisation d’un concept, celui de l’échange de programmes télévisuels. Toutefois, le terme « Eurovision » ne désigne pas un organisme ou une société. Il exprime, en fait,  la coopération internationale en matière d’échanges de programmes de télévision dans le cadre de l’Union Européenne de Radiodiffusion (U.E.R.), association transnationale regroupant des organismes de radiodiffusion de service public d’Europe de l’Ouest. Dès lors, l’histoire de l’Eurovision est inextricablement liée à celle de l’U.E.R.

Plus précisément, le terme « Eurovision » englobe une multitude de notions distinctes. En premier lieu, c’est une bourse d’échanges de programmes internationaux. Mais, par extension, il s’agit également d’un réseau européen de télévision. Enfin, en regroupant tous les organismes, l’Eurovision s’institue en communauté obéissant à ses propres règles.

Contrairement aux précédentes études sur le sujet, notre objectif consiste à analyser l’Eurovision à partir de ses racines, de ses implications européennes, de son cadre idéologique, conceptuel et technologique européen tout en n’occultant pas la dimension mondiale. En fait, notre intérêt se porte sur la confrontation des deux échelles et sur la tension qui en résulte.

Dans cette optique, notre sujet s’étend sur 19 ans, c’est-à-dire de la création de l’U.E.R., l’organisme responsable de l’Eurovision, le 12 février 1950, à l’émergence effective et officielle de la Mondovision, le Premier Pas de l’Homme sur la Lune, le 21 juillet 1969.

Plus concrètement, notre démarche suit un questionnement précis qui a un triple objectif. Ainsi, avant toute chose, nous nous efforçons de comprendre et d’expliquer la réussite de l’Eurovision en tant qu’entreprise. Sur ce plan, il nous a, notamment, semblé judicieux de privilégier le facteur humain, de mettre en lumière les motivations, les aspirations et les influences des premiers promoteurs de l’échange de programmes.

De plus, notre second objectif vise à déterminer si l’Eurovision s’inscrit dans un projet profondément européen, ou au contraire, au sein d’un processus mondial de progrès télévisuel et technologique plus vaste et de grande ampleur.

Enfin, notre dernier objectif consiste à caractériser et à définir la vision de l’Europe que propose l’Eurovision aux téléspectateurs. Autrement dit, quelle est l’Europe de l’Eurovision ? Pour ce faire, une étude de cas particulièrement représentative de l’idée d’Europe que l’U.E.R. entend donner à travers son instrument Eurovision nous semblait intéressante. Le choix s’est porté sur le Grand Prix Eurovision de la chanson de par le fait que ce soit une émanation de l’U.E.R spécialement conçue pour l’échange, qui accède rapidement au statut de vitrine de l’Eurovision.

 

Dans cette perspective, notre étude s’appuie sur une recherche documentaire approfondie. En effet, nos matériaux peuvent se diviser en deux catégories : les sources internes, c’est-à-dire qui proviennent directement de l’U.E.R. et vis-à-vis desquelles une distance critique est nécessaire, et les sources dites « externes ».

De ce fait, nous nous sommes intéressés aux comptes-rendus et aux rapports des sessions plénières de la Commission des programmes de l’U.E.R, de son Bureau et de ses Groupes de travail, aux lettres hebdomadaires Eurovision, aux rapports d’activités de l’U.E.R, à certaines de ces monographies et à ses publications officielles, telles que le Bulletin de l’U.E.R. et la Revue de l’U.E.R., sans oublier le corpus d’émissions du Grand Prix Eurovision de la chanson. Nos sources externes sont constituées par la presse spécialisée de l’époque, la presse généraliste, la presse de radio-télévision et la revue de presse effectuée par l’INA.

A partir de là, Il est dès lors possible d’analyser l’échange de programmes institué par l’U.E.R. selon une approche en trois temps.

