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Ines Sabotic, La « sécularisation à la française » dans les pays croates (1805-1813)

 

Bulletin n° 22, automne 2005

 

 

La « sécularisation à la française »

 dans les pays croates

(1805-1813)

Ines Sabotic[1]

 

Pendant des siècles, et pas seulement en France, il y avait « osmose et interpénétration »[2] entre les pouvoirs spirituel et temporel. Le spirituel donnait, par le sacre, une légitimité au temporel devenu sacré et qui, en retour, ne reconnaissait et ne proclamait qu’un seul Dieu et qu’une seule religion (cujus regio, ejus religio), la religion catholique. Cependant, il n’est pas nécessairement question d’un rapport d’égalité, il peut en effet être marqué par une certaine domination de l’État sur l’Église (en France on parle de gallicanisme). Mais avec la Révolution française, l’État ne s’appuie plus sur la foi et l’Église mais sur la raison.

En effet, la Révolution définit une nouvelle conception des relations entre l’Église et l’État, elle évince l’Église de la scène politique et sociale, culturelle et intellectuelle. Bref, elle sort du domaine du discours jusqu’alors tenus par les philosophes des Lumières pour entrer dans le domaine des lois et du quotidien. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et la Constitution civile du clergé de 1790 le prouvent[3]. Aussi, assiste-t-on à l’introduction du mariage civil obligatoire et du divorce, à la liberté de culte, à la suppression du clergé régulier, à la nationalisation des biens du clergé, etc. C’est le début de la sécularisation de la société[4]. Comme le catholicisme était la religion d’État mais aussi du fait de son universalité et du rôle spécifique du Saint-Siège, l’Église catholique est particulièrement bouleversée par ces événements.

Avec Napoléon, ce processus se poursuit. Le sommet de l’Église est directement attaqué. Les relations de Napoléon avec Rome sont dramatiques : exil du pape en 1799, occupation du Vatican en 1808, excommunication de Napoléon en 1809… Le concordat de 1801 est une simple trêve. Bref, le pape n’est plus tant considéré comme le premier prêtre mais comme un souverain gênant qu’il convient de mettre sous contrôle. Par ailleurs, Napoléon ne manque pas de faire connaître aux autres sa vision du monde, et plus précisément la place qu’il réserve à l’Église et à la religion dans la société. Les victoires et les conquêtes de l’armée française sont les meilleures voies d’exportation des idées de la Révolution revues et corrigées par Napoléon lui-même.

Parmi la longue liste de pays conquis, on retient plus particulièrement les pays croates dont la conquête s’est faite en deux étapes. À la suite de la victoire française à Austerlitz mettant un terme à la deuxième guerre franco-autrichienne, le traité de Presbourg (décembre 1805) dessine de nouvelles frontières. En raison des nouvelles visées militaires de Napoléon vers les Balkans, la France « reprend » ses anciennes possessions vénitiennes cédées en 1797 par le Traité de Campo-Formio aux Autrichiens. Ainsi, l’Istrie occidentale, la Dalmatie, Dubrovnik peuplées principalement de Croates catholiques ainsi que d’une minorité de Serbes orthodoxes sont rattachés au royaume d’Italie et donc à l’Empire des Français[5].

Mais les guerres continuent. En 1809 se déroule la troisième guerre franco-autrichienne. La défaite des Autrichiens à Wagram en juillet 1809 mène au traité de paix de Schönbrunn (octobre 1809). Entre autre, l’Autriche cède des territoires faisant partie intégrante de l’Empire, à savoir l’Istrie orientale, la Croatie civile et militaire au sud de la Save et Rijeka[6], peuplés essentiellement de Croates, mais aussi la Carniole, la Haute Carinthie ou le cercle de Villach, le territoire de Gorice, Trieste. En octobre 1809, l’Empereur fait part du rattachement de ces nouveaux territoires à la Dalmatie, l’Istrie occidentale et aux Bouches du Kotor qui, ensemble, forment les Provinces illyriennes. Ce nouveau territoire est habité par environ 1 500 000 d’habitants, avec une majorité de catholiques croates et slovènes, et notamment une minorité serbe orthodoxe[7].

Quelles sont les mesures prises par les Français à l’égard de l’Église catholique (avant tout) ? Quels sont les résultats, les portées, les limites ? Les Français apportent-ils des nouveautés ou, au contraire, est-ce du « déjà vu » ?

