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Maria Rieger, Le traitement de la « question ukrainienne » par la revue polonaise Kultura dans les années 1970

Le traitement de la « question ukrainienne » par la revue polonaise Kultura dans les années 1970

 

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

 

Marie Rieger[1]

 

 

« Il n’y a pas d’Ukraine libre sans une Pologne libre ». Ainsi débutait le discours du président ukrainien Viktor Youchtchenko, lors de l’inauguration en juin 2005 du cimetière Orląt à Lvov, symbole de l’histoire meurtrière entre Polonais et Ukrainiens : c’est là que reposent les corps des soldats polonais morts pendant la guerre polono-ukrainienne de 1918-1919.

Ces mots auraient pu être prononcés par Jerzy Giedroyc, le fondateur de Kultura[2], revue polonaise éditée à Paris, qui a œuvré, dès les débuts de l’instauration du régime communiste en Pologne, au rapprochement polono-ukrainien. Cette position, extrêmement isolée tant du côté de l’émigration polonaise de Londres que du côté de la diaspora ukrainienne dans les premières années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, était fondée sur la conviction qu’il n’y aurait pas de Pologne indépendante sans une Ukraine indépendante. Plus d’un demi-siècle après la fondation du mensuel Kultura (1947), les idées défendues par son rédacteur en chef (qui n’a pourtant jamais écrit d’articles de sa vie) semblent donc avoir progressivement gagné les esprits, en dépit des nombreuses réticences rencontrées de part et d’autre et des conditions de fonctionnement très spécifiques de la revue. On connaît l’importance que le célèbre mensuel eut sur la vie intellectuelle et le paysage politique polonais. On connaît moins, en revanche, son rayonnement dans tous les autres pays du bloc soviétique et dans leurs émigrations. Kultura a, en effet, forgé, tout au long de son existence, une nouvelle politique orientale, dont les principaux artisans furent le rédacteur en chef lui-même, et l’un de ses plus proches collaborateurs, le publiciste Juliusz Mieroszewski. Dans cette politique, qui visait à un rapprochement entre tous les pays soumis à la mainmise soviétique, l’Ukraine occupait une place particulière, en raison de sa situation stratégique au sein de l’Union soviétique et des liens historiques très forts qui l’unissaient à la Pologne. L’histoire entre les deux nations, du Grand Duché de Pologne-Lituanie (1569-1648) aux luttes sanglantes de la Seconde Guerre mondiale, a été conflictuelle et pourrait être comparée — avec toute la prudence requise — à l’histoire des relations entre la France et l’Allemagne. L’idée d’un rapprochement paraissait alors hautement improbable.

Compte tenu de l’histoire particulièrement conflictuelle entre la Pologne et l’Ukraine, les ambitions de la revue étaient grandes. Comment Kultura a-t-elle tenté de favoriser le rapprochement des deux ennemis séculaires ? La « stratégie ukrainienne » de Kultura s’appuie sur les principes fondateurs qui ont guidé la politique orientale de la revue dès sa fondation. Elle passe, d’une part, par la pacification des relations polono-ukrainiennes, grâce à un retour sur l’histoire de ces relations, qui permet une analyse des rapports polono-ukrainiens dans les années 1970, et, d’autre part, par la mise en valeur de la similitude du destin des deux nations. Finalement au cours des années 1970, la stratégie de Kultura visant à élargir les débats, à dépasser les contentieux historiques entre Pologne et Ukraine et à rapprocher les deux pays, est portée par un contexte international favorable qu’elle contribue peut-être à influencer.

 

La genèse de la question ukrainienne dans Kultura

 

