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Antonin Dagorne, La réception de la révolution cubaine dans la presse espagnole ABC et Arriba

La réception de la révolution cubaine dans la presse espagnole ABC et Arriba

 

 

Bulletin n° 26, printemps 2006

 

 

 

Antonin Dagorne[1]

 

Malgré l'antipathie radicale du franquisme à l'égard du communisme, la révolution cubaine confronte la presse espagnole à un véritable imbroglio idéologique. En effet, la révolution cubaine n'est pas seulement une révolution déclarée libérale et démocratique en janvier 1959 et vite "récupérée"[2] par les communistes; c'est aussi la révolution nationale d'un "peuple frère" contre la domination économique et politique du géant américain, avec à la clé une indépendance nationale véritable et convoitée par tout un continent dont l'Espagne se conçoit encore comme la "Mère Patrie". De plus, en se superposant sur le contexte espagnol de l'époque, ce dualisme fondamental de la révolution cubaine se convertit en véritable aporie. En effet, grâce aux Pactes de 1953 avec les États-Unis, Franco peut se prévaloir du soutien diplomatique américain pour réintégrer l'Espagne au sein du bloc occidental de la démocratie libérale triomphante d'après 1945. Et, grâce au plan d'aide économique obtenu, le Caudillo peut nommer, en 1957, un nouveau gouvernement qui confie les questions économiques et de développement du territoire à des technocrates libéraux, qui seront les artisans du miracle économique espagnol des années 1960. Il s'agit d'ouvrir le pays aux capitaux étrangers, de favoriser l’émigration des excédents de main d'œuvre à l'étranger, et de développer l'économie touristique.

Or, les deux journaux considérés n'ont pas du tout vu ces évolutions du même œil, et la révolution cubaine se fera porteuse de cette tension interne. En effet, si la révolution cubaine peut être une conspiration communiste "classique" (c'est à dire à l'image de celle qui se cachait sous l'Espagne républicaine de 1936), il n'est pas non plus désagréable aux secteurs traditionalistes d'y voir le fruit d'une situation sociale calamiteuse, inhérente au système économique libéral, auquel succède fatalement le triomphe du communisme. Et, surtout, c'est autour de la figure du protagoniste américain que se noue l'imbroglio idéologique produit par la révolution cubaine: "protecteur indispensable du monde occidental", "régnant en maître sur le continent hispano-américain", les États-Unis sont aussi le symbole de la démocratie libérale et capitaliste que le nationalisme traditionaliste espagnol de la première heure rejette catégoriquement. Il sera donc particulièrement délicat, pour chacun des deux journaux (mais selon des logiques très différentes), de fixer ses positions vis-à-vis du géant américain dans sa politique cubaine... positions qui fluctuent d'ailleurs, dans une large mesure, en fonction des derniers évènements en date.

 

Présentation des deux journaux.

 

Arriba: l'Espagne de 1939-1945.

 

Arriba est le journal de la Phalange espagnole et représente la branche nationaliste, traditionaliste et autoritaire du franquisme. Journal à idéologie forte, Arriba présente une certaine cohérence, mais s'appuie sur des postulats radicaux qui vont tout de même entrer en tension sur le terrain de la révolution cubaine, et qu'il convient de préciser.

Le premier de ces postulats, partagé par ABC, est lié à la lecture officielle que le franquisme fait de la guerre civile espagnole après 1945 afin de rétablir la bonne image du régime. Plutôt qu'un pronunciamiento supplémentaire, plutôt qu'un régime installé grâce au soutien salutaire germano-italien, le "Soulèvement National" est surtout une réaction anticipée du peuple espagnol contre une conspiration du "communisme international". L'Espagne franquiste est en réalité "l'Avant-garde de la Croisade contre le communisme à laquelle tous se rallient aujourd'hui d'une seule voix"[3]. Ayant gagné son indépendance au prix de l'épreuve du feu, l'Espagne mérite donc l'honneur de trouver sa voie indépendamment de toute ingérence ou même de toute influence étrangère. Elle aurait aussi, par la même occasion, gagné une expérience inédite et inestimable qui permet au journal de se présenter comme particulièrement clairvoyant dans les manigances des communistes.

