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Caroline Rolland-Diamond, Le mouvement étudiant à Chicago à l’époque de la guerre du Vietnam

Le mouvement étudiant à Chicago à l’époque de la guerre du Vietnam

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Caroline rolland-Diamond[1]

 

Mai 1968 fut un mois agité sur les campus des universités de Chicago. Le 4 mai, environ 300 personnes, étudiants de l’antenne de l’Université de l’Illinois à Chicago (University of Illinois at Chicago Circle) et membres de l’association locale Concerned People of the Westside assistèrent à un séminaire à l’université. La réunion avait pour but d’organiser la mobilisation contre les projets d’expansion de l’université dans le quartier environnant avec le soutien de la municipalité. Très animée, la discussion se concentra vite sur la nécessité pour la minorité noire de détenir un plus grand pouvoir de décision, tant à l’Université que dans le quartier. Six jours plus tard, des étudiants d’une autre université, l’Illinois Institute of Technology, envoyèrent au doyen des étudiants un ultimatum. Ils exigeaient la fin du harcèlement des étudiants et des habitants du quartier par la police, la réforme des procédures disciplinaires, l’accès gratuit pour les habitants du quartier aux installations universitaires, le recrutement des futurs étudiants dans les lycées locaux, ainsi que la création d’un département d’études noires. La semaine suivante, à l’université DePaul, un groupe d’étudiants afro-américains menaça l’administration de protestation violente si elle refusait de créer un programme d’études noires, de recruter des enseignants afro-américains et de mettre fin à la discrimination raciale pratiquée dans les fraternités, sororités et autres groupes étudiants de l’établissement. A la même époque, les membres du groupe étudiant Black Student Alliance de Wilson Junior College se mirent à réclamer du président de leur université la création d’un département d’études noires, ainsi que le contrôle par les étudiants du processus de recrutement et de rétention des enseignants ainsi que de la définition du contenu des cours.

Tirés d’une longue liste, ces quelques exemples montrent que, contrairement à l’image dominante de cette décennie tant dans l’historiographie que dans la mémoire collective, le mouvement étudiant des années soixante à Chicago ne se limitait pas aux manifestations contre la guerre du Vietnam d’étudiants de classe moyenne ou supérieure, inscrits dans des universités prestigieuses, mais mobilisa aussi d’autres étudiants moins privilégiés autour de causes plus ciblées, attestant à la fois de leurs préoccupations sociales et politiques locales. Loin d’avoir les regards entièrement tournés vers la politique menée à Washington ou vers des préoccupations corporatistes, telle la reconnaissance de leurs droits dans le fonctionnement de l’institution universitaire, les étudiants de Chicago remirent aussi progressivement en question la fonction sociale de leur université dans la communauté environnante[2] et, au-delà, les politiques urbaines de la municipalité et l’emprise de l’appareil politique démocrate local – la « machine »[3] sur la ville.

Malgré son importance, tant en raison du nombre d'étudiants concernés que par ses conséquences, ce type d’activisme à ambitions sociales et politiques locales a fait l’objet de très peu d’études par les nombreux chercheurs ayant examiné l’activisme étudiant de l’époque de la guerre du Vietnam. En négligeant ce type de mobilisation ou tout au moins en la reléguant à l’arrière-plan, les études sur la contestation étudiante n’ont pas véritablement examiné comment la campagne d’opposition à la guerre, née à la fin 1964-début 1965, s’est progressivement transformée autour de 1967 en un mouvement social beaucoup plus complexe, empreint d’une idée de la justice et de l’empowerment (renforcement du pouvoir) appliquée, au-delà des frontières du campus, à la communauté environnante. Notre thèse explique cette transformation en se concentrant sur la manière dont ces revendications concrètes de pouvoir de décision et de respect des droits civiques ont influencé l’activisme étudiant sur les campus de la région de Chicago et en quoi cette évolution de la contestation étudiante a représenté un défi plus important et plus menaçant pour les dirigeants des universités et l’appareil politique de Chicago que la simple protestation pacifiste.

