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Anna Füllöp, Le gouvernement Groza et la note du 6 septembre 1945 du Quai d’Orsay sur la Transylvanie

Le gouvernement Groza et la note du 6 septembre 1945 du Quai d’Orsay sur la Transylvanie

 

 

 

Bulletin n° 23, printemps 2006

 

 

Anna Fullop

 

 

Après Potsdam, la France fut évincée du cercle des décideurs du remodelage de l’Europe de l’Est. Après que le Quai d’Orsay eut élaboré son plan de règlement territorial concernant la frontière roumano-hongroise en septembre 1945, Georges Bidault proposa, le 20 septembre 1945, lors de la session londonienne du Conseil des Ministres des Affaires étrangères, une frontière ethnique entre la Roumanie et la Hongrie et un système de protection des droits des minorités. La France et la Grande-Bretagne, qui avaient élaboré le traité de Trianon démantelant l’Autriche-Hongrie (4 juin 1920), reconnurent, en signe de leur repentir tardif, que la détermination de la frontière hungaro-roumaine n’avait pas été tout à fait « raisonnable », « juste » et « équitable »[1].

Or, en 1945, la France avait perdu toute son influence de l’entre-deux-guerres. Ainsi, son « retour » dans la région balkanique était conditionné par l’état des relations franco-soviétiques. L’Union Soviétique de Staline, quant à elle, dominait et occupait la zone libérée par son armée. Afin de briser la résistance des partis historiques à son emprise, Staline imposa le gouvernement Groza en Roumanie, en lui faisant le « don » de la Transylvanie. Cette action unilatérale provoqua une crise dans les relations interalliées. L’intervention de la France dans ces débats, fondée sur la note du Quai d’Orsay du 6 septembre 1945, provoqua l’éviction de la France de la « cour des grands » par Moscou. Le général de Gaulle le déplora, en vain. Pour lui la France ne pouvait pas être traitée comme « l’Ethiopie », elle devrait avoir un rôle dans la préparation de tous les traités de paix puisque « l’Europe est essentiellement la Russie et la France »[2]. Qu’est-ce qui a amené ainsi la France à proposer sa solution des litiges territoriaux dans la zone de sécurité soviétique ? Quel fut le rôle des principaux acteurs dans la crise provoquée par l’imposition unilatérale du gouvernement Groza en Roumanie ? L’historiographie des relations internationales et de la diplomatie française n’a pas traité, jusqu’ici, ces problèmes sous cet angle.

 

Le 6 mars 1945, la crise gouvernementale provoquée par la démission du général Rădescu plus d’une semaine auparavant, fut finalement dénouée par une intervention soviétique. Cette intervention était en violation flagrante du principe tripartite de la déclaration sur l’Europe libérée faite à la conférence de Yalta, tenue en février. La crise atteignit son point culminant le 24 février à Bucarest avec les événements sanglants provoqués par la police secrète soviétique (NKVD) et les communistes roumains. Alors qu’une manifestation était organisée par les partis de gauche pour réclamer la constitution d’un cabinet du Front national démocratique, des coups de feu étaient tirés sur les manifestants et faisaient des victimes. Le 27 février Vichinsky arriva à Bucarest et demanda une audience immédiate au roi Michel. Ce dernier exigea la démission immédiate du général Rădescu, puisque « les troubles menaçaient la sécurité et les lignes de ravitaillement de l’armée Rouge opérant en Hongrie ». Le lendemain, le premier ministre démissionna.

