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Masha Cerovic, Les habitants de Minsk face à l’occupation allemande

Les habitants de Minsk face à l’occupation allemande

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Masha Cerovic

 

Minsk, capitale de la république socialiste soviétique de Biélorussie, ville de 270 000 habitants à la veille de la guerre, fut prise par les Allemands le 28 juin 1941, après six jours de bombardements intensifs. Le 3 juillet 1944, seuls 40 000 étaient là pour accueillir l’Armée rouge. Les habitants juifs de la ville, qui étaient majoritaires jusqu’à la Première Guerre mondiale et qui représentaient probablement le tiers de la population en 1941, avaient disparu pendant la guerre, qu’ils aient été évacués par les Soviétiques (pour ne plus jamais revenir dans la majorité des cas) ou qu’ils aient été victimes du génocide nazi. La ville avait été pratiquement rasée. Vingt ans de politique d’industrialisation soviétique avaient été anéantis. Rupture majeure dans l’histoire de la ville, cette période est aussi restée un élément fondateur de l’identité biélorusse, une référence historique majeure pour les Biélorusses jusqu’à aujourd’hui, à travers la lecture qui s’en est imposée pendant la période soviétique : celle d’une occupation criminelle à laquelle la population aurait répondu par une sorte d’union sacrée, dans une « guerre de tout le peuple » sous la direction du parti communiste, guerre dont les 470 000 partisans biélorusses constituèrent le fer de lance. Les Biélorusses accordent ainsi une place majeure à cette période dans leur histoire, tout en occultant largement sa complexité. En effet, pour citer Christian Gerlach, auteur d’une monumentale thèse sur les pratiques et les politiques d’occupation nazies en Biélorussie :

 En dehors des responsables politiques, on entre dans une zone grise qui n’est pas définie avec assez de nuances par le terme de "collaboration". Nous avons à faire à une situation presque impossible à comprendre, un champ de tension extrêmement compliqué entre la terreur de l’occupation, une menace permanente, latente ou ouverte, une adaptation aux conditions nouvelles, la lutte matérielle pour la survie (…), une sympathie en partie présente pour certaines mesures politiques des Allemands (…), l’émergence de l’antisémitisme, d’orientations politiques nationales diverses (…) en partie bizarres. A cela vient s’ajouter la recherche d’avantages personnels (…), mais aussi l’essor de la solidarité, le mouvement de résistance peut-être le plus important d’Europe, allié à la résistance passive de grandes masses, et le simple désir des hommes de survivre au milieu de tout cela.[1]

Pour essayer d’analyser cette extrême complexité, l’attention s’est portée sur la première phase de l’occupation, jusqu’à la fin de l’hiver 1941-42, moment de mise en place des politiques d’occupation nazies et de définition du comportement de la population. Seule une analyse fine de la chronologie, des rapports de force locaux et de leurs évolutions permet de comprendre la radicalisation très rapide qui eut lieu à partir de la mi-1942, transformant la région en zone de guerre et de guerre civile.

La défaite, particulièrement inattendue et traumatisante, de juillet 1941, avait provoqué l’effondrement complet de toutes les structures et de l’idéologie communiste, confrontant les habitants à des choix nouveaux et imprévus. Avec la mise en place progressive d’un ordre politique et social nouveau, se construisit aussi un cadre de références réinventé à partir duquel les habitants donnaient un sens au traumatisme de l’occupation. Trois schémas d’interprétation différents leur étaient proposés, s’affrontant dans une guerre du discours permanente, entre nazis, nationalistes biélorusses et communistes. Il s’agit donc de s’interroger sur la nature de ces trois alternatives, sur la manière dont elles étaient perçues par la population, et sur leurs succès respectifs. On peut se demander si les communistes n’avaient pas gagné dès les premiers mois de l’occupation cette guerre des mots et le soutien au moins tacite de la population, renouvelant le soutien de celle-ci à l’URSS de manière durable.[2]

Effondrement du système soviétique et conditions de la mise en place du pouvoir nazi

 

