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Nelly Ginoux, Les relations sino-soviétiques dans les années 1950

Les relations sino-soviétiques dans les années 1950

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

 

Nelly Ginoux[1]

 

S’appuyant sur les archives du Quai d’Orsay et des documents des Archives Présidentielle de la Fédération de Russie présentés dans les bulletins du Cold War International History Project, ce travail a pour objectif de démontrer que l’alliance entre l’Union Soviétique stalinienne et la jeune République Populaire de Chine, qui se met en place en février 1950 porte en elle, dès son établissement, les prémisses de sa rupture. Bien que partageant le même système de valeurs lié au marxisme-léninisme, l’idéologie tient cependant une place secondaire dans les relations entre l’Union Soviétique et le PCC. Effectivement, Mao et Staline entretiennent des relations chaotiques depuis la fin des années 1920 et le traité établi en 1950 est loin de mettre fin à ces antagonismes. Ce sont les nécessités du contexte international qui contraignent les directions chinoise et soviétique à revoir leur position. Mais la méfiance que nourrit Staline à l’égard de celui qu’il considère comme « un rouge à l’extérieur et un blanc à l’intérieur » demeure vivace. Aussi, il s’agit ici de s’interroger sur la viabilité de cette alliance fondée sur un conflit de personnes qui a cours depuis plusieurs décennies. Dès lors, sur quels fondements cette alliance prétend-elle fonctionner ? 

 

Un mariage de raison : la mise en place des fondements de l’alliance

 

Ce sont, dans un premier temps, des intérêts économiques et sécuritaires qui ont poussé les deux dirigeants à établir un dialogue.

 

La menace américaine

 

Dans le contexte d’accentuation de la guerre froide, les Etats-Unis représentent la principale menace pour la sécurité des deux Etats communistes. Aussi, le traité sino-soviétique de février 1950 entend-il mettre en place un système politico-militaire tourné implicitement à l’encontre des Etats-Unis. Pourtant, une telle orientation est moins déterminée par la crainte commune de l’encerclement américain que par les soupçons de Staline quant à la politique d’équilibre menée par Mao entre l’URSS et les Etats-Unis. Soucieuse de préserver une certaine indépendance, la direction chinoise s’efforce en effet d’établir des relations avec l’Occident. Cette politique déplaît d’autant plus à la direction soviétique que Washington décide le 31 décembre 1950 de « lâcher » Tchang Kaï Chek et de modifier sa politique en direction de la Chine communiste. La perspective d’un rapprochement sino-américain préfigurant l’essor d’une Chine proaméricaine a tout pour effrayer Staline et le décide à procéder à l’intégration de la Chine dans le bloc socialiste, en acceptant de réviser l’ancien traité sino-soviétique de 1945.

Cependant, la signature de ce traité défensif, qui ancre la Chine dans le bloc communiste, ne représente qu’un des aspects de la politique soviétique envers la République Populaire à cette époque (Staline le considérait d’ailleurs comme une simple « formalité »). Afin d’obtenir l’allégeance totale de Pékin par la rupture de tous ses liens avec les Etats-Unis, le pouvoir soviétique va exploiter une autre carte : la crise créée de toute pièce en Corée, alors que le traité avec la Chine était encore en négociation[2]. Depuis 1947, Kim Il Sung, mû par le désir d’unifier la Corée, est soucieux de convaincre Moscou de soutenir une action à l’encontre de la Corée du Sud de Syngman Rhee. Cependant, ce projet n’avait jusqu’ici pas reçu l’aval de la direction soviétique, celle-ci craignant un conflit généralisé avec les Etats-Unis. Mais en décembre 1949, alors que le dirigeant nord-coréen est en visite secrète à Moscou en même temps que Mao, la question de l’unification de la Corée apparaît à la direction soviétique, au vu des nouvelles considérations stratégiques consécutives à la formalisation de l’alliance avec la Chine, comme une opportunité non négligeable d’étendre les zones sécuritaire vers l’Est à moindre coût. Effectivement, la division des aires d’influences admise en juillet 1948 réserve à la Chine la responsabilité de la promotion de la révolution en Asie. Dès lors, lorsque la guerre de Corée est déclenchée le 25 juin et que quelques jours plus tard les Etats-Unis décident d’intervenir et menacent d’atteindre la frontière chinoise, Pékin n’a pas d’autre choix que d’envoyer ses troupes le 15 octobre 1950, les Soviétiques s’étant retirés dès le début de la crise. L’intervention chinoise transforme la guerre en une crise sino-américaine et scelle de manière irréversible le différend entre Pékin et Washington. De par la guerre de résistance qu’elle voue aux troupes américaines, la Chine se trouve isolée du monde occidental : elle n’a alors pas d’autre choix que se de se rapprocher plus étroitement de Moscou pour son développement.