À ces questions relativement ambitieuses, nous aimerions donner quelques éléments de réponses, reposant sur des travaux finalement relativement peu nombreux[8]. Néanmoins, cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir au processus de sécularisation en général, et en Croatie lors de l’administration française en particulier.

 

Les textes de la sécularisation

 

Il est possible de suivre les mesures prises par les Français grâce aux textes de lois. En effet, durant la période de 1805 à 1813, un certain nombre de textes définit les rapports entre l’Église et l’État ainsi que la place de la religion dans la société.

 

Décret de Saint-Cloud du 4 septembre 1806

 

Au lieu d’appliquer d’un bloc le code civil sur la côte orientale de l’Adriatique, les Français décident de mettre en vigueur les lois françaises par étape[9]. Le rythme et le choix des lois doivent s’adapter à une réalité complètement différente de la France. En effet, la culture et la pratique juridique reposent essentiellement sur une multitude de statuts municipaux issus de la tradition juridique de la période vénitienne que les Autrichiens ont essayé, en vain, de moderniser. Bref, c’est plutôt le chaos juridique. Le décret organique du 28 avril 1806 stipule donc que le provéditeur général peut appliquer le code Napoléon en fonction de l’état des lieux. Quatre décrets sont donc promulgués le 4 septembre 1806 à Saint-Cloud. L’un d’entre eux régule les affaires ecclésiastiques.

Plus particulièrement, le concordat de 1801 ainsi que les articles organiques deviennent loi d’État. De ces lois, on ne retiendra ici que quelques aspects. Les évêques doivent prêter serment de fidélité entre les mains du Premier consul (devenu Empereur), les prêtres entre celles des autorités civiles. Le clergé reçoit un traitement de l’État, faisant dès lors partie du corps des fonctionnaires. La religion catholique est reconnue (comme la religion majoritaire des citoyens français), mais sans être pour autant la religion d’État. La liberté religieuse est effectivement confirmée. Mais cela n’empêche Napoléon de s’immiscer dans la liturgie puisque la messe doit se terminer par la prière suivante « Domine, salvam fac Rempublicam. Domine, salvos fac Consules ».

Tout comme le clergé français était sous le contrôle de l’Empereur, le décret du 4 septembre voulait en faire de même du clergé croate, un clergé non seulement dépendant des autorités politiques, mais de surcroît des autorités politiques françaises.

Le clergé de Dalmatie et d’Istrie, particulièrement inquiété par la possibilité de perdre son indépendance, est loin de soutenir de tels projets. Son mécontentement est pris au sérieux par le provéditeur général Vincenzo Dandolo. Pour des raisons politiques et stratégiques, Dandolo décide de ne pas publier le décret de Saint-Cloud qui reste ainsi lettre morte[10]. Le soutien du clergé lui est nécessaire dans sa mise en place du pouvoir. Cependant, Dandolo ne renonce pas à une réforme de l’Église, il propose son propre projet.

 

Projet de Dandolo du 11 février 1807

 

Sur les bases d’une enquête faite sur le clergé de Dalmatie, Dandolo propose en effet un projet[11] datant du 11 février 1807[12]. D’abord, il propose de diminuer le nombre des diocèses de 10 à 4 et donc le nombre d’évêques ce qui entraînera une baisse de la somme des traitements. Les biens de l’Église, plutôt maigres d’ailleurs, devraient néanmoins être entre les mains de l’État ce qui augmenterait les revenus. Quatre des cinq séminaires seraient conservés, mais dorénavant ils proposeraient un enseignement non seulement théologique mais aussi scientifique, littéraire, civique et même agronomique. Ces cours seraient dispensés en italien et par des professeurs choisis par les autorités civiles. Ainsi, le niveau d’instruction plutôt bas des prêtres (à l’exception des franciscains relativement instruits) pourra-t-il s’élever et être par ailleurs « utile » à la société. Pour devenir prêtre, le passage par le séminaire, la réussite à un concours ainsi que l’autorisation des autorités civiles seraient obligatoires. Mais ce choix serait néanmoins révocable. L’ensemble de ces mesures formerait un clergé éclairé et fidèle à l’Empereur. Afin de contrôler les affaires ecclésiastiques, un inspecteur des cultes, représentant de l’Empereur, serait placé dans chaque diocèse. C’est d’ailleurs entre ses mains que les prêtres devraient prêter serment. Enfin, les confréries s’étant écartées de leurs objectifs premiers sont également incluses dans la réforme entreprise par Dandolo.

