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Jenny Raflik et Raymond François Zuber, Culture et Guerre froide

Compte-rendu du colloque « Culture et Guerre froide, des années 1940 aux années 1980 », Paris, 20-21 octobre 2005

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Jenny Raflik[1] et Raymond-François Zuber[2]

 

En 1979, un séminaire de Pierre Milza et Pascal Ory portait sur les «Cultures de guerre froide». C'était alors un thème très novateur. Si la notion de « Culture de guerre froide » est maintenant largement répandue, les études portant sur les rapports entre la Guerre froide et la culture, c'est-à-dire les facteurs et enjeux culturels de la Guerre froide, sont moins nombreux. L’objet de ce colloque[3], à la confluence de deux spécialités – l’histoire des relations internationales et l’histoire culturelle –, était d’aborder la façon dont la culture a été utilisée pendant la Guerre froide, soit comme un moyen de résistance face au bloc adverse, soit comme un moyen d’action sur celui-ci. Sans confondre action culturelle et propagande, il est évident que la culture a souvent fait l’objet d’une instrumentalisation politique importante.

L’analyse choisie pour ce colloque se voulait internationale. Les facteurs culturels internes aux États n’ont été considérés que dans la mesure où ils s’inscrivaient dans la logique d’opposition des blocs.

Quand aux bornes chronologiques des contributions, les périodes longues ont été favorisées pour être suffisamment significatives et permettre d’extraire des cas étudiés des données essentielles et générales.

L’approche de cette question s’est fait selon grands thèmes. Dans un premier temps, il a été question de la culture comme combat idéologique, comme affirmation de valeurs intellectuelles et artistiques antagonistes.

La politisation de l’antagonisme culturel a été mis en valeur par Françoise Thom, qui a analysé dans ce sens les campagnes menées en URSS contre l’adulation de l’Occident pour montrer que Staline était tout à fait conscient de l’importance des enjeux culturels, et ce bien avant l’énoncé de la doctrine Truman. À travers de nombreux exemples, elle a montré le glissement progressif de ces campagnes bien organisées, tournées d’abord contre la culture occidentale en générale, et focalisées ensuite sur la culture américaine. En assimilant toute forme d’intérêt pour cette culture à une trahison, Staline en faisait un vecteur potentiel de propagande politique.

Si la culture adverse est combattue, la culture nationale antérieure au régime peut être, elle, utilisée. Catherine Horel a ainsi montré comment la culture nationale hongroise avait pu être réinvestie au profit du communisme. Par une récupération habile de l’histoire du pays, notamment des événements de 1848, les communistes hongrois ont pu créer une nouvelle conscience historique conforme à la lutte des classes et à la lutte du peuple hongrois pour son indépendance, sans rupture avec la symbolique nationale préexistante, donc sans choc culturel important pour la population.

Les rapports à la culture ne sont pourtant pas sans ambiguïté, comme l’a montré Stephen Gundle avec l’exemple des communistes italiens et de leur relation à la culture américaine. En comparant le discours du parti, et le comportement des militants du PCI, il a mis en évidence l’opposition de l’idéologie et des pratiques culturelles pour ces Italiens qui condamnent le capitalisme d’Hollywood mais adulent Clark Gable, trouvant de nombreuses excuses à leur attitude. Si les campagnes anti-communistes menées à Hollywood viennent justifier une partie de ces comportements, la confiance en la victoire finale du communisme peut, de toutes façons, excuser pour ces militants vivant dans un pays occidental, toute les infidélités aux messages de Moscou.

L’Occident utilise pourtant largement de son côté la culture comme moyen d’action politique. C’est tout d’abord un vecteur de communication avec les populations vivant à l’Est du rideau de fer. En étudiant les cas de Radio Free Europe, de Radio Liberty et de RIAS, Anne-Chantal Lepeuple a montré que les Américains avaient utilisé la culture comme une arme de séduction politique, selon deux schémas distincts et complémentaires : la diffusion de modèles culturels interdits à l’Est, qu’ils viennent de l’Ouest, comme le jazz, ou de ressortissants du bloc de l’Est, comme les œuvres de Soljenitsyne, ou des émissions consacrées aux cultures nationales niées par les pays communistes, notamment dans leurs dimensions religieuses. En illustrant ainsi la pluralité mondiale, ces radios ont diffusé des modèles culturels pouvant contrer le communisme, ou combler les silences de celui-ci.

