X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 22, religions et relations internationales » Grégory Dufaud, Les Tatars de Crimée Une minorité musulmane sur la route de la Russie vers les détroits (XVIIIe siècle – milieu du XXe siècle)

Grégory Dufaud, Les Tatars de Crimée Une minorité musulmane sur la route de la Russie vers les détroits (XVIIIe siècle – milieu du XXe siècle)

 

 

Bulletin n° 22, automne 2005

 

 

Les Tatars de Crimée

Une minorité musulmane sur la route

 de la Russie vers les détroits

 (XVIIIe siècle – milieu du XXe siècle)

GrÉgory  Dufaud[1]

 

En mai 1944, en quelques jours, près de 185 000 musulmans tatars de Crimée sont déportés en masse, officiellement en raison de leur collaboration avec l’occupant nazi[2]. Les motifs d’une telle décision n’ont jamais véritablement été éclaircis et plusieurs explications prévalent encore aujourd’hui. Nombre d’historiens acceptent pourtant l’idée que cette déportation forcée est une mesure de contrôle des frontières méridionales de l’Union soviétique intervenant alors que Staline tente de s’imposer dans les détroits, comme avait essayé de le faire avant lui le pouvoir impérial[3].

Or, au XVIIIe siècle, cette volonté politique avait en effet déjà poussé les tsars à étendre les frontières de la Russie en direction du sud et à soustraire le khanat de Crimée à l’Empire turc, amputation d’autant plus douloureuse pour les Ottomans qu’elle portait sur un territoire islamique. Quel a alors été le traitement russe de la minorité religieuse et « ethnique »[4] tatare de Crimée ? Contenait-il en germe la politique soviétique de « nettoyage ethnique »[5] ? A-t-il forgé un destin ou une fatalité criméo-tatar spécifique ? Comment la population tatare a-t-elle réagi ? C’est ce que j’essaierai ici d’analyser et de comprendre au regard des relations russo-turques.

Ce texte devrait ainsi permettre de souligner, sur le long terme, les ruptures et les continuités tant dans les modes d’organisation et de contrôle de la Crimée que dans les réactions de la population tatare autochtone. Il s’agira moins de développer la thèse d’une hérédité, d’un emprunt conscient, intentionnel ou encore délibéré, que de voir la réactualisation de pratiques à travers une nouvelle construction épistémique[6]. Pour mener cette réflexion et éclairer une histoire méconnue et délaissée en France, je m’appuierai (presque) uniquement sur la littérature historique déjà existante : je présenterai ici une synthèse destinée à dégager quelques hypothèses de travail que des recherches ultérieures devront nuancer, confirmer ou infirmer.

 

La conquête de la Crimée

 

Reprenant les principes géopolitiques arrêtés par Pierre le Grand, Catherine II (1762-1796) cherche à atteindre les terres extrêmement fertiles du sud et à accéder à des frontières dites « naturelles » qui protégeraient l’Empire russe contre son ennemi ottoman. Pour ce faire, elle entreprend de conquérir la Crimée, un royaume tatar anciennement islamisé et placé sous la protection de la Sublime Porte[7].

 

Une terre de la « demeure de l’islam » [8]

 

La Crimée est une terre ancienne de colonisation qui, conquise par la Horde d’Or, tombe sous domination sunnite (de rite hanéfite) sous le règne de khan Uzbek (1313-1341). Vers 1430, des princes locaux, les Giray, s’affranchissent de la tutelle des grands Mongols et établissent leur autorité sur la région : le khanat s’étend bientôt du Kouban à l’est jusqu’à la basse vallée du Dniestr à l’ouest et s’étire, au nord, jusqu’aux marges des territoires cosaques[9]. À partir de 1478, avec l’installation de Mengli Giray (1478-1514) sur le trône en tant que khan et vassal de Mehmet II le Conquérant (1432-1481), ce puissant royaume doit toutefois reconnaître la suzeraineté du sultan ottoman dont le nom est mentionné lors de la prière solennelle du vendredi et qui possède le droit exclusif de nommer les « jurisconsultes » de la presqu’île[10].