En effet, selon le journal phalangiste, l'Hispanité représente un véritable modèle de civilisation, au moins égal en dignité au modèle libéral, et dont l'Espagne reste la source et la force motrice. Fondée sur les valeurs de la religion et caractérisé par l'amour des siens, le sens de la communauté et l'héroïsme face au danger, l'Hispanité est non seulement le seul modèle véritablement hispanique, mais aussi un modèle d'efficacité prouvé contre le communisme, et dont le régime franquiste se porte garant. De là découle une caractéristique propre de l'anticommunisme espagnol: alors que les anticommunistes libéraux refusent tout simplement l'avènement d'une classe inférieure par pur égoïsme, l'anticommunisme espagnol est "spirituel", et c'est de là qu'il tire son intransigeance. Il s'agit de refuser catégoriquement de voir dans la religion un opium du peuple et dans la Nation une invention de la bourgeoisie pour exploiter le prolétariat[4]. Et c'est précisément ces valeurs de l'Hispanité que le décollage économique espagnol, sur le modèle libéral, vient mettre en danger...

Et, inévitablement, Arriba en arrive à faire preuve de rancœur et de suspicion vis-à-vis de l'Occident libéral et démocratique, de façon systématique. Outre le fait que les États-Unis sont d'une bien piètre efficacité dans leur tâche de défense du "monde libre", il ne faut pas non plus hésiter à dénoncer l'hypocrisie des valeurs dont ils se réclament. L'impérialisme américain sur le continent anciennement espagnol n'est pas un sujet tabou, et ne se limite pas seulement au domaine économique, mais s’étend aussi au domaines politique et culturel: la démocratie anglo-saxonne n'est pas adaptée aux peuples hispaniques, a fortiori face à la menace communiste et, dans un tel régime, l'autodétermination ne va pas bien loin; le libéralisme économique (ainsi que l'individualisme et la perte de valeurs qui l'accompagnent) a déjà plongé les "peuples frères" dans un "vide spirituel" largement responsable des vastes répercussions du castrisme. D'ailleurs, Arriba reconnaît tout de même un mérite à la révolution "castro-communiste": avoir mis fin à la Doctrine Monroe[5]. De par leur caractère prétendument démocratique, les organisations internationales sont incapables d'agir avec efficacité, alors que l'égalité de statut est un leurre. A l'intérieur des démocraties, les opinions publiques sont contrôlées et manipulées par des oligarchies financières, si bien que la liberté politique ne va pas bien loin. Par opposition, il faut réévaluer le caractère dit non démocratique du régime franquiste: parce que le pouvoir y est mis entre les mains d'un véritable nationaliste qui représente les aspirations véritables du peuple espagnol - qui par ailleurs se montre globalement satisfait de son régime -, le régime franquiste est en réalité beaucoup plus démocratique que les démocraties occidentales ne veulent le dire...

 

 

ABC: l'Espagne de 1953-1957.  

 

A la lecture d'ABC, on est confronté à une Espagne radicalement différente. Conscient de ce que l'autarcie n'est pas viable dans le monde actuel, le journal monarchiste représente la branche modernisatrice du franquisme. Définitivement intégrée au sein du monde occidental, l'Espagne est désormais un allié inconditionnel des États-Unis[6], et s'est ouverte sur l'étranger et ses influences positives, tel le modèle libéral de développement économique... mais aussi le code de valeur de l'occident démocratique et libéral. Cependant, cette modernisation du propos n'est pas sans une certaine ambiguïté. De fait, ABC se livre à un numéro d'équilibriste constant entre le code de valeur nationaliste et hispaniste -mais jamais traditionaliste- du franquisme et le code de valeur de l'occident libéral et démocratique. Outre la fréquence des reproductions ou citations d'articles étrangers[7], le journal se sert de ses correspondants à l'étranger pour maintenir un équilibre viable au sein de l'Espagne franquiste.

En effet, le journal monarchiste s'appuie sur un argument constamment réitéré pour justifier sa conformité avec le régime, et qui se révèlera problématique dans le cas de la révolution cubaine: parce que radicalement anticommuniste, l'Espagne franquiste se doit d'être un allié inconditionnel des États-Unis, et donc de cautionner la politique de la Maison Blanche, malgré son contenu libéral, démocratique et antidictatorial. Telle est la tâche confiée au journaliste vedette du journal, José Maria Massip, correspondant à Washington. S'appuyant exclusivement sur la presse américaine et les milieux politiques américains, J.M.Massip peut donc reproduire des propos démocratiques particulièrement surprenants au sein de l'Espagne franquiste, et qui remettent en cause beaucoup des présupposés indispensables à la rhétorique de légitimation du franquisme. Pour ce journaliste, seul l'argument démocratique est une caution de légitimité, aussi bien en ce qui concerne un régime politique[8] (comme le régime castriste en 1959, pas encore soupçonnée de communisme) que les organisations internationales (telles l'ONU ou l'OEA), assez mal connues du public espagnol à l'époque. A plusieurs reprises, les évènements cubains sont l'occasion de décrire l'équilibre démocratique américain, en mettant l'accent tout particulièrement sur le rôle de la presse, créatrice et régulatrice de l'opinion publique, à laquelle la Maison blanche finit toujours par se soumettre en cas d’unanimité des grands journaux; ils permettent aussi de préciser la différence entre socialisme occidental -démocratique et en rien condamnable- et socialisme soviétique.

