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Guillaume Roudeau, Un ministre indispensable, Maurice Couve de Murville et la politique étrangère française de 1958 à 1968

Un ministre indispensable, Maurice Couve de Murville et la politique étrangère française de 1958 à 1968

 

 

Bulletin n°23, printemps 2006

 

 


Guillaume Roudeau[1]

 

En France, l’ambition politique relative au domaine des Affaires étrangères de 1958 à 1969 – la fameuse « indépendance nationale » – fut incontestablement celle du général de Gaulle. Il n’est pas étonnant de constater que très tôt la politique étrangère française fut associée au « domaine réservé »[2] du président de la République ; à tel point qu’il a été difficile de caractériser ce que furent les rapports entre Charles de Gaulle et Maurice Couve de Murville, dans le champ de la politique étrangère et de son prolongement, la diplomatie. En effet, il exista, pendant cette décennie, une nette interpénétration entre ces deux domaines[3]. Ainsi, Maurice Couve de Murville, le ministre des Affaires étrangères du 1er juin 1958 au 31 mai 1968, fut longtemps considéré comme un simple exécutant face à un chef de l’État omnipotent et omniprésent. L’historiographie, bien que relativement laconique sur le sujet, nuance cette acception. S’appuyant notamment sur les analyses de Samy Cohen, Maurice Vaïsse rejette, par exemple, cette approche qu’il juge caricaturale : « […] au-delà de l’accord profond qui a existé entre les deux hommes, il [Maurice Couve de Murville] a joué son rôle dans la mise en œuvre de la politique étrangère de la France »[4].

Nos recherches nous ont permis de comprendre que Maurice Couve de Murville n’a pas joué un simple « rôle ». S’il est demeuré dix ans à la tête du ministère des Affaires étrangères, c’est qu’il est devenu, progressivement, un ministre indispensable[5].

 

<h1 style="margin-bottom:6.0pt;text-align:justify;line-height:normal; tab-stops:0cm">L’inaugurateur d’un nouveau cadre pour la diplomatie</h1>

 

Les fonctions du nouveau ministre des Affaires étrangères semblent être, très tôt, tenaillées entre deux principes, l’un institutionnel, l’autre politique : d’un côté la mise en place de nouvelles institutions – la Constitution de septembre – qui confèrent une place prépondérante au chef de l’État, de l’autre un substrat quasiment idéologique, la vision de De Gaulle pour tout ce qui concerne le destin de la France sur la scène internationale. Maurice Couve de Murville conserve néanmoins les prérogatives ayant toujours incombées à la fonction, c'est-à-dire un rôle de représentation de l’État dans la vie internationale, dans la conduite des négociations, et enfin dans la gestion du Département - le Quai d’Orsay[6].

Plusieurs raisons semblent pouvoir expliquer la nomination de Couve de Murville à la tête du Quai d’Orsay le 1er juin 1958. D’abord il n’est pas un politique. On imagine que c’est un argument important pour le Général, lorsqu’on connaît la défiance que celui-ci entretient à l’égard des clivages politiques, qui avaient, selon lui, ébranlé la IVe République. Au contraire, Couve de Murville est un fonctionnaire[7], dont l’essence professionnelle est normalement de servir l’intérêt général, en dehors de toute conception politique partisane. La personnalité du personnage doit aussi être évoquée pour expliquer cette nomination. Tous ses collègues du Quai d’Orsay le décrivent comme quelqu’un de calme, tenace et discret, travaillant très vite, ayant une « sûreté de jugement » et une « intelligence prompte des évènements »[8]. Finalement de toutes les raisons qui peuvent expliquer cette nomination, il en est une que l’on peut avancer avec certitude : l’esprit militaire du président du Conseil se tourne vers « le plus ancien dans le grade le plus élevé ». En effet, Couve de Murville a fait ses classes au Quai d’Orsay pendant plus de quinze ans, a été accrédité dans des pays ayant joué un rôle de première importance dans les relations internationales – des pays au cœur de la guerre froide ou liés à la mise en place du Marché commun (notamment aux États-Unis, en Italie et en Allemagne).

