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Hugues Tertrais, les archives des Mission étrangères de Paris

 

 

Bulletin n° 22, automne 2005

 

 

Les archives des Missions étrangères de Paris

Hughes Tertrais[1]

 

 

Depuis sa fondation au XVIIe siècle, sous la monarchie absolue, la Société des Missions étrangères de Paris (MEP) a formé et envoyé hors de France, principalement en Asie, quelque 4 500 prêtres. Il en reste de multiples traces : des communautés catholiques naturellement – mais ils n’étaient pas les seuls à propager la Bonne parole ; de multiples travaux linguistiques concernant plusieurs dizaines de langues, notamment des dictionnaires[2] ; et aussi une importante masse d’archives. Celles-ci peuvent être consultées dans des locaux que les MEP ont toujours conservé au 128 rue du Bac à Paris (7e arrondissement) et, aujourd’hui – partiellement du moins – sur le site de la vénérable société :  www.mepasie.org.

La production de ces archives a bien sûr été le décalque de l’activité missionnaire. Avec leurs trois siècles et demi d’existence, les MEP n’ont pas attendu l’expansion coloniale pour se déployer. Mais celle-ci semble avoir donné de l’ampleur à la vague missionnaire : sur les 4 500 prêtres recensés, 2 000 environ font le voyage à la fin du XIXe siècle et au début du XXe – la Société, échappant par privilège à la loi de 1905, n’en a subi aucune entrave (une petite recherche ne serait d’ailleurs pas mal venue sur ce point).

 

 

Le déploiement de l’activité missionnaire

 

Peut-on parler d’une géopolitique de l’activité des Missions étrangères de Paris ? Si elles ont pris pied en Inde dès le XVIIe siècle, elles ont également abordé la Chine de bonne heure et leurs archives liées à cette dernière sont quatre fois plus volumineuses que celles venues d’Inde. Sur l’ensemble de la période, le monde sinisé semble les avoir attirés plus que tout autre : au nord-est de la Chine, les missions du Japon et de Corée, deux pays de taille modeste, produisent ensemble plus d’archives que celles implantées dans le sous-continent indien ; et, au sud, les missionnaires produisent au Vietnam une masse d’archives comparable à celle de ceux implantés dans le Pays du Milieu. L’importance du Vietnam dans les archives établit d’ailleurs une corrélation forte entre l’activité des MEP et le mouvement colonial français, sans lui être pour autant réductible.

Il ne faudrait cependant pas imaginer que les sociétés confucéennes seraient plus perméables au « message de l’Évangile ». Les missionnaires travaillent plutôt dans leurs interstices : les milieux pauvres ou mal intégrés, les minorités nationales, surtout celles qui conservaient des pratiques religieuses animistes – sur une dizaine de diocèses au Vietnam, celui de Kontum (sur les Hauts Plateaux du centre) assure à lui seul près du tiers des archives.

Dans les autres pays d’Asie du Sud-Est, les succès missionnaires paraissent modeste. Les pays bouddhistes (Thaïlande, Birmanie, Laos, Cambodge) ne « produisent » que peu d’archives, sinon le premier d’entre eux, alors appelé Siam, en raison d’une très ancienne implantation, précoloniale. Ne parlons pas non plus des espaces dominés par les grandes religions monothéistes – mais il s’agit aussi parfois d’un partage des tâches avec d’autres congrégations : les Philippines, empreintes de catholicisme espagnol, ne constituent pas une catégorie dans les archives des MEP, et le monde malais, qui compte pourtant de nombreuses minorités mais est plutôt dominé par l’islam, y apparaît marginal.

Un certain mouvement est cependant sensible en direction des îles et archipels d’Insulinde, au détriment des pays traditionnels de mission. Deux éléments pourraient l’expliquer : d’une part la formation d’un clergé « indigène », qui rend les missionnaires moins indispensables dans leurs premières terres d’élection ; d’autre part, les conflits et autres révolutions qui ont marqué le continent. La rupture de 1975 au Vietnam est réelle, même si le dernier rapport de la « mission du Sud-Vietnam » date de 1970 – cette chronologie relèverait ainsi plutôt de la première explication. La coupure de 1949 en Chine, plus forte encore, relève de la seconde – les derniers rapports, courts et désabusés, datent de 1951. Y sont dénombrés les prêtres décédés, incarcérés, rapatriés ou malades, et le reste est laconique : « Le culte est arrêté dans la plupart des districts. Comme partout ailleurs, les terrains et bâtiments ont été confisqués », écrit celui de Si Chang à cette date…

Quoiqu’il en soit, partiellement « privés » de continent, notamment de Vietnam, les membres de la Société semblent donc en quête de nouveaux horizons. L’Indonésie, dont le port de Batavia avait vu passer Mgr Pallu au XVIIe siècle, pour un séjour relativement bref, apparaît ainsi comme une nouvelle terre de mission : une première équipe y prend pied en 1976 et le premier rapport émanant de la place date de 1979 – mais c’est pour fournir une longue présentation de l’archipel. Ils y sont une poignée, « un groupe, précise ce premier texte, une espèce de corps franc déployé en éventail sur 4 000 kilomètres ». Mais d’autres prêtres étrangers sont présents, ainsi que 700 prêtres « indigènes ».

