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Etienne Moreau, Le sport dans la société américaine des années vingt : L’avènement du « sport américain »

Le sport dans la société américaine des années vingt : L’avènement du « sport américain »

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Etienne Moreau[1]

 

<h1 style="margin-top:4.0pt;margin-right:0cm;margin-bottom:0cm;margin-left: 0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify;line-height:120%;tab-stops:0cm">Le sport comme prisme de la civilisation des loisirs</h1>

 

Le cinéma, les vaudevilles, les grands shows de Broadway des années vingt ont leurs historiens. Les formes d’arts qui ont égayé cette décennie ont très tôt trouvé leur légitimité historique. Mais, du moins en France, le sport est resté trop souvent cantonné aux introductions des manuels ; et ses grands hommes, ses grands évènements sont cités uniquement à titre d’exemples pour brosser à grands traits le portrait mosaïque d’une époque et d’une société sur les quatrièmes de couverture. Les années vingt ont, par leur richesse, entretenu ce penchant pour les belles galaxies d’images. Babe Ruth au Yankee Stadium, Dempsey au Polo Grounds, l’équipe de football de Harvard ou de Red Grange : autant d’images en noir et blanc supposées illustrer l’esprit d’une époque , au cœur de « l’atmosphère des vrombissantes années vingt » : mythe d’une insouciance, d’une ingénuité du sport à l’heure de l’Amérique de la prospérité. La persistance et la résonance de telles images sont pourtant fortement significatives. Elles ont marqué l’imaginaire américain et le souvenir de quelques uns de ces sportifs s’est progressivement constitué en mythe. Sur la plate, dans le huddle, debout sur le ring, ils proposaient davantage qu’un simple divertissement à ceux qui les admiraient ; c’est l’idée même de l’Amérique qui était en jeu.

 Les historiens ont peu à peu mesuré l’importance des enjeux du sport. Comme l’écrit André Kaspi : « Les historiens s’intéressent peu au sport : ils ont tort[2] ». Plus qu’ailleurs, le sport aux États-Unis est culturel, au moins autant que les loisirs artistiques. Il est partie intégrante de la vie sociale. C’est durant les années vingt que s’accomplit cette intégration. Il s’agissait donc dans le cadre d’une recherche sur la civilisation des loisirs aux États-Unis de dépasser le rôle d’illustration du sport  pour en faire un prisme au travers duquel analyser la société américaine. L’approche retenue supposait de prendre le sport aux États-Unis non comme une activité, une discipline, mais comme une sphère : le sport est un espace dans lequel l’ensemble de pratiques réunies est secondaire, dès lors qu’il comprend la totalité du corps social, et qu’il identifie l’ensemble des champs dans lequel il interfère. A l’opposé d’un almanach de performances, le regard est délibérément décentré sur ce qui est autour du terrain, avant et après le match. Il s’agissait d’écrire non pas une histoire du sport mais bien une histoire des Américains à travers leurs sports. Qui étaient ces Américains qui allaient au stade ? Pourquoi font-ils du sport ? Pour produire quelle image d’eux-mêmes ? Quelles formes de sociabilité et d’identité commune en découlent-elles ? Comprendre ce qui est une grammaire du sport suppose d’étudier ses acteurs, ses moments-phares, ses productions, son commerce, ses logiques économiques, et ses soutiens idéologiques.