Pendant longtemps, une tradition historiographique a affirmé l’existence d’un traité codifiant les relations entre le khan de Crimée et le souverain ottoman. Si l’existence d’un tel document n’a jamais été prouvée et semble peu probable[11], il n’en reste pas moins que fidèle et maître possèdent des devoirs et des obligations : en échange d’une aide militaire, le prince criméen reçoit des récompenses financières d’Istanbul, dispose du droit de prélever un tribut annuel sur ses sujets et conduit sa propre diplomatie[12]. D’après Alan Fisher, les prérogatives et la relative autonomie dont jouissent les Tatars de Crimée se comprennent d’abord par la revendication commune d’une généalogie gengiskhanide : le sultan, au même titre que la dynastie des Giray, prétend à un légitimisme mongol (on retrouve ici l’un des enjeux de la légitimité des souverains dans l’islam, à savoir l’appartenance à un lignage « royal »). Elles s’expliquent également par des nécessités géopolitiques. Le khanat est utilisé à la fois comme un verrou et un intermédiaire avec les États du Nord, tout particulièrement dans les relations avec la Russie : pour le sultan, il est en effet plus facile de gouverner la région à travers un vassal local que directement[13].

Arguant de cette prestigieuse hérédité et profitant de la protection de la Sublime Porte, les khans de Crimée n’ont de cesse d’affirmer leur domination sur les steppes sud-orientales de l’Europe. Au XVIe siècle, ils se posent même en héritiers de l’empire disparu de la Horde d’Or et s’engagent dans des opérations guerrières contre les Russes. Destinée à soutenir les Tatars des régions voisines, leur entreprise achoppe avec la disparition des khanats de Kazan (1552) et d’Astrakhan (1556)[14]. À partir de la fin du XVIIe siècle, le royaume musulman de Crimée ne se maintient plus alors que difficilement : cet affaiblissement correspond largement à celui de l’empire ottoman dont les positions en mer Noire sont menacées par l’impérialisme russe[15]. Au début du XVIIIe siècle, les successeurs immédiats de Pierre le Grand conquièrent Azov : les Russes accèdent enfin à ce qui leur semble être une frontière « naturelle ». Mais cette installation reste limitée car le traité de Belgrade (1739) interdit toujours aux navires russes de naviguer en mer Noire et les empêche d’atteindre les mers chaudes. Elle est également précaire puisqu’à la merci d’un conflit avec Istanbul. Ces motifs poussent l’impératrice Catherine à prendre l’initiative d’une guerre avec la Porte dont l’un des enjeux est la conquête de la presqu’île criméenne[16].

 

La soumission du khanat de Crimée

 

La guerre avec l’Empire ottoman dure six ans et est marquée par des succès russes remportés sur terre (en Bessarabie et dans les Balkans) et sur mer (la flotte ottomane est coulée). À la suite de ces défaites répétées, et malgré l’enlisement de l’offensive russe dans les Balkans, le sultan est contraint de signer la paix durant l’été 1774. Le traité de Kutchuk-Kaïnardji proclame la Crimée indépendante de l’Empire ottoman, le sultan ne conserve avec les Tatars que le lien de prééminence unissant le calife à des membres de la « communauté musulmane » (umma). Il autorise la Russie à prendre pied sur les rives septentrionales de la mer Noire, en s’établissant dans la zone située entre le Bug méridional et le Dniepr. La Russie obtient le port de Kertch[17]. Ce document représente donc un coup décisif sur l’échiquier diplomatique car il amoindrit la position du khanat de Crimée et consacre le recul territorial de l’Empire ottoman. Pourtant, à court terme et en dépit des prérogatives qu’il octroie à la Russie, les buts de guerre de Catherine II ne sont que partiellement atteints : la Crimée indépendante échappe toujours au contrôle russe. Déterminée à se débarrasser définitivement d’un voisin hostile qui représente un obstacle sur le chemin de la Russie vers le sud, l’impératrice décide alors de l’annexion de la péninsule[18].

En 1783, l’impératrice, conseillée par le chambellan Potemkine nommé gouverneur général de la Nouvelle Russie (les terres ukrainiennes), fait pénétrer ses troupes en Crimée. La région est facilement pacifiée cependant qu’elle est intégrée territorialement et administrativement à l’empire sous l’appellation de « province de Tauride »[19]. Soutenue par les puissances occidentales, la Sublime Porte réagit en deux temps : sa réponse prend d’abord la forme prudente d’un ultimatum réclamant à la Russie l’évacuation des territoires accordés par le traité de Kutchuk-Kaïnardji, puis celle plus ferme d’une déclaration de guerre après que celui-ci a été rejeté (1787). Ce nouveau conflit se déroule entièrement sur terre et les troupes russes remportent une série de brillantes victoires sur les armées du sultan, qui conduisent en janvier 1792 à la signature du traité de Jassy. Celui-ci entérine l’annexion de la Crimée, attribue à l’Empire russe une partie du littoral septentrional de la mer Noire et consacre ainsi une nouvelle avancée territoriale de la Russie[20].