 

 

La question de l’assistance à l’origine de la dissymétrie de l’alliance

 

L’alliance qui s’établit en février 1950 entre l’Union Soviétique et la Chine Communiste met en relation deux protagonistes qui ne se situent pas au même niveau de développement.

A son arrivée à Moscou, Mao a pour délicate mission de se ménager l’assistance soviétique tout en préservant l’indépendance de la Chine. Soucieux de mettre un terme aux relations régies jusqu’ici par les traités inégaux que la Chine impériale a signés avec l’étranger, l’objectif de Mao sur le long terme est d’initier, par l’intermédiaire de la signature d’une alliance avec l’Union Soviétique sur des « bases nouvelles » la révision des traités avec l’Occident. Mais les ambitions chinoises semblent soumises à caution tant, sur le court terme, les difficultés intérieures semblent irrémédiables sans le soutien soviétique. Conscient de détenir les ressources financières, matérielles et techniques permettant de parer aux nécessités d’après-guerre, Staline pour sa part entend instrumentaliser la question de l’assistance afin, d’une part, de bénéficier des ressources du sous-sol chinois, et d’autre part, de limiter les velléités d’indépendance chinoises et de s’assurer ainsi la totale allégeance de ses dirigeants. Les relations qui se formalisent en 1950 sont alors profondément dissymétriques.

En ce sens, le traité sino-soviétique et plus encore la signature d’accords et de protocoles secrets en mars et avril 1950 s’avèrent largement en faveur de l’URSS et démontrent cette volonté soviétique de poursuivre une politique d’expansion en Chine et l’incapacité des dirigeants chinois d’y parer. La Guerre de Corée n’a fait que systématiser ces pratiques. En effet, le déclenchement de la guerre en Corée a accentué l’isolement et par là même la vulnérabilité de la Chine en systématisant les sanctions occidentales à l’encontre de cette dernière. Ces conséquences immédiates de la guerre ont eu pour pendant la dépendance totale de la Chine envers le bloc communiste pour son effort de guerre. Loin de fournir l’assistance réclamée pour l’effort de guerre des volontaires chinois en Corée, Staline contraint les dirigeants chinois à participer à la reconstruction de l’Union Soviétique en lui fournissant du caoutchouc. Conscient du pouvoir de l’élément économique dans leur relation avec la Chine, les dirigeants soviétiques œuvrent afin de maintenir la crise coréenne dans l’impasse. A cet égard, si la rencontre d’août 1952 semble consacrer la situation en Corée et ,de ce fait, accroître la mainmise soviétique sur le territoire chinois, il n’en demeure pas moins qu’avec la mort de Staline, quelques mois plus tard, cet état des choses est remis en question.

 

Une lune de miel écourtée (1953-1955)

 

Les deux principaux fondements qui assurent le maintien de l’alliance sont soumis à l’évolution du contexte international. Avec la mort de Staline en 1953, l’amitié sino-soviétique, loin de se renforcer, éprouve ses premières brèches.

 

Une cohésion de façade

 

Au lendemain de la mort de Staline, un rôle de première importance est réservé à la Chine dans la nouvelle stratégie internationale que veut mettre en place Moscou. La prééminence de cette dernière en Asie au sortir de la guerre de Corée fait d’elle une alliée de choix pour permettre à la nouvelle équipe dirigeants de l’Union Soviétique de se renforcer et d’acquérir une légitimité sur le théâtre mondial. Ce nouveau statut de la Chine est à l’origine d’un essor sans précédent de la coopération pour résoudre les conflits internationaux. Les négociations de la guerre de Corée qui demeuraient dans une impasse depuis 1951 aboutissent finalement, en juillet 1953, à un cessez-le-feu grâce aux efforts entrepris de concert par les deux alliés. De même, lors de la conférence de Genève, les Soviétiques et les Chinois parviennent à trouver une solution pacifique au règlement de la question indochinoise. Pour leur part, les dirigeants chinois, conscients d’être devenus un élément pivot dans la politique internationale du Kremlin saisissent l’opportunité d’amener les Soviétiques à des concessions dans le domaine de l’assistance technique, par la signature le 23 mars 1953 d’un accord commercial et le 15 septembre d’un pacte de coopération économique sur cinq ans préludant à la mise en place du premier plan quinquennal chinois.