 

<h1 style="margin-bottom:6.0pt;text-align:justify;line-height:120%;tab-stops: 0cm">1959-1962 : la « diplomatie consensuelle » du ministre</h1>

 

Le mémorandum de 1958 illustre bien, dès les premiers moments, l’influence dominante de la volonté de De Gaulle sur la démarche diplomatique de Maurice Couve de Murville. Il est également représentatif de l’ambition politique du Général pour les Affaires étrangères, du processus visant à créer les conditions de l’indépendance nationale[9]. Ainsi, de 1959 à 1962, Couve de Murville mène une diplomatie qui prône souvent le consensus, car une diplomatie intransigeante ferait de la France une nation hostile et isolée au lieu de favoriser l’avènement de cet objectif politique : l’indépendance.

Rester à l’Ouest tout en s’affirmant

 

Lorsqu’elle concerne les rapports avec les États-Unis, l’action du chef de la diplomatie n’est pas des plus aisées. En effet, elle est écartelée entre les exigences de la politique d’indépendance que la France entend mener, c'est-à-dire une politique qui implique de faire des choix difficilement acceptables par les Américains, et la nécessité d’alléger diplomatiquement cette politique, autrement dit de ne pas envenimer les rapports franco-américains plus qu’ils ne le sont déjà. Pendant la conférence de Genève de mai 1959[10], Couve de Murville affiche un discours qui marque clairement la détermination française de ne pas vouloir céder aux exigences russes, de rester ancrée au bloc occidental[11]. « La solidarité de l’Ouest (…) est aujourd’hui plus nécessaire, et aussi plus affirmée que jamais… »[12], précise-t-il même, quelques mois plus tard, alors que la crise n’a pas trouvé d’issue. Cette remarque n’est pas anodine. En effet, elle fait écho aux espérances soviétiques de voir se disloquer le bloc occidental. Elle est aussi et surtout l’aveu que la politique extérieure de la France prend deux directions, non pas opposées dans le fond, mais difficilement conciliables dans la forme, en ce qui concerne ses relations avec les États-Unis. Alors que le ministre bataille, main dans la main avec les Occidentaux[13], de Gaulle, qui prône d’ailleurs cette manière d’agir, exprime également un autre dessein pour la France ; un dessein qui rend malaisé le travail de son ministre dans le domaine des relations franco-américaines. Il s’agit, dans le prolongement du mémorandum de 1958, de la position française à l’égard de l’OTAN. Les exigences du général de Gaulle sont de plus en plus importantes et précises, comme le dévoilent les notes que celui-ci fait parvenir à son ministre[14]. Ainsi, en septembre 1960, au cours d’une rencontre tripartite, à New York, Herter, le Secrétaire d’État américain ne cache pas son incompréhension par rapport à l’ambiguïté de la politique étrangère française : « Que souhaite t-on exactement du côté français ? » demande t-il au ministre[15].

La contradiction entre, d’une part, l’ambition politique française et, d’autre part, la nécessité diplomatique d’entretenir des rapports cordiaux et même solidaires avec les États-Unis se manifeste surtout dans l’évolution de la crise au Laos, pour laquelle le ministre des Affaires étrangères doit exprimer régulièrement la position française à la diplomatie américaine. En effet, de Gaulle exhorte bel et bien le chef du Quai d’Orsay à ne pas prendre, pour ce dossier, la direction de la « solidarité nécessaire de l’Occident »[16]. En d’autres termes, Couve de Murville sent la nécessité de poursuivre une diplomatie consensuelle avec les États-Unis, mais en parallèle doit constamment rappeler que des désaccords persistants existent[17]. Finalement, la crise de Cuba, en octobre 1962, met un terme à la forte contradiction dont la diplomatie est sujette puisque la France exprime expressément sa solidarité avec le bloc occidental[18]. 