À l’issue des deux guerres remportées sur l’Empire ottoman et à la suite de l’annexion du khanat musulman de Crimée, la Russie de Catherine II a donc atteint les rives de la mer Noire. Les Russes se lancent alors dans une mise en valeur rapide de la péninsule : les terres font l’objet d’une importante exploitation agricole cependant que la fondation des ports de Sébastopol (1784) et d’Odessa (1795) témoigne de la volonté impériale d’affirmer la présence russe en mer Noire. Ce phénomène s’accompagne bientôt de mesures discriminatoires et vexatoires à l’égard des quelques 300 000 Tatars qui peuplent la péninsule.

 

Appropriation et dépossession

 

En Crimée, la sujétion politique exigée des Tatars s’accompagne d’abord d’une tolérance envers leurs usages religieux et culturels : la population dispose ainsi de la liberté absolue de pratiquer sa religion. Cependant, les garanties et les privilèges accordés par l’impératrice Catherine se révèlent vite illusoires. Dans le contexte des guerres russo-turques (les fameuses « treize guerres »), les Tatars sont stigmatisés et spoliés : beaucoup choisissent l’exil vers l’Empire ottoman ; d’autres s’attaquent à la modernisation des structures de la société tatare.

 

Migrations forcées et hégire

 

L’annexion de la Crimée est rapidement suivie d’une mise en valeur agricole. Les terres qui appartenaient au khanat et à la dynastie des Giray sont transformées en propriétés d’État et accaparées pour plus de la moitié par de hauts aristocrates russes grâce à une procédure légale qui nécessite l’accord de l’administrateur de la région (le prince Potemkine puis le comte Zubov) ou celui de Catherine II. Les terres restantes sont vendues à d’importants propriétaires qui exigent des paysans autochtones, pour certains, des redevances lourdes, pour d’autres, leur départ au profit de colons slaves déplacés ou attirés dans la péninsule par des avantages. À la fin du XVIIIe siècle, le mouvement de colonisation n’est cependant guère développé ; il ne prend une ampleur véritable qu’au cours de la première moitié du siècle suivant : Russes, Ukrainiens, Serbes mais aussi Moldaves, Bulgares ou Allemands parviennent ainsi en Crimée, séduits par la gratuité de certaines terres ou par les facilités financières accordées par l’Empire[21]. Dans les années 1850, selon Edwar Lazzerini, la population coloniale s’élèverait à plus de 70 000 individus[22]. Le corollaire de cette politique expansionniste est un exode massif des Musulmans de Crimée en direction de l’Empire ottoman : privés de terre, les paysans choisissent de quitter la péninsule pour se rendre auprès de leurs coreligionnaires turcs.

Les notions islamiques de « territoire de guerre » et d’« hégire »[23] ont alors probablement favorisé un mouvement encore accentué par la politique d’expulsion menée par la Russie à l’encontre des Tatars lors des guerres avec la Turquie ottomane[24]. En effet, les stratèges militaires impériaux regardent avec suspicion cette communauté musulmane dont les liens historiques, religieux et ethniques avec les sujets du sultan sont forts : ils craignent qu’il ne s’agisse d’une « cinquième colonne ». Afin de prévenir toute collusion des Tatars avec la Porte, le gouvernement russe prend ainsi l’habitude de déplacer les populations les plus au sud de la péninsule vers les terres arides du nord. C’est le cas, par exemple, lors des conflits de 1806-1812 ou de 1828-1829. En 1853, la rapidité de l’offensive alliée empêche toutefois l’administration russe de mettre en œuvre les mesures d’expulsion initialement prévues. Mais, dans le contexte dramatique du siège de Sébastopol, les Tatars font l’expérience d’une répression (confiscation de terres, déportation, discrimination) qui se poursuit dans l’après-guerre tandis qu’ils sont accusés de trahison par l’état-major tsariste[25]. Il s’ensuit une nouvelle, et non moins importante, vague d’émigration : environ 200 000 personnes abandonnent la Crimée pour la Turquie dans des conditions misérables, profitant de mesures prises par Alexandre II (1859) pour favoriser le départ des populations musulmanes vers l’étranger[26]. Malgré le ralentissement du flux migratoire après 1860, ce serait ainsi près de 1 800 000 individus qui, entre 1783 et 1922, auraient fui les brimades et les vexations pour rejoindre le sol sacré ottoman[27]. À la fin du XIXe siècle, les Tatars de Crimée ne représentent donc plus qu’une petite communauté musulmane isolée des autres peuples turcs et trop faible pour résister à la pression des infidèles. Quelques intellectuels formés à l’étranger décident alors de prendre en main le destin de leur peuple et portent, à travers un projet de réforme religieuse et politique, l’espoir de « lendemains qui chantent ».