Après la Seconde Guerre mondiale et la satellisation de la Pologne par le pouvoir soviétique, la question de l’indépendance, soulevée une première fois au moment des trois partages successifs de la Pologne (1795), se pose à nouveau, et avec elle, celle du choix de ses alliés. Jerzy Giedroyc et ses collaborateurs ont adopté une position à la fois claire et originale sur ces problèmes, en tirant les conclusions qui s’imposaient des expériences dramatiques de septembre 1939 et de Yalta : la Pologne ne pouvait pas compter sur l’Occident. Des alliances stratégiques avec les puissances occidentales étaient possibles, mais elles ne pouvaient en aucun cas se substituer aux liens qui unissaient la Pologne à ses voisins de l’Est. L’équipe de Kultura était persuadée que les Polonais auraient un jour à bâtir à nouveau des relations avec ces nations pour pouvoir maintenir la souveraineté de leur pays entre la Russie et l’Allemagne. Il ne s’agissait pas là d’un programme politique précis et préétabli, mais plutôt d’un ensemble de principes fondateurs dont la forme était en constante construction et modulable en fonction du cours changeant des événements. La « problématique ukrainienne » ne peut se comprendre que dans ce cadre des relations entre la Pologne et ses voisins, c’est-à-dire ce que Kultura [3] appelait la « politique de l’Est » (ou orientale), qui se traduisait, dans la revue, par l’existence d’une rubrique spécifique appelée Sąsiedzi, « les voisins » : elle constituait un élément dans l’ensemble complexe sur lequel reposait la vision des futures relations avec la Russie et avec les nations libérées de la tutelle de celle-ci, soit la Biélorussie, la Lituanie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et l’Allemagne. Giedroyc et ses collaborateurs étaient convaincus que l’Europe ne reviendrait jamais à la situation d’avant 1939 et que, par conséquent, les doctrines politiques d’avant-guerre étaient devenues caduques. Il s’agissait par conséquent, dans le cadre de la « politique de l’Est », d’instaurer avec les voisins de nouveaux rapports qui ne soient plus des rapports de conflit ou de domination, mais d’égal à égal. Le groupe de Kultura se distinguait par là de la plupart des milieux de l’émigration polonaise, qui tentaient périlleusement de lier la réflexion traditionnelle sur les « confins » avec la nouvelle situation géopolitique d’après-guerre. Si ces milieux considéraient comme nécessaire la normalisation des relations avec les nations voisines de la Pologne à l’Est, ils voulaient dans le même temps conserver les droits des Polonais sur les terres perdues après la guerre, notamment sur les villes de Lvov (Lwów) et de Vilnius (Wilno). D’autres encore, qui se considéraient comme « réalistes », proposaient de se « couper complètement des aspirations nationales des Ukrainiens et des Lituaniens»  dans l’espoir d’obtenir de la part des Soviétiques certains privilèges pour la Pologne Populaire. Ces « réalistes », dont l’un des meilleurs représentants fut Stefan Kisielewski (1911-1991), l’un des publicistes polonais les plus admirés d’après-guerre, estimaient que le meilleur moyen de protéger les intérêts de la Pologne était de négocier avec la Russie sans passer par l’Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie [4]. Ces positions soulevaient des protestations dans les milieux de l’émigration ukrainienne, lituanienne ou biélorusse, protestations auxquelles se joignaient celles de Giedroyc. Le rédacteur en chef pensait que l’abandon de toute forme de domination culturelle ou politique des Polonais sur les autres peuples et la recherche d’une collaboration réelle, en mettant fin au mépris envers les aspirations indépendantistes à l’est de la Pologne, étaient absolument nécessaires. Mieux, Giedroyc estimait que l’indépendance de la Pologne dépendait de celles des pays voisins, et en particulier de l’indépendance des anciennes minorités polonaises, c’est-à-dire les Ukrainiens, les Biélorusses, et les Lituaniens. L’espace formé par l’Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie (que Juliusz Mieroszewski incluait dans l’Europe centrale) occupait une place fondamentale dans la « politique de l’Est » formulée par Kultura. Il a même donné lieu à un concept, forgé par Juliusz Mieroszewski, le concept de l’ « ULB » [5], acronyme qui désigne les trois pays en question. Cet espace était stratégique, non seulement parce qu’il posait la responsabilité historique de la Pologne vis-à-vis de ces nations, mais aussi parce qu’il était indissociable de la question russe, car « les rapports entre la Pologne et la Russie ont toujours été fonction de la situation qui régnait sur ces territoires » [6]. Dès lors qu’on exigeait des Russes qu’ils s’abstiennent de tout impérialisme, les Polonais devaient, eux aussi, renoncer définitivement à « toute politique et à tout plan qui tendraient à vouloir établir, au moment d’une conjoncture favorable, [la] domination de [la Pologne] sur l’Est au prix du sacrifice de l’Ukraine, de la Lituanie et de la Biélorussie » [7]. Cette position était intéressante parce qu’elle donnait une dimension morale et éthique à la politique polonaise de « l’Est », lui permettant d’échapper au cadre purement nationaliste dont souffraient les autres programmes visant à l’indépendance.