A Minsk en juin 1941 un monde s’effondra. Plus de la moitié de la population de la ville fut évacuée ou prit la fuite dans les premiers jours de la guerre, en particulier tous les cadres politiques et économiques, si bien que les Allemands ne trouvèrent en rentrant dans la ville que 70 000 habitants, une centaine de milliers après les premiers retours, chiffre qui reste stable pendant toute la durée de l’occupation[3]. Ils le firent sous les bombardements allemands, qui détruisirent en six jours les 2/3 de la ville[4], dans une stratégie de destruction des villes qui, au-delà de simples impératifs militaires, était dictée par la volonté de désurbanisation des territoires soviétiques, dans le cadre de la guerre d’anéantissement menée contre l’URSS. Cette volonté est affirmée dans l’idéologie nazie, qui voyait les villes comme des centres du « judéo-bolchévisme » et des corps étrangers pour des populations dites arriérées et naturellement rurales[5]. Elle est aussi visible dans l’utilisation de bombes incendiaires qui ont essentiellement touché les quartiers d’habitation, épargnant le quartier stratégique de la gare par exemple.

Les habitants de Minsk furent confrontés à une situation d’anomie complète et se sentirent trahis par leurs dirigeants. Les structures politiques, administratives, judiciaires, économiques soviétiques disparurent. Sans nourriture, sans travail, sans logement, sans pouvoir donner un sens à l’événement qu’ils venaient de vivre, les habitants se tournèrent avec des espoirs, des craintes et beaucoup de questions vers ceux qu’ils considéraient comme leurs nouveaux maîtres. Les occupants cherchèrent à mettre en place des structures de collaboration leur permettant de contrôler et d’exploiter au maximum la ville occupée, grâce à la mise en place dès septembre 1941 d’autorités civiles allemandes d’occupation secondées par un groupe de Biélorusses, en exil depuis la guerre civile, dont les Allemands organisèrent le retour. Il était pratiquement impossible à la population de vivre en dehors de ces structures d’occupation allemandes, sans travailler pour l’occupant, que ce soit dans l’administration ou dans les usines. Dans un contexte de famine orchestrée par les occupants et de chômage massif, alors que les nazis ne voyaient aucun avenir à cette population urbaine, cet accommodement avec l’occupant était une question de survie pour chaque habitant.

 

 

Incompréhension et hostilité de la population biélorusse face aux violences d’occupation et à la mise en place du processus génocidaire

 

Cela ne suffit pas cependant à attacher la population aux occupants, au contraire. Aux yeux des habitants, ce qui caractérisait leur expérience d’occupation était d’abord l’extrême violence de celle-ci. Exécutions massives de Juifs et de communistes, mort planifiée des prisonniers de guerre dans le camp de Minsk comme ailleurs, politique de famine organisée contre les citadins, épidémies non contrôlées, exécutions arbitraires et brutalités quotidiennes dans les rapports entre occupants et occupés, tel était le cœur de l’expérience d’occupation des habitants. Cette violence se heurtait à une incompréhension profonde de la part de la population. Celle-ci ne voyait pas les communistes, les prisonniers de guerre ou les Juifs comme des groupes de population clairement identifiés et différents du reste des habitants. A l’inverse, elle pensait que leur sort préfigurait celui du reste de la population. Ainsi un rapport sur la propagande de janvier 1942 notait que :

Le sort des prisonniers de guerre pèse sur toute la propagande ; (…) la population est souvent elle-même témoin du sort des prisonniers et devient en conséquence méfiante à l’égard des promesses.[6]

D’autre part, l’attitude des habitants à l’égard des Juifs était certes ambigue, en particulier du fait de la tentative de certains d’obtenir des avantages matériels – plus de nourriture, un logement – à leurs dépens des Juifs, mais les occupants relevaient en même temps leur peu de perméabilité au discours antisémite, et l’Einsatzgruppe B souligne ainsi dans un rapport du 29 août 1941 que :

Non seulement la population ne prend aucune mesure d’auto-défense contre les Juifs, malgré nos efforts, mais elle montre même souvent une incompréhension à l’égard des mesures prises contre les Juifs du côté allemand.[7]

Reflet de cette relative sympathie pour les Juifs, le ghetto de Minsk se caractérisa par le fait que, cas unique parmi les ghettos d’Europe orientale, ses habitants, en particulier les membres du Judenrat, considérèrent dès le début que leur salut ne pouvait passer que par la fuite hors du ghetto, ce que réussirent à faire entre 8 000 et 10 000 d’entre eux (soit environ 10%), solution qui n’était envisageable que s’ils estimaient pouvoir compter sur l’appui du reste de la population.