Ce nouvel essor des relations semble en outre scellé par le voyage de Khrouchtchev en octobre 1954 à Pékin. Par les accords qui sont signés au cours du mois, la direction soviétique entend rompre avec les anciennes pratiques entre des deux Etats et apporter une nouvelle dimension aux relations par la reconnaissance le 30 octobre de la parité entre l’Union Soviétique et la Chine, l’augmentation de l’assistance et la restitution des quatre compagnies mixtes créées en 1950 ainsi que le retrait des troupes soviétiques de Port Arthur qui nourrissaient les rancoeurs chinoises. Mais ces bienfaits sont emplis d’une dimension stratégique. Les concessions soviétiques interviennent à l’apogée d’une crise sino-américaine dans le détroit de Taiwan. Aussi, sous couvert de l’assistance économique, Khrouchtchev espère en fait que la Chine consentira de son côté à suivre la ligne tracée par Moscou sur la scène internationale. Cette manœuvre stratégique de la part de la direction soviétique est révélatrice de la nouvelle direction que prend la politique soviétique : d’une stratégie continentale, elle passe à une stratégie mondiale par laquelle la paix doit primer.

 

L’émergence de deux politiques 

 

L’année 1954 voit une évolution de la politique américaine du Kremlin consécutive à l’impasse nucléaire dans laquelle se trouvent les deux Grands. La guerre peut être évitée, la coexistence devient possible dès lors que la compétition se trouve désormais transférée sur d’autres plans : politique, économique ou encore diplomatique. Cependant, pour la direction chinoise, ce revirement de stratégie s’avère incompatible avec le principe de « révolution continue ».

Aussi, un écart semble se dessiner entre les directions chinoise et soviétique. Lors des entretiens d’octobre 1954, Khrouchtchev avait été gêné par les propos soutenus par Mao selon lesquels il n’y a pas à craindre la menace nucléaire américaine, l’impérialisme étant un « tigre de papier. »[3]  Cette théorie effraie d’autant plus la direction soviétique qu’elle est assortie d’actions risquant de compromettre la paix mondiale. Alors que la délégation soviétique est présente à Pékin, Mao demande que Moscou reconnaisse le subcontinent indien comme faisant partie intégrante de la sphère d’influence chinoise. D’autre part, la continuation des bombardements chinois des positions nationalistes dans le détroit de Taiwan depuis septembre 1954 convainc les Etats-Unis à prendre des dispositions militaires en janvier 1955 qui s’avèrent de mauvais augures pour la paix mondiale[4]. 

Cet aventurisme de la part de Pékin contraint Moscou et Washington à réviser leurs perceptions de la Chine et à coopérer dès 1955 afin de contenir les velléités agressives chinoises et mettre fin à la crise de Taiwan. Dans un échange de lettres[5], Zhukov et Eisenhower parviennent à un accord tacite sur le rôle régulateur que doivent adopter les deux grands envers leurs alliés respectifs. Cette coopération se manifeste plus clairement dès février 1955, date à laquelle les Etats-Unis initient une série de tests de leurs bombes à hydrogène, par des pressions coordonnées des deux grands pour dissuader Mao de poursuivre ses attaques. Dès lors, les Etats-Unis ne constituent plus un facteur déterminant dans l’alliance sino-soviétique, si bien que, au moment où l’essor de ce dialogue soviéto-américain semble confirmé quelques mois plus tard en juillet 1955, par un accord entre Dulles et Molotov lors d’une conférence tenue à Genève, Mao entreprend au même moment de débuter son programme nucléaire en prévision d’une guerre prochaine contre les Etats-Unis. Bien que le dialogue sino-soviétique soit toujours effectif, les Etats-Unis, fondement de l’alliance politico-militaire établie en 1950 entre l’URSS et la Chine, cessent d’être un élément de cohésion pour devenir un élément de divergence.