Vichinsky augmenta chaque jour un petit peu plus la pression sur le roi, en lui demandant la nomination de Dr. Petru Groza à la tête du gouvernement, composé du Front démocratique national (FDN) et du parti néo-libéral de Gheorghe Tătărescu[3]. Les troupes soviétiques blindées entouraient le palais royal, les partis historiques abandonnèrent la partie et passèrent à l’opposition, laissant seul le jeune roi face aux menaces politiques et militaires des Soviétiques. D’après le roi, le 28 février 1945, Vichinsky tapait avec son poing sur la table, sollicitait de manière pressante la nomination de Groza, « faute de quoi, il n’était plus en mesure de répondre de la survie de la Roumanie en tant qu’Etat indépendant »[4]. En partant, il claqua la porte du salon royal. Le 3 mars, le souverain roumain rejeta encore la liste gouvernementale de Groza. Il changea d’avis au cours de la nuit du 5 mars sous l’influence de deux messages parvenus au palais royal, comme il en fit part au représentant américain à Bucarest. La même nuit, Groza informa le roi des promesses soviétiques qui, pour le cas où le gouvernement FDN pourrait se former, laissaient envisager le rattachement de la Transylvanie du Nord à la Roumanie, avec un traitement allégé pour la mise en œuvre de l’armistice et le retour du réseau de transports sous contrôle roumain. Encore une fois, la politique « de la carotte et du bâton » fonctionna : le lendemain, le souverain roumain nomma Groza à la tête du Conseil des ministres[5].

Staline restitua donc la Transylvanie du Nord à la gauche roumaine pour asseoir l’autorité de celle-ci, perçue jusqu’alors par la majorité des Roumains comme anti-patriotique, voir anti-nationale. Ainsi, au bout de quelques mois, il réussit à éliminer du pouvoir les partis historiques, c’est-à-dire à défaire l’ancien régime, et à les priver de la gloire de la récupération de la Transylvanie, objectif unifiant toute la nation roumaine. Du point de vue soviétique, la question du tracé de la frontière hongroise fut définitivement close. L’accession au pouvoir du gouvernement Groza provoqua une crise entre les grandes puissances alliées qui dura jusqu’à la Conférence des ministres des Affaires étrangères tenue à Moscou. Parallèlement, l’Union Soviétique continua de soutenir le gouvernement de gauche en Roumanie et rétablit l’administration roumaine en Transylvanie du Nord afin de le consolider.

En recevant les assurances de Vichinsky, le premier ministre roumain, Petru Groza, et le vice-premier ministre, ministre des Affaires étrangères, Gheorghe Tătărescu, s’adressèrent non pas à la Commission de contrôle alliée, mais directement au premier ministre soviétique et, dans leur dépêche du 8 mars 1945, firent la promesse suivante:

Le gouvernement roumain et son administration mettront tout en œuvre pour la protection des droits des nationalités vivant en Transylvanie et pour leur garantir la poursuite de leurs activités sur la base de l’égalité, de la démocratie et de relations équitables avec l’ensemble de la population[6].

Ainsi, le 13 mars 1945, à Cluj, le roi Michel, le gouvernement Groza au grand complet, Vychinski et Sarret, le représentant provisoire des intérêts français, participèrent aux cérémonies de l’installation de l’administration civile roumaine. L’absence des diplomates et militaires américains et britanniques à l’assemblée populaire de 30 000 personnes[7], réunie pour fêter le retour de la Transylvanie du Nord, n’avait rien d’étonnant. Les partis roumains d’opposition déplorèrent cette forme de protestation : ils auraient préféré que les Anglo-américains expriment leur mécontentement à Moscou et non à Cluj et ne donnent pas, comme le nota le représentant français, le sentiment qu’ils ne reconnaissaient pas « le retour de la Transylvanie du Nord ». Sarret remarqua, en cachant à peine son irritation, l’absence des drapeaux français à la fête, ainsi que de toute référence au rôle joué par la France en 1918 dans les discours et dans les articles. « Les autres représentants étrangers n’ayant pas été invités, il eut été facile de nous éviter une constatation aussi regrettable » déplora-t-il l’ingratitude roumaine envers la France[8].

Le State Department considéra cette restitution de l’administration due à l’intervention soviétique non pas comme une affaire bilatérale soviéto-roumaine, mais comme une question touchant à l’article 19 de la convention d’armistice pour la Roumanie. Selon elle, la Commission de contrôle alliée dirigée par les Soviétiques ne pouvait agir qu’en consultant les représentants américains et britanniques, étant entendu que, dans les décisions touchant au règlement territorial définitif, les trois gouvernements alliés devaient être impliqués (selon la déclaration sur l’Europe libérée de Yalta). Le Foreign Office prit une position semblable en ce qui concerne la Transylvanie[9].