Au moment même où la campagne d’opposition à la guerre gagnait tout le pays, le mouvement pour les droits civiques migrait vers le Nord, avec Chicago comme premier champ de bataille. La campagne pour la déségrégation du logement menée par la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King, Jr. a été amplement étudiée. Plusieurs chercheurs ont cependant récemment montré qu’il existait déjà un mouvement pour les droits civiques actif à Chicago avant l’arrivée de King et de son équipe[4]. Formées en opposition au pouvoir du très puissant maire de la ville, Richard J. Daley, nombre de ces associations locales nées dans les quartiers noirs des South Side et West Side de Chicago parlaient déjà en termes d’empowerment et de contrôle local pour la communauté noire. Ma recherche porte sur la manière dont ces idées ont influencé la mobilisation des organisations étudiantes noires, blanches et hispaniques. Ainsi, les étudiants de Chicago ne réclamaient pas uniquement la fin d’une guerre qu’ils jugeaient immorale et illégale, ils remettaient également en question la fonction sociale de l’université en dénonçant à la fois sa coopération avec le complexe militaro-industriel et son rôle dans la communauté alentours. En incluant dans leurs revendications la lutte contre la discrimination raciale au niveau local et l’empowerment de la communauté, les jeunes activistes ont bousculé l’équilibre politique en vigueur dans la ville. C’est justement ce volet local des revendications des étudiants qui était considéré comme particulièrement dangereux par les autorités universitaires et municipales et qui explique l’intensité de la répression qu’ils opposèrent au mouvement étudiant. 

Depuis le Free Speech Movement de Berkeley jusqu’aux affrontements qui ont entouré la Convention Nationale Démocrate de 1968 et jusqu’à la tragédie de Kent State University en 1970, la conception dominante du mouvement étudiant des années 1960 est celle de jeunes activistes blancs, de classe moyenne, étudiant dans des universités prestigieuses comme Berkeley, l’Université du Michigan ou Columbia, manifestant contre la guerre en Asie du Sud-Est. L’historiographie de cette période est en partie responsable de cette vision limitée et quelque peu déformée. Par exemple, dans l’ouvrage fondamental de Todd Gitlin sur la période - The Sixties: Years of Hope, Days of Rage[5] les organisations d’étudiants noirs ou Latinos n’apparaissent que lorsque leurs actions croisent le chemin de leurs homologues blancs. Plus récemment, un groupe de chercheurs, parmi lesquels il convient de citer David Farber[6], trop jeunes pour avoir personnellement été actifs ou témoins du mouvement étudiant, a renouvelé la littérature sur la période en offrant une étude plus complète des mouvements blanc et noir. Cependant, là encore, ces nouveaux travaux continuent à présenter séparément les deux récits.  En ne mettant pas en valeur les liens qui existent entre eux, ces chercheurs, comme Gitlin ou Farber, ne perçoivent pas la véritable nature des défis posés par le mouvement étudiant au niveau local. 

Cette tendance de l’historiographie part de l’hypothèse selon laquelle le développement de l’idéologie du Pouvoir noir à partir de 1966 a sonné le glas des contacts entre le mouvement étudiant blanc, de plus en plus engagé contre la guerre du Vietnam, et le mouvement noir. Pourtant, l’exemple de Chicago montre qu’au niveau local, sur de nombreux campus, les deux « branches » du mouvement sont non seulement restées en contact, mais ont également organisé des actions communes efficaces dans leurs communautés. En dépit de différences idéologiques et de tensions raciales évidentes, la prise de conscience politique de la puissance potentielle de l’action collective, ainsi que la sympathie politique des étudiants blancs pour le sort des minorités afro-américaine et hispanique ont contribué à rassembler des étudiants d’origines raciales et ethniques différentes dans un vaste mouvement, à l’échelle de la ville, qui a défié le régime politique du maire Daley.

L’historiographie du mouvement étudiant a en outre généralement souligné l’importance des problèmes internes pour expliquer le reflux de la contestation étudiante au début des années 1970 : l’émergence de conflits idéologiques, l’incapacité à développer une organisation centralisée et démocratique et des désaccords fondamentaux sur la question de l’évolution vers des formes violentes de protestation. Tout en reconnaissant l’importance de ces facteurs, cette thèse met en évidence le rôle crucial joué par la répression dans le déclin relativement brutal de l’activisme étudiant. C’est en étudiant aussi les luttes des étudiants noirs et llatinos issus de la classe ouvrière, dont la plupart, en tant qu’étudiants externes, comblaient le fossé entre la communauté universitaire et les habitants du quartier, que l’on peut non seulement redonner au mouvement étudiant sa complexité mais également mieux comprendre les enjeux de la campagne anti-subversive à laquelle les jeunes activistes se sont confrontés.