Dans un autre sens, la division des aires d’influences convenues entre l’Union Soviétique et la Chine se trouve remise en cause par la politique mondiale prônée par Khrouchtchev. L’essor de nouveaux acteurs en Afrique et en Asie, consacré par la conférence de Bandung, attisent les convoitises de la direction soviétique, désireuse de s’emparer de cet atout stratégique dans la compétition avec Washington. De plus, soucieux de contenir le développement chinois, Khrouchtchev n’entend pas laisser l’exclusivité de ce mouvement à Pékin et entreprend en 1955 de se rapprocher de l’Egypte et de l’Inde. Cette initiative est perçue par les dirigeants chinois comme une véritable profanation de ce qui représente leur chasse gardée. Ces derniers entreprennent dans cette nouvelle logique de compétition de défier en 1956 le Kremlin sur son propre territoire : l’Europe de l’Est. A cet égard, le lancement de la campagne de déstalinisation lancée par Khrouchtchev en février 1956 et les événements d’octobre consécutifs vont se révéler une véritable chance pour la Chine de s’immiscer dans la vitrine du pouvoir de l’URSS.

 

 

Un pas vers la Rupture

 

Le désaccord idéologique : l’accession à la parité

 

Le rapport secret de Khrouchtchev, dévoilé lors du 20ème Congrès du PCUS, qui s’est tenu en février 1956, est à l’origine d’une rupture idéologique dans les relations sino-soviétiques. Les critiques émises à l’encontre de Staline sont perçues par la direction chinoise, d’une part, comme une moyen par lequel Khrouchtchev entend imposer son propre style personnel, et d’autre part, comme une attaque à l’encontre de Mao. De plus, les dirigeants chinois demeurent conscients que la mise en cause de Staline conduit à remettre en question de manière irrémédiable les mécanismes de contrôle, les fondements idéologiques et la direction même du camp socialiste, et risque à terme de provoquer le morcellement du bloc soviétique.

En effet, les crises déclenchées en Pologne et Hongrie en octobre 1956 mettent en exergue la vulnérabilité des démocraties populaires au lendemain de la campagne de déstalinisation et l’impuissance des dirigeants soviétique à y faire face autrement que par la force. Dépassés par les événements, ces derniers furent contraints de faire appel à la direction du PCC en raison de ses bonnes relations avec Gomulka. Dès lors, les crises d’octobre 1956 offrirent aux dirigeants chinois une véritable opportunité : elles leur permirent de démontrer leur talent de gestion et de diplomatie pour empêcher l’intervention soviétique en Pologne, ou encore pour préserver l’unité en demandant a contrario le retour des troupes soviétiques dans Budapest face à la menace hongroise de retrait du Pacte de Varsovie. La Chine est devenue un élément indispensable dans l’administration des affaires internes au camp socialiste alors que l’Union Soviétique sort affaiblie de cette crise.        

La coexistence de deux modèles au sein du  bloc : l’impossible conciliation

 

         Les événements de Pologne et de Hongrie ont profondément modifié les rapports entre Moscou et Pékin. Les dirigeants chinois se considèrent désormais comme les plus expérimentés et les plus à même de diriger le monde communiste. Au lendemain des crises d’octobre 1956, ils entreprennent de rétablir la confiance au sein du camp socialiste autour de la direction soviétique, Moscou demeurant un élément essentiel dans la stratégie chinoise pour étendre son influence et imposer son autorité en Europe de l’Est. Cette conviction du rôle prépondérant qu’elle tient désormais dans le camps socialiste, pousse la direction chinoise à critiquer ouvertement les erreurs soviétiques vis-à-vis de la Hongrie et à condamner le « chauvinisme de grande puissance » dont elle-même fait les frais depuis l’établissement de l’alliance. Dès janvier 1957, Mao est conscient de l’existence de controverses solidement ancrées et qui, selon lui, font que « la dispute va continuer »[6]. 

         Cependant, la Chine est persuadée qu’elle ne peut pas émerger comme puissance sans l’aide matérielle soviétique. La lutte contre le « révisionnisme » dans laquelle elle se lance, à la suite de l’échec de la campagne des « Cent Fleurs », nécessite d’être doté d’un potentiel nucléaire. Effectivement, la Chine attribue la montée du « révisionnisme » dans le bloc socialiste à l’intensification des pressions de la part du monde capitaliste et plus particulièrement des Etats-Unis. Une guerre avec les Etats-Unis paraît imminente depuis l’annonce en janvier 1957 de la « Doctrine Eisenhower », alors que les avancées soviétiques dans le domaine de la conquête de l’espace et de la balistique, confortent Mao dans sa conviction d’une inéluctable suprématie des peuples d’Orient sur la civilisation occidentale[7]. Le lancement de la politique de « Grand Bond en Avant », qui renforce la militarisation de la société, s’inscrit aussi dans « la préparation pour le désastre final »[8]. 