Cette sympathie à l’égard des principales victimes des violences nazies était aussi liée à la dureté de la situation de la population dans son ensemble. Confrontés au mépris et à la brutalité quotidienne des occupants, ils furent de plus victimes d’une politique de famine organisée, dans une ville pratiquement mise sous blocus. Il était interdit, sous peine de mort, aux citadins d’aller se ravitailler de leur propre chef dans les campagnes – interdiction que la plupart des habitants étaient cependant obligés de braver sans cesse, puisque le rapport de l’Einsatzgruppe A du 16 février 1942 notait que :

Introduction de marchés impossible, car il n’y a aucune réserve de nourriture disponible à Minsk. (…) Les habitants de Minsk (…) reçoivent chaque jour [par personne] 15 gramme de beurre, 10 grammes de matière grasse, 30 grammes de levure et de sirop. 35.000 travailleurs reçoivent une maigre ration supplémentaire.[8]

Dans ces conditions, personne ne pouvait échapper à la violence de l’occupation nazie. Si celle-ci assurait aux occupants une domination incontestée de la ville, elle rendait aussi caducs tous leurs efforts pour se construire une légitimité et donner une base à leur pouvoir. Leur discours, promettant à la population un avenir meilleur après la guerre, était en permanence contredit par leur pratique d’occupation, qui traduisait leur incapacité à imaginer pour Minsk un avenir quelconque, en dehors de l’exploitation brutale d’une population considérée comme inférieure et hostile.

 

Les « étrangers » et les Biélorusses : structuration et polarisation de deux univers exclusifs

 

Ainsi eut lieu progressivement un divorce profond entre occupants et occupés. Les Allemands se sentaient de plus en plus isolés dans un univers menaçant et incompréhensible, tandis que les habitants comprenaient qu’ils devaient chercher par leurs propres moyens à échapper à la mort à laquelle les occupants les promettaient. Ils déployèrent donc des stratégies de survie individuelles et collectives qui répondaient aux nouvelles conditions de l’occupation. A divers degrés, un accommodement sous des formes diverses, pouvant aller jusqu’à la collaboration active pour une minorité, s’imposait presque toujours comme une nécessité. On doit cependant souligner la difficulté particulière que les occupants rencontrèrent à Minsk pour recruter ces collaborateurs[9]. Les décisions individuelles furent motivées par de nombreux autres facteurs, ressentiments personnels à l’égard des communistes ou bientôt à l’égard des nazis, intérêt matériel, impératif de survie, et jeu de solidarités variées, qui associaient le sort des habitants à celui de leur famille, de leurs amis, de leur village d’origine ou de leur communauté nationale et religieuse.

De cette façon se créèrent au cours des premiers mois de l’occupation des réseaux de solidarité concurrents, essentiels au fonctionnement de la société sous l’occupation. L’échec des occupants à imposer un ordre allemand se traduisit ainsi par le fait que la population cessa à partir de l’automne 1941 de se tourner pour leur survie vers eux et leurs collaborateurs. Au contraire, elle devait sans cesse contourner l’ordre allemand pour avoir une chance de survivre, en se repliant sur elle-même. Les réseaux de parenté, les relations de ville campagne, malgré la violence avec laquelle les occupants tentaient de les rompre, se fermèrent progressivement pour exclure tous ceux qui étaient considérés comme étrangers, occupants et collaborateurs. Des structures sociales réinventées émergeaient ainsi dans l’ombre de la domination allemande, en contournant les contraintes de l’occupation. Une polarisation de fait s’était ainsi mise en place, entre le camp des occupants et de leurs collaborateurs, et un camp réunissant la majorité des habitants.