Ce travail sur l’activisme étudiant à Chicago repose sur l’étude de quatre grands types de documents : tout d’abord, la correspondance interne et les publications des organisations étudiantes – journaux, tracts, brochures étudiants – permettent de retracer l’histoire des manifestations de l’activisme étudiant sur les campus et dans les rues de Chicago.  Puis, les procès verbaux des réunions de l’administration des universités, les lettres d’information envoyées aux parents d’étudiants et aux anciens élèves et d’autres documents administratifs des archives des universités viennent étayer cette étude de la réaction des autorités universitaires face aux défis posés par les groupes étudiants. De plus, suivant en cela le travail de Todd Gitlin sur le rôle des médias[7], l’accent est mis sur la représentation de certains événements clés dans les quatre principaux quotidiens locaux (Chicago Tribune, Chicago Sun-Times, Chicago American et Chicago Daily News) ainsi que dans le journal de la contre-culture locale (The Seed) pour essayer de mettre en évidence comment la couverture médiatique de l’activisme étudiant a modifié l’image des groupes étudiants, ce qui a, à son tour, affaibli leur viabilité financière. Enfin, la collection des archives de la brigade anti-subversive de la police de Chicago, les Red Squad Files, récemment ouverte aux chercheurs, apporte une documentation riche tant sur les activités des groupes étudiants que sur les efforts de la police de Chicago pour les surveiller et les entraver. Des agents de la Red Squad ont tenu une surveillance méticuleuse des réunions et manifestations étudiantes ainsi que des dossiers biographiques sur les jeunes activistes. Cette collection offre non seulement une documentation sans précédent des mesures prises par l’Administration Daley pour entraver toute dissidence politique, mais également des renseignements précis sur des événements qui se sont déroulés sans attirer l’attention des médias.

En résumé, retraçant le développement du mouvement étudiant à Chicago du début des années 1960 jusqu’à son déclin rapide au début des années soixante-dix, notre thèse présente conjointement trois récits qui ont toujours été séparés par l’historiographie : la montée de la contestation étudiante contre la guerre du Vietnam sur les campus et dans les rues ; le développement de l’idéologie du Pouvoir noir parmi les étudiants afro-américains et le succès de discours similaires de fierté ethnique et de pouvoir dans la communauté étudiante latino ; l’engagement des étudiants dans leurs communautés, dans leurs quartiers, en particulier autour des questions de qualité des écoles et de lutte contre l’expansion de leur établissement. Ce faisant, cette étude s’est fixé trois ambitions : redonner sa place à la contestation des étudiants noirs et latinos, négligée par l’historiographie du mouvement étudiant ; mettre l’accent sur les défis posés par les étudiants à l’équilibre politique construit par l’appareil démocrate sous la houlette de Richard J. Daley et essayer d’évaluer l’importance de la répression dans le déclin du mouvement étudiant.


 


[1] Thèse de Doctorat sous la direction d'André Kaspi, soutenue à l'Université Paris I le 13 décembre 2005 devant un jury composé de Jean-Jacques Becker (Université de Paris X Nanterre), Annie Fourcaut (Paris I) André Kaspi, (Paris I), Pierre Sicard (Université de Picardie) et Jean-François Sirinelli (IEP Paris).

[2] Ce terme de « communauté » est directement inspiré de l’anglais community. Il sert ici à désigner un groupe de personnes vivant  dans un quartier particulier. Au cours de cette étude, le terme servira également à désigner un groupe possédant des caractéristiques ethniques, culturelles ou religieuses communes.

[3] L’expression « machine politique » ou « machine », traduite de l’anglais political machine, est utilisée ici pour renvoyer à un système officieux d’organisation politique basé sur le népotisme, le système de dépouilles, l’ingérance politique, au sein de la structure d’une démocratie représentative. Sur le cas de Chicago, voir l’ouvrage classique de GOSNELL (Harold F.), Machine Politics : Chicago Model, Chicago, University of Chicago Press, 1937. Plus récemment, voir les ouvrages de GUTERBOCK (Thomas), Machine Politics in Transition : Party and Community in Chicago, Chicago, University of Chicago Press, 1980 et GREEN (Paul M.) et HOLLI (Melvin G.), The Mayors : The Chicago Political Tradition, (édition révisée), Southern Illinois University Press, 1995.

[4] Voir PICKERING (George W.), Confronting the Color Line : The Broken Promise of the Civil Rights Movement in Chicago, Athens, University of Georgia Press, 1986 et RALPH (James R.), Northern Protest : Martin Luther King Jr. Chicago, and the Civil Rights Movement, Cambridge, Harvard University Press, 1993.

[5] GITLIN (Todd), The Sixties. Years of Hope, Days of Rage, New York, Bantam, 1987.

[6] FARBER (David) (dir.), The Sixties : From Memory to History, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1994 ; FARBER (David) ed., The Age of Great Dreams : America in the Sixties, New York, Hill and Wang, 1994.

[7] GITLIN (Todd), The Whole World is Watching : Mass Media in the Making and Unmaking of the New Left, Berkeley, University of California Press, 1980.