Une fois l’administration centrale et la législation roumaine réintroduites en Transylvanie du Nord, entre mars et juin 1945, le gouvernement roumain balaya les tendances autonomistes des forces locales. Car le gouvernement Groza considérait le règlement de l’affaire de l’administration comme une façon de mettre fin à la question des frontières. Le Premier ministre roumain, par la démonstration d’un rapprochement, voire d’une réconciliation roumano-hongroise, voulait prouver aux grandes puissances l’élimination du litige territorial : « la coopération entre la Roumanie et la Hongrie éliminera définitivement leur antagonisme ». Ainsi, le 24 mars 1945, Groza déclara, en présence de délégués gouvernementaux hongrois de Debrecen à Bucarest, que « le problème suscitant des discordes entre les deux gouvernements et les deux nations peut être considéré comme écarté », tout en essayant de rassurer le gouvernement Debrecen : « le peuple hongrois en Transylvanie jouira de droits égaux avec les Roumains » et y trouvera « une vraie patrie et un vrai foyer »[10].

En quelques semaines, les promesses « pro-minoritaires » de Petru Groza s’évaporèrent. La volonté de priver la communauté hongroise de ses institutions culturelles et d’enseignement, ainsi que de sa position économique, était flagrante. Le discours de Pătrăşcanu, ministre de la Justice, mit, par exemple, fin au bilinguisme de l’administration. Le refus d’admettre le retour des réfugiés hongrois de l’automne 1944 et l’épuration, par la loi sur la citoyenneté du 2 avril 1945 qui privait de citoyenneté roumaine plusieurs centaines de milliers de Hongrois, manifestèrent une tendance à obtenir une recomposition ethnique de la Transylvanie, en faveur des Roumains, avant les négociations de paix[11].

L’Union Soviétique, pour renforcer la position du gouvernement roumain, annonça, dès la clôture de la conférence de Potsdam, la reprise des relations diplomatiques[12]. Les Américains, quant à eux, n’adoptèrent pas la politique britannique qui préconisa, dès début juin 1945, d’abandonner la réalisation des principes déclarés à Yalta, de laisser de côté le problème de la représentativité des gouvernements roumain et bulgare et à conclure le plus vite possible les traités de paix pour obtenir le retrait de l’armée Rouge de la région. Le State Department voulut, en effet, plutôt provoquer un revirement de la politique intérieure roumaine. Mais, ses efforts échouèrent. Les partis historiques, dans l’atmosphère de l’après-Potsdam, élaborèrent une plate-forme politique commune et se préparèrent à évincer le gouvernement Groza, pour former, avec le parti social-démocrate de Titel Petrescu, un nouveau gouvernement quadripartite dans lequel le parti communiste roumain aurait été réduit à une minorité. James Byrnes, le nouveau ministre des Affaires étrangères américain, dans un message au souverain, au gouvernement et aux représentants de l’opposition, fit part que les Etats-Unis « espéraient la formation d’un gouvernement roumain avec une représentativité plus marquée, conformément aux efforts des Roumains et, si nécessaire, avec l’aide des trois gouvernements alliés (soviétique, américain et britannique) »[13].

Le 19 août 1945, se sentant encouragé par la note américaine du 11 août, le roi Michel somma Groza de démissionner, alléguant que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne reconnaissaient pas le gouvernement Groza et que, de ce fait, ce dernier ne pouvait pas représenter convenablement la Roumanie aux conférences de paix. Groza écarta l’injonction du roi et déclara, pour sa part, que « son gouvernement n’avait jamais été plus fort qu’en ce moment avec un soutien soviétique total » et ajouta : « la reconnaissance de son gouvernement par les Américains avait peu d’importance et de toute façon, l’Union Soviétique finirait par obtenir l’accord anglo-américain pour le traité de paix »[14]. De plus, le nouveau ministre des Affaires étrangères britannique, Ernest Bevin, n’était pas très enthousiaste pour suivre les Américains dans cette action. Le représentant britannique à Bucarest avertit le roi : malgré le fait que les Anglais ne considéraient pas non plus le gouvernement Groza comme démocratique et n’admettaient pas son caractère représentatif, ils ne souhaitaient pas encourager le souverain à poursuivre son action dans le sens adopté. Ils ne seraient en effet pas en mesure de le protéger des conséquences de la chute du gouvernement qu’il avait lui-même provoquée. Jean Paul-Boncour, le ministre plénipotentiaire français à Bucarest, invita également les représentants de la Cour et de l’opposition à faire preuve de modération, leur conseillant vivement d’éviter une « aventure » qui pourrait aboutir à une « impasse » politique[15].