Le projet de Dandolo est semble-t-il resté à l’état de projet. D’une part, ces réformes ne semblent pas avoir été autorisées par l’Empereur. D’autre part, elles sont en grande partie relativement inapplicables car elle s’opposent au droit canonique et car il n’y a pas de cadre. Les seules mesures ayant fait l’objet d’un début d’application furent celles relatives aux inspecteurs des cultes et au contrôle des biens ecclésiastiques. On peut également mentionner la suspension des nominations épiscopales pendant cinq ans, la suppression des confréries et la confiscation de leurs biens. Si les réformes des cultes n’ont pas véritablement pris forme dans la réalité, Dandolo a définitivement montré son dessein. Ses relations avec le clergé se sont à la suite de cela grandement refroidie.

 

Décret de Saint-Cloud du 8 septembre 1808

 

Si le clergé catholique n’apparaissait plus véritablement comme un support à sa politique, Dandolo espère en revanche trouver des partenaires fidèles parmi les orthodoxes[13]. Dès son arrivée à la place de provéditeur des relations se développent. L’archimandrite Gerasim Zelić prend contact avec Dandolo. Il présente sa communauté religieuse qui compte 40 000 fidèles et 112 prêtres et 61 moines théodosiens. Si Dandolo les aide à régler quelques problèmes avec la hiérarchie catholique dont ils dépendent, le résultat de la régularisation des orthodoxes a lieu le 8 septembre 1808 à Saint-Cloud sous la forme d’un décret qui stipule la création d’un évêché grec et d’un séminaire, sous, bien sûr, l’autorité française. Une dotation de 45 000 livres leur était attribuée, ce qui était nettement plus élevée que les 12 000 livres de revenus que l’archimandrite avait mentionné. Bref, les bases pour devenir une église organisée et reconnue sont posées. Lors du synode en novembre 1808 le premier évêque, Kraljević, est choisi. Mais ce choix n’est confirmé qu’en 1810 par le prince d’Italie en raison d’un contexte politique agité. Cependant, cette même année, l’ensemble du clergé orthodoxe refusa de prêter serment à l’Empereur.  

 

Décret du 15 avril 1811

 

Près de deux ans après la création des Provinces illyriennes, les autorités françaises décident de donner un cadre politique concret à ces nouveaux territoires. Le décret sur l’organisation de l’Illyrie du 15 avril 1811 régule tous les aspects de la vie (armée, éducation, justice…), véritable base juridique des Provinces illyriennes. Le décret doit entrer en vigueur à partir du 1er janvier 1812. Alors que les Français avaient jusqu’alors légiférer étape par étape, ils décident maintenant de mettre en vigueur les lois françaises dans l’ensemble du territoire[14]. Ainsi, le Code pénal doit-il entrer en vigueur le 1er novembre 1811 et l’ensemble des lois françaises le 1er janvier 1812.

Les articles 143 à 149 du décret sur l’Illyrie portent plus particulièrement sur les cultes. La structure ecclésiastique catholique comme orthodoxe est maintenue tout comme les biens et leurs revenus actuels. Comme la dîme a été supprimée en Dalmatie et en Istrie en novembre 1810, 100 000 livres d’indemnisation seront accordées. Les paroisses faisant partie des Provinces illyriennes mais dépendantes de l’évêché de Zagreb sont rattachées à l’évêché de Senj. Le calendrier français avec les fêtes est introduit dans l’Illyrie. Enfin, seules les confréries dévoués au Saint-Sacrement et au Suffrage pour les trépassés sont autorisées. Cependant, les Français n’ont pas attendu pour commencer à appliquer certaines mesures. Dès leur arrivée, fin 1809 et 1810, ils font prêter serment au clergé, sans trop d’opposition d’ailleurs[15].