 

« Unité de langue, unité de pensée et d’action » (Gaspirali)

 

La pensée réformiste  ou « djadidiste » devient une idéologie cohérente avec Ismaïl bey Gaspirali (1851-1914)[28] qui est tout à la fois l’instigateur de la rénovation religieuse et du panturquisme en Russie[29]. Gaspirali milite pour la reconnaissance de l’identité « nationale » des peuples turcs de Russie à travers une doctrine qui prône leur union politique autour d’une culture musulmane rénovée au contact de l’Occident, via les modèles turc et russe. Son mot d’ordre est : « unité de langue, unité de pensée et d’action ». Le point de départ de l’unité culturelle doit être l’unification linguistique, autour d’une langue littéraire à créer et compréhensible par tous. À cette fin, il élabore et utilise dans son célèbre journal, Terdjuman (publié à partir de 1883), un nouvel idiome construit sur la base du turc oghuz, simplifié et épuré dans la mesure du possible des apports arabes et persans et complété par des emprunts au turc kiptchak.

Selon Gaspirali, les causes de la crise de l’islam russe résident tout à la fois à l’intérieur et dans l’oppression externe. Il pointe du doigt deux adversaires : le pouvoir tsariste et le clergé musulman traditionnel, conservateur et autoritaire. Pour lui, le plus urgent est d’abattre le second par la voie d’une réforme de l’enseignement. Dans son propre établissement, il expérimente alors une nouvelle méthode pédagogique dont le modèle va ensuite se répandre. Elle offre un apprentissage de la lecture par un procédé phonétique et propose l’enseignement de plusieurs disciplines séculières (histoire, géographie, mathématiques) en russe et en tatar[30]. L’idéologie réformiste panturque développée par Gaspirali prétend ainsi à une forme de modernité qui séduit les élites musulmanes russes et favorise sa diffusion à l’ensemble du monde turc de Russie[31].

Au lendemain de la révolution de 1905, ce courant de pensée prend alors l’allure d’un courant violent entraînant dans ses tourbillons les peuples musulmans de l’Empire russe. En août, une Union musulmane est ainsi créée, au sein de laquelle Gaspirali joue un rôle déterminant (quoique déclinant). Ce parti modéré compte sur une évolution de la Russie dans un sens démocratique et libéral et c’est par une action légale à la Douma (Assemblée législative) que ses dirigeants espèrent obtenir la satisfaction de leurs revendications, à savoir : l’égalité avec les Russes, la liberté religieuse et une réforme scolaire. Leurs espoirs sont cruellement déçus. La soumission de l’Assemblée législative au pouvoir impérial prive rapidement les députés musulmans de leurs prérogatives. Réduite à la passivité, l’Union musulmane perd alors toute raison d’exister et se meurt : en 1908, le Comité central est volontairement dissous ; en 1914, le parti disparaît. Une partie des dirigeants réformistes émigrent tandis que la direction des groupes politiques passe aux mains d’éléments plus jeunes, plus dynamiques, mais aussi plus radicalement nationalistes et qui usent volontiers d’une phraséologie socialiste[32].

À la veille de la Première Guerre mondiale, le rêve de Gaspirali d’un mouvement unifié panislamique sous l’égide du sultan ottoman a largement échoué[33]. Les efforts de modernisation de la société criméenne ne se poursuivent pas moins. L’initiative appartient dorénavant à des jeunes nationalistes socialisants (Jeune Tatar puis Société nationale) qui militent non plus pour une grandeur turque mais pour une splendeur tatare et souhaitent ériger un État national tatar de Crimée.

 

 La bolchevisation de la péninsule

 

La chute de la monarchie et la révolution d’octobre ouvrent pour les Nationalistes de la péninsule une ère d’agitation destinée à instituer un État-nation tatar. Mais le mouvement nationaliste musulman criméen ne parvient pas à se développer : renouant avec les objectifs géopolitiques tsaristes, les Bolcheviks mènent un processus de reconquête qui aboutit à la construction d’un nouvel espace politique où les rapports entre le pouvoir et la minorité tatare répondent à des règles inédites.