Malgré les conseils de prudence proférés par le Royaume-Uni et la France, le 20 août 1945, le roi Michel somma à nouveau Groza de démissionner. Après le refus de celui-ci, il fit appel aux représentants des trois grandes puissances, à qui il demanda de promouvoir la formation d’un gouvernement qui puisse être également reconnu par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Le roi refusait désormais de contresigner les décrets du gouvernement Groza. Le 21 août, James Byrnes demanda aux gouvernements soviétique et britannique une consultation tripartite sur ce sujet entre les grandes puissances. Lors de la session du 23 août de la Commission de contrôle alliée en Roumanie, le représentant soviétique fit savoir aux chefs des missions militaires américaine et britannique qu’il s’opposait résolument à la démission du gouvernement Groza.

 

Le 31 août 1945, Gheorghe Tătărescu adressa au gouvernement soviétique une lettre lui demandant de recevoir la délégation gouvernementale roumaine à Moscou le 4 septembre, avant le départ de Molotov à Londres pour les négociations préliminaires concernant les traités de paix. Tătărescu voulait discuter des démarches diplomatiques anglo-américaines, de la position roumaine concernant le traité de paix, de la question des frontières, de la mise en œuvre de la convention d’armistice et de la coopération économique soviéto-roumaine. D’après Jean Paul-Boncour, le ministre des Affaires étrangères roumain souhaitait obtenir de Molotov que ce dernier agisse en qualité de « porte-parole des intérêts roumains » lors de la session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de Londres. Ainsi, entre le 4 et le 13 septembre 1945, Groza et Tătărescu signèrent de nombreux accords soviéto-roumains qui allégèrent la situation économique de la Roumanie. Le gouvernement soviétique assura le Premier ministre roumain de son soutien total et consolida, de ce fait, la situation politique de celui-ci avant les négociations de Londres. Il était de ce fait devenu politiquement impossible, pour Staline et Molotov, de céder sur la question de l’existence du gouvernement Groza face aux alliés occidentaux. En même temps, il fut exposé à Groza que l’Union Soviétique tenait compte de l’opinion des Occidentaux. C’est pourquoi, lors de la session du gouvernement roumain du 14 septembre, non seulement Groza n’insista plus sur la poursuite de la même ligne de conduite, mais laissa entendre : « Nous devons adopter un comportement qui ne suscite pas de réserve auprès [des autres alliés] »[16].

Par ailleurs, la direction de l’Europe (sous-direction de l’Europe centrale et orientale) de la Direction générale des Affaires politiques du ministère des Affaires étrangères français avait élaboré une note préparatoire, datée du 6 septembre 1945, concernant les traités de paix « balkaniques ». La position française, en harmonie avec celle des Etats-Unis et du Royaume-Uni, prêchait pour plus d’équité dans la solution du problème transylvanien. La partie de la note qui décrivait « la frontière entre la Hongrie et la Roumanie » constatait, en passant en revue les données ethniques du problème transylvanien, que les Roumains constituaient la majorité de la population. D’après le recensement roumain de 1930, les Roumains étaient 3 207 680 tandis que les Hongrois 1 353 276 Ainsi, les Roumains l’emportaient dans 113 arrondissement de Transylvanie, soit une superficie de 102 787 km², sur un total de 138, et dans 2979 communes sur un total de 4087. Néanmoins, les auteurs de la note remarquaient que « si les Roumains sont les plus nombreux, il est évident que d’une façon générale les Hongrois (et les Allemands) sont plus évolués ». La population urbaine était, il est vrai, en majorité hongroise et allemande.