D'autre part, les règles du pragmatisme politique qui régissent la guerre froide ne sont jamais fustigées chez J.M. Massip, alors qu'Arriba dénonce systématiquement l'immoralité d'une telle politique -ainsi que son inefficacité, dans un journal qui prône l'éradication du communisme, par la guerre atomique si besoin. Conscient de la délicatesse de la situation internationale dans l'ère atomique, J.M.Massip conçoit, lui, la nécessité de s'engager à des compromis avec le Kremlin afin d'éviter l'affrontement, et les questions de politique internationale se posent donc dans les termes du moindre mal[9]. Plus important encore, cette approche de la politique internationale conduit à décrire le bloc soviétique comme un adversaire faisant jeu égal avec Washington, plutôt que comme un ennemi absolu dont les stratégies politiques dépassent tout entendement. Ceci alors que le franquisme avait justement besoin de présupposer une supériorité incontestable du cynisme politique communiste afin de justifier à la fois le "Soulèvement National" de 1936 -qui avait anticipé sur une conspiration communiste- et son régime dictatorial toujours en vigueur.

Le propos de J.M. Massip contraste cependant très nettement avec celui du correspondant d'ABC en Amérique latine, J.E.Casariego. Beaucoup plus nationaliste, hispaniste et autoritaire, le propos de Casariego recoupe largement celui d'Arriba, sauf sur un point, capital pour la cohérence idéologique d'ABC : il ne s'agit jamais, sous la plume du correspondant d'ABC, de remettre en cause les bienfaits du libéralisme économique en tant que tel. En fait, la dictature doit même permettre de sauvegarder les valeurs nationales tout en modernisant l'économie, et si l'expérience a largement échoué en Amérique hispanique, c'est surtout parce que les dictatures hispano-américaines n'étaient pas mises entre les mains de véritables nationalistes, mais entre les mains d'une marionnette de Washington, solidement soutenu ainsi dans son impérialisme économique et idéologique. Alors que, inversement, le libéralisme économique peut s'envisager sans sourciller en Espagne, puisque le nationaliste véritable qu'est Franco saura utiliser les ressorts de la dictature pour que le bénéfice de cette évolution revienne au peuple espagnol lui-même, et non à des capitalistes étrangers.  Un propos qui reste donc fidèle, à la lettre, au modèle politique que le régime franquiste s'est récemment proposé d'assumer, en cherchant dans une croissance économique accélérée une légitimité qui compenserait le manque de liberté immédiat...

Entre le propos démocratique, libéral et nécessairement proaméricain d'un J.M.Massip et le propos nationaliste, hispaniste, anti-impérialiste et anti-américain de Casariego, qui vont particulièrement entrer en tension sur la scène cubaine, il sera donc extrêmement important pour ABC de préciser ses positions vis à vis du "protecteur indispensable du monde occidental"[10], ce dont se chargeront Gaston Baquero[11] et la rédaction d'ABC, comme on le verra. Et il est intéressant de remarquer que les articles de Casariego se concentrent essentiellement autour de l'épisode de la Baie des Cochons, dans un climat d'opposition anti-américaine mondiale qu'ABC n'a pas pu éviter[12]...

Les problèmes posés par le cas cubain.

 

Un "peuple frère" en quête d'indépendance vis-à-vis du "colosse du nord".