 

L’échec du mouvement nationaliste tatar

 

Au moment de la révolution de Février, la direction du mouvement nationaliste criméen est assurée par un groupe d’intellectuels jusqu’alors réunis dans la secrète Société nationale[34]. Résolus à instaurer une autonomie territoriale et culturelle, ces activistes convoquent une conférence des Musulmans de Crimée (en mars) au cours de laquelle est élu un Comité exécutif musulman. Quelques mois plus tard, le 26 novembre, alors que l’échec d’une nouvelle expérience panislamique est consommé et que les Bolcheviks ont proclamé la liberté d’adhésion et de sécession des populations allogènes[35], les Tatars de la presqu’île élisent une « Assemblée constituante » (Kurultaj). Convoquée à Bakhtchisaray, elle prend la responsabilité de l’administration intérieure des Tatars criméens, forme un gouvernement et adopte une constitution démocratique (une des premières du monde turc) qui affirme notamment l’importance du droit[36].

 Malgré l’affirmation du droit des minorités nationales à la sécession et en raison de l’intérêt stratégique que représente la Crimée pour la Russie soviétique, le gouvernement de Petrograd établit bientôt un pouvoir concurrent dans la péninsule : selon Staline, « le droit des nations à la séparation ne doit [en effet] pas être confondu avec l’idée que les nations doivent obligatoirement se séparer »[37]. Afin d’éviter l’affrontement, le Kurultaj propose au Conseil de Sébastopol de participer à un gouvernement de « toutes les Crimée ». Il accepte l’offre à condition que l’Assemblée tatare reconnaisse le gouvernement de Petrograd, ce qu’elle refuse. En janvier 1918, le gouvernement national tatar est écrasé et, le 10 mars, une République socialiste soviétique du Tauride est instituée[38]. Les Bolcheviks convoquent alors le premier Congrès régional des Conseils afin de former un Comité exécutif pour gouverner la Crimée. Parmi les délégués, il y a 91 Tatars (venant en majorité de l’aile gauche du Kurultaj déposé) qui demandent de participer au Comité. En fait, sur un total de 21 portefeuilles, ceux-ci n’acquièrent que celui des Affaires musulmanes. Leur accès au champ criméen de la représentation politique est ainsi muselé[39].

À la suite de la signature du traité de Brest-Litovsk (mars 1918), les Bolcheviks abandonnent la Crimée à l’occupation allemande. L’aile gauche du « Parti national » (Milli Firka) tatar de Crimée de tendance socialiste, créé en juillet 1917, établit des relations clandestines avec les Communistes et, quand les troupes soviétiques reviennent en avril 1919, plusieurs de ses membres se voient offrir d’importantes fonctions au gouvernement. Mais le régime tombe bientôt face aux Russes blancs dont le gouvernement n’a qu’une existence éphémère. En octobre 1920, le nouveau pouvoir communiste interdit le Milli Firka qu’il juge dorénavant contre-révolutionnaire. Cette mesure plonge alors la péninsule dans le chaos et la violence. Afin de rétablir l’ordre, Moscou dépêche Sultan Galiev (1892-1940)[40] dans la région. Son rapport est sévère à l’encontre des autorités locales : selon lui, la Crimée est administrée comme une colonie. Aussi préconise-t-il la création d’une République soviétique autonome, une redistribution de terres au profit des paysans qui en sont dépourvus et une plus grande ouverture du Parti aux Tatars[41]. Le pouvoir central suit ses recommandations et, en novembre 1921, la République socialiste soviétique autonome (RSSA) de Crimée est établie[42].

 

La République socialiste soviétique autonome de Crimée

 

Officiellement créée pour compenser les méfaits du régime tsariste à l’égard des Tatars de Crimée, la nouvelle RSSA doit également être une « base pour la révolution en Orient »[43]. En effet, au début des années vingt, les dirigeants soviétiques et les experts de l’Internationale communiste (Komintern) croient encore à une contamination révolutionnaire dans les pays asiatiques, dont la conjoncture serait mûre pour un soulèvement prolétarien. Aussi des efforts sont-ils tentés pour allumer des foyers insurrectionnels dans les pays voisins, notamment en Turquie. Ce pays passe alors aux yeux des leaders du Komintern pour être celui où la révolution a le plus de chance de succès, ce qui pourrait en faire l’avant-garde d’un mouvement capable d’enflammer l’ensemble du Proche et du Moyen-Orient[44]. Au moment où s’opère la formation du nouvel espace russe, l’espoir d’une révolution dans tout l’Orient musulman qui offrirait aux Soviétiques l’accès aux détroits conduit les dirigeants bolcheviks à adopter envers les Tatars de Crimée une attitude bienveillante.