« Ce qui rend le problème transylvanien si complexe c’est le mélange quasi inextricable des nationalités. Le traité de Trianon a donné à la Roumanie une large bande de territoire qui ne fait pas géographiquement partie de la Transylvanie, celle-ci constitue la bordure orientale de la grande plaine hongroise mais dont la population est en majorité roumaine (dans la proportion de 2 sur 3). Par contre, à l’extrémité est de la Transylvanie, les trois départements de Trei Scaune (Háromszék en hongrois), Odorhei (Udvarhely) et Ciuc (Csík) forment un bloc à 100% hongrois. (La Transylvanie est divisée en 23 départements) ».

La direction de l’Europe examina diverses solutions du problème transylvanien.

a) Une solution radicale roumaine : le maintien de la frontière du traité de Trianon. Les arguments contre le maintien de cette frontière sont  les 1 500 000 hongrois (chiffre roumain de 1940) qui resteraient sous la souveraineté roumaine. Ceci constituerait « une cause permanente de conflit entre les deux pays » et aboutirait à ce qu’« une large bande de territoire, faisant géographiquement partie de la plaine hongroise, resterait roumaine ».

b) une solution radicale hongroise : le retour de la Transylvanie tout entière sous la souveraineté hongroise donnerait satisfaction complète aux Hongrois et correspondrait aux « précédents historiques remontant au Moyen Age et plus récemment à la situation existant de 1867 à 1918 », les Carpates constituant « une frontière naturelle ». Arguments contre cette solution : 3 500 000 roumains (chiffre roumain de 1940) retomberaient « sous la souveraineté hongroise d’où irrédentisme, source de conflits ». « La Roumanie, rejetée vers l’Orient, réduite aux limites de la Moldavie et de la Valachie, affaiblie, risquerait de perdre rapidement toute existence indépendante ».

c) « Spiritualisation » des frontières de N. Titulescu, celles du temps de la Grande Roumanie. « C’est une pure utopie, quand on sait les haines profondes existant entre Roumains et Hongrois. Cette solution ne pourrait servir qu’à dissimuler l’adoption de la solution A ou B dont les inconvénients sont, à notre sens, décisifs. D’autre part, s’il y a souveraineté totale soit de la Hongrie, soit de la Roumanie, l’expérience a montré qu’on ne peut avoir aucune confiance dans la mise en application du système de protection des minorités qui pourrait être imposé au pays souverain ».

d) Faire de la Transylvanie une « Suisse »: « C’est la solution préconisée par certains Hongrois qui ont conscience que leur infériorité numérique en Transylvanie leur laisse peu d’espoir de voir appliquée la solution B. Elle aurait l’avantage de permettre aux populations de poursuivre paisiblement leur vie. Elle répondrait aux aspirations du particularisme transylvanien, commun aux différentes nationalités peuplant cette province. Enfin, elle assurerait le maintien de l’unité économique de cette région. Mais s’il est facile de créer une Transylvanie autonome sur la carte, comment assurer, même avec l’aide de hauts fonctionnaires neutres (suisses, suédois etc.), son administration, comment garantir que la Roumanie et la Hongrie s’abstiendront d’intervenir dans ses affaires intérieures, comment permettre sa vie économique sans créer des cloisonnements supplémentaires dans l’Europe danubienne. Bref, peut-on raisonnablement escompter que la Transylvanie pourra être soustraite aux diverses influences qui tenteront de s’exercer sur elle ? »

e) Parvenir à un tracé de la frontière roumano-hongroise selon les limites ethnographiques: « Nous avons déjà vu qu’une telle solution, si séduisante au premier abord, est irréalisable en raison de l’enchevêtrement des nationalités ». Dans la première version de la note on peut lire: « le meilleur découpage possible de la Transylvanie, selon de tels critères, est certainement celui auquel l’Allemagne et l’Italie ont procédé le 30 août 1940 par l’arbitrage de Vienne ». Mais, selon les auteurs de la note : « le résultat est donc bien décevant. Il a mécontenté les Roumains aussi bien que les Hongrois. Au surplus l’arbitrage de Vienne a littéralement désorganisé l’économie transylvanienne, réduisant plusieurs régions attribuées à la Hongrie à la misère, en les privant de leurs débouchés naturels (par exemple les pays des Sicules était l’arrière pays de Braşov, Sighişoara et Sibiu, dont il fut séparé); Cluj et Târgu-Mureş transformées en villes frontières ont perdu toute prospérité ».