 

Négocier une ambition européenne française

 

La relative liberté de négociation octroyée à Maurice Couve de Murville pour les dossiers européens s’éclipse lorsque les rapports entre Français et Anglo-saxons se mêlent aux discussions. Les archives présentent un chef de l’État soucieux de préserver la CEE des Américains, de ne pas en faire une seconde OECE[19]. Soucieux, Michel Debré l’est aussi : il exhorte explicitement Couve de Murville à adopter une position claire auprès de Walter Hallstein, le président de la Commission. Le Premier ministre trouve ce dernier trop envahissant sur des sujets jugés sensibles en France, à propos de la PAC, et surtout des rapports entre la CEE et les États-Unis[20]. Il ne faut pas se méprendre : les exigences politiques françaises pour l’Europe ne sont pas systématiquement révélées au grand jour, c'est-à-dire devant les Cinq. Couve de Murville parvient à en contenir quelques-unes qui lui paraissent conjoncturellement inopportunes. Il en va surtout ainsi pour l’Euratom. Le général de Gaulle éprouve une vive hostilité à l’égard de cette communauté. Michel Debré, qui s’en méfie aussi, car il la croit susceptible de s’ingérer dans les questions de défense nationale, rédige à la mi-mars 1960 un projet de révision du Traité en demandant, parallèlement, l’avis du Quai d’Orsay. C’est Couve de Murville qui répond au Premier ministre et lui fait alors nettement part de sa réticence à lancer une procédure de révision. Le principal argument avancé est celui qui concerne la procédure elle-même. Elle nécessite une approbation à l’unanimité qu’il sait difficile à réunir. De plus, pour Couve de Murville, l’Euratom subsiste comme étant la seule garantie pour la France de voir la RFA contrôlée dans sa renonciation à la fabrication d’armes atomiques. Un contrôle que l’UEO pourrait s’arroger si l’Euratom venait à disparaître ; qui entraînerait aussi, le cas échéant, une ingérence dans le programme nucléaire français[21].

Dès 1958, le Général informe son ministre des Affaires étrangères de son intention de vivifier le processus qui aboutirait à l’émergence d’une Europe politique. Maurice Couve de Murville est sans ambiguïté sur le sujet. Il fait part, dans ses Mémoires, de la détermination du Général et exprime son incapacité diplomatique à pondérer la démarche du chef de l’État[22]. Plus que cela, le chef du Quai d’Orsay est clairement un exécutant, puisqu’il ne reçoit pas seulement, pour ce projet, de vagues directives politiques. De Gaulle lui expose, avec minutie, la stratégie diplomatique à mettre en place pour parvenir à l’union politique qu’il pense être appropriée pour l’Europe[23]. Le ministre des Affaires étrangères n’en est pas pour autant en désaccord avec le général de Gaulle. Il est partisan du fait national, et la confédération lui semble la configuration politique la plus adaptée pour l’Europe d’alors. Malgré la convergence des points de vue, il ne manifeste pas un attrait particulier pour le plan de De Gaulle[24]. Pour lui, il est évident que les partenaires européens seront réticents. Quoiqu’il en soit le nombre de ses interventions publiques sur le sujet demeure relativement faible. Pourtant, son avis n’est pas écarté. Il est en effet consulté à un moment où une vision globale et pertinente des relations entre la France et les Cinq est nécessaire, après l’échec du premier plan Fouchet, lorsque « tout rest[e] bloqué ». Il participe ainsi à l’élaboration de ce « petit coup de théâtre »[25] français, après une discussion avec de Gaulle et Debré, quand il est décidé que la France doit s’affirmer, c'est-à-dire ôter du plan Fouchet l’idée de l’intangibilité des structures communautaires[26]. Finalement, en 1962, après le double échec du plan Fouchet, c’est vers l’Allemagne que de Gaulle désire se tourner. Un rapprochement qui recouvre des aspects techniques que Maurice Couve de Murville connaît et maîtrise à la perfection. Il n’est donc pas étonnant qu’il instaure avec Schröder, son homologue allemand, un cadre privilégié pour les discussions bilatérales, que les deux conviennent des modalités de consultations rapprochées quelques mois avant la signature du Traité de l’Élysée.

 

<h1 style="margin-bottom:6.0pt;text-align:justify;line-height:normal; tab-stops:0cm">1963-1968 : la nécessité d’être convaincant</h1>

 

Alors que les années 1959-1962 constituent un période qui permet à la France d’établir le substrat de son indépendance nationale, les années suivantes semblent en être l’aboutissement. À partir de 1963, le général de Gaulle opte pour une politique étrangère davantage tournée vers le monde, qui prône l’ouverture vers des pays auxquels la France avait, jusqu’à lors, tourné le dos. Les discours de Maurice Couve de Murville prennent nettement de l’assurance. Ce dernier est conscient de la position internationale retrouvée par la France. Fatalement la diplomatie qu’il mène contraste avec celle des premières années[27].        