 

L’affirmation d’une identité soviétique, condition de la radicalisation du conflit

 

Le quotidien des habitants se transforma alors en un conflit quotidien, latent ou ouvert, contre les occupants. Sous l’effet de la guerre des mots qui faisait rage entre les nazis, leurs collaborateurs et les communistes, cette opposition de fait s’idéologisa progressivement. La neutralité idéologique devint de plus en plus illusoire. Les communistes se servirent de leur inscription dans les structures sociales nouvelles de Minsk, dont les occupants étaient exclus, pour assurer une pénétration en profondeur de leur propagande. Celle-ci véhiculait un patriotisme réinventé, puisant ses références tant dans la religion orthodoxe et dans l’histoire russe que dans la révolution et la guerre civile, et ce dès septembre 1941[10].  La principale réussite des communistes est peut-être d’avoir pu imposer leur lecture de l’occupation comme cadre de référence pour des pans entiers de la population, au-delà des cercles restreints de communistes convaincus et de partisans. Sans crédibilité et sans relais dans la population, les Allemands comme les nationalistes biélorusses échouèrent quant à eux à proposer une véritable alternative, du fait des pratiques d’occupation nazies, mais aussi de leur difficulté à trouver un discours et une langue adaptés aux attentes de la population.

Les communistes avaient donc gagné la bataille des esprits bien avant de gagner la guerre. A l’inverse, les nazis s’étaient très rapidement aliénés la population, dès l’hiver 1941-1942, et avaient de fait échoué à construire l’empire qu’ils avaient si rapidement conquis. L’occupation permit ainsi la naissance d’un véritable patriotisme soviétique et le renouvellement de l’adhésion, plus ou moins forcée, de la population à l’URSS.



[1] GERLACH (Christian), Kalkulierte Morde : Die deutsche Wirtschafts- und Vernichtungspolitik in Weissrussland 1941-1944 [Meurtres calculés : la politique économique et de destruction allemande en Biélorussie 1941-1944], Hamburg, Hamburger ed., 1999, p.213

[2] Tout en essayant de croiser dans le cadre d’une maîtrise sources soviétiques et sources allemandes, ce travail s’appuie surtout sur les archives du centre d’archives fédérales de Berlin-Lichterfelde (désormais BA), autour du noyau de la série des rapports des Einsatzgruppen (unités d’extermination mobiles) B puis A (BA R 58/214 à 58/222), complété par des rapports variés issus de l’administration militaire puis civile, et de différents autres services sur des questions aussi diverses que la situation des différentes Eglises, l’approvisionnement, la « question juive », la question nationale, etc.. Les sources soviétiques étaient surtout des témoignages publiés ; il est cependant à noter qu’outre la difficulté d’accès aux archives soviétiques, toutes les sources soviétiques existantes sont postérieures à la période étudiée, et posent donc un problème d’exploitation dans un travail où je me suis justement attachée à l’analyse fine des évolutions locales.

[3] BA R 58/214, comparer avec les estimations de GERLACH (Christian), op.cit., p.379

[4] BA R 58/214 et BA R 43 II/614

[5] GERLACH (Christian), op.cit., p.420 sqq.

[6] BA R 90/32

[7] BA R 58/216

[8] BA R 58/220. Voir aussi l’apport important de GERLACH (Christian), op.cit., p.48 sqq., p.275 sqq., sur la politique de la faim mise en place par les occupants et ses liens avec le projet idéologique et économique nazi.

 

[9] Voir BA R 58/220, BA R 90/126, à rapprocher de CHIARI (Bernhard), Alltag hinter der Front: Besatzung, Kollaboration und Widerstand in Weissrussland [La vie quotidienne derrière le front : occupation, collaboration et résistance en Biélorussie], Düsseldorf, Droste Verlag, 1998, p.160 sqq., et de DEAN (Martin), Collaboration in the Holocaust. Crimes of the Local Police in Bielorussia and Ukraine 1941-1944, New-York, Saint Martin’s Press, 2000, p.65, pour la difficulté qu’eurent les occupants à former une force de police auxiliaire biélorusse, ce qui les amena à faire venir des unités baltes et ukrainiennes comme forces auxiliaires en Biélorussie orientale.

[10] Voir les tracts et journaux communistes régulièrement saisis par les occupants, notamment dans les rapports des Einsatzgruppen.