Cette très riche masse d’archives est conservée depuis l’origine par la Société, soit depuis quelque 350 ans. Leur classement a connu de multiples améliorations et devient de plus en plus systématique dans le courant du XIXe siècle. Certains écrits missionnaires sont bientôt publiés sous la forme de gros ouvrages. Dans les dernières années du siècle, Adrien Launay, quatrième responsable en titre de ces archives, édite ainsi en 5 volumes l’Histoire des Missions de l’Inde et, parmi d’autres, celle des Missions du Kuang-tong et du Se-tchuan (2 volumes) ou de la Mission de Cochinchine, etc. Puis, dans les années 1950, Hubert Monjean, septième responsable des archives, met en place un nouveau mode de classement, réalisant l’inventaire de 80 000 pages de manuscrits et les classant en 400 volumes. Depuis 1993, Gérard Moussay règne sur les archives de la rue du Bac. C’est à cet homme de terrain – 18 ans au Vietnam et presque autant en Indonésie – qu’est revenue la charge de la modernisation du centre : transposition sur microfiches, informatisation, constitution d’une base de données sur les membres de la Société, numérisation des documents, manuscrits et iconographiques, ouverture du site web enfin[3].

 

Correspondance et rapports

 

Le site web de la Société offre un bon aperçu du contenu et de l’intérêt de ces archives : en pratique, d’ailleurs, il est toujours nécessaire de le consulter avant de s’y rendre. Que propose-t-il ? Hormis les données générales concernant l’administration de la Société, le fonctionnement des procures ou les textes règlementaires, des archives manuscrites qui se partagent elles-mêmes en deux grands ensembles, de taille inégale : la correspondance, nécessairement volumineuse, et les rapports annuels des évêques. La première circulait principalement entre les missions et Paris, sur tous les aspects de la vie pastorale et sociale, mais aussi entre les missions et Rome, notamment sur des points de doctrines. Ces documents bruts, bien sûr empreints d’un discours et de préoccupations propres à la « profession », si l’on peut dire, constituent des documents de première main sur quantité d’aspects sociaux, voire politiques des pays concernés. Ceux-là doivent être consultés rue du Bac. Le second ensemble, le plus facile d’accès pour l’historien et le plus simple aussi, est constitué par les rapports annuels des évêques : eux sont partiellement numérisés et accessibles sur le site – pour le XXe siècle et la fin du XIXe, la numérisation remontant progressivement le temps –, et couvrent une quinzaine de pays, de la Birmanie au Japon en passant par le Vietnam et la Chine.

Ce fonds, structuré géographiquement par « missions » (sortes de provinces religieuses), constitue selon celles-ci un ensemble assez divers, ce qui donne au passage une idée des missions elles-mêmes : pour la Corée, il n’existe qu’une seule « mission » au XIXe siècle et jusqu’en 1911 (27 références) ; elle se sépare alors en deux (Séoul et Taikou), pour lesquelles les évêques produisent chacun un rapport annuel. Une interruption est enregistrée en 1939 – le temps de la guerre – mais les rapports ne reprennent qu’en 1969, et encore pour la seule « mission de Corée ». À cette date, sans doute, une église nationale se sera constituée au Sud. Pour ce pays, le site recense 68 références (rapports annuels) entre 1900 et 1997 soit, à raison d’une à plusieurs pages par document et en comptant  ceux du XIXe siècle, quelques centaines de pages… Ce n’est pourtant rien à côté de la Chine, nous le savons : pour la dizaine de « missions » qui y sont implantées, correspondant à une partie seulement des provinces chinoises, le site recense 230 références pour le XIXe siècle (à partir de 1872) et 443 pour le XXe siècle – soit plusieurs milliers de pages cette fois.

La forme des textes est relativement homogène d’un rapport à l’autre : d’abord, si l’on peut dire, les missionnaires « font du chiffre ». Chaque évêque commence son rapport par une évaluation statistique de son « troupeau » et des conversions réalisées – selon trois catégories toujours identiques : population catholique, 38 201 ; baptêmes d’adultes, 3 043 ; baptêmes d’enfants de païens, 11 731 (les données sont celles de Chengdu – au Sichuan – en 1939). Ces chiffres demeurent infinitésimaux au regard d’une population provinciale qui dépasse alors 50 millions d’habitants, mais ils traduisent le travail constant et inlassable de conversion des missionnaires.