 

L’importance du discours dans la gestion d’une politique étrangère mondialiste et autonome

 

La plus grande autonomie politique que fait valoir la France à partir de 1963, n’est pas sans impact pour la diplomatie[28]. Maurice Couve de Murville semble contraint de légitimer de plus en plus vigoureusement les décisions politiques de De Gaulle. La France est désormais moins astreinte à un référent, celui du bloc occidental, comme avant 1963. La politique étrangère se décide donc surtout autour des intérêts français. Par conséquent, la légitimation de celle-ci est plus difficile.

En avril 1966[29], le discours prononcé devant l’Assemblée nationale à la suite du retrait français du commandement intégré de l’OTAN est représentatif de ce qui nous semble être la nécessité de prolonger une décision politique brutale. Pour éviter « l’affaire diplomatique », il faut bien comprendre que la légitimation par le biais du discours, à laquelle s’affaire Couve de Murville, est primordiale. Le chef de la diplomatie, qui construit seul tous ses discours, anticipe et répond souvent aux attaques contre les décisions politiques françaises par des méthodes rhétoriques efficaces et dans des lieux opportuns.

Le discours prononcé devant l’Assemblée nationale, qui fait donc suite au retrait de l’OTAN, est un exemple révélateur de l’effort et de l’utilité politique de cette démarche. Dans un premier temps, le ministre introduit l’affaire en révélant au grand jour, sans trop entrer dans les détails, les nombreux griefs contre le système OTAN, que la diplomatie française s’était jusqu’à lors efforcée de réduire par la négociation. Couve de Murville parvient à la conclusion implicite que la rupture devient inévitable, d’où l’existence, pour lui, d’un « dialogue de sourd ». En procédant de cette manière, il anticipe l’accusation qui ferait de la France un partenaire rigide et fermé à la négociation. Dans un deuxième temps, le ministre se lance dans un récapitulatif historique. C’est une méthode quasiment systématique dans ses discours que d’invoquer le passé, pour mieux aboutir, ensuite, sur des conclusions au présent. Il rappelle le contexte de la genèse de l’Alliance atlantique, pour en arriver à la conclusion que les conditions internationales ne sont plus les mêmes, et donc que la pérennité du système OTAN, dans sa forme présente est inadéquate. « Telle est la première conclusion ». Il poursuit ensuite en abordant la partie technique du problème : il explique alors la différence entre intégration et organisation, différence qu’il met à profit pour justifier le manque de connaissance, et donc implicitement le jugement erroné, de certains : « […] pour le grand public, l’OTAN et l’Alliance sont une seule et même chose […] ».

Les éléments précédents permettent, à ce moment de l’intervention, d’introduire la partie la plus sensible, ce sur quoi Maurice Couve de Murville est conscient que l’opposition, au sens large du terme, peut trouver à redire, à savoir les orientations souhaitées par la politique étrangère de De Gaulle. « Il est fatal que tous les Français ne se fassent pas la même idée de la France. Certains peuvent penser qu’une telle situation est commode, sinon confortable, qu’elle est acceptable, sinon même désirable » affirme t-il pour mieux, en définitive, faire une critique de la critique. En effet, il balaye d’abord cet argument en justifiant ce qu’il présente comme une évidence : « Laisser porter atteinte à ces responsabilités encore pour une période indéfinie – ce qui signifierait le maintien du statu quo – mettrait en cause les réalités de notre indépendance. Nous ne pouvons penser non plus qu’une telle attitude correspondrait à l’image que le monde se fait de la France et de son destin »[30]. Il n’est pas étonnant qu’il se lance ensuite dans une réponse à la critique avec une méthode - l’emploi d’une succession d’interrogations – qui aurait pour objectif celle de la maïeutique : « Comment est-il possible de pousser l’inconscience ou le cynisme au point d’affirmer que la signature de quinze pays, qui constituent le cœur du monde occidental, est sans valeur pratique, et ne fait qu’évoquer les vaines diplomaties du siècle passé (…)».