Les auteurs de la note voulurent tenir compte de l’unité géographique et économique de la Transylvanie et trancher définitivement le problème des nationalités pour proposer une solution à la question transylvanienne. « En raison de l’écrasante majorité dont dispose la population roumaine (57,8% contre 24,4% de Hongrois et 9,8% d’Allemands), il va de soi que la Transylvanie doit être attribuée à la Roumanie. Toutefois, pour donner une assise physique solide à la frontière future entre la Roumanie et la Hongrie, il conviendrait de n’attribuer à la Roumanie que le plateau transylvanien proprement dit, à l’exclusion de la bande de la plaine hongroise qui lui avait été donnée par le traité de Trianon et qui reviendrait à la Hongrie. Cependant le Banat (c’est-à-dire la partie de la plaine hongroise située au sud du Mureş) resterait à la Roumanie (dans les trois départements de Timiş-Torontal, Caraş et Severin, il n’y a que 100 000 Hongrois contre 510 000 Roumains et 120 000 Allemands). La frontière pourrait être fixée selon une ligne nord-sud, suivant la limite ouest du plateau transylvanien et obliquant ensuite vers l’ouest le long du Mureş. L’établissement définitif de cette ligne ne pourrait toutefois avoir lieu qu’après enquête sur le terrain. Partant de la frontière slovaque à 30 km à l’ouest de Sighet, elle descendrait le long de Someş (dans la partie sud-nord de son cours), puis laissant Zalău à la Hongrie, suivrait les crêtes occidentales du massif des monts Bihor (ou monts Apuseni) selon la limite orientale des départements de Bihor et d’Arad pour atteindre le cours du Mures une quarantaine de kilomètres en aval de Déva. De ce point, la frontière se dirigerait vers l’ouest en suivant le cours du Mures jusqu’à la frontière actuelle ». En prenant le chiffre roumain du recensement de 1930, la frontière ainsi tracée aurait les conséquences suivantes sur les populations des divers départements intéressés:

 

 

 

A la Hongrie

A la Roumanie

 

Département

Roumains

Hongrois

Roumains

Hongrois

SatuMare

119 000

 62 000

75 000

12 000

Salaj

193 000

108 000

 

 

Bihor

314 000

153 000

 

 

Arad

258 000

 82 000

 

 

 

La Hongrie récupérerait de la sorte près du tiers de ses minoritaires sur un total de 1 350 000. Par contre la Roumanie perdrait de 850 000 à 900 000 de ses ressortissants (auxquels il faut ajouter les quelques dizaines de milliers de Roumains vivant en Hongrie entre la frontière de Trianon et la Tisza). Il resterait à l’intérieur des frontières roumaines 900 à 950 000 Hongrois se répartissant en Banat (100 000), région de Cluj (100 000), Pays des Sicules (700 000). « Les deux masses de minoritaires, sensiblement égales en nombre, seraient l’objet d’une vaste opération d’échange. On ne saurait ignorer ce que cette solution peut avoir de choquant, d’inhumain. Hongrois et Roumains seront pour une fois d’accord pour protester contre elle et pour la rejeter. En résumé, le problème transylvanien ne peut être résolu de façon définitive que sur les bases suivantes : rattachement du plateau transylvanien à la Roumanie et maintien du Banat sous la souveraineté roumaine ; restitution de l’est de la plaine hongroise à la Hongrie ; échange des populations minoritaires sous le contrôle d’un organisme international »[17] conclut la note établie par la Direction de l’Europe du ministère des Affaires étrangères. Mais la délégation française à Londres, ne présenta pas la note de la Direction de l’Europe du 6 septembre 1945 et le plan ainsi élaboré comme proposition officielle relative à la frontière roumano-hongroise.