 

 Au cours de l'année 1959, la question du communisme cubain n'est pas encore posée, même si Fidel Castro entreprend une véritable reconquête de l'économie nationale, principalement aux dépens des propriétés américaines.  La presse espagnole doit donc prendre parti entre les "aspirations nationales légitimes" cubaines et le protecteur américain, ce qui se fait en faveur du peuple cubain[13], exception faite de J.M.Massip qui commence à s'inquiéter du caractère non démocratique de la révolution castriste. Une attitude qu'il conviendra de corriger lorsque le monde hispanique dans son ensemble (hormis l'Espagne franquiste) manifestera largement ses sympathies castristes. Arriba en arrive même à accuser la presse américaine d'avoir inventé l'accusation selon laquelle Fidel Castro serait communiste afin de le mettre en difficultés au moment même où il abordait de front un véritable programme national[14] - à savoir essentiellement la réforme agraire, qui se met en place à partir de mai 1959. Un parti pris qui ne va sûrement pas de soi dans un journal qui met un point d'honneur à dénoncer la conspiration communiste avant tout le monde. La question de la pertinence des mesures adoptées par le "cryptocommuniste" Castro ayant été dangereusement effleurée dans un premier temps, il sera particulièrement important pour la presse espagnole de montrer par la suite comment Fidel Castro a finalement fait pire que mieux[15], en particulier en ce qui concerne la réforme agraire...[16]

Un "peuple frère" communiste.

 

Le problème change complètement de forme une fois que le communisme du nouveau régime cubain éclate au grand jour, essentiellement au cours de l'été 1960, d’autant plus que cette évolution s'accompagne de toute une série de discours de Fidel Castro où il s'en prend violemment à Franco et aux "prêtre fascistes espagnols", dissuadant ainsi Arriba de continuer à exprimer ses sympathies pour les "aspirations nationales légitimes" du peuple cubain telles que Castro les conçoit. L'explication du phénomène "castro-communiste", dans le cadre strictement cubain, n'est cependant pas univoque.

En effet, dans un premier temps, il est facile de voir dans la révolution cubaine une guerre civile espagnole "à l'envers". Le complot communiste qui a jeté Cuba dans les bras de l'Union Soviétique est très exactement celui que le "Soulèvement National" de 1936 avait fait avorter. Libérale et démocratique en janvier 1959 et communiste en septembre 1960[17] - au plus tard -, la révolution cubaine montre très bien comment "une révolution bourgeoise inopportune et irresponsable" finit par être accaparée par une poignée de communistes qui, eux, font preuve d'un machiavélisme impénétrable. Et le cas cubain se trouve donc être une justification sur mesure du soulèvement franquiste : c’est à la lumière du castrisme que Washington et l’Amérique hispanique auraient, selon la presse espagnole, enfin compris la signification du soulèvement franquiste et la légitimité incontestable du régime du Caudillo.

Confronter cette interprétation facile aux faits pose cependant un sérieux problème à la presse franquiste. En effet, le processus qui pousse Castro à se rapprocher de l'URSS est celui des sanctions économiques drastiques[18] que Washington décide au cour de l'été 1960, et qui reflètent également un refus d'émancipation des peuples du sud vis à vis du "colosse du nord", refus qu'Arriba avait déjà dénoncé. C'est donc afin de contrecarrer l'impérialisme américain que "Fidel Castro s'est fait communiste"[19], ce qu'Arriba, très peu soucieux de ménager le géant américain, dénonce largement, pendant que, dans un premier temps, ABC affirme catégoriquement "qu'il est inutile que Fidel Castro continue à dénoncer un impérialisme yankee qui n'existe pas"[20].

 

La Guerre froide dans le Nouveau Monde.

 

Très vite, la révolution cubaine apparaît comme un véritable séisme politique sur le continent américain. A partir du moment où les peuples frères d'Amérique hispanique manifestent largement, et souvent violemment, leurs sympathies pour le régime des barbudos, la fibre hispaniste se réveille et vient considérablement complexifier le problème cubain. En effet, l'Espagne se déclarait fière également d'avoir importé dans le nouveau monde un véritable modèle de civilisation hispanique qui valait en soi comme le meilleur antidote possible contre le communisme. Comment expliquer, alors, que Castro garde toute sa popularité après s'être assumé comme communiste, non seulement à l'échelle continentale, mais aussi au sein du peuple cubain, comme le prouve l'épisode de la Baie des Cochons?  Voir l'Amérique hispanique basculer du côté de l'ennemi communiste serait à considérer comme à peine moins que l'échec de la "mission civilisatrice et missionnaire" de l'Espagne. Face à la possibilité historique qu'il ne soit bientôt plus possible d'être à la fois nationaliste et hispaniste - donc du coté des "peuples frères" - et radicalement anticommuniste, la presse espagnole va se retrouver obligée de complexifier sa perception - d'ordinaire extrêmement manichéenne - du régime communiste si particulier qu'est Cuba, dans le but de déresponsabiliser la "Mère Patrie" de l'orientation politique que pourrait bientôt assumer le continent hispanique et qu'assume déjà le peuple cubain.