Moscou offre alors à l’intelligentsia tatare, largement nationaliste, la majorité des postes dirigeants : elle est en charge de l’État (Veli Ibragimov, un ancien membre de l’aile gauche du Milli Firka, devient président du Comité central et du Conseil du commissariat au Peuple), de l’administration, des usines, des fermes d’État et collectives ; son idiome est élevé au rang de langue officielle à l’égal du russe ; des écoles, des instituts, des théâtres tatars sont ouverts ; la politique anti-religieuse est menée sans zèle car l’État communiste veut éviter de heurter des Musulmans attachés à leur foi. À partir de 1923, ces mesures de promotion prennent d’ailleurs un caractère systématique avec la politique d’« indigénisation » (korenizatsiâ), laquelle vise non seulement à lutter activement contre les formes de domination sociale issues de la période impériale mais également à organiser le caractère multinational de l’Union soviétique[45]. D’après l’historiographie classique, les Tatars de Crimée auraient, à partir de ce moment-là, vécu un véritable « âge d’or ». Profitant de la korenizatsiâ, les nationalistes seraient parvenus à mener à bien plusieurs des projets autrefois portés par le Milli Firka, particulièrement la redistribution des terres aux paysans tatars. Pour Chantal Lemercier-Quelquejay, la Crimée aurait ainsi été l’un des territoires musulmans de la Russie soviétique où l’importance politique des autochtones était plus grande que leur poids numérique[46].

Toutefois, le projet d’une presqu’île « tatarisée » et autonome ne devait jamais se réaliser. La conquête du pouvoir central par Staline (décembre 1927) est suivie d’une violente offensive contre le nationalisme bourgeois et l’islam criméens : elle aboutit à l’élimination ou à la déportation de milliers d’intellectuels ralliés au régime soviétique et à la fermeture de centaines de mosquées et d’écoles religieuses. En outre, tandis que les intérêts directs soviétiques l’emportent sur les considérations diplomatiques et révolutionnaires (c’est la thèse du « socialisme dans un seul pays »), la définition positive de la nationalité tatare glisse progressivement vers l’anathème social[47]. En 1944, la défiance du pouvoir central envers les Tatars de Crimée s’exprime tragiquement par leur déportation forcée en Asie centrale où, privés de leurs droits civiques, ils doivent désormais vivre dans des colonies spéciales de peuplement. En 1945, la RSSA de Crimée est alors abolie et son territoire, transformé en région, est rattaché à la République de Russie. Plusieurs dizaines d’agglomération au nom tatar sont rebaptisées cependant qu’est encouragée l’implantation de populations slaves (Russes et Ukrainiens surtout)[48].

Érigée sur les ruines de l’umma, la République de Crimée semble donc momentanément concrétiser le projet nationaliste tatar d’une autonomie culturelle et politique. Mais cette illusion est vite démentie : à la fin des années vingt, le « tour de vis » stalinien aboutit à l’élimination de l’ancienne intelligentsia ralliée aux Bolcheviks et à la promotion d’une nouvelle élite plus authentiquement communiste. L’« indigénisation » de la RSSA de Crimée ne s’en poursuit pas moins jusqu’à la fin des années trente. Elle paraît alors avoir permis de territorialiser une identité laïcisée (au moins en apparence) à la fois tatare de Crimée (nationale) et soviétique (trans-nationale).

 

Conclusion

 

Les traitements russe et soviétique de la minorité musulmane tatare de Crimée ont été déterminés à la fois par des objectifs diplomatiques (accéder aux détroits et protéger une zone frontalière) et par les intérêts directs du pouvoir en place (construire l’État). Ils ont pour même origine la crainte d'une intelligence tataro-turque et présentent, à quelques exceptions près, d’étonnantes similitudes : vexations, spoliations et déportations forcées. Il semble indéniable que les aspects punitifs du passé impérial aient joué un rôle dans le présent soviétique. D’une certaine manière et malgré la parenthèse de la korenizatsiâ, les formes d’exclusion nées sous le régime tsariste à l’égard des Musulmans tatars ont été poussées à l’extrême par Staline dans le cadre de sa politique nationale. 1917 ne représenterait donc pas une véritable rupture du point de vue des technologies de contrôle de la population péninsulaire et n’apparaîtrait aucunement comme une sorte « d’année zéro ». Pour les Tatars de Crimée, la révolution n’en représente pas moins un moment important dans la mesure où elle paraît leur offrir l’autodétermination nationale : vision de courte durée qui est une conséquence directe des pratiques coloniales impériales et qui atteste du basculement de la réflexion identitaire menée par l’intelligentsia tatare d’un idéal panislamique et panturc vers un absolu national.