Ces rapports d’évêques fournissent mille et un autres renseignements, d’ordre plus classiquement historique, dans le domaine des faits comme des représentations : degré d’acceptation de ces « étrangers » par la société locale, vie et fonctionnement de celle-ci, niveau de sécurité, relation au politique, etc. Et l’historien des relations internationales y trouvera une collection de réactions aux événements petits et grands qui traversent la période : l’occupation japonaise de la Chine en est un, ressenti dans toutes les provinces du Pays du Milieu. Au détour d’un document apparaissent ainsi les réalités de la guerre dans la province du Sichuan, en dehors de la zone d’occupation japonaise proprement dite. Des bombardements opérés sur Chengdu en juin 1939, décrits avec force détails, laissent d’ailleurs penser à son auteur que les installations chrétiennes sont particulièrement visées : « On dit que les bombes qui ont détruit notre résidence de I-tong-kiao étaient destinées au Gouvernement provincial ; c’est fort possible, il n’est guère qu’à 300 mètres de chez nous ; mais c’est un fait que le Gouvernement provincial n’a reçu aucune bombe. En ce qui nous concerne, une bombe est tombée en face de la mission, de l’autre côté du canal ; toutes les maisons sont détruites, ainsi que l’entrée de la résidence. Une seconde bombe, tombée près de la porte intérieure, s’est enfoncée à 4 mètres sous terre et n’a pas éclaté. Une troisième très grosse a démoli notre église et une grande partie de la résidence. » S’ajoutent à ces sources des centaines de notices biographiques, fiches individuelles et autres nécrologies, rédigées avec soin quoique parfois délicates à manier dans la mesure où elles ne font pas toujours l’objet d’un classement alphabétique. Mais, au total, ce fonds numérisé constitue déjà un ensemble de sources  assez considérable : les historiens du phénomène missionnaire y seront à leur aise mais les autres aussi. Chacun aura ses raisons et sa manière de les utiliser : localement, en suivant sur la longue durée tel ou tel lieu, province ou diocèse ; ou ponctuellement, en s’attachant par exemple, sur une année, à croiser les différentes sources manuscrites disponibles – correspondance et rapports – ainsi que les sources iconographiques.

Dans les deux cas en effet, l’apport du fonds iconographique, dont des extraits figurent sur le site mais qui comprend plusieurs dizaines de milliers de photographies, ajoutera de la vie à ces papiers, donnera de l’épaisseur humaine aux écrits : utilisable pour lui-même, ce fonds de photographies, classé par boîtes et par pays, peut en effet s’inscrire en complément de tout autre recherche.

En bref, pour qui sait questionner ces sources, il s’agit là d’un « gisement » exceptionnel, intéressant toutes les problématiques que l’historien peut aujourd’hui chercher à explorer, notamment dans l’histoire des relations internationales. Elles peuvent se révéler d’un apport considérable pour la connaissance de l’Asie et de ses rapports avec l’Occident.

 

Renseignements pratiques

 

Les Missions étrangères de Paris offrent au 128 rue du Bac ou à proximité trois lieux bien distincts :

- la Librairie de l’Asie religieuse et culturelle, en fait une librairie généraliste dédiée à l’Asie et dont le site, intégré au portail des MEP, informe de l’actualité des publications et permet une recherche sur le fonds disponible ; (http://librairie.mepasie.org)

- la Bibliothèque asiatique qui, outre une liste – avec notice – de tous les membres de la Société depuis le XVIIe siècle, conserve des ouvrages anciens sur le champ concerné ainsi que d’autres documents, comme des cartes, en cours de classement ;

- les Archives proprement dites, dont l’inventaire suggère la richesse, et qui conservent les documents manuscrits et iconographiques de la Société, le tout facilement identifiable sur le site (http://www.mepasie.org), où certaines archives sont accessibles en ligne[4].

Les archives sont ouvertes du lundi au jeudi de 9h à 17h, et le vendredi de 9h à 12h – mais elles sont fermées une bonne partie de l’été, du 15 juillet au 15 septembre. De plus, la salle de lecture étant petite, il est recommandé, outre de consulter préalablement le site, de prendre contact et rendez-vous avant de se déplacer.

Coordonnées : 128 rue du Bac, 75341 Paris cedex 7 (métro Sèvres-Babylone)

Tél. : 01.44.39.10.40 / Fax : 01.45.44.32.46 

E-mail : amep@archivesmep.com

 

 

 


[1] Maître de conférences à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] Missions étrangères et langues orientales, Contribution de la Société des Missions étrangères à la connaissance de 60 langues d’Asie – Bibliographie, de 1680 jusqu’à 1996, Paris, Archives & Bibliothèque Asiatique / L’Harmattan, 1997, 210 p.

[3] Les MEP ne renoncent pas pour autant aux publications « papier », comme ce titre récent des Archives des missions étrangères / études & documents (19) : Pierre Poncet, Missionnaire au Vietnam (1932-1968) – lettres à sa famille, 1956-1968, Églises d’Asie, 2004, 369 p. Ce missionnaire a trouvé la mort en 1968 à proximité de Khé Sanh, tué par balles.

[4] 26 thèses, diplômes, mémoires et autres ouvrages soutenus ou publiés entre 1998 à 2004 et ayant un lien avec les archives de la rue du Bac, sont également recensées à la rubrique informations (avec les décès de missionnaires…)