Or, cette déresponsabilisation ne peut se faire qu'au détriment de Washington, responsable d'avoir créé les conditions économiques et sociales favorables à la pénétration du communisme, et d'avoir ainsi plongé les peuples hispano-américains dans un "vide culturel" qui se serait produit au détriment de l'Hispanité, et qui aurait anéanti les capacités de réaction des "peuples frères". Si cela pose un sérieux problème au journal proaméricain qu'est ABC, il en va de même en réalité pour Arriba. En effet, s'il est vrai que l'antiaméricanisme dont se sert Castro pour exciter les foules est justifié, il n'en reste pas moins vrai que, dans l'immédiat, il faut absolument stopper la propagation du castrisme en Amérique hispanique, ce que seul Washington peut faire avec efficacité. Or, le nouveau plan de développement économique "Alliance pour le progrès" est certes destiné à éradiquer tous les problèmes qui jouent en faveur du communisme, mais porte aussi en lui une implication économique encore plus franche du géant américain sur son continent, ce qui ne manquerait pas de se traduire par une nouvelle perte d'indépendance des "peuples frères", ainsi que par une nouvelle vague de "colonialisme idéologique" au détriment de l'Hispanité. Une aporie idéologique que la presse espagnole résoudra de la plus belle manière, en présentant le régime dictatorial espagnol comme le seul moyen de garantir une protection efficace face aux activistes "castro-communistes" et d'empêcher que la dépendance économique ne se traduise par une perte de souveraineté nationale... et donc applicable à toutes les "Républiques" hispano-américaines, qui redécouvriraient subitement la justesse de vue de ceux qui avaient mis fin à la Seconde "République" espagnole[21].

 L'évolution d'ABC.     

 

Fort de son attitude critique de toujours vis-à-vis du géant américain et du modèle démocratique et libéral qu'il représente, Arriba se trouve plutôt en position de force[22] durant toute la période 1959-1962[23] : le phénomène castriste est largement explicable par l'irresponsabilité de Washington qui a longuement exploité les peuples du sud, ce dont le communisme a su tirer profit. Et il s'agit donc de se réaligner sur le modèle politique espagnol afin d'éviter le pire, puisque le nouvel intérêt des États-Unis pour leur continent ne saurait être que passager, et n’empêchera donc pas, sur le long terme, la répétition d’une crise semblable à la crise castriste.

C'est donc bien plutôt le journal monarchiste qui se retrouve pris en tenaille entre son pro-américanisme officiel et son hispanisme toujours latent. Jusqu'au tournant d'avril 1961[24], le castrisme reste un phénomène incompréhensible pour ABC, basé uniquement sur l'habileté d'une poignée de démagogues dont la rhétorique facile se fonde sur un impérialisme yankee inventé de toute pièce. Pour ensuite inclure, après la Baie des Cochons, la responsabilité américaine dans l'explication du phénomène castriste[25], et glisser vers une interprétation plus nuancée à partir de la fin de l'année 1961. S'il est vrai que les erreurs des États-Unis ont créé les conditions favorables à la pénétration du communisme, rien ne permet de douter de la bonne foi de l'Administration Kennedy - qui se montre beaucoup plus préoccupée par son continent et beaucoup plus cohérente dans sa politique latino-américaine. La politique américaine n'est pas au point, mais Washington est certainement capable de ne pas reproduire les erreurs du passé qui jouent aujourd’hui en faveur du castrisme, notamment en respectant l’indépendance nationale des républiques latino-américaine, malgré leur dépendance économique. Le tout sans que le journal oublie de faire la part belle aux valeurs de l'Hispanité dans laquelle le peuple cubain va chercher son héroïsme dans la lutte qui l'oppose au communisme installé au pouvoir. Face à la nécessité de concilier la question de la responsabilité américaine et le problème de la popularité réelle, intérieure et continentale, de Castro, ABC finit donc par prendre ses distances vis à vis de cette interprétation du complot communiste froidement calculé à l'image de celui qui se cachait sous l'Espagne républicaine: il est finalement impossible de dire si Castro était déjà communiste en 1959, et ABC rappelle à ce titre que le parti communiste cubain ne s'était rallié aux rebelles de la Sierra Maestra que tardivement, précisément parce que Castro avait refusé de s'allier avec eux. L'évolution du leader cubain s'explique donc plutôt par l'irresponsabilité de sa politique anti-américaine, qui l’aurait entraîné vers l’URSS sans avoir bien mesuré les conséquences désastreuses d’une telle alliance. Et il y a même fort à parier que Fidel Castro lui-même se retrouvera victime de sa propre révolution et sera évincé du pouvoir par les véritables communistes orthodoxes[26], plus obéissants au Kremlin et plus efficaces dans leur gestion du pays.