La conception française du règlement de paix ressembla aux plans soviétique et britannique. Les conditions de paix devaient être dictées aux satellites de l’Axe et avaient – dans ses clauses territoriales et de réparations – un caractère punitif. Les études et les solutions proposées par les comités de préparation de paix des quatre grandes puissances partaient des mêmes principes, des mêmes arguments. Mais ce sont les intérêts divergents face au problème de la recomposition, de la reconnaissance du gouvernement roumain et de la frontière roumano-hongroise qui firent la différence. Le Royaume-Uni – lié à l’accord de pourcentage – et la France – exclue des négociations d’armistice des Etats balkaniques – essayaient de pondérer avantages et inconvénients des diverses solutions avec un certain détachement. La diplomatie française, par exemple, rompit avec le statu quo établi par le traité de Trianon. En revanche, l’Union Soviétique était résolue à consolider les positions du gouvernement Groza et à défendre les frontières de la Roumanie. Les Etats-Unis, quant à eux,  se maintenaient les mains libres pour le règlement d’après-guerre et, dans le cas de la Roumanie, tentèrent – après Potsdam – à nouveau de faire valoir les principes adoptés à Yalta en essayant de renverser le gouvernement Groza imposé par Vichinsky.

 

A Londres, les Russes constatèrent de plus en plus désabusés qu’au regard de la question roumaine si importante pour le gouvernement soviétique, ils rencontraient l’opposition unanime des délégations occidentales. Cette solidarité occidentale face à un problème qui concernait directement l’Union Soviétique amena la délégation soviétique à trouver le prétexte de la position française – exprimée par Georges Bidault – concernant la Transylvanie, pour évincer la France des négociations sur les traités de paix « balkaniques » du Conseil des Ministres des Affaires étrangères. La France avait touché une corde sensible avec sa proposition de rectification de la frontière roumano-hongroise et de protection de la minorité hongroise. En effet, la révision  de la frontière au détriment de la Roumanie pouvait conduire au renversement du gouvernement Groza, dont la seule légitimité venait de la récupération de la Transylvanie du Nord. Pourtant, Georges Bidault ne suivit point la position américaine, en ce qui concerne la recomposition du gouvernement roumain. Néanmoins, sa proposition de confirmer le traité de Trianon, fait par la France en 1920, seulement en ce qu’il avait de raisonnable, donna l’impression que la politique française s’alignait sur la position américaine. Pour Moscou, il y avait cependant un autre avantage à cette manœuvre : la division de l’occident. L’Union Soviétique essayait de rompre la solidarité occidentale et d’amener la France à se démarquer des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Staline et Molotov, ayant constaté que les Etats-Unis s’opposaient aux projets de traités de paix avec les quatre pays de la sphère soviétique, choisirent de défendre avec ténacité leurs conditions de paix, au lieu de promouvoir la conclusion rapide de la paix. La France était intéressée principalement par la question allemande. La décision de la conférence de Potsdam l’autorisa à participer également à l’élaboration du traité de paix italien en tant que membre du Conseil des Ministres des Affaires étrangères. En revanche, la participation française dans le débat autour des traités de paix roumain, bulgare, hongrois et finnois était injustifiée du point de vue formel, puisque la France n’avait pas été en état de guerre avec ces pays. Au cours des négociations de Londres, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne voulurent élever la France au rang des grandes puissances en élargissant la décision commune acceptée à Potsdam par la convocation d’une conférence de paix. Par contre, pour l’Union Soviétique, la principale tâche consistait dans la consolidation de la coopération commencée pendant la guerre et dans l’harmonisation de la politique des Trois Grands. La France fut sacrifiée ainsi à l’autel du rétablissement, de courte durée, du processus du règlement de paix en Europe.



[1] Archives du ministère des Affaires Etrangères (AMAE), Série Z, Europe, 1944-1949, Roumanie, vol. 24.

[2] Voir YOUNG (John W.), France, the Cold War and the Western Alliance 1944-1949 French foreign policy and post-war Europe, Londres, Leicester University Press,1990. p. 91-92.