Cette implication de la culture dans le combat idéologique couvre des domaines extrêmement variés. Ainsi l’architecture a pu devenir un outil de propagande, comme l’a montré Carmen Popescu. Dans leur dilemme entre le Beau et le Bon, la symbolique et l’utilitaire, les architectes communistes ont cherché à transmettre un message politique et à faire de leurs constructions les symboles de la nouvelle société socialiste, tout en condamnant par rejet une architecture occidentale assimilée à un autre modèle social.

Cet antagonisme culturel entre l’Occident et le monde communiste apparaît également dans la culture populaire. En analysant un large corpus de films et de romans d’espionnage, Sabine Dullin a dégagé les traits de l’espion occidental, tel que se le dépeint l’imaginaire collectif soviétique, en montrant que c’est surtout de l’intrusion que vient le danger, de la violation de la frontière, et du risque corrélatif pour la cohésion de la communauté. Au stéréotype occidental de la belle espionne russe ou de l’homme pervers du KGB répond à l’Est la figure d’un homme seul, parachuté près de la frontière, avec un certain nombre d’accessoires spécifiques à sa mission, patiemment énumérés dans un souci de pédagogie collective.

Si la culture est donc bien utilisée comme une arme idéologique, et craint et combattue en tant que telle, elle peut aussi être un instrument de rapprochement entre les deux mondes, étant entendu que derrière la phraséologie de la Détente se maintient dans chaque camp le discours idéologique avec l’espoir de la victoire finale.

Les pratiques de séduction culturelle entre les tenants des deux blocs ont ainsi pu aboutir à certains échanges. C’est le cas des mouvements de jeunesse, étudiés par Joël Kotek, et dont la plupart sont nés du contexte de Guerre froide. Si les communistes sont les premiers à organiser de grandes rencontres entre les jeunes du monde entier, les Occidentaux prennent progressivement conscience de l’importance de s’investir dans ce domaine. L’organisation à Berlin en 1951 de deux festivals, l’un à l’Est, l’autre à l’Ouest, illustre parfaitement la concurrence des deux blocs dans leurs tentatives de séduction de la jeunesse, mais derrière les actions politiques, ces deux événements permettent à de nombreux jeunes venus de tous pays de se rencontrer, et surtout, à des Allemands de l’Ouest et de l’Est de nouer des relations nouvelles.

Le sport et les rencontres sportives mondiales sont un autre moyen de rencontres et de contacts. En analysant la politique du Comité International Olympique, Patrick Clastres a montré que le combat sportif est aussi un combat idéologique, par la course aux médailles et aux records entre les deux blocs. Mais il ne faut pas négliger la politique d’équilibre menée par la diplomatie olympique pendant la guerre froide. Les possibilités d’action du CIO sont multiples, du choix de ses présidents dans des nations neutres à celui des villes accueillant les JO. Si les tensions ont été nombreuses, le CIO, en tentant soit de nier la réalité de la Guerre froide, soit de chercher des facteurs d’apaisement, a pu faire du sport un terrain d’échanges entre les deux blocs.

Dans un contexte de forte tension politique, la culture est également un moyen de maintenir les liens. Dans le cas des deux Allemagne, Pierre Jardin a montré que les contacts culturels ont été nombreux et permanents. Le dialogue culturel s’est instauré dans une pseudo-symétrie, le monde universitaire allemand essayant de maintenir au moins les apparences de l’unité. Ce n’est qu’en 1961, avec la construction du mur et l’annulation des passeports scientifiques que les chercheurs allemands cessent de travailler ensemble.