 

Par l'imbroglio idéologique qu'elle représente, la révolution cubaine permet donc de mettre particulièrement en lumière les différents courants idéologiques qui traversent et orientent la scène franquiste, dans un contexte de profondes mutations internes. En fait, ce sont au moins quatre visions  du monde[27] qui s'affrontent sur le terrain cubain. Celle d'Arriba, profondément manichéenne, autoritaire, nationaliste et traditionaliste, dans la droite ligne de la phalange espagnole de la première heure. Celle de J.E. Casariego, qui ressemble fort à celle d'Arriba, le traditionalisme en moins, et qui colle à la perfection au franquisme d'après 1957. Celle de Gaston Baquero et de la rédaction d'ABC, beaucoup plus libérale, mais qui intègre néanmoins la nécessité de réaffirmer son patriotisme profond et de prendre ses distances vis-à-vis du protecteur américain, dans une attitude de dénonciation compréhensive. Et, enfin, celle de J.M.Massip, qui rejette complètement tout postulat idéologique, fût-il patriotique, afin de se livrer à une analyse approfondie et la plus objective possible des faits, tout en adoptant complètement le code de valeurs de l'occident démocratique et libéral... au prix cependant d'un alignement inconditionnel sur la politique de la Maison Blanche, au nom de l'anticommunisme, qui pose de sérieux problèmes dans le cas cubain. 

 



[1] Cet article est issu d’un mémoire de maîtrise, soutenu en octobre 2005 à l’université Paris 1 sous la direction d’Annick Lempérière, dans le cadre d’un échange Erasmus avec l’Université Complutense de Madrid.

[2] Sauf indication contraire, les expressions entre guillemets non référencées sont des leitmotives de la presse espagnole.

[3] "La infiltración roja en el Caribe justifica el anticomunismo español", 27/11/1960, Arriba.

[4] DAGORNE (Antonin), La réception de la révolution cubaine dans la presse espagnole,  mémoire de maîtrise, université Paris 1, 2005. p.34-36.

[5] Op.cit, p.121-124.

[6] Quitte à exagérer l’importance réelle de l’allié espagnol pour Washington.

[7] Op.cit, p. 26-28.

[8] Exception faite du régime franquiste, évidemment.

[9] Cf mémoire, p. 25-26.

[10] Leitmotiv d’ABC uniquement .

[11] Journaliste cubain du journal cubain Diario de la Marina, supprimé en mai 1960. Commence à publier activement dans ABC à partir de la fin de l'année 1961.

[12] Op.cit, p. 117-121.

[13] Non sans quelques problèmes de conscience pour Arriba, pour qui il était beaucoup plus facile de se reconnaître dans le régime de Batista.

[14] « Cuba, a cara o cruz », 8/11/1959.

[15] Op.cit, p.77-88.

[16] Op.cit, p.49-50.

[17] Date de la fameuse embrassade entre Khrouchtchev et Castro à l'Assemblée générale de l'ONU.

[18] En particulier la réduction puis la suppression du quota sucrier.

[19] « Castrismo en Iberoamérica », 12/02/1961, Arriba.

[20] « Amenaza para las dos américas », 5/01/1961, ABC.

[21] La presse espagnole tente en effet de faire croire à une réconciliation entre l'Espagne "fasciste" et les "Républiques" américaines, op.cit,, p.132-134. 

[22] Le journal se retrouvera cependant en situation extrêmement délicate lors de la crise des missiles, qui remet en question toute l'approche qu'Arriba avait de la politique internationale. Op.cit., p. 163-167.

[23] Il est vrai que le journal n’a pas peur des contradictions…op.cit., p.116.

[24] Op.cit., p.117-121.

[25] En accord, cependant, avec les critiques que Kennedy adresse à l'administration précédente dans sa politique latino-américaine.

[26] Op.cit, p.88-93.

[27] Aux caractéristiques précédentes, il faudrait rajouter la conception que chacun des journaux/correspondants a de la politique internationale et de la guerre froide depuis 1945. Op.cit., p.15-43 et p. 145-167.