[3] Marin Radu Mocanu, România şi armistiţiul cu Naţiunile Unite. Documente (La Roumanie et l’armistice avec les Nations Unies, Documents) vol. II., Bucarest, 1995, p. 236-237. Message téléphonique de Pavlov à Moscou, le 14 février 1945, sur la visite de l’ancien premier ministre roumain.

[4] Foreign Relations of the United States (FRUS), 1945, vol. V, Washington, United States Government Printing Office, 1967,  p. 565.

[5] Ibidem, p. 503. Voir le résumé de ces événements dans GIURESCU (Dinu C.), Guvernarea Nicolae Rădescu [Le gouvernement de Nicolae Rădescu], Bucarest, Editura A.L.L., 1996; RĂDESCU (Nicolae), Începutul ocupaţiei [Le début de l’occupation], Memoria, Bucarest, 6/1992; ONIŞORU (Gh.), « Locul factorilor interni şi externi în instaurarea guvernului dr. Petru Groza (august 1944 - martie 1945) », [La place des facteurs extérieurs et intérieurs dans l'instauration du gouvernement du dr. Petru Groza], Anuarul de Ştiinţe Istorice, Ploieşti 6, 1994, p.121-139.

[6]  VINCZE (Gábor) et NAGY (Mihály Zoltán) (ed.), Autonómisták és centralisták. Észak-Erdély a két román bevonulás között (1944. szeptember-1945. március), [Les autonomistes et les centralistes. La Transylvanie du Nord entre les deux entrées roumaines (septembre 1944-mars 1945] , EME–Pro-print, 2004, p. 92-93.

[7] D’après Sarret, le défilé était composé « principalement des éléments hongrois urbains qui répondant à un mot d’ordre, ont acclamé le Président du Conseil sans s’inquiéter de la présence du Roi ».

[8] Télégramme n°155. du 14 mars 1945 de Bucarest, AMAE, Série Z Europe 1944-1949. Roumanie vol. 24.

[9] Télégramme n°1433 de Massigli à Londres, le 13 mars 1945, AMAE, Série Z, Europe 1944-1949, Roumanie, vol .24.

[10] Notes de László Réczei (conseiller ministériel) au ministre des Affaires étrangères (János Gyöngyösi) sur les entretiens de mars 1945 avec Groza, en Roumanie, du 4 mai 1945, Archives Nationales de Hongrie, Ministère des Affaires étrangères, Département de préparation de la paix, XIX-J-1-A, dossier 61, IV-135.

[11] Revízió vagy autonómia? Iratok a magyar-román kapcsolatok történetéről 1945-1947 [Révision ou autonomie. Documents sur les relations roumano-hongroises 1945-1947], éd. par Mihály FÜLÖP et Gábor VINCZE, Budapest, Fondation Teleki, 1998, p.14.

[12] Télégramme n°172 de Hateau de Sofia, 9 août 1945, AMAE, Série Z, Europe 1944-1949, Roumanie, vol.  26.

[13] FRUS, 1945, vol. V, p.565.

[14] QUINLAN (Paul D.), Clash over Romania. British and American Policies toward Romania. 1938-1947, Oakland (CA), American Romanian Academy of Arts and Sciences, 1977, p.142-143 ; FRUS, 1945, vol. V, p. 579.

[15] FRUS, 1945, vol. V, p. 574-589, et Télégrammes n°124 et n°126 de Jean Paul-Boncour de Bucarest, 9 septembre 1945, AMAE, Série Z, Europe 1944-1949. Roumanie, vol. 8.

[16] FÜLÖP (Mihály), La paix inachevée. Le Conseil des Ministres des Affaires Etrangères et le traité de paix avec la Hongrie (1947), Budapest, Association des sciences historiques de Hongrie, 1998, p.74 ; Télégramme n°3765 du général Catroux de Moscou, 5 septembre 1945, AMAE, Série Z, Europe 1944-1949, Roumanie, vol 26.

[17] Note de la Direction de l’Europe du 6 septembre 1945, AMAE, Série Z, Europe 1944-1949. Roumanie, vol. 26.