Axe focal de Bruxelles

 

Maurice Couve de Murville devient, à partir de 1963, l’axe focal de Bruxelles. En effet, il est majoritairement responsable des désaccords qui surviennent au Conseil des ministres.

Le veto de janvier 1963 est indéniablement l’expression de la volonté du président de la République. Maurice Couve de Murville n’a que très peu d’emprise sur cette issue. Même si ce dernier est conscient que la « Grande-Bretagne n’est pas un pays européen comme les autres »[31], son attitude n’est pas complètement identique à celle du Général. En effet, il pense que la France ne peut qu’envisager la participation de la Grande-Bretagne en Europe dès lors qu’elle est réalisable, c'est-à-dire qu’un accord se ferait « sur les problèmes immédiats, qui sont de nature concrète, et sur la direction dans laquelle on entendrait poursuivre ultérieurement »[32]. Les deux s’entendent sur le fait que la Grande-Bretagne ne fait pas preuve d’une grande souplesse, qu’il est donc peu probable qu’elle fasse davantage de concessions. Néanmoins, alors que le chef du Quai d’Orsay souhaite une issue diplomatique, le général de Gaulle désire en finir rapidement. La première possibilité, celle du ministre, postule que la négociation, faute d’un compromis manifeste, s’essoufflera. Dans ce cas, la France n’en prendrait pas la responsabilité - et donc éviterait les critiques, ne serait pas aussi fautive que si elle posait ouvertement son veto. Couve de Murville est d’autant plus favorable à cette solution qu’il entretient de bonnes relations avec les interlocuteurs britanniques. Il promet au Général qu’il est en mesure, en deux ou trois mois, de faire prendre conscience, aux partenaires, de l’impossibilité de s’entendre[33]. Ce dernier est, au contraire, partisan d’une rupture brutale des négociations[34].

Les Anglais posent à nouveau leur candidature en 1967. Convaincu que les Britanniques ne parviendront pas à la hauteur des exigences françaises, Couve de Murville répète, inlassablement, les problèmes qui paraissent rédhibitoires à la France. Le 14 avril 1967, quinze jours avant l’annonce officielle, par Harold Wilson, de la décision de porter la candidature à la CEE, le chef de la diplomatie reçoit une lettre d’Olivier Wormser. Cette lettre est explicite : elle évoque une « irréductible opposition » française à la candidature de la Grande-Bretagne[35]. Elle semble en fait révéler la stratégie poursuivie par le ministre qui vise à décourager les Anglais, l’objectif ultime étant d’éviter des négociations supplémentaires. Finalement, les rôles du chef de la diplomatie et du président de la République se complètent. En public, Couve de Murville fait surtout état des difficultés techniques (livre sterling, agriculture), et arbore constamment un discours très réservé. Si les arguments économiques et financiers existent dans les plaidoyers du général de Gaulle, les motivations profondes de son refus sont surtout politiques, car il veut éviter l’entrée d’un État encore trop lié aux États-Unis et qui paraît candidat, donc concurrent, au leadership dans la CEE[36]. Le premier prépare donc une décision qui semble avoir été prise bien avant l’annonce officielle, et qui aboutit à l’intervention du second.

La « crise de la chaise vide », autre événement majeur de cette décennie, est en partie imputable à Maurice Couve de Murville. Elle trouve son origine dans les propositions de la Commission – présidée par Walter Hallstein – du 31 mars 1965. Le Conseil des ministres de la Communauté avait, un peu plus tôt, sommé la Commission d’établir un projet au sujet du règlement financier devant être adopté avant le 1er juillet. Ces propositions sont, au premier semestre 1965, loin de satisfaire la délégation française, comme le font savoir Couve de Murville et le directeur des Affaires politiques du Quai d’Orsay, à Fanfani[37]. En effet, selon eux, elles lient délibérément le règlement financier[38], dont la PAC – chère à la France – fait partie, à des suggestions en matière institutionnelle ayant pour objet l’élargissement des compétences de l’Assemblée et de la Commission. De surcroît, la Commission suggère que le budget de la Communauté soit doté de ressources, produits des prélèvements agricoles et des droits de douanes, qui lui soient directement affectées. Couve de Murville se rend bien compte que cette proposition déplaît au Général, qu’elle est, en quelque sorte, lancée par Hallstein comme un défi. En effet, la France est soucieuse qu’un règlement financier soit rapidement établi pour l’agriculture, mais elle refuse qu’il soit conditionné par un changement quelconque au niveau des institutions. Toute cette affaire est délicate pour Couve de Murville, l’agriculture étant un sujet sensible en France. Il sait qu’il est important de le régler rapidement d’autant plus que l’échéance présidentielle est proche. Les partenaires de la France ne sont cependant pas disposés à conclure le règlement financier dans les temps.

Le 30 juin dans la nuit, le chef de la diplomatie prend une décision, qui, dans son esprit, amènerait plus de flexibilité dans les négociations[39]. Il propose à de Gaulle de suspendre la participation française au Conseil des ministres de la Communauté[40]. Le gouvernement se réunit à l’Élysée le 1er juillet. Couve de Murville lui expose la ligne de conduite, qui est aussitôt approuvée. Il est alors annoncé que la France ne participera pas aux prochains Conseils et Jean-Marc Boegner, le représentant permanent est rappelé.

Le 9 septembre au cours d’une conférence de presse, « de Gaulle révèle incidemment que derrière cette crise conjoncturelle se trouve une méfiance […]»[41] : le principe du vote à la majorité qualifiée lui pose problème, d’autant plus que les partisans du Traité de Rome ne veulent pas entendre parler d’une remise en question de celui-ci. Ce principe devrait normalement être effectif à partir du 1er janvier suivant. Il est légitime de se demander si la rupture des négociations, initiée le 30 juin 1965 par Couve de Murville, englobait la « méfiance » exprimée par le chef de l’État. Dans ce cas, non seulement la tactique mise en place forçait les partenaires à réviser leur position sur le règlement financier, mais elle plaçait aussi la France en position de force, lui permettant par là d’exiger une condition supplémentaire – la révision du Traité de Rome sur la question de la majorité – pour son retour à Bruxelles.

Le 26 janvier, deux jours avant la reprise du dialogue à Luxembourg, Maurice Couve de Murville reçoit une note du président de la République[42]. Elle dégage les « grandes lignes de l’arrangement qui est possible » pour de Gaulle, et auxquelles Couve de Murville va se conformer à la lettre. Ainsi, dans la nuit du 29 au 30 janvier deux compromis permettant la reprise normale des activités des trois communautés européennes sont trouvés. Le premier concerne les pouvoirs de la Commission.  Une collaboration plus étroite doit être établie entre le Conseil et la Commission. Cette dernière ne peut rendre publiques ses propositions avant d’en avoir saisi le Conseil. Le général de Gaulle obtient satisfaction : le Conseil n’est effectivement pas supplanté par la Commission. Le second n’est pas un compromis, mais plutôt « un constat de désaccord »[43]. En effet, les partenaires veulent conserver le vote à la majorité. Pour éviter de continuer sur la voie du désaccord, le droit de refuser l'application de la majorité qualifiée est implicitement reconnu à la France. En cela, le ministre des Affaires étrangères français parvient à se conformer à l’esprit de la suggestion du Général.

 

Parce qu’il est resté une décennie à la tête du Quai d’Orsay, qu’il s’est largement astreint aux exigences de De Gaulle, les prolongeant, les tamisant, les justifiant ; parce que sa personnalité et sa vision du monde ont souvent été en parfaite symbiose avec les nécessités d’une politique visant un objectif élevé et précis, Maurice Couve de Murville est devenu indispensable. À partir de 1963, il est pour les Affaires étrangères, un des interlocuteurs privilégiés de De Gaulle[44].  Dès lors, le destin de Maurice Couve de Murville aux Affaires étrangères apparaît lié à celui du Général : en 1968, ce dernier le nomme à Matignon, mais l’échec au référendum de 1969 écarte définitivement Maurice Couve de Murville de l’exécutif.