 

 

 


[1] Allocataire-moniteur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, prépare une thèse d’histoire sur les Tatars de Crimée à l’époque soviétique (1917-1967) sous la direction de Marie-Pierre Rey.

[2] Bugaj (Nicolaj F.), Deportaciâ narodov Kryma, Moscou, INSAN, 2002 ; OTTO POHL (J.), Ethnic Cleansing in the USSR, 1937-1949, Vol. 65, Greenwood Press, 1999.

[3] On peut par exemple se reporter à : Naimark (Norman M.), « Soviet Deportation of the Chechens-Ingush and the Crimean Tatars », Fires of Hatred. Ethnic Cleansing in Twentieth-Century Europe, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 2002 ; BUGAJ (Nicolaj F.), L. Beria – I. Stalinu: « Soglasno vašemu ukazanû…, Moscou, AIRO-XX, 1995.

[4] J’emploie ce terme par commodité. Pour une réflexion sur la validité de ce concept : GREEN (Nancy L.), « Classe et ethnicité, des catégories caduques de l’histoire sociale ? », in LEPETIT (Bernard) (dir.), Les formes de l’expérience, Paris, Albin Michel, 1995, p. 165-186 ; SCHNAPPER (Dominique), La relation à l’autre. Au cœur de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1998.

[5] Sur le « nettoyage ethnique » en URSS : MARTIN (Terry), « The Origins of Soviet Ethnic Cleansing », Journal of Modern History, 70, no 4, 1998, p. 813-861 ; sur la politique tsariste des populations : HOLQUIST (Peter), « To Count, to Extract and to Exterminate. Population statistics and Populations Politics in Late Imperial and Soviet Russia », in SUNY (Grigor Ronald), MARTIN (Terry) (ed.), A State of Nations, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 111-144.

[6] Sur la problématique « passé/présent » : BLOCH (Marc), Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Armand Colin, 1999 (1e éd. 1931) ; FOUCAULT (Michel), Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975 ; KONDRATIEVA (Tamara), Gouverner et nourrir. Du pouvoir en Russie (XVIe-XXe siècles), Paris, Les Belles Lettres, 2002.

[7] Pour un aperçu historiographique des causes de l’expansionnisme russe sous Catherine II : HELLER (Michel), Histoire de la Russie et de son Empire, Paris, Champs-Flammarion, 1997, p. 573-574.

[8] L’expression « demeure de l’islam » désigne l’ensemble des pays où règne la Loi ; elle s’oppose au « territoire de guerre » menacé de la « guerre sainte ». Cette notion « repose sur l’unité de foi et l’observance socio-religieuse […] elle ne s’est jamais accompagnée d’une notion de paix intérieure régissant les États musulmans ». SOURDEL (Dominique et Janine), Dictionnaire historique de l’islam¸ Paris, PUF, 1996.

[9] BOGDAN (Henry), Histoire des peuples de l’ex-URSS, Paris, Perrin, 1993, p. 121.

[10] Kozlov (C.Â.), Čižova (L.V.) (dir.), Tûrskie narody kryma, Karaimy, krymskie tatary, krymčaki, Moscou, Nauka, 2003, p. 313.

[11] FISHER (Alan), The Crimean Tatars, Stanford, Hoover University Press, 1987, p. 11-12.

[12] FISHER (Alan), Ibid., p. 12.

[13] FISHER (Alan), « The Crimean Tatars, the USSR and the Turkey », Between Russians, Ottomans and Turks: Crimea and Crimean Tatars, Istanbul, The Isis Press, 1998, p. 179-181; INALCIK (Halil), « Power Relation between Russia, the Crimea and the Ottoman Empire as Reflected in Titulature », Passé turco-tatar. Présent soviétique. Études offertes à Alexandre Bennigsen, Louvain-Paris, 1986, p. 75-211.

[14] Riasanovsky (Nicholas V.), Histoire de la Russie, des origines à 1996, Paris, R. Laffont, 1999, p. 163-170.

[15] Lazzerini (Edward), « The Crimea under Russian Rule. 1783 to the Great Reforms », in RYWKIN (Michael), Russian Colonial Expansion of Russia, Londres, Mansell, 1988, p. 124.

[16] REY (Marie-Pierre), De la Russie à l’Union soviétique : la construction de l’Empire (1462-1953), Paris, Hachette, 1994, p. 84-85.