D’une manière générale, le dessein de la France concernant les cultes est durant toute cette période dicté par un même objectif, celui d’avoir une Église d’État mais tout en reconnaissant la liberté religieuse. Pourtant, malgré une administration moderne, des lois nombreuses, la puissance militaire de la France, les réformes ne sont finalement que partiellement appliquées. Le décret de 1806 n’est pas mis en vigueur, le décret d’organisation de 1811 n’entre en vigueur qu’en 1812, le projet de Dandolo n’est pas accepté.

 

Les limites de la « sécularisation à la française »

 

Les explications aux problèmes rencontrés par les Français quant à l’application des textes des lois sont multiples.

 

Faire du clergé un allié ?

 

Même si le clergé de Dalmatie n’est pas particulièrement riche et érudit, il n’en n’est pas moins une élite respectée par la population. C’est peut-être même la seule véritable élite. Dandolo avait bien compris la place du clergé dans la société. Dès son arrivée sur le siège de provéditeur, il devient le porte-parole du clergé catholique notamment devant les autorités militaires qui utilisaient certaines églises comme dépôts de munitions, hôpital militaire, écuries, etc. D’ailleurs, faut-il rappeler que Dandolo n’avait pas publié le décret du 4 septembre 1806. De, même il s’était rapproché du clergé orthodoxe comme en témoigne leur reconnaissance par le décret de 1808. Le gouverneur militaire, Marmont, a suivi la même tactique. Il n’hésite donc pas à collaborer avec les prêtres, comme le père Šime Starčević qui publia notamment un dictionnaire franco-croate en 1812 et participa à la rédaction du Télégraphe officiel, le journal officiel des Provinces illyriennes. Mais il entretient un lien particulier avec les franciscains. Il en explique clairement les raisons :

 

Rien n’était plus utile que de les gagner ; car les avoir pour amis c’était donner au gouvernement toute la force morale qui leur était propre. Découvrir où est la force dans un pays et la séduire, voilà, pour des conquérants, ce qui constitue l’art de gouverner sans tyrannie[16].

 

Mais le poids du clergé semble surtout avoir été important en Croatie littorale, notamment en Dalmatie, au début de la présence française. Il est question avant tout d’un pragmatisme ponctuel qui peut freiner les réformes mais sans pour autant les remettre en cause. Faut-il rappeler que le clergé a malgré tout prêté serment de fidélité à l’Empereur ?

Néanmoins, les limites de la sécularisation à la française sont avant tout liées à une dimension accélérée de cette sécularisation.

 

Sécularisation « accélérée »

 

Tout d’abord, le contexte général est relativement chaotique, à l’intérieur comme à l’extérieur. D’une part, les quelques années de présence française sont avant tout une période durant laquelle les autorités installent leur pouvoir. D’autre part, Napoléon poursuit ses campagnes militaires à travers toute l'Europe, il doit faire face au blocus continental depuis 1806… Or, se lancer dans de vastes réformes visant à un changement en profondeur de la société, est voué à l’échec si elles se font dans le court terme, et de surcroît dans un court terme agité. En effet, religion et vie civile et sociale sont ancrées dans le (très) long terme.

De plus, les Français doivent faire face à l’opposition de la population qui s’est même révoltée, notamment en Dalmatie en 1806, à cause des mobilisations forcées et l’appauvrissement général mais aussi à cause de la réputation « d’incroyants » des Français[17]. De même, le clergé fait rapidement preuve d’opposition passive. Certains hommes d’Église, comme le franciscain Andrija Dorotić, n’ont d’ailleurs pas hésité à se mettre à la tête de révoltes populaires en 1806[18]. Or, pour que les réformes de sécularisation se réalisent, il est nécessaire que la population comme le clergé soient prêts à accueillir, autrement dit à intégrer dans leur vie de nouvelles valeurs laïques. Or, si la législation française sur les cultes est le reflet d’un processus propre à la France, elle n’est en aucun cas celui des nouveaux territoires conquis. Les valeurs profondes d’une société ne peuvent évidemment être transférées d’un pays à l’autre par le biais d’un texte de lois.

D’ailleurs, on peut confirmer cette observation par un autre exemple. Durant les huit années de leur domination de la Dalmatie et de l’Istrie, les Autrichiens n’ont également pas réussi à réformer l’Église, comme cela fut le cas en Dalmatie. Le commissaire autrichien Thurn et le provéditeur général français Dandolo ont rencontré les mêmes types de problèmes.

En revanche, les résultats de la « sécularisation à l’autrichienne » dans les pays traditionnellement autrichiens nous dévoilent une autre réalité.

 

Contre-exemple : la « sécularisation à l’autrichienne » ou le joséphisme

 

Si en Dalmatie, à Dubrovnik et en Istrie occidentale, possessions vénitiennes jusqu’en 1797 puis autrichiennes de 1797 à 1805, la sécularisation de la société est quasi inexistante malgré les efforts des Autrichiens[19], on observe en revanche une certaine sécularisation des territoires traditionnellement sous administration autrichienne, à savoir l’Istrie orientale et la Croatie civile et militaire. Autrement dit, certaines mesures des Français n’apparaissaient pas comme nouvelles.

Effectivement, si la France a, d’une certaine manière, le monopole sur une sécularisation « radicale », il est d’autres modèles de sécularisation ou, du moins, « sécularisant ». Depuis les années 1760, l’empire des Habsbourg connaît d’importants changements issus du « joséphisme »[20]. Les despotes éclairés, l’impératrice Marie-Thérèse et surtout l’empereur Joseph II, ont fait de nombreuses réformes visant à « rationaliser » la société. On enregistre certes des oppositions si bien que Joseph II doit, en raison du mécontentement de la population, retirer un certain nombre de mesures. Néanmoins, le joséphisme demeure après sa mort, même sous une forme moins radicale. L’un des aspects principal a précisément été de redéfinir les rapports entre l’Église et l’État, et plus particulièrement de faire de l’Église une Église d’État mais sans jamais remettre en question la religion catholique. En cela, le joséphisme a de nombreux points communs avec le gallicanisme. Néanmoins, les Autrichiens ont pris certaines mesures que l’on pourrait qualifier de « sécularisantes » et communes avec celles prises par les Français. Une comparaison sommaire suffira à le prouver.

D’une part, il est un premier groupe de réforme qui concerne l’organisation et la structure de l’Église dans l’Empire et donc en Croatie[21]. Comme les Français, les évêques sont sous l’autorité directe de leur Empereur, c’est entre les mains de ce dernier qu’ils prêtent serment. D’ailleurs, les frontières des diocèses doivent correspondre aux frontières administratives. Le clergé régulier est aussi mis à mal. Joseph II interdit les ordres contemplatifs et leurs biens sont confisqués au profit de l’État pour être reversés dans des fonds destinés à l’éducation. Les ordres qui sont dévoués à l'éducation ou à l’assistance sont néanmoins conservés mais sous de nombreuses restrictions. Le nombre des religieux est donc gelé (numerus fixus) et leur contact officiel avec la hiérarchie ecclésiastique interdit (nexus passivus). Désormais sous l’autorité de l’évêque, les frontières des provinces doivent correspondre à celles des diocèses[22]. Depuis 1783, l’enseignement des futurs prêtres devait se faire au sein de séminaires mais suivant un programme déterminé par le pouvoir politique, semblable à ce que Dandolo avait prévu dans son projet. D’autre part, un second groupe de réformes concerne la place de l’Église et de la religion dans la société. Ainsi, Marie-Thérèse a diminué le nombre de fêtes religieuses chômées. Mais surtout, Joseph II promulgue un édit de tolérance religieuse en 1781. En 1783, il introduit le mariage civil (le prêtre continue de faire la cérémonie mais ce sont les institutions civiles qui autorisent le mariage).

Il est bien entendu des différences. Joseph II intervient dans la liturgie, il détermine le nombre de cierges ou les chants de la messe. Si Napoléon se réserve une prière à la fin de chaque messe, c’est avant tout pour s’assurer la fidélité des citoyens – catholiques. Le rapport à la religion n’est en effet pas le même. Alors que Marie-Thérèse et Joseph II reconnaissent l’existence de Dieu, Napoléon reconnaît avant tout l’importance de la religion pour le bon fonctionnement de la société. La religion est pour les premiers une fin en soi, pour le second un moyen. Alors que la France devient un État laïque, l’Autriche reste un pays catholique.

Néanmoins, le joséphisme reste néanmoins un modèle de sécularisation, pourrait-on dire « rampant »[23]. Autrement dit, la France comme l’Autriche espèrent avoir un clergé fidèle et éclairé. Surtout, elles n’hésitent pas à prendre le contrôle sur des domaines traditionnellement sous l’ingérence de l’Église comme le mariage. Les influences du rationalisme des Lumières sont visibles dans les deux empires, mais à divers degrés. C’est ainsi que les territoires croates faisant traditionnellement partie de l’empire autrichien ont connu une certaine forme de sécularisation, avant même l’arrivée des Français.

La sécularisation à l’autrichienne est un processus qui a pris vie, du moins en partie, dans les territoires croates non seulement car elle s’est faite dans le long (moyen) terme mais aussi car elle a eu lieu dans « ses » territoires, à la différence des Français.

 

Conclusion

 

La sécularisation à la française commence par des textes de lois mais reste finalement lettre morte. En effet, le contexte général plutôt instable et défavorable, la courte présence des Français ainsi que le poids du clergé dans la société explique cet échec. Mais si les valeurs des Français sont nouvelles, surtout en Dalmatie, Dubrovnik et Istrie occidentale, elles ne le sont pas véritablement en Croatie civile et militaire et en Istrie orientale. Effectivement, ces territoires, intégrés à l’empire autrichien, ont déjà connu une certaine forme de sécularisation. Les réformes du joséphisme, appliquées sur le long terme, ont en partie pris vie. Certes, la sécularisation autrichienne n’est pas aussi radicale que la française, l’Autriche reste catholique, la France devient laïque. Les modèles et les degrés de la sécularisation sont effectivement multiples.

Mais si la présence française n’a pas véritablement laissé de traces dans ce domaine, il en est d’autres, nettement plus concrètes comme les ponts et les routes.

 

 


[1] Chargée de recherche à l'Institut des Sciences Sociales « Ivo Pilar » à Zagreb (Croatie) et titulaire d’un doctorat d’histoire de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] RÉMOND (René), Religion et société en Europe. La sécularisation aux XIXe et XXe siècles 1780-2000, Paris, Editions du Seuil, 2001, p. 44.

[3] Ibid., p. 16.

[4] Pour les questions de sécularisation, voir notamment RÉMOND (René), op. cit.

[5] Les Bouches du Kotor sont également rattachées à l'Empire.

[6] Le reste de la Croatie civile et militaire ainsi que la Slavonie restent intégrées à l'Empire d'Autriche.

[7] On compte environ 1,5 millions d'habitants, voir PIVEC-STELLE (Melita), La vie économique des Provinces illyriennes (1809-1813), Paris, Editions Bossard, 1930.

[8] Il convient de mentionner l'ouvrage particulièrement riche (et ancien) de l'abbé Paul PISANI, La Dalmatie de 1797 à 1815. Episode des conquêtes napoléoniennes, Paris, Alphonse Picard et Fils, 1893.

[9] Ibid., p. 211-216.

[10] Idem

[11] Ibid., p. 230-234.

[12] Pour plus d'informations sur le rapport du 11 février 1807, voir Ibid. p. 230.

[13] Ibid., p. 236-238.

[14] Ibid., p. 372-374

[15] ANTOLJAK (Stjepan), « Katoličke župe u Francuskoj Hrvatskoj godine 1811 », Croatia Sacra, Zagreb, numéro 17-18, 1939, p. 104-120.

[16] MARMONT (Auguste, Frédéric, Louis, Wiesse), Mémoire du maréchal duc de Raguse 1792-1832, Paris, Perrotin, 1857, p. 120.

[17] ANTOLJAK (Stjepan), « États d'esprits à Zagreb et en Croatie à l'égard des Francais en 1809 », Annales de l'Institut français de Zagreb, numéro 5-6, 1938, p. 270-276.

[18] PISANI (Paul), op. cit.

[19] Idem.

[20] HOŠKO (Emanuel), « Franjevci u Slavoniji i Podunavlju u vremenu kasnog jozefinizma », Croatica Christiana, numéro 55, 2005, p. 115-161 ; BUCZYNSKI (Alexander), Gradovi Vojne krajine, Zagreb, Hrvatski institut za povijest, 1997.

[21] HOŠKO (Emanuel), op. cit. ;  BUCZYNSKI (Alexander), op. cit.

[22] Comme cela fut le cas des provinces franciscaines de Croatie, voir HOŠKO (Emanuel), Trsatski franjevci, Rijeka, Adamić, p. 203-218.

[23] RÉMOND (René), op. cit.