[1] Guillaume Roudeau a soutenu en octobre 2005 sa maîtrise sous la direction de Robert Frank à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

[2] Cette expression est apparue en 1959, à un congrès de l’UNR à l’occasion duquel Jacques Chaban-Delmas déclara aux membres du mouvement qu’il ne pouvait être question de voter une motion relative à la politique du gouvernement au sujet de l’Algérie, de la Défense ou des Affaires étrangères. Elle contraindrait, précisa-t-il, l’action du président dans son « domaine réservé ».

[3] « La politique étrangère et la diplomatie doivent être soigneusement distinguées l’une de l’autre. Elles ne se confondent pas et ne sont pas de la responsabilité des mêmes personnes. […] La politique étrangère ne pourrait exister sans l’action de la diplomatie en vue de […] la faire comprendre par les puissances étrangères. De la même façon, on ne peut concevoir une diplomatie qui ne serait pas guidée par une politique étrangère clairement visible » in pancracio (Jean-Paul), Dictionnaire de la diplomatie, Clermont-Ferrand, édit. Micro Buss, 1998, article « Diplomatie et politique étrangère ».

[4] VAISSE Maurice, La grandeur. La politique extérieur du général de Gaulle, Paris, Fayard, 1998, p.308.

[5] Seul le Comte de Vergennes, sous l’Ancien Régime, resta plus d’une décennie aux Affaires étrangères.

[6] Cf. Kessler (Marie-Christine), La politique étrangère de la France, acteurs et processus, Paris, Presses de Sciences Po, 1999, 498 p. et  Baillou (Jean) sous la dir., Les Affaires étrangères et le Corps diplomatique français, Paris, CNRS, 1984, tome II, 1018 p.

[7] Cf. pour des éléments biographiques antérieurs à sa nomination en 1958, bely (Lucien), theis (Laurent), soutou (Georges-Henri), Vaïsse (Maurice) Dir., Dictionnaire des ministres des Affaires étrangères, Paris, Fayard, 2005, p.574-578.

[8] Destremau (Bernard), Quai d’Orsay, derrière la façade, Paris, Plon, 1994, p. 190.

[9] Le mémorandum correspond à la formulation par de Gaulle de trois exigences à l’égard des Anglo-saxons : une demande d’élargissement de la compétence géographique de l’organisation, une remise en question de l’intégration militaire et du monopole américain, et enfin l’association de la France à une direction politique et stratégique du monde libre.

[10] Elle trouve son origine dans le discours prononcé par Khrouchtchev le 10 novembre précédent lorsqu’il exprime la volonté soviétique de voir disparaître les résidus du régime d’occupation en Allemagne.

[11] Ministère des Affaires Etrangères (MAE), Cabinet du ministre, Couve de Murville, dossier n°3, discours de Maurice Couve de Murville, 19 mai 1959.

[12] Fondation Nationale de Sciences Politiques (FNSP), papiers Couve de Murville (CM), carton 1, Discours de Maurice Couve de Murville à l’Assemblée nationale, 14 juin 1960.

[13] Cf. par exemple, MAE, Cabinet du ministre, Couve de Murville, réunion des ministres des Affaires étrangères du 5 au 7 août 1961.

[14] Au sujet de la réorganisation des commandements et des zones d’opération de l’OTAN, voir les nombreuses apostilles du général de Gaulle sur le « Projet d’instruction pour Washington » rédigé par Couve de Murville, 24 mars 1959, archives de la FNSP, CM7 ; au sujet des entretiens tripartites, voir la note du général de Gaulle à Maurice Couve de Murville de janvier 1960, archives de la FNSP, CM7 ; ou encore la note, toujours au sujet des relations transatlantiques, d’un dirigisme édifiant, du général de Gaulle à Maurice Couve de Murville, du 4 août 1961, archives de la FNSP, CM7.

[15] Documents Diplomatiques Français, 1960, tome II, Paris, Imprimerie Nationale, 1996, n°139, p. 394.

[16] FNSP, CM7, Note de De Gaulle à Maurice Couve de Murville, 16 janvier 1961,.

[17] La France est partisane d’une solution politique, et non militaire, à la différence des États-Unis.