Dès lors, la direction soviétique, soucieuse de promouvoir et de maintenir un dialogue avec les Etats-Unis tente à la fois de ménager son allié chinois et de contenir son aventurisme, en diminuant les livraisons de matériels stratégique et en instaurant son contrôle sur des projets chinois tels que la construction d’une flotte et la mise sur pied d’une station de radio en juin 1958.

Mais la question de l’assistance, sur laquelle reposent les relations sino-soviétiques, malgré les dissensions existantes depuis 1955, ne peut plus garantir le dialogue. Les critiques et les propositions émises par Khrouchtchev lors d’une rencontre avec Mao le 1er août 1958 sont perçues comme autant d’intrusions dans les affaires intérieures de la Chine. Outré par les positions soviétiques et soucieux de faire valoir son désir de gérer seul les affaires intérieures chinoises, Mao décide, sans consulter au préalable Moscou, de bombarder les îles Jinmen et Mazu le 23 août. Véritable défi à la politique de détente menée par Khrouchtchev, cette crise déclenchée dans le Détroit de Taiwan pose clairement à la direction soviétique la question du soutien à la Chine en cas de guerre. Bien que contenue, cette crise a eu néanmoins des conséquences irréversibles pour l’avenir des relations sino-soviétiques en remettant en cause la coopération sur le développement nucléaire au fondement de l’alliance politico- militaire. En effet, au lendemain de la crise, le Kremlin, craignant pour la paix mondiale, demeure réticent à poursuivre son programme nucléaire avec la Chine. De son côté, les dirigeants chinois prennent conscience que les Soviétiques ne comptent pas les soutenir contre les Etats-Unis. La crise de Taiwan démontre le fossé qui s’est établi entre l’URSS et la Chine, et l’impasse dans laquelle se trouve le dialogue en 1958. 

 

La crise de 1958 a violemment éprouvé les fondements de l’alliance. A la suite de celle-ci, en juin 1959, le Kremlin décide de résilier son accord nucléaire avec la Chine : c’est la fin du système politico-militaire sino-soviétique. Par la suite, l’attaque chinoise sur le Tibet est perçue par les Soviétiques comme une nouvelle tentative de Mao de déstabiliser en profondeur la politique soviétique de coexistence pacifique et confirme le choix de Khrouchtchev de l’Inde comme nouvelle alliée stratégique en Asie. Dès lors, la Chine ne fait désormais plus partie intégrante de la stratégie globale de l’Union Soviétique. La fin de la relation entre Moscou et Pékin est consommée.



[1] Issu d’un mémoire de maîtrise intitulé Les Relations sino-soviétiques : de la nécessité de  l’alliance à l’impossible entente, 1949-1958, ce premier travail de recherche a été réalisé à l’Université Panthéon Sorbonne à Paris 1 sous la direction de Marie-Pierre Rey.

 

[2] Sur ce sujet, se rapporter à la compilation de documents d’archives établie par Kathryn Weatersby sur la Guerre de Corée, in Cold War International History Project Bulletin, n° 6-7. Se référer plus particulièrement aux télégrammes du 31 janvier et du 7 février 1950 de l’ambassadeur soviétique en Corée du Nord, T. F. Shtykov, ainsi qu’au compte rendu de la rencontre du 20 avril 1956 que l’ambassadeur soviétique en poste à Pékin, P. Yudin, a eu avec Mao Zedong sur  la décision de Staline de s’engager secrètement dans la préparation de la campagne militaire coréenne.

[3] Khrushchev’s Remembers, trad. & ed. Strobe Tallbott, Boston, Little Brown, 1974, p. 467.

[4] En janvier 1955, Eisenhower soumet au Congrès une résolution du Formose donnant au président le droit de recourir aux forces militaires dans la défense de Jinmen et Mazu.

[5] MAYER (Allan), Cracking the Monolith: United States Policy against the Sino-Soviet Alliance, 1949-1955, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1986, p. 165.

[6] Speech, Mao Zedong, “On Sino-American and Sino-Soviet Relations, 27 January, in CWIHP Bulletin, n° 10.

[7] Le 17 novembre, lors de la rencontre de Moscou, Mao déclare que désormais « le vent de l’Est prévaut sur le vent de l’Ouest ».

[8] Cité par XUE (Litai), LEWIS (John W.), China Builds the Bomb, Stanford, Stanford University Press, 1988, p. 70.