Les canaux officiels d’échange sont plus restreints, comme le montrent les limites des tentatives d’ouverture dans le domaine cinématographique, étudiées par Marie-Pierre Rey. Si la diffusion en France du cinéma soviétique reste du domaine des sociétés privées, et donc relativement confidentielle, la diffusion « sélective » du cinéma français en URSS, avec un choix de documentaires ou de comédies faciles, est très éloignée de la « grandeur culturelle » que de Gaulle voulait montrer de la France.

Pourtant, la diplomatie culturelle française à l’égard de l’URSS, analysée par Thomas Gomart sur la période 1956-1966, a tenté de distinguer la culture française de celle des autres pays, en proposant un autre modèle, entre l’American Way of Life et la contre-culture communiste. L’utilisation des échanges culturels par les politiques a fait de la diplomatie culturelle française un élément réactif, distinct dans l’esprit de ses concepteurs de la propagande ou des services de renseignements, contrairement à la conception soviétique, et a ainsi permis de véritables échanges entre les deux pays.

La diffusion des films italiens dans les pays du bloc de l’Est, présentée par Francesco Guida, a représenté également une brèche dans le rideau de fer, en faisant entrer par le biais du cinéma des éléments du mode de vie occidental dans la société soviétique, et en offrant une alternative au cinéma du régime.

Dans le cas yougoslave, la politique culturelle à l’époque de Tito a accompagné le message politique, comme l’a démontré Arnold Suppan, par le biais notamment d’une valorisation des Slaves du Sud. La mise en valeur du patrimoine historique et culturel yougoslave devait en faire une nation à part sur la scène internationale.

Il est apparu à travers ces exemples divers que les échanges culturels, même en période de détente, sont restés très encadrés. En même temps, ces contacts, même limités et contrôlés, ont pu provoquer dans les systèmes fermés de l’Est des effets dépassant ce que les dirigeants de ces pays avaient pensé pouvoir maîtriser.

 

C’est ainsi que la culture a pu jouer un rôle précurseur de la fin de la Guerre froide. En effet, la chute du bloc soviétique a été précédée par tout un courant d’émancipation intellectuelle bien antérieur, et reposant sur des échanges culturels non contrôlés avec l’Ouest.

Étudiant les relations  entre la France et la Tchécoslovaquie dans le domaine culturel entre 1945 et 1968, Antoine Marès a ainsi observé que, malgré l'abandon de la Tchécoslovaquie par la France à Munich, en septembre 1938, malgré l'absence à Prague en 1945 de toute intention de renouer des liens politiques étroits avec Paris, la culture française suscite encore à cette date une certaine nostalgie en Tchécoslovaquie. Variant en fonction du contexte politique, l’influence culturelle de la France connaît son apogée en 1968. La culture tchèque pour sa part, est restée accessible au public français, mais sous la forme de la culture de dissidence, celle dont est porteuse l'émigration tchèque, et non la culture officielle du régime communiste.

Les scientifiques ont également voulu être des acteurs du rapprochement, comme l’a montré Michel Pinault. Lors de la création de l'UNESCO, ils furent nombreux à espérer pouvoir jouer un rôle de premier plan dans les relations internationales et pouvoir imposer une approche nouvelle dans ce domaine, une approche qui permettrait notamment de surmonter les divisions entre l'Est et l'Ouest. Cet espoir débouche sur l'appel Einstein-Russel de juillet 1955, puis sur la création du mouvement Pugwash en 1957. Dès le début, le Politburo du PCUS soutient clairement l'action du mouvement Pugwash. Pourtant Michel Pinault se refuse à voir dans celui-ci un mouvement purement et simplement manipulé par les Soviétiques. Il a joué un rôle important dans la préparation du traité de 1963 sur l'interdiction des essais nucléaires dans l'atmosphère, puis dans celle du traité de non prolifération (NPT) de 1968.