[18] MAE, Secrétariat général, Entretiens et messages, « Projet de lettre de Maurice Couve de Murville au Président des Etats-Unis », octobre 1962.

[19] FNSP, CM7, Lettre de De Gaulle à Maurice Couve de Murville, 8 janvier 1960.

[20] FNSP, CM7, Lettre de Michel Debré à Maurice Couve de Murville, 25 mai 1961.

[21] FNSP, CM7, Lettre de Maurice Couve de Murville à Michel Debré, 15 mars 1960.

[22] Couve de Murville (Maurice), op. cit., p. 350-351.

[23] FNSP, CM7, Lettre du général de Gaulle à Maurice Couve de Murville, 1er août 1960.

[24] Audition de Maurice Couve de Murville à l’Institut et Fondation Charles de Gaulle, 16 décembre 1988.

[25] Couve de Murville (Maurice), op. cit., p. 370.

[26] Debré (Michel), op. cit., p. 440.

[27] FNSP, CM1, Discours de Maurice Couve de Murville à l’Assemblée nationale, 28 avril 1964.

[28] Couve de Murville ne modère apparemment que très partiellement les désirs du chef de l’État. On comprend donc qu’il soit accusé, le 20 novembre 1963, par les Américains eux-mêmes de tenir des propos déplacés. Il tamise moins les divergences entre les deux pays. Le contexte international dans lequel la France évolue, tout comme l’exigence du président de la République procurent à Maurice Couve de Murville la possibilité d’avouer publiquement que, désormais, les États-Unis et la France n’ont pas les mêmes intérêts. Cf. par exemple ‘’Text of the interview of Maurice Couve de Murville, on the CBS program face the nation on Sunday, february 21’’, archives de la FNSP, CM2.

[29] FNSP, CM2, Discours de Maurice Couve de Murville, 14 avril 1966.

[30] Philip G. Cerny a le premier émis une hypothèse, dont les propos de Couve de Murville peuvent ici lui donner raison : «Nous partons de l’hypothèse selon laquelle la politique étrangère de De Gaulle n’avait pas pour premier objectif d’accroître le prestige et la puissance de la France en tant que tels. Avec l’idée de grandeur, il s’agissait plutôt de créer un nouveau sentiment national, plus profond qui permette de surmonter les clivages traditionnels de la vie politique française, en renforçant le consensus autour d’un État raffermi et actif, incarnant l’intérêt général, dans le cadre d’un système politique stable», dans CERNY (Philip G.), Une politique de grandeur : aspects idéologiques de la politique extérieure de De Gaulle, Paris, Flammarion, 1986,  p. 18.

[31] Couve de Murville (Maurice), Une politique étrangère, 1958-1969, Paris, Plon, 1971, p. 387.

[32] Ibid., p. 392.

[33] Leprette (Jacques), Une clef pour l’Europe, Bruxelles, Bruylant, 1994, p. 118.

[34] Couve de Murville (Maurice), Le monde en face. Entretiens avec Maurice Delarue, Paris, Plon, 1989, p. 38-39.

[35] FNSP, CM8, Lettre d’Olivier Wormser à Maurice Couve de Murville, 14 avril 1967.

[36] Bitsch (Marie-Thérèse), Histoire de la construction européenne, Bruxelles, éd. Complexe, 2004, p. 168-169.

[37] MAE, Secrétariat général, Entretiens et messages, entrevue franco-italienne, printemps 1965.

[38] Bitsch (Marie-Thérèse), op. cit., p. 161-165.

[39] Ibid., p. 334.

[40] Couve de Murville (Maurice), op. cit., p. 39.

[41] Vaïsse (Maurice), op. cit., p. 557.

[42] FNSP, CM8, Note du général de Gaulle à Maurice Couve de Murville, 26 janvier 1966.

[43] Couve de Murville (Maurice), « Monsieur Couve de Murville rappelle les circonstances du compromis de Luxembourg », in Le Monde, 13 mai 1992.

[44] Georges Pompidou, Premier ministre à partir de 1962, n’est pas aussi impliqué – ou ne s’implique t-il pas autant – que son prédécesseur dans le domaine des Affaires étrangères.