Ainsi, il convient d’aborder, en premier lieu, la phase de la création de l’Eurovision (1950-1954), puis nous tenterons de définir la nature de l’Eurovision sous ses trois aspects techniques, programmatiques et communautaires, tout en mettant l’accent sur son évolution, sur son essor. Enfin, la dernière étape repose sur une analyse approfondie du Grand Prix Eurovision de la chanson, tant au niveau de sa préparation, de sa forme conceptuelle, que de ses enjeux dans le but de comprendre les missions dont est investie l’Eurovision.

Finalement, quels sont les résultats obtenus ?

Du point de vue des clés de la réussite de l’Eurovision, notre réflexion permet de mettre en lumière différents points au premier rang desquels se situe, sans doute, le contexte de bouillonnement intellectuel pro-européen propice aux échanges après la Seconde guerre mondiale. D’autre part, l’Eurovision constitue la réponse à un besoin latent résultant de considérations techniques et économiques réelles. En ce sens, elle permet la mise en commun des moyens de production et de tirer le maximum des capacités de la télévision.

De plus, la concrétisation du concept d’échanges de programmes est due à la ténacité et à la volonté farouche d’une poignée d’hommes, d’une part, et sa naissance s’effectue, d’autre part, au sein d’une structure, l’U.E.R., qui a les moyens de mener à bien l’ambition du projet. De la même manière, au niveau de son principe de fonctionnement, l’Eurovision tend à développer une logique de compromis novatrice régie par trois mots d’ordre qui limitent les conflits : coordination, coopération et collaboration.

Lors des moments critiques, l’entreprise sait se renouveler en modernisant son réseau ou en instituant l’échange de sujets d’actualité. De plus, par l’indicatif et la mire, l’Eurovision a su créer un lien entre ses programmes et le public permettant une identification immédiate.

En nous intéressant à ses relations extérieures, nous nous sommes rendus compte que l’Eurovision devient un élément référant comme l’atteste la création de l’Intervision à l’Est. Surtout, le système démontre sa capacité d’adaptation, sa souplesse et sa capacité à rebondir avec l’avènement de la Mondovision.

Toutefois, il convient de ne pas idéaliser l’Eurovision. Notre étude met en évidence des domaines où la machine se heurte à des difficultés et à des critiques. Ainsi, nous constatons le faible succès des programmes produits par l’U.E.R. elle-même. En outre, la question du financement des échanges apparaît comme le point de tension et le talon d’Achille chronique du système. Enfin, l’Eurovision est très souvent éreintée par les critiques qui stigmatisent la faible diversité des programmes et la trop grande place accordée au sport dans les échanges.

Enfin, nous nous sommes efforcés de définir l’Europe de l’U.E.R. et de l’Eurovision à travers l’angle du Grand Prix Eurovision de la chanson.

L’émission se donne pour but d’offrir une image de jeunesse, de paix et de fraternité entre les peuples en s’efforçant, concrètement, de faire découvrir des villes et des patrimoines d’Europe. Elle prend, ainsi, la forme d’un voyage touristique et initiatique fortement ritualisé au sein duquel se côtoient la promotion du pays et l’idéal de rassemblement cher aux pionniers de l’Eurovision qui ont élaboré le programme.

Surtout, le concours participe à constituer l’Europe comme une réalité ‘évidente’ en quelque sorte par un important travail de représentation où les stéréotypes sont rois.

Au final, l’Eurovision offre des images de l’Europe qui contribuent à construire une représentation de l’Europe. En fait, elle est délibérément utilisée à son niveau comme moyen d’action pour contribuer à forger un même capital d’images et de références au sein d’une mémoire collective et d’un imaginaire qui existerait à l’échelle européenne.

 

 



[1] Problématique développée dans le cadre du Séminaire « Médias, culture et Europe de l’après-guerre à nos jours » dirigé par Marie-Françoise LEVY et Marie-Noëlle SICARD, tenu à l’Université Paris I