Dans les pays de l’Est, ces influences culturelles extérieures ont pu conduire à l’émergence de cultures de contestation, comme en Bulgarie, exemple développé par Svetla Moussakova. Par rapport à la culture d'inspiration stalinienne et jdanovienne des premières années de la Bulgarie socialiste, une première rupture intervient dès 1952. On assiste alors surtout à une ouverture dans le domaine de la critique littéraire. Une deuxième rupture intervient après 1968. Un effort considérable est fait pour préserver la culture bulgare traditionnelle et pour la faire connaître en Europe, notamment par le moyen d'une série d'expositions consacrées aux icônes médiévales bulgares, sous l’impulsion du ministre de la culture, Ludmila Jivkova.

Cécile Vaissié a évoqué les tentatives menées en URSS dans les années 1950 et 1960 pour créer une culture qui aurait été à la fois véritablement soviétique et clairement autonome par rapport au pouvoir politique. Cette tentative est en définitive un échec, scellé par la répression du printemps de Prague. La période de stagnation qui commence alors et qui va durer jusqu'à l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir est caractérisée par la coexistence malaisée de trois cultures en URSS. Une culture de la dissidence s'attache à restaurer ce qu'elle perçoit comme les valeurs russes traditionnelles, et notamment celles sur lesquelles peut s'appuyer la résistance des individus face au pouvoir. À l'opposé, la culture officielle continue à se mettre au service du parti, dans une logique qui reste fidèle aux orientations définies par Andrei Jdanov dès 1934, sans rechercher la moindre autonomie par rapport au pouvoir. Entre ces deux cultures antagonistes, un espace intermédiaire, relativement important, est occupé par ce que Cécile Vaissié définit comme une "seconde culture", ni vraiment officielle, ni vraiment dissidente, qui rassemble des auteurs, des cinéastes et des artistes qui appartiennent à la frange la plus libérale de la culture officielle.

Enfin, Nicole Racine a présenté l'histoire, assez brève, de la COMES, ou Comité européen des écrivains, créé à Rome en 1958, première association d'écrivains fondée à l'Ouest qui inclut des Soviétiques. Orientée politiquement à gauche mais ouverte à toutes les tendances, elle connaît son apogée lors de l’organisation en août 1963 d’un colloque à Leningrad, qui est consacré au roman. Peu après, la décision du Pen Club, alors présidé par Arthur Miller, d'accepter comme membres des écrivains soviétiques réduit en partie l'intérêt de la COMES comme lieu culturel de médiation et d'échange entre l'Est et l'Ouest. Mais, surtout, en 1966, la condamnation de Siniavski et de Daniel marque clairement la fin d'une époque, celle d'une ouverture relative en matière culturelle de la part des dirigeants soviétiques. Ceci entraîne assez rapidement la fin de la COMES. Comme le Pen Club, elle proteste contre ces condamnations. Puis elle disparaît à la fin de 1966.

Georges-Henri Soutou, dans ses remarques de conclusion, a souligné que les débats culturels entre l'URSS et l'Europe de l'Est d'une part, l'Ouest d'autre part sont des débats qui s'inscrivent dans un espace culturel qui demeure, fondamentalement, un espace occidental. La culture de l'Ouest a su pénétrer progressivement l'espace culturel de la zone soviétique, alors que la culture soviétique se transformait peu à peu en une coquille vide. Quand les régimes communistes s'effondrent, il n'y a déjà plus de culture soviétique ou, pour les pays de l'Europe de l'Est, de culture d'inspiration soviétique. Comme l'avait pressenti Youri Andropov, c'est l'Ouest qui, dans le domaine culturel, l'a clairement emporté, avant même la fin de la  Guerre froide.

 



[1] ATER, Université Paris 1-Panthéon Sorbonne.

[2] Chercheur associé, Centre d'histoire nord-américaine, Institut Pierre Renouvin, Université de Paris I

[3] Ce colloque était organisé par le Centre d’Histoire de Science Po, l’Université Paris IV et l’UMR IRICE. Le Comité d’organisation était composé de Jean-François Sirinelli (IEP Paris) et Georges-Henri Soutou (Université Paris IV), et le Comité scientifique de Robert Frank (Paris I), Marc Lazar (IEP), Pierre Milza (IEP) et Marie-Pierre Rey (Paris I).