Nous avons procédé à une étude culturelle du sport, qui s’étend des priorités du jour aux champs de représentation, des faits quotidiens aux valeurs personnelles des Américains des années vingt. Trois axes de recherche correspondent à autant de parcours d’histoire culturelle : le sport est étudié sous l’angle de ses manifestations, de son institutionnalisation, et des représentations associées. Le mémoire suit un premier axe « environnement », descriptif, fondé sur des données quantitatives : ce sont les manifestations du sport dans les pratiques et la vie quotidienne des individus. Il décrit l’existence d’un nouvel espace de loisir, dans une société de consommation, marqué par l’appartenance sociale – et raciale – et les modes de consommation. Vient ensuite un second axe arqué sur la description d’un système des sports professionnels lors d’ un premier âge d’or, en insistant sur les foules, les nouveaux publics, sur l’impact d’un phénomène propre, sa dimension monumentale et sa démesure croissante. C’est l’institutionnalisation du sport, comme système capitaliste et réseau médiatique. La maîtrise s’achève sur un axe spécifiquement culturel, qui étudie les représentations du sport, les mythologies et les idéologies qui se constituent et qui permettent de parler, après les classes et les foules, de masse. Il s’agissait d’appréhender l’incitation idéologique à la pratique sportive, la constitution du sport en culture universelle, les résistances spirituelles et religieuses, ainsi que les phénomènes d’identification dans un espace de divergence limitée (le stade, la ville, la nation). C’est toute la question de la naissance d’un « sport américain », culturellement américain.

 

<h1 style="margin-top:4.0pt;margin-right:0cm;margin-bottom:0cm;margin-left: 0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify;line-height:120%;tab-stops:0cm">La presse comme révélateur de l’importance des phénomènes sportifs</h1>

 

L’étude du sport a trouvé rapidement une légitimité historique aux États-Unis. En témoigne l’abondance des sources et des travaux scientifiques aisément disponibles. Une première approche du sujet a été accomplie à l’aide d’articles d’encyclopédies générales sur l’histoire et la culture américaine[3] qui abordent systématiquement cette thématique. Il existe également une abondante bibliographie spécialisée, dans laquelle nous avons particulièrement retenu les travaux de Frederic Cozens[4], de Warren Susman[5], et de Steven Riess qui ont contribué à donner à l’étude du sport une légitimité scientifique. Au-delà des faits exhumés, de nombreuses pistes de réflexion leur sont empruntées. Les recherches menées par Michael Oriard sur la littérature américaine et Harvey Green sur le corps et la santé viennent enrichir les horizons du sport. Citons également les riches travaux de Richard Crepeau, d’Harold Seymour et de Lawrence Ritter[6] qui livrent une vision complète du baseball aux États-Unis, assurément le sport majeur de cette décennie comme des suivantes. En français, l’essentiel des travaux disponibles se résument à ceux de Benoit Heimermann[7] qui propose un parcours richement illustré au travers des différentes disciplines depuis les origines. Le chapitre consacré au sport dans le livre d’André Kaspi sur les années vingt donne également un bon panorama des enjeux du sport et des faits majeurs à cette époque[8]. Il existe en outre de nombreux travaux disponibles sur Internet, en particulier sur le baseball. Beaucoup des trésors du musée du Baseball de Cooperstown ou du fonds iconographique de la Bibliothèque du Congrès sont disponibles en ligne. L’historique des stades est également bien retracé sur les sites des équipes actuelles qui proposent de riches pages d’archives bien illustrées, à l’exemple des Yankees de New York. Citons enfin les travaux de David Dawson sur le baseball en Arkansas durant cette décennie, disponibles en ligne.

L’essentiel de la recherche proprement dite fut effectuée à partir de la presse des années vingt, et particulièrement du New York Times : ce fut notre source essentielle, au risque d’un centrage trop marqué sur cette métropole. Nous avons procédé à la sélection des grands événements annuels puis à la lecture exhaustive du journal dans son édition originale en amont et en aval de l’épisode pour en apprécier son retentissement, son importance, et tous les phénomènes connexes. L’information la plus judicieuse vient ainsi des rubriques autres que le sport, en particulier politique, et permet d’apprécier la percolation du phénomène dans tous les secteurs de l’actualité. En complément, nous avons recouru à une seconde méthode de balayage : de vastes recherches thématiques par l’utilisation des archives numérisées et du moteur de recherche du journal. Elles ont permis la sélection d’un vaste corpus d’articles, qui donne aussi bien des informations par leur contenu que par leur nombre. Nous avons ainsi pu établir de façon fiable que le nom d’un sportif tel Jack Dempsey a été cité dans presque autant d’articles que ceux réunis des trois présidents américains de la période.  Au cours d’un séjour de recherche à New York, nous avons également procédé à l’étude d’autres quotidiens pour obtenir une image d’ensemble des diverses presses disponibles durant la décennie. Selon les deux mêmes principes, mais de façon moins exhaustive, nous avons parcouru le Washington Post, le New York Daily News, et le New York Evening Post. Nous avons également procédé, à la New York Public Library, à la compulsation des microfilms des périodiques de l’époque : magazines sportifs (Physical Culture, Sporting News), et magazines généraux qui apparaissent durant cette décennie et qui consacrent au sport une place de plus en plus importante (The New Yorker, Time, Good Housekeeping, The Reader’s Digest).