La « problématique ukrainienne » occupait sans aucun doute une place prioritaire dans la « politique de l’Est » de Kultura et faisait l’objet, dès 1952, d’une « sous-rubrique » dans la revue, intitulée Kronika ukraińska, « la chronique ukrainienne »[8]. L’un des principaux collaborateurs ukrainiens de Giedroyc, Bohdan Osadczuk, allait même jusqu’à prétendre que l’Ukraine était « la question centrale de toute sa vie ». L’intérêt que lui portait le rédacteur ne date pas en effet de la fondation du mensuel parisien, mais est à chercher dans la vie personnelle de Giedroyc et dans sa carrière de publiciste avant la guerre, notamment lorsqu’il fut le rédacteur du journal bi-hebdomadaire Bunt Młodych (« la Révolte des Jeunes », transformé, en 1937, en Polityka, qui rassemblait autour de lui la jeune génération polonaise d’orientation néo-pilsudskienne). Mais l’importance de cette problématique a aussi des fondements pragmatiques. Elle s’explique en premier lieu par la situation géopolitique et stratégique de l’Ukraine. Une Ukraine indépendante représentait pour la Russie un repli vers l’Orient et la fermeture de la route vers la mer Noire. La perte de l’Ukraine, en raison de son poids économique et démographique (deuxième République de l’Union soviétique par son importance après la Russie), signifierait, en outre, pour la Russie la perte de son statut de superpuissance. L’enjeu concernait également la nature des liens historiques entre la Pologne et l’Ukraine : les conflits qui ont opposé les deux nations ont permis à la Russie d’étendre son influence en Europe et ont favorisé son expansion à l’Ouest, c’est pourquoi la réconciliation entre les deux nations s’imposait historiquement. Après la Seconde Guerre mondiale, qui avait été le théâtre d’épisodes dramatiques entre Polonais et Ukrainiens, Kultura a procédé à une construction pragmatique des fondements intellectuels et politiques du dialogue. Une des premières étapes fut incontestablement le règlement de la question des frontières orientales de la Pologne[9]. Alors que le gouvernement polonais de Londres et la grande majorité de l’émigration polonaise réclamaient une révision des frontières orientales, Kultura rejeta fermement, dès 1952, le principe d’un retour aux frontières d’avant 1939[10]. Dans les années 1960, la revue déclara officiellement, dans un numéro spécial consacré à la Russie, combien elle était favorable à l’abandon de toute revendication polonaise sur les villes de Vilnius et de Lvov.

Une autre étape majeure fut, en 1960, la publication par l’Institut littéraire d’un ouvrage en ukrainien, sous la direction du poète émigré Jurij Ławrinienko [11], Rozstrilane widrodzennia [12]. Il s’agissait d’une anthologie de poèmes et d’essais en prose des années 1917-1933, dont les auteurs ukrainiens avaient été fusillés lors des grandes purges de la fin des années 1930. Cette publication représenta une véritable révélation, dans la mesure où bon nombre des textes insérés dans l’anthologie étaient complètement inconnus des Ukrainiens, tant la destruction opérée par les Soviétiques avait été massive. L’anthologie, largement commentée dans la presse ukrainienne d’émigration, eut un écho qui dépassa toutes les attentes du rédacteur. Bien des années plus tard, Giedroyc a souligné l’importance qu’avait eue, selon lui, cette anthologie, dont quelques numéros purent être introduits à Lvov :

Cette anthologie, je le dis sans aucune mégalomanie, a été la base de la renaissance ukrainienne et de sa littérature. De là sont venus les Chestdziesiantniki [13] […] Car les cent ou deux cents exemplaires qui ont circulé [en Ukraine] ont joué un rôle très important[14].

Il s’agissait avant tout de montrer que l’Ukraine n’était pas seulement « la Petite Russie chantante et dansante » de Gogol, qu’elle possédait une culture spécifique, distincte de la culture russe. La place primordiale accordée à cette question dans les pages de la revue résultait d’une part de la foi du rédacteur en chef dans les valeurs autotéliques de la culture, d’autre part de la conviction que celle-ci représentait un élément essentiel de la lutte anticommuniste : aux yeux de Giedroyc, c’est en effet la culture qui fonde la nation, et donc la conscience nationale, [15] la culture étant « de la politique menée par d’autres moyens ».

Kultura elle-même fut également le lieu d’un véritable dialogue polono-ukrainien. La « question ukrainienne » était en effet traitée autant par des Polonais (qu’il s’agisse de Józef Łobodowski, Benedykt Heydenkorn, Juliusz Mieroszewski ou encore Dominik Morawski) que par des Ukrainiens, comme Bohdan Osadczuk, Iwan Koszeliwec ou Borys Lewyckij, avec chacun son domaine de prédilection. Parmi les Ukrainiens par exemple, la palette des auteurs va de Borys Lewyckij, à la sensibilité politique orientée très à gauche, jusqu’à Jarosław Stećko, nationaliste ukrainien radical. Aussi bien du côté polonais que du côté ukrainien, on trouve parmi les intervenants des représentants de l’émigration, mais aussi, chose fort rare dans les autres revues polonaises d’émigration, des auteurs du pays d’origine : un auteur anticommuniste comme « R. Z. » pour la Pologne, un ancien communiste polonais incarné par Stefan Michnik, un organe ukrainien d’essence communiste, l’USKT, ou encore Jurij Szczerbak, membre de l’Union des Écrivains Ukrainiens (communiste). Cette diversité traduit l’ouverture d’esprit qui caractérise Kultura, et contribue à donner à la revue une véritable dimension européenne.

 

Le traitement des relations polono-ukrainiennes dans Kultura et l’identification des destinées nationales

 

La « stratégie ukrainienne » de Kultura présente plusieurs volets, car la revue s’adressait à divers types de lectorats : polonais bien sûr, mais aussi ukrainien, voire russe, selon les objectifs poursuivis. Le discours de la revue devait s’adapter au destinataire : en conséquence, les « armes » mobilisées n’étaient pas identiques.

Le premier volet de cette stratégie passe d’abord par la pacification des relations polono-ukrainiennes. La réconciliation avec les Ukrainiens impliquait de sortir du cercle vicieux des rancœurs historiques, par l’écriture d’une histoire dépassionnée, débarrassée des préjugés et des stéréotypes du passé[16]. Combler les « taches blanches » de l’histoire, en soulevant des sujets encore « tabous », aussi bien dans l’émigration polonaise, qu’en Pologne Populaire, tel était l’objectif de la rédaction. Dès sa fondation, Kultura a travaillé à la « décolonisation des esprits », en revenant sur certains épisodes tragiques de l’histoire la plus récente des relations polono-ukrainiennes, par exemple sur le mythe très populaire de la participation d’unités ukrainiennes à la répression de l’insurrection de Varsovie contre les Allemands[17]. Kultura s’est également intéressée à des sujets aussi sensibles que la Division SS « Galizien »[18] ou au camp de Bereza Kartuska[19]. Au cours des années 1970, cet intérêt pour l’histoire la plus récente persiste. On retrouve d’ailleurs des thèmes qui avaient déjà été traités, comme la politique des minorités de la Deuxième République polonaise (née en 1919), que Kultura condamne fermement, la collaboration ukrainienne avec l’Allemagne nazie, les « pacifications » ukrainienne et polonaise, l’affaire des professeurs assassinés de Lvov. L’image qui se dégage du traitement fait par Kultura de l’histoire des relations polono-ukrainiennes est en tout cas celle d’un passé incontestablement conflictuel, lourd d’injustices et d’erreurs mutuelles, même si la revue n’hésite pas à présenter des cas de rapprochement entre les deux peuples (nécessaires pour mettre en place les fondements d’une entente polono-ukrainienne).

Le second volet de la « stratégie ukrainienne » de Kultura passe par l’identification du combat des deux nations. La Pologne et l’Ukraine subissent en effet l’oppression du même pouvoir : le communisme soviétique. Kultura accorde par conséquent un grand intérêt à la situation contemporaine de l’Ukraine soviétique[20].

En dénonçant l’oppression des Russes (et la russification en particulier), la revue souhaite en même temps se faire l’écho des luttes de l’opposition ukrainienne qui s’est développée à partir des années 1960 et de ses principaux protagonistes, leur offrir une vitrine internationale. Le soutien du mensuel parisien passe donc par la légitimation du combat ukrainien : l’Ukraine existe bel et bien, elle n’est pas une simple « province russe », mais une nation qui a pleinement droit à une existence étatique indépendante. Pour autant, les Russes ne sont pas exclus de la « stratégie ukrainienne » de Kultura, bien au contraire. Ils représentent même aux yeux du mensuel parisien la clé du problème : le sort des nations de l’Empire soviétique, et en particulier celui de l’Ukraine, dépend avant tout de l’attitude que les Russes choisiront d’adopter. C’est pourquoi, à plusieurs reprises, Kultura fait appel à la responsabilité de l’intelligentsia russe, pour que les mouvements d’opposition russe et ukrainien, qui représentent les deux plus grands pays de l’Union soviétique, unissent leurs forces. Autrement dit, en analysant la situation ukrainienne, Kultura décrit la situation polonaise par une analogie tacite que le lecteur polonais pourra aisément comprendre.

Dans cette politique de soutien à la résistance ukrainienne, la religion occupe une place non-négligeable, car elle est mobilisée ici en tant que facteur réveillant le sentiment de la particularité nationale, à l’image du catholicisme en Pologne (où, par sa fonction de maintien de l’ordre social, l’Église a puissamment contribué à l’émergence d’une société civile[21]). L’identification tacite entre le rôle de l’Église catholique romaine en Pologne et le rôle de l’Église catholique de rite oriental, dite « uniate », en Ukraine semble d’autant plus facile que les deux Églises, contrairement à l’Église orthodoxe, reconnaissent l’autorité du pape. Le mensuel parisien accorde ainsi tout son soutien aux revendications de l’Église gréco-catholique, qui avait été officiellement abolie en Union soviétique en 1946. Dans les années 1970, elles se polarisent autour d’une demande principale : la reconnaissance par le Saint-Siège du statut de patriarcat de l’Église gréco-catholique, qui seul pourrait permettre à l’Église gréco-catholique, selon le cardinal ukrainien Józef Slipyj (figure récurrente des articles de Kultura durant cette période), de renaître en Ukraine et de se séparer du patriarcat moscovite[22]. Le soutien de la revue à cette revendication conduit même à la publication en 1975 d’une déclaration officielle de la rédaction[23].

 

1976 : l’internationalisation de la question ukrainienne

 

La seconde moitié des années 1970 annonce un changement, pas tant dans la « politique de l’Est » de Kultura, que dans les formes que prend cette politique, en particulier dans la stratégie ukrainienne de la revue. Ce changement fait écho aux nouvelles formes de résistance des différents groupes d’opposition, aussi bien en Union soviétique que dans les pays satellites. La signature de l’Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, le 1er août 1975, à Helsinki, par les chefs d’État ou de gouvernement des trente-cinq pays membres de la conférence, a représenté à cet égard un tournant important[24], dont le respect est devenu par la suite, pour les mouvements d’opposition, l’étendard permanent de la revendication face au pouvoir[25]. Dans de ce contexte, l’année 1976 apparaît, aussi bien du côté ukrainien que du côté polonais, comme une rupture, en tout cas comme une inflexion, avec la création du premier Groupe ukrainien de contribution au respect des accords d’Helsinki, et le réveil en Pologne d’une opposition libre et massive avec la naissance du premier « front uni du refus », selon l’expression employée par Daniel Beauvois[26]. En outre, l’élection d’un pape slave le 16 octobre 1978, le cardinal polonais Karol Wojtyla devenu Jean-Paul II, semblait aussi annonciateur de changements à venir. Si pour la revue, l’année 1976 est tout d’abord celle de la mort du collaborateur le plus important de Jerzy Giedroyc, l’homme qui a formulé la « politique de l’Est » de Kultura, Juliusz Mieroszewski, il semble que le contexte international ait eu aussi un impact très important. Dans la seconde moitié des années 1970, les auteurs vivant en Pologne ou arrivés récemment en Occident occupent effectivement une place de plus en plus importante dans Kultura et dans les publications de l’Institut Littéraire. Les pages du mensuel parisien s’ouvrent aux émigrants et aux dissidents du bloc soviétique (notamment ukrainiens) et Kultura semble s’engager plus fermement dans le développement de l’opposition dans le bloc soviétique.

En 1976, l’idée d’une collaboration entre les deux nations n’est même plus mise en question, tant sa nécessité paraît évidente, tandis que les appels et les déclarations, qui se multiplient dans le mensuel parisien au cours de la seconde moitié des années 1970, portent la marque du rapprochement et de la solidarité entre Polonais et Ukrainiens[27]. À cet égard, la plus grande réalisation de Kultura fut, incontestablement, la déclaration de 1977 sur la question ukrainienne[28].

Cette déclaration, signée par plusieurs intellectuels éminents originaires des pays voisins de l’Ukraine, reconnaissait le droit de l’Ukraine à l’indépendance. Parmi les quatorze signataires, il y avait cinq Russes (A. Amalrik, V. Boukovski, V. Maximov, V. Nekrassov, N. Gorbanievskaïa), sept Polonais (Z. Byrski, J. Czapski, J. Giedroyc, G. Herling-Grudziński, J. Łobodowski, D. Morawski, A. Smolar), un Tchèque (P. Tigrid) et un Hongrois (T. Meray). Un tel texte constituait donc le premier aboutissement, symboliquement très fort, de toute la politique ukrainienne menée par le mensuel parisien depuis sa fondation : pour la première fois en effet, des Russes se prononçaient publiquement pour l’indépendance de l’Ukraine. Elle était la conséquence directe de l’arrivée en Occident de la troisième vague d’émigration russe (avec notamment l’écrivain Vladimir Maximov, fondateur en 1974 de la revue Kontinent (1974), et de la préparation de la Conférence de Belgrade[29] qui devait commencer le 4 octobre 1977. La déclaration sur la question ukrainienne fut publiée dans le numéro de mai 1977, puis traduite en plusieurs langues et reprise dans différentes revues[30]. Giedroyc considérait que les signatures de personnalités russes telles que Boukovski et surtout Maximov (dont le rédacteur en chef redoutait qu’il ne signe pas) constituaient en soi un événement historique [31]. Si le texte de la déclaration restait prudent, il posait néanmoins très clairement la question de l’indépendance de l’Ukraine[32]. Le texte soulevait par ailleurs un deuxième problème, celui des « minorités nationales » de l’URSS, « qui aspirent à l’indépendance, à la réalisation (pour leurs républiques) du droit de se séparer de l’Union soviétique, droit garanti par la Constitution soviétique »[33]. La déclaration posait enfin la question du « peuple impérialiste » :

[…] plus vite il comprendra que la liquidation du colonialisme soviétique est également dans son propre intérêt, mieux cela vaudra pour lui[34].

Le rédacteur avait par ailleurs tenu, alors que cela avait suscité des réticences chez certains de ses collaborateurs polonais, à ce que le texte de la déclaration mentionne l’impérialisme polonais[35].

La politique orientale forgée par Kultura semble avoir eu des répercussions sur les mouvements d’opposition des années 1970. En 1976, par exemple, l’Entente Polonaise pour l’Indépendance (Polskie Porozumienie Niepodległościowe) publiait un programme dont la politique orientale suivait celle du mensuel parisien. En 1977, l’organe du Comité pour la Défense des Ouvriers (Komitet Obrony Robotników, KOR) faisait paraître, dans l’un de ses bulletins, une lettre ouverte pour la réconciliation avec l’Ukraine. Des hommes d’Église, notamment Jean-Paul II à partir de 1978, parlaient d’une co-responsabilité de la Pologne dans les conflits orientaux passés et de la nécessité d’une réconciliation avec les voisins de l’Est. Si l’on ne peut affirmer avec certitude que cette évolution est le résultat des publications de la revue Kultura, il n’en reste pas moins que celle-ci fut à l’avant-garde du processus. Dans les années 1980-1990, la tentation est grande, là aussi, d’annoncer le triomphe des idées défendues par le mensuel parisien, comme l’ont fait bon nombre des commentateurs qui se sont intéressés à l’histoire de la revue. Plus récemment, l’implication du gouvernement polonais dans la « révolution orange », son rôle d’intermédiaire entre la Russie et l’Ukraine durant ces événements, et en 2005, l’inauguration polonaise et ukrainienne du cimetière Orląt, semblent prouver que les idées défendues par Kultura ont porté leurs fruits. En réalité, aucune affirmation définitive n’est possible. L’histoire des transferts des idées entre Kultura et la Pologne nécessiterait sans doute une étude à part entière, de manière à établir si les idées développées par la revue ont précédé les opinions formulées dans le Pays, où si elles les ont suivies.

La plus grande réussite de Kultura finalement, au-delà de toutes les stratégies et des répercussions concrètes de celles-ci, c’est la revue elle-même : le fait que des Polonais écrivent sur l’Ukraine dans ses pages, et que des Ukrainiens écrivent dans une revue polonaise.



[1] Cet article est issu d’une Maîtrise d’histoire, soutenue en septembre 2005 sous la direction de M. le Professeur Antoine Marès à l’université Paris I Panthéon Sorbonne.

[2] Revue à la fois littéraire, sociale et politique. Paraissant dix fois l’an (il y avait deux numéros doubles), Kultura (1947-2000) était tirée à plusieurs milliers d’exemplaires dans les années 1970 (environ 7000) et distribuée dans une vingtaine de pays où elle avait ses abonnés.

[3] Polityka wschodnia : le terme wschód désigne en polonais à la fois l’Orient et l’Est.

[4] Snyder (Timothy), « Patriotic Oppositions and State Interests (1945-1989) », dans  The Reconstruction of Nations. Poland, Ukraine, Lithuania, Belarus, 1569-1999, New Heaven et Londres, Yale University Press, 2003, p. 226.

[5] Formulé pour la première fois sous cette forme en 1974, dans MIEROSZEWSKI (Juliusz), « Rosyjski “kompleks polski” i obszar ULB », Kultura, 9/324, 1974, p. 3-14.

[6] Mieroszewski (Juliusz), « Rosyjski… », op. cit., p. 7-8. Cet article a été intégralement reproduit dans le n° 4 de la revue russe Kontinent, en 1975.

[7] Ibid., p. 7.

[8] BEO [Osadczuk (Bohdan)], « Kronika polsko-ukraińska », Kultura, 5/55, 1952, p. 125-132.

[9] Celles-ci avaient été profondément modifiées après la Seconde Guerre mondiale, subissant une translation d’est en ouest, tandis Vilnius et Lvov, « villes des confins » (miasta kresowe) majoritairement habitées par des Polonais et des Juifs et que la Pologne avait conquises lors de la guerre polono-russe de 1920, avaient été rattachées aux Républiques soviétiques lituanienne et ukrainienne en 1940.

[10] Voir l’article de Józef Łobodowski intitulé « Contre les spectres du passé », qui proposait la création d’un condominium polono-ukrainien pour Lvov et la Galicie orientale, revendiquées à la fois par les Polonais et par les Ukrainiens : Łobodowski (Józef), « Przeciw upiorom przeszłości », Kultura, 2/52-3/53, 1952, p. 14-66 ; voir surtout la lettre de l’abbé Majewski (J. Z.), « List », Kultura, 11/61, 1952, p. 157-158, qui suggérait l’acceptation des frontières orientales.

[11] Jurij Ławrinienko (1905-1987), bibliographe, critique littéraire et publiciste ukrainien.

[12] « La Renaissance fusillée », in Rozstrilane widrodzennia. Antolohija 1917-1933. Poezija. Proza. Drama. Esej, Paris, Institut Littéraire, 1959.

[13] « Ceux des années 1960 ». L’expression désigne la génération de créateurs (essentiellement des écrivains, comme Lina Kostenko, Iwan Dratsz, mais aussi des critiques littéraires comme Iwan Dziuba, Jewhen Swertsiuk, les publicistes Walentyn Moroz, Wiaczesław Czornowil etc.) qui ont pu s’exprimer entre le « dégel » sous Khrouchtchev et la « glaciation » sous Brejnev, ce qui a été à l’origine d’un grand essor de la littérature et des arts ukrainiens, encouragé par une relative liberté d’expression. Voir Youkovsky (Arkady), Histoire de l’Ukraine, éd. du Dauphin, Paris, 1993, p. 141-142).

[14] Giedroyc (Jerzy), « Kultura fut une sorte d’ordre religieux », cité dans Mémoires d’un combat : « Kultura », 1947-2000, éd. Meller (Stéphane) et de Montbrial (Thierry), Paris, Cahiers de l’Ifri, 32, 2001, p. 119.

[15] Le premier texte « ukrainien » paru dans Kultura était un texte consacré à la poésie et rédigé par Korzon (Leonid), « Ukraińscy neoklasycy-parnasiści », Kultura, 7, 1948, p. 39‑56.

[16] Le rôle fondamental de l’histoire dans la stratégie de réconciliation entre les deux nations s’est traduit par d’autres activités de l’Institut Littéraire, en particulier par la création, en 1962, des Zeszyty Historyczne (Les Cahiers Historiques). Cette publication était destinée à informer les lecteurs des travaux concernant l’histoire la plus récente des pays de l’Europe « de l’Est », en approfondissant souvent des sujets qui avaient été soulevés dans les pages de Kultura ou, au contraire, en abordant des thèmes qui n’avaient pu être traités dans la revue.

[17] Lewyckij (Borys), « Ukraincy a likwidacja Powstania Warszawskiego », Kultura, 6/56, 1952, p. 74-86. L’insurrection, commencée  le 1er août 1944, se solda, après soixante-trois jours de résistance, par la destruction de la capitale par les Allemands.

[18] Formation ukrainienne dans la structure de l’armée allemande sur le front oriental, créée en avril 1943. Ortynskyj (L.), « Prawda o Ukraińskiej Dywizji », Kultura, 11/61, 1952, p. 109-116.

[19] Wreciona (J.), « Bereza Kartuska z innej strony », Kultura, 4/54, 1952, p. 107-112. Camp d’isolement (situé dans l’actuelle Biélorussie occidentale) ouvert en 1934 pour les « ennemis du gouvernement », ce qui incluait les nationalistes ukrainiens et les communistes.

[20] Notre période s’ouvre d’ailleurs par la publication d’un livre consacré à cette question, destiné au lectorat polonais et portant sur les années 1956-1968 : koszeliwec (Iwan), Ukraina 1956-1968, Paris, Institut Littéraire, 1969, traduit de l’ukrainien par J. Lobodowski. Le rédacteur en chef tenait à ce que ce soit des Ukrainiens qui rassemblent les matériaux et les informations sur l’Ukraine soviétique.

[21] Gjidara (M.), « Le statut des religions dans les États socialistes d’Europe centrale de 1945 à 1989 », dans La liberté religieuse dans le monde. Analyse doctrinale et politique, dir. d’Onorio (Jean-Baptiste), Paris, éditions universitaires, 1991, p. 184.

[22] Morawski (Dominik), « Kronika ukraińska », Kultura, 11/386, 1978, p. 105.

[23] Note de la rédaction, Kultura, 12/339, 1975, p. 89.

[24] Les dirigeants soviétiques s’engageaient solennellement, en échange du maintien des frontières de leur empire européen, à « respecter, favoriser et stimuler l’exercice effectif des libertés et des droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels et autres », les droits des « minorités nationales », la libre circulation entre les peuples des personnes, des idées et des informations.

[25] Claudin (Fernando), L’opposition dans les pays du « socialisme réel » : Union soviétique, Hongrie Tchécoslovaquie, Pologne, 1953-1980, Paris, PUF, 1983, p. 79.

[26] Beauvois (Daniel), La Pologne. Histoire, société, culture, Paris, Éditions de La Martinière, 2004, p. 435.

[27] Citons, par exemple, la lettre ouverte de Helij Sniehiriow, dans laquelle l’écrivain ukrainien renonçait à sa citoyenneté soviétique (« List otwarty do Rządu ZSSR », Kultura, 9/360, 1977, p. 152-158), ou encore le soutien ukrainien apporté aux grèves de Lublin et de Varsovie en 1980 (« Wyrazy solidarności z polskimi robotnikami. Ukraincy do polskich robotników strajkujących », Kultura, 1980, 10/397, p. 77).

[28] « Deklaracja w sprawie ukraińskiej », Kultura, 5/356, 1977, p. 66-67.

[29] Lettre de Jerzy Giedroyc adressée à Eugène Ionesco datée du 21 février 1977.

[30] En français, elle a été publié dans la revue L’Est européen, 154, 1977, p. 1-4.

[31] Lettre de Jerzy Giedroyc adressée à Karzimierz Okulicz, datée du 15 mars 1977.

[32] « Nous mettrons dans notre déclaration au premier plan les Ukrainiens, qui forment le peuple le plus important parmi les peuples subjugués d’URSS, un peuple qui — comme d’ailleurs les Lituaniens — tend avec la plus grande ténacité à conquérir son indépendance politique. Quoi qu’il en soit, nous désirons voir se créer une situation qui permettrait aux Ukrainiens de s’exprimer librement afin de décider s’ils veulent vivre dans un État indépendant », « Deklaracja w… », op. cit., p. 67.

[33] Ibid., p. 67.

[34] Ibid., p. 67.

[35] Ibid. : « On ne peut pas ne pas rappeler ici les injustices que l’impérialisme polonais a infligées à l’Ukraine pendant de longs siècles », p. 66.