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Kim Paradis, La représentation des Andes dans l’imaginaire français,

La représentation des Andes dans l’imaginaire français,

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Kim Paradis[1]

 

L’Amérique latine et le XIXe siècle français : l’attrait du large

 

Peut-on encore découvrir l’Amérique au XIXe siècle ?[2] Quatre siècles après Christophe Colomb, le Nouveau Monde peut-il encore nous livrer quelque secret géographique ou ethnographique ? Laissons l’explorateur Marcel Monnier, qui fit un voyage en Amérique du Sud au milieu des années 1880, nous livrer un élément de réponse :

Aucune Amérique ne reste à découvrir. Combien, depuis trois siècles, ont escaladé la Cordillère et descendu, sur le radeau ou la pirogue, les affluents du roi des fleuves ? Je ne sais quel philosophe a dit que la plupart des découvertes ne sont que d’antiques vérités perdues et retrouvées. Sans pousser plus loin le paradoxe, il faut reconnaître que, souvent, l’explorateur moderne se bornera à observer ce que d’autres ont déjà vu. Toutefois, si les itinéraires se croisent sur la carte, ce vaste filet n’est pas encore tellement serré qu’il ne soit aisé de passer entre les mailles.[3]

La désillusion de Monnier décrit bien cette fin de siècle, qui vit des milliers de voyageurs quitter l’Europe pour aller explorer des contrées « inconnues », ou du moins, peu visitées. Par contre, on comprend également que tout n’est pas découvert, qu’il reste encore des possibilités à l’aventurier rêvant de régions désertiques ou de peuplades sauvages. C’est au cours du XIXe siècle, surtout après la période des Indépendances (1810-1820), que le continent va s’ouvrir largement aux explorateurs européens. Et désormais, la découverte de ses espaces géographiques va aller de pair avec l’exhumation de son passé historique.

Peut-on qualifier cette période de redécouverte de l’Amérique latine ? Presque tous les auteurs ayant écrit sur le sujet s’entendent pour donner cette dénomination au XIXe siècle. On peut appeler « redécouverte » ce mouvement qui va conduire de nombreux voyageurs européens, notamment après 1820, à traverser l’océan Atlantique pour aller « en quête d’autres découvertes »[4] en Amérique du Sud[5]. Si les quelques explorations scientifiques menées jusqu’alors avaient révélé la diversité de ses paysages et de ses populations, les résultats avaient plus excité que satisfait la curiosité des savants, et surtout, de tous ces voyageurs en quête de dépaysement et d’exotisme. Si la première période de découvertes, celle du XVe et du XVIe siècles, fut très caractérisée, ce nouvel élan d’explorations, celui du XIXe siècle, a lui aussi des traits particuliers, distincts de ceux de la phase antérieure. Ainsi l’Amérique du Sud reste un continent mal connu des Français, et plusieurs d’entre eux, encouragés par un important changement de regard dans le domaine des sciences naturelles, oseront faire le voyage océanique pour aller explorer ces terres dites méconnues.

Ainsi, contribuant à une sorte de vulgarisation d’une anthropologie naissante, se mettent en place des relais destinés à toucher un public toujours plus large et curieux de réalités identifiées à l’exotisme. Créateurs de discours et de conceptions scientifiques, producteurs d’images et de représentations, ces regards multiples des voyageurs s’accompagnent d’une multiplication de témoignages. On voyagea…et on publia ses expériences. Que ce soit sous la forme de récits de voyage ou d’articles dans des revues spécialisées, les écrits des voyageurs abondèrent en France, en donnant ainsi la possibilité  de rêver à ceux qui n’ont pas eu la chance ou l’audace de partir. Ceux qui écrivirent en voyage ne le firent pas dans un but d’exercice littéraire ou dans une pratique officielle ; ils le firent comme expérience réelle de vie[6]. La littérature de voyage prit donc son véritable essor au XIXe siècle. Dans cet esprit d’exotisme et de découvertes, plusieurs revues spécialisées sur les voyages naquirent en France. La Revue des Deux Mondes (1831-1901), au titre significatif, prouve alors que l’horizon de l’homme cultivé ne se borne plus aux lisières de Paris, mais qu’il va désormais jusqu’aux limites du monde. Une autre revue, moins littéraire mais plus illustrée, le Tour du Monde (1860-1912) va également influencer l’imaginaire de tous ses lecteurs. L’influence de ces récits de voyage sur l’imaginaire français semble donc énorme, et probablement difficilement calculable.

Ainsi, lorsque l’on voyage, on part à la recherche d’une quête, consciente ou non. Voyager, c’est avant tout regarder autour de soi pour mieux s’oublier, choisir la solitude pour se rapprocher des autres, dévorer le monde des yeux pour mieux en apprécier la grandeur.[7] Mais alors, si voyager c’est choisir le dépaysement et l’exil, existe-t-il un endroit, pour les voyageurs du XIXe siècle, plus éloigné, plus perdu, plus profond que la Cordillère des Andes ? Cette chaîne de montagnes fascine particulièrement le voyageur, et celui-ci écrit ses impressions, ses découvertes, ses peurs et ses désillusions sur les Andes. Plusieurs de ces écrits furent publiés en France ; et ainsi des images et des représentations commencèrent à naître chez les Français. Car dans les récits de voyage, il existe un concept fondamental : celui de représentations d’images[8]. Le voyage raconté est rempli de dessins imaginaires que le lecteur se fait en consultant ces écrits. Ce dernier se crée donc un imaginaire propre sur les endroits qu’il découvre par le biais de la lecture. Ainsi une question fait surface lorsque nous essayons de comprendre la position qu’ont pu avoir les Andes dans la France de la seconde moitié du XIXe siècle : quelle fut la place des Andes dans l’imaginaire français, entre 1860 et 1900 ? C’est par le biais de vingt-cinq récits de voyage publiés en France entre 1860 et 1900, et vingt articles de voyage dans la Revue des Deux Mondes et le Tour du Monde, recensés pour la même période, qu’une analyse de la place des Andes dans l’imaginaire français fut possible. Après avoir dépouillé ces écrits, il semble désormais faisable d’émettre une hypothèse sur le sujet.

 

Un univers de mort : le paysage expliqué

 

La Cordillère des Andes ne fut pas un endroit prisé par les voyageurs se rendant en Amérique du Sud. La facilité portuaire de la côte et l’attrait nouveau des régions amazoniennes ont essentiellement concentré l’attention des explorateurs. Les Andes, vues d’abord comme étant un lieu de passage pour se rendre souvent d’une capitale à une autre, ne furent jamais un lieu de voyages et de découvertes proprement dit, comme ont pu l’être l’Amazonie ou la Patagonie. Par contre, le développement naissant de l’archéologie et de l’anthropologie attira quelques savants et aventuriers à venir étudier les vestiges incaïques et/ou les mœurs des Indiens de ces montagnes. Ce qui ressort essentiellement des récits de voyage concernant les Andes : le côté austère, désertique voir mortel de ces montagnes. Tous les voyageurs décrivent la nature de ces régions selon deux points importants : soit pour montrer le côté sublime, voire irréel de ces lieux, soit pour en décrire la sévérité des éléments naturels.

Les Andes ! Les Andes ! ! Rarement syllabes déjà sonores se sont liées en moi à des intuitions plus troublantes. J’éprouve un délice naïf à me les répéter à moi-même, et si je les contemple ces Cordillères, c’est, je le crois bien, avec cette petite accélération des artères. Spectacle immobile, plein d’une solennité de silence  ! Le miracle de la latitude les enveloppe du reste, ces belles chaînes, et les nuages qui font presque éternellement maussade le front sublime des Alpes, s’écartent ici, comme de respect.[9]

Cet extrait de récit renferme l’une des pensées les plus généralisées sur les Andes, vécues par les voyageurs français : émerveillés par la grandeur de la chaîne, par son imposante stature et son immuable beauté, mais dont tous ont ressenti, à travers ce « spectacle immobile », une sensation d’inquiétude. Ainsi, de tous les voyageurs étant passé par la Cordillère, très peu restèrent indifférents à leur voyage ; tous ont vécu des sensations nouvelles, voire étranges. C’est le côté inquiétant, sublime mais désertique, des Andes qui revient le plus souvent dans les écrits. Les Français débarqués en Amérique du Sud, avaient comme repères en matière de montagnes les Alpes, ou à moindre échelle les Vosges. Réflexe inévitable, plusieurs d’entre eux ont comparé les Andes avec ce qu’ils connaissaient des montagnes. Réflexion propre à tout voyageur arrivant en terre étrangère : la première choses qu’il fait, comparer ce qu’il voit avec ses propres repères, et ainsi en soulever les différences. Pour certains voyageurs, les endroits connus, dont ils avaient entendu parler avant leur arrivée, devinrent inévitablement les premiers lieux visités. En ce qui concerne les Andes, très peu d’endroits étaient auparavant connus, si ce n’est les principales villes andines comme La Paz, Valparaiso ou Arequipa. On remarque dans les écrits que les montagnes les plus souvent citées entourent les plus grosses villes andines. On nomme ces monts, on les décrit, on les magnifie. Un fait intéressant à noter, ces montagnes sont ainsi dépeintes malgré le fait que les voyageurs passent souvent très rapidement près d’elles ; elles semblent donc très peu visitées  Ce que veut voir le voyageur, ce sont ces endroits qui vous font sentir seul au monde, perdu au fond de la Cordillère des Andes. Et il en trouve…

Certains voyageurs voulurent atteindre les sommets, et y rencontrèrent nombre d’obstacles « techniques » à leur ascension. Mais ce qui ressort surtout des récits, ce sont les sensations décrites par les voyageurs. Comment ces étrangers à la Cordillère ont-il ressenti, perçu ces montagnes ? De toutes les impressions livrées dans les récits, deux grandes catégories ressortent majoritairement. On retrouve dans la première tous les sentiments reliés à l’émerveillement, au sublime et même à l’ambiguïté émotionnelle d’être dans un tel paysage, tandis que la deuxième catégorie renferme les sentiments négatifs de solitude, de dépaysement ou de monotonie. Rares sont les descriptions strictement positives du lieu ; arrivent toujours entre les phrases des qualificatifs qui font comprendre au lecteur que l’auteur se sent submergé par la grandeur des Andes, et que cela le dépasse émotionnellement.

Il faut préciser que généralement, les différentes sensations arrivent dans un ordre logique : au début l’émerveillement l’emporte, tous décrivent la beauté du lieu, la grandeur des Andes ; puis survient l’éblouissement, le sublime, qui se transforme tranquillement en une sensation d’illumination, voire mystique. Comme si ce qui les entourait les dépassait, et que les sensations vécues dans les Andes représentaient quelque chose de difficilement explicable. Puis cette mystification tourne en ambiguïté : ils aiment mais ne comprennent pas ; les qualificatifs dans une même phrase se contredisent. Et finalement, après quelque temps dans la Cordillère, arrivent les sensations de solitude, de vide et de nostalgie. Certains voyageurs vont même plus loin en regrettant leur voyage et en ne voyant dans les Andes que le désert et la mort. Ces dernières émotions, très présentes dans les récits, deviennent certainement les plus marquantes. Le lecteur a assurément été touché par cette nostalgie puisque la douleur et la solitude transparaissent inévitablement dans les mots. Dans les Andes, tout est remis en perspective, tout semble suspect d’être déformé, même le temps : « la tristesse de ce paysage décoloré enlève à l’être tout ressort, jusqu’à la notion du temps »[10]. Parfois, le voyageur ne sait plus trop où il se trouve, ni les raisons de sa venue dans ces régions sauvages. La beauté qu’avaient été les Andes à son arrivée en Amérique du Sud se transforme tranquillement en tableau de solitude et d’isolement. On écrit à quel point un tel paysage peut avoir une incidence sur le moral, et surtout, peut augmenter le sentiment de solitude. « Nulle part, on ne se sent aussi loin du monde habitable, plus désespérément chétif et seul ».[11] La notion de désespoir apparaît peu à peu dans les écrits ; on ne se sent plus seul, on se sent désespéré. Ainsi, le paysage aride, les conditions difficiles et les dangers encourus semblent avoir eu des effets importants sur la vision qu’ont eu les voyageurs des Andes.

 Dangers, obstacles, peur, angoisse…voilà une partie des descriptions faites par les voyageurs de ces lieux. Ces sentiments touchent le lecteur, qui se forge ainsi une représentation, une image bien particulière de la Cordillère. Le paysage se retrouve donc représenté à travers une ambiguïté, entre le sublime et la solitude. La mort semble ainsi guetter le voyageur à tout moment ; mais on retrouve également dans les écrits des propos renvoyant à la vie dans les Andes. Car si la mort transparaît dans les écrits, la vie la côtoie également.

 

Le vivant dans les montagnes

 

Les éléments symbolisant la mort figurent donc abondamment dans les récits des voyageurs ; mais ils ne sont pas les seuls présents. Au-delà du paysage désertique, il existe une vie caractéristique des Andes. Bien que cette dernière soit assez limitée dans les descriptions, le voyageur dresse tout de même un portrait des éléments vivants. Il fait ainsi beaucoup référence à la vie des Indiens, mais rarement positivement. En contrepartie, le voyageur parle de la faune des Andes d’une manière assez élogieuse. L’aspect de la religion est également abordé dans les récits, mais essentiellement dans le but de décrire l’existence des curés des Andes ; on parle négativement de la vie qu’ils mènent et de leur pouvoir. Ainsi, le regard ne porte pas seulement sur les éléments naturels, l’espace inclut tout ce que voit le voyageur. La nature, bien sûr, mais aussi ce qui vit « à l’intérieur » : les animaux, les plantes, les hommes, les constructions humaines, etc. Ces derniers provoquent également des réactions spécifiques, des critiques que le voyageur décrit inévitablement dans son récit.

Bien que la vie des Indiens soit abondamment exposée, on remarque également que les animaux des Andes prennent une place importante dans les écrits. Le voyageur voit l’animal comme un être qui n’a pas la possibilité de vivre ailleurs, contrairement à l’Indien qui, selon le voyageur, a le choix de partir de ce lieu de « misère ». Ainsi, dans les écrits on retrouve surtout de la pitié pour ces animaux andins, contrairement à une forme de mépris pour les habitants de la Cordillère. La constatation devient donc intéressante ; le regard du voyageur semble de plus en plus s’uniformiser : tous parlent des Indiens d’une façon très négative.

La faune la plus abordée dans les récits est celle que les voyageurs rencontrent le plus dans les Andes : les lamas, alpagas et vigognes. On parle du bienfait de ces animaux pour les Indiens ; on fait souvent l’éloge de leur laine et de leurs services rendus à l’homme. On en fait même parfois un animal sacré, digne descendant des Incas (contrairement à l’Indien, homme « indigne » de ses ancêtres). On décrit le lama comme étant un animal agile, courageux. On ne lui donne que de qualités, on le magnifie, et on parle du lama comme de l’élément essentiel de la vie dans les Andes ; on lui donne même le rôle de protecteur et de médiateur de la Cordillère : « Ce ruminant est l’outil de la civilisation et de la paix »[12]. C’est beaucoup de responsabilités pour un seul animal ! Car non seulement il joue le rôle d’emblème des Andes, de protecteur, mais il devient également celui dont l’Indien ne peut se passer.

Mais dans la Cordillère il existe une autre vie qui côtoie celle des animaux, celle des hommes. L’Indien des Andes a largement marqué le voyageur, mais rarement positivement. Les descriptions de l’élément « humain » dans les récits deviennent aussi importantes numériquement que celles faites des sentiments évoqués face au paysage : on parle beaucoup de la vie et des mœurs des Indiens, en critiquant leur façon d’être et d’agir. Même si la plupart des voyageurs se montrent assez méprisants envers la population andine, tous semblent impatients de rencontrer des gens de race  indienne, et cela devient même un des buts de leur voyage. Comme le touriste désirant voir la Tour Eiffel lorsqu’il vient à Paris, le voyageur français ne peut repartir des Andes sans avoir rencontré un habitant de l’endroit : «Voir des sauvages et leur parler, quel rêve pour l’homme civilisé ! »[13]. Phénomène propre à tout voyage, certes,  mais qui est augmenté ici par la récente naissance de l’anthropologie, qui place l’Homme au centre de la recherche et de la découverte.

Ainsi, à la lecture des récits, le lecteur a l’impression de retrouver en l’Indien de la Cordillère tous les maux de la terre : paresse, ivrognerie, violence, etc. Le voyageur français fait peu d’éloges à ce groupe d’individus ; pire, il en soulève à gros traits les défauts. Pourquoi tant de descriptions négatives ? Peut-être est-ce le contact avec « l’Autre », celui qui n’est pas européen, qui provoque de telles réactions chez le Français. La vision des Indiens d’Amérique avait déjà été abondamment abordée par les premiers explorateurs européens ; il en existe peu d’images élogieuses. Souvent on présenta les Indiens comme des barbares, vivant de façon ancestrale. Ainsi l’idée de « barbarie » persiste toujours, et a inévitablement influencé la vision du voyageur. Le choc culturel aidant, le regard qu’a eu ce dernier de l’Indien se montre assez noir, et la représentation qui découle de ces écrits, très caractérisée par cette vision. D’emblée dans les récits, on remarque que l’Indien est « inférieur » à l’Européen, à l’Américain du Nord, bref à celui qui est « civilisé » :

De mon voyage dans l’Amérique du Sud, parmi des populations inférieures sous tous les points de vue aux hommes des Etats-Unis, (…) dans les Espagnols abâtardis des tropiques, je n’ai pas reconnu les descendants de Fernand Cortez, de Balboa, de François Pizzarre.[14]

Même si l’auteur de cet extrait est un riche vicomte qui regrette la monarchie et la féodalité, sa vision des Indiens est claire : ils sont inférieurs, abâtardis et surtout, ils n’ont gardé aucune qualité des Espagnols qui les ont colonisés. Cette vision particulière, bien qu’elle soit influencée par la mémoire de la « glorieuse » époque de la conquête, montre tout de même une image représentative de la pensée des voyageurs face aux Indiens : lorsque ce ne sont pas des descendants ratés des grands conquérants, ce sont des fils indignes du dernier empereur des Incas. On ressent dans les écrits une forme de regret, de nostalgie des « grands empires » ; on comprend que l’Indien déçoit l’Européen, et que ce dernier ne trouve plus aucune trace en lui des « grandes » qualités des anciens monarques.

Un autre aspect qui ressort des écrits touche notamment les raisons pour lesquelles l’Indien vit dans cet état. À en croire les voyageurs, ce dernier aime son existence et s’il vit de cette manière, il le doit à sa seule volonté. L’Indien a un « goût de l’isolement »[15] et adore vivre en ces lieux retirés. Ce dernier vit donc éloigné et ainsi, dans une pauvreté frappant les voyageurs. La violence semble également très présente dans le paysage de la vie andine. Plusieurs voyageurs se plaignent des actes violents perpétrés par les Indiens, notamment ceux faits sous l’influence de l’alcool. On traite ces habitants de bruyants et menaçants, on se plaint qu’ils se battent entre eux à la moindre occasion. Le voyageur dénonce également la mauvaise hospitalité des Indiens. Il faut, pour obtenir une faveur, toujours user de violence.

Description peu élogieuse, donc, pour ces habitants des Andes et qui s’applique à la majorité des analyses faites par les voyageurs. Un des seuls traits des Indiens qui impressionne le voyageur est sa grande résistance physique. Comme la plupart des Français en voyage dans les Andes souffrent beaucoup du mal des montagnes et de la fatigue, le contraste avec la forme physique de l’Indien impressionne. On dit de lui qu’il peut marcher de très grandes distances sans montrer la moindre fatigue, qu’il peut travailler dans les endroits où aucun Européen ne survivrait. Certains voyageurs se demandent si cette forme ne vient pas tant de la résignation que de l’endurance.

        

 

Les Andes dans l’imaginaire français

        

Malgré le nombre restreint de récits de voyageurs décrivant leur passage dans les Andes, il semble tout de même possible de conclure que la Cordillère des Andes avait bel et bien une place dans l’imaginaire français à la fin du XIXe siècle. Une place marginale certes, mais réelle. « En marge » de tous les autres récits, ceux des Andes se présentent numériquement inférieurs aux autres régions visitées à l’époque. Ces montagnes n’attiraient qu’une petite quantité de voyageurs, et rarement ces derniers se rendaient dans cet endroit sans but précis. Loin de tout, les Andes représentaient une sorte de bout du monde, de confins des confins. Pourquoi se rendre dans un endroit si aride et désertique, lorsque les portes dorées d’une Asie nouvellement redécouverte s’ouvrent devant nous ? Mais certains voyageurs ont voulu défier le conventionnel et partir vers ces endroits où personne ne se rendait. Personne… Sauf ces voyageurs aventureux, dont le désir de dépaysement égalait celui de l’éloignement. Et ce sont grâce à eux, aux récits de leurs pérégrinations, qu’il devient désormais possible de comprendre cette place marginale des Andes dans la deuxième moitié du XIXe siècle en France.

Les représentations qui découlent de ces écrits regorgent d’images fortes et symboliques. L’analyse du regard dans ces récits montre une représentation sombre de la Cordillère : presque tous les éléments présents sont décrits de façon péjorative. Personne ne reste ainsi indifférent à cet endroit, et les sensations des voyageurs passent rapidement de l’émerveillement à l’angoisse. La beauté des Andes a frappé l’œil inévitablement, tant par son imposante stature que par ses neiges éternelles ; mais de l’éblouissement le voyageur tombe dans une sensation de doutes et de craintes.

Ainsi, la place des Andes en France dans la deuxième moitié du XIXe siècle ne semble pas très imposante. Des continents beaucoup plus visités, comme l’Asie ou l’Afrique, étaient au centre de l’imaginaire des voyages en France. Pour l’Amérique latine, ce sont des régions comme l’Amazonie, ou des pays tels l’Argentine et le Mexique qui attirèrent surtout l’attention des Français. Mais malgré une place marginale, les Andes avaient tout de même une certaine représentation. La marginalité de ces régions andines montre, d’une façon plus large, la marginalité des endroits « non européens », et cette pensée renvoie inévitablement à cette distinction, très présente au XIXe siècle, entre civilisation et barbarie. Inutile de dire qu’aux yeux des voyageurs, les Andes semblaient loin de toute civilisation encore vivante…

 

 



[1] Etudiante en Master 2 à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine (université Paris III). Cet article est issu d’une maîtrise d’histoire réalisée en 2005 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] BROC (Numa), Dictionnaire illustré des explorateurs et grands voyageurs français du XIXième siècle, Tome III : l’Amérique, Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1999, p.3

[3] MONNIER (Marcel), Des Andes au Para : Équateur, Pérou, Amazonie, Paris, Plon, 1890, p.1

[4] Idem, p.8

[5] VIDAL (Laurent) et (Michel) BERTRAND, A la redécouverte des Amériques : Les voyageurs européens au siècle des Indépendances, Toulouse, PUM, 2002

[6] NUNEZ (Estuardo), Viajes y viajeros extranjeros por el Peru, Lima, 1989, p.14

[7] FRANK (Michel), Désirs d’ailleurs : essai d’anthropologie des voyages, Paris, Colin, 2000, p.11

[8] Terme emprunté à KIRCHHEIMER (Jean-Georges), Voyageurs francophones en Amérique hispanique au cours du XIX siècle : Répertoire bio-bibliographique, Paris, BN, 1987

[9] D’ESPAGNAT (Pierre), «  Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, de la mer à la montagne », Revue Des Deux Mondes, 15 novembre 1900, p.446

[10] MONNIER (Marcel), op.cit.,p. 175

[11] Idem

[12] MONNIER (Marcel), op.cit., p.178

[13] BELLESORT (André), La jeune Amérique, Paris, Perrin, 1897, p.256.

[14] BASTEROT (Florimont), De Québec  à Lima, journal d’un voyage dans les deux Amériques, en 1858 et 1859, Paris, Hachette, 1860, p.VII.

[15] LAGRAVÈRE (Auguste), Aïguala ! Souvenirs de l’Amérique méridionale, Paris, Imprimerie Nouvelle, 1883, p.41.