<h1 style="margin-top:4.0pt;margin-right:0cm;margin-bottom:0cm;margin-left: 0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify;line-height:120%;tab-stops:0cm">Civilisation des loisirs, société de consommation, et démocratisation du sport</h1>

 

L’enfance du sport américain a eu lieu avant la Première Guerre mondiale. Au XIXe siècle, les États-Unis fonctionnent sur un modèle de sport victorien d’inspiration britannique, à l’exception du baseball qui jouit d’un fort ancrage dès la guerre de Sécession. Les années 1890-1910 sont celles d’une transition, durant lesquelles s’opère la genèse des sports typiquement américains, de leurs institutions et de leurs compétitions. En 1919, le Sporting News assure que la reprise de la saison de baseball en avril marque le vrai retour à la normale auquel les Américains aspirent. L’idée d’une tradition du sport, devenu rituel social, traduit un changement fondamental : le sport entre dans un nouvel âge par une mutation qualitative, par une variation de degré, qui en fait un loisir qui répond à de forts déterminants culturels. Le sport entré dans des cadres fixes est devenu patrimoine : activité réglée reproduite par imitation des professionnels, constitutif d’une vision idéalisée du mode de vie à l’américaine, partie intégrante d’une normalité intériorisée.

Dans les années vingt, les sports d’élite d’inspiration victorienne continuent à marquer les États-Unis. Pratiqués à l’abri des regards, dans des îlots de luxe d’accès privé et sélectif, ils sont marqués par un idéal d’amateurisme mâtiné des idées de Coubertin. L’escrime, l’aviron, le polo sont les nobles arts du corps qui continuent de recueillir l’attention des couches les plus favorisées. Ils coexistent avec les traditions des migrants et les pratiques informelles des populations les moins favorisées. Ce sont des jeux libres, des adaptations des sports classiques en fonction des moyens disponibles, tel le stickball, forme de baseball auquel les enfants jouent le plus souvent avec un manche à balai.

 Mais la première grande originalité de ces années est le mouvement de démocratisation du sport : aux pratiques polymorphes et segmentées succède un sport de classe moyenne, plus homogène. Le sport envahit l’espace public et se dévoile. Grâce à l’impulsion des municipalités et des pouvoirs publics, des différentes églises, des associations privées tel la YMCA et la Playground Recreation Association (PRA), le territoire américain se couvre des infrastructures nécessaires. Le mouvement d’équipement lancé en 1906 par la PRA prend son essor après la Première Guerre mondiale. À la fin de la décennie, les 1000 plus grandes municipalités du pays ont dépensé plus d’un milliard de dollars pour plus de 10 000 parcs qui représentent plus de 125 000 hectares[9]. Des playgrounds[10] des quartiers populaires aux diamonds[11] qui se généralisent dans toutes les villes, en passant par les terrains de tennis des stations balnéaires, les parcours de golfs, les pistes de ski, les patinoires, le sport devient une pratique régulière qui plus est de proximité. Il s’épanouit dans le contexte de la civilisation des loisirs. Le sport devient partie intégrante d’un mode de vie à l’américaine, et trouve sa place dans l’emploi du temps des ruraux et des urbains. C’est le temps de la formalisation et de l’unification des pratiques.  Le golf, le squash et le tennis franchissent les seuils des clubs chics des banlieues cossues et de Park Avenue à New York pour trouver un nouveau public, plus féminin, moins riche, sans barrières ethniques. Sauf pour les Noirs qui du fait de la ségrégation ne peuvent pratiquer sur les terrains publics qu’à certaines heures, ou dans des clubs réservés. Dans les villes, le sport donne l’impression de l’existence d’une vaste classe moyenne aisée aux pratiques similaires. Le baseball se fait « passe-temps national ». Pour autant, ces pratiques s’inscrivent de plus en plus dans une perspective de loisir, de distraction, hors des pressions de la compétition réservée pour l’essentiel aux institutions scolaires. Les Américains mettent au point des pratiques ludiques qui séduisent de larges populations (tennis loisir, batting cages pour le golf, softball). Dans les jardins des premiers suburbs, des pratiques douces apparentées au sport viennent agrémenter le temps libre. Les sports de glisse dans les lieux de villégiature sont déjà très prisées et hautement valorisées dans la presse (patins à glace, ski, ski nautique même).

La seconde originalité de cette décennie est de réinventer l’espace social du sport : il quitte l’intimité feutrée et close des club-houses pour investir l’espace public. Il devient un univers standardisé qui dépasse le temps de la pratique et passe par la consommation d’objets, de produits, de lectures liés au sport. Il envahit le temps libre et mobilise une partie de la richesse dégagée par les ménages durant ces années de prospérité. Chacun s’équipe et imite les vedettes. La mode vestimentaire « sport » qui s’impose durant la saison estivale en est le signe le plus patent. Les publicités pour les clubs de golf ou les gants de baseball progressent rapidement dans la presse. Le sport sert même aux publicitaires de vecteur de communication pour faire la promotion des cigarettes et des voitures, signe d’une fréquentation permanente et polymorphe des choses du sport. 

 

<h1 style="margin-top:4.0pt;margin-right:0cm;margin-bottom:0cm;margin-left: 0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify;line-height:120%;tab-stops:0cm">Le stade au centre de la ville</h1>

        

Le sport professionnel, dont les structures élémentaires sont fixées dès avant la Première Guerre mondiale, est affecté par un changement d’échelle significatif. Se met en place le modèle du sport spectacle dans des arènes gigantesques (les États-Unis de 1930 comptent une quinzaine de stades de plus de 50 000 places) et destiné au plus grand nombre. S’affirme un modèle capitaliste du sport qui cherche explicitement la réalisation de hauts profits et la constitution de fortunes, qui procède à une intégration verticale des activités : construction des stades, promotion des évènements, vente des droits, des billets, des produits dérivés, des joueurs mêmes. Les grands athlètes constituent des fortunes alors que la masse des joueurs se transforme en marchandise. L’esprit du beau jeu victorien recule face aux impératifs du spectacle et de l’émotion : la dramaturgie et les exploits sont programmés.  La parenthèse heureuse de ces dix années de prospérité voit l’avènement du sport de masse et ouvre l’ère du sport moderne.

Ce sport professionnel touche des publics croissant par extension horizontale, grâce à l’entremise des médias qui mobilisent tous les nouveaux moyens de l’époque (impression de photos, chroniqueurs spécialisés, électricité, haut parleur et surtout radio) pour faire vivre en temps réel les grands moments qui captivent toute la nation, d’un océan à l’autre. Les évènements sportifs majeurs suspendent le cours du temps et retiennent l’attention de tout le pays. C’est le premier âge de la presse sportive et des sportswriters professionnels, distingués par leur profession. Cette prépondérance du sport dans l’actualité finit par accaparer également les autres rubriques : les athlètes investissent les pages people des journaux pour devenir des figures du quotidien.

Aller au stade devient une activité majeure pour les Américains. Ils y trouvent un lieu de liberté et d’exubérance. L’enthousiasme est permanent, les rixes fréquentes. Que ce soit pour un match de quartier ou pour un grand championnat, la pratique du stade devient un rituel qui se substitue même à l’exercice personnel. Chaque communauté possède son équipe : dans les petits villages les magasins sont fermés à l’heure des matchs sur le stade municipal contre le voisin. Les moments vécus depuis les tribunes imprègnent durablement les souvenirs des Américains des années vingt et la mémoire collective. Les après-midi dans les gradins s’inscrivent au cœur de la vie de famille et marquent les relations interpersonnelles, entre père et fils notamment.

Les gradins donnent l’illusion d’une société ouverte et mixte. Le temps d’un match de boxe par exemple, l’ensemble des strates sociales de la nation américaine, issue de tous les États du pays, se retrouve dans un stade. Les milliardaires font du sport un social event  éminent, alors que les classes laborieuses patientent lors de queues de plusieurs jours afin d’obtenir des billets pour les rangs du fond : le prix des billets s’échelonnent de 150 à 2,5$ lors du « combat du siècle » entre les boxeurs Dempsey et Carpentier, le 2 juillet 1921.  Le public se constitue essentiellement des populations urbaines du  Nord Est. Quant aux Noirs, ségrégation oblige, ils assistent davantage aux compétitions réservées, les negro leagues.

 

Une « institution américaine au premier rang dans la vie du peuple[12] »

 

Le sport se constitue en culture de classe moyenne. Il nourrit les légendes populaires et alimente les références communes : il est objet de connaissance universelle, des lobbies d’hôtels aux dinings de l’Amérique intérieure. Les sportifs deviennent les héros des jeunes, les idoles des différentes générations. La littérature pour enfant décrit la vie du capitaine de l’équipe de football du lycée. L’apparition publique des sportifs provoque des émeutes. Un chroniqueur sportif dit du champion de baseball Babe Ruth que, pour les enfants, « il était Dieu en personne »[13]. L’originalité du sport aux États-Unis tient à sa large reconnaissance par les élites. Il devient un thème non seulement de la littérature populaire, mais également des nouveaux courants d’écrivains (Fitzgerald), ou de la grande peinture urbaine (George Bellows). Les élites intellectuelles montrent un fort taux de pratique. De manière originale, le sport se situe à l’articulation entre culture populaire de masse et culture élitiste.

 Il y a effectivement aux États-Unis un fort idéal de virilité bourgeoise en voie de généralisation. L’impératif social se fait pressant dans la foulée de la Grande Guerre, et se justifie au nom d’une spécificité de la civilisation américaine. La vigueur, la santé, le bien-être corporel sont des éléments déterminants dans la construction d’une image individuelle. Dans les années vingt, les États-Unis n’échappent pas aux considérations de supériorité raciale et aux idées de régénération qui commencent à toucher l’Europe. Le corps est un capital à entretenir. Le sport est perçu de plus comme un vecteur d’éducation aux vertus de fair play, d’esprit d’équipe, de respect des règles, mais également d’inculcation des principes du mérite et de la célébration du meilleur. Il est explicitement considéré comme une école de la démocratie et du capitalisme. Il est porteur d’un idéal social, propédeutique à la citoyenneté, et laboratoire d’une nouvelle Amérique.

Enfin, le sport poursuit sa transformation en phénomène politique. Il devient le lieu conservateur et populiste d’une célébration de l’Amérique, au cours de rites qui associent le sport et le drapeau, l’hymne américain et les chants de supporters. Les hommes politiques en quête d’image investissent les stades. Les villes en liesse aiguisent le sentiment communautaire par la célébration de leur équipe de champions au cours de fêtes spontanées dans les rues, dans des pluies de confetti. La ville participe à la prise de conscience d’une unité intérieure, et à la fermeture des frontières nationales[14] illustrée par le retentissement moyen des compétitions internationales. La ville devient le nouveau lieu d’un sport conçu à son échelle.

Le sport est mis en exergue comme une institution nationale, aussi bien dans les discours des Présidents que dans les arrêts de la Cour Suprême. Il réalise son ancrage dans la vie civique et politique des États-Unis. Le sport est une des fiertés des Américains. Le Général Douglas MacArthur déclare dans un rapport adressé au président Calvin Coolidge en 1924 que «le sport aux États-Unis nourrit la fierté nationale et renouvelle l’esprit patriotique. Il n’y a rien de plus caractéristique du génie du peuple que son talent athlétique »[15]. Davantage que le cinéma ou les autres loisirs, c’est bien le sport que les Américains identifient comme le produit de leur civilisation. Paradoxalement, il est le loisir culturel par excellence.

 

Il existe bien un modèle de sport américain, produit de la culture et du capitalisme américain. Il donne à la fois l’image d’un sport moderne, celui du sport spectacle et du sport de masse, et celle d’un sport encore archaïque, marqué par les rémanences du XIXe  victorien et la dimension expérimentale de sports en voie d’invention. Le sport se caractérise également par une autre dualité. Il est à la fois un produit de portée universelle, destiné à une vaste classe moyenne aisée ; et irréductiblement américain, national, sanctuaire d’une civilisation originale. Cette double dimension fait du sport des années vingt un sport complètement  « américain ». Une étude reste à mener sur les résistances au sport, la difficulté de sa diffusion dans certains milieux et certains espaces. Le prisme de New York, capitale du sport américain, et plus largement des grandes villes, est certainement trompeur.

 



[1] Compte-rendu de mémoire de maîtrise dirigé par André Kaspi et Hélène Harter, du Centre de Recherche d’Histoire Nord-américaine, à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne (session de juin 2005)

 

[2] KASPI (André), Les États-Unis au temps de la Prospérité, Paris, Hachette, La Vie Quotidienne, 1994.

[3] NATHAN (Daniel A.), « The Athletes as Cultural Icons » in Encyclopaedia of American and Intellectual History, New York, Charles Scribner’s Sons, 2001 ; LEVINE (Peter), « Sports », in Encyclopaedia of The United States in the XXth Century, New York, Charles Scribner’s Sons, 1996, Vol. IV, part 6, p. 1761-178 ; GOLDSTEIN (Warren), « Sports In The Twentieth Century », « Popular culture and Recreation », in Encyclopaedia of American Social History, New York, Charles Scribner’s Sons, volume III Part 10, p. 1643 et suivantes.

[4] COZENS (Frederick W.), Sports in American Life, Chicago, University of Illinois Press, 1953.

[5] SUSMAN (Warren I.), Culture as History, The Transformation of American Society in Twentieth Century, New York, Pantheon Books, 1984, p. 141-149.

[6] RITTER (Lawrence S.), Lost Ballparks, New York, Penguin Books, 1992 ; East Side, West Side: Tales of New-York Sporting Life, New York, Total Sports, 1998.

[7] HEIMERMANN (Benoit), Les Gladiateurs du Nouveau Monde, Histoire des Sports aux États-Unis, Découvertes Gallimard, 1990.

[8] KASPI (André), op. cit. Mentionnons également l’ouvrage collectif KASPI (André), DURPAIRE (François), HARTER (Hélène), LHERM (Adrien), La civilisation américaine, Paris, PUF, Quadrige, 2004.

[9] « A Million Young Folks Romp On Playgrounds », The New York Times, 7 août 1927, section XX, p. 11.

[10] Espaces de jeux publics situés en extérieur.

[11] C’est là qu’on pratique le baseball.

[12] Grand Jury de Chicago, cité par COZENS (Frederick), op. cit. p 179.

[13] Cité par RIESS (Steven A.), City Games, The Evolution of American Urban Society and The Rise of Sports, Chicago, University of Illinois Press, 1989, p. 79.

[14] Les lois des quotas votées en 1921 et 1924 réduisent le nombre d’immigrants autorisés à s’installer aux Etats-Unis. C’est le temps de l’isolationnisme.

[15] SEYMOUR (Harold), Baseball, The People’s Game, Oxford, Oxford University Press, 1990, p. 342.