[17] Riasanovsky (Nicolas), op. cit., p. 291-292 ; MANTRAN (Robert) (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 314-315.

[18] FISHER (Alan), The Russian Annexation of the Crimea, Cambridge, Cambridge University Press, 1970.

[19] En décembre 1796, la « province de Tauride » est incorporée dans le « gouvernement de Novorossiiski », lequel est divisé, en octobre 1802, en trois nouveaux gouvernements, l’un d’eux étant celui de Tauride. Le « gouvernement de Tauride », dont Simféropol est le centre administratif, comporte sept « districts » : Simféropol, Perekop, Evpatoria, Feodossia, Mariupol, Dneprovsk et Melitopol, les trois derniers se trouvant à l’extérieur de la péninsule. La division administrative de la Crimée reste alors pratiquement inchangée jusqu’en 1917. KIRIMLI (Hakan), National Movements and National Identity Among the Crimean Tatars (1905-1916), Leiden, Brill, 1996, p. 3-4.

[20] REY (Marie-Pierre), op. cit., p. 86.

[21] KIRIMLI (Hakan), op. cit., p. 5-6.

[22] Lazzerini (Edward), op. cit., p.127.

[23] L’hégire correspond au départ de Muhammad, qui a quitté sa ville natale de La Mecque pour l’oasis de Yathrib (septembre 622). L’exil du prophète de l’islam a annoncé la création de l’État islamique de Médine et marque le début de l’ère musulmane. Cet événement a ensuite connu un écho particulier chez les Musulmans qui n’ont cessé d’y rechercher un idéal de comportement.  Voir SOURDEL (Dominique et Janine), op. cit.

[24] WILLIAMS (Brian G.), The Crimean Tatars. The Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Leiden, Brill, 2001, p. 130-133 et p. 168.

[25] MCCARTHY (Justin), Death and Exile. Ethnic Cleansing of Ottomans Muslims, 1821-1922, Princeton, New Jersey, The Darwin Press Inc., 1996, p. 16-17. Sur la question de la trahison des Tatars de Crimée pendant la guerre de 1853-1856 : WILLIAMS (Brian G.), « Hijra and Forced Migration from Nineteenth-Century Russia to the Ottoman Empire », Cahiers du monde russe, janv.-mars 2000, 41/1, p. 79-108.

[26] KIRIMLI (Hakan), op. cit., p. 10.

[27] KARPAT (Kemal H.), Ottoman Population, 1830-1914. Demographic and Social Characteristics, Madison-Wisconsin, 1985, p. 66.

[28] Ismail bey Gaspirali (Gasprinky en russe) est issu d’une famille aristocratique criméenne. Ses études le mènent à Saint-Petersbourg où il apprend le russe, à Paris où il étudie le français et à Istanbul. À son retour en Crimée, il est nommé directeur d’une madrasa de Bakhtchisaray (1875), puis élu maire de cette ville (1877). Au cours de ses pérégrinations, Gaspirali est marqué tout à la fois par le libéralisme français, l’idéologie jeune-turque et les idées slavophiles. Sur Gaspirali et sa pensée : FISHER (Alan), « A Model Leader for Asia, Ismail Gaspirali », p. 29-47 et LAZZERINI (Edward J.), « Ismail Bey Gasprinskii (Gaspirali): The Discourse of Modernism and the Russians », p. 48-70, in ALLWORTH (Edward A.) (dir.), The Tatars of Crimea. Return to the Homeland, Londres, Duke University Press, 1998 ; ZEMKOVSKY (Serge A.), Pan-Turkism and Islam in Russia, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1960, p. 24-36 ; LANDAU (Jacob M.), The politics of pan-islam. Ideology and organisation, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 146-151.

[29] Sur le réformisme, on peut consulter : BENNIGSEN (Alexandre), LEMERCIER-QUELQUEJAY (Chantal), L’islam en Union Soviétique, Paris, Payot, 1968, p. 38-57 ; CARRERE D’ENCAUSSE (Hélène), Réforme et révolution chez les Musulmans de Russie, Paris, PFNSP, 1966 ; ABEED (Khalid), The Politics of Muslim Cultural Reform, Jadidism in Central Asia, Berkeley, University of California Press, 1998.

[30] En Crimée comme dans l’ensemble du monde musulman, l’instruction est dispensée dans les mektebs (les écoles primaires) puis dans les madrasas. Dans les mektebs, il n’existe pas de cursus standard. Le maître enseigne aux élèves l’arabe, lit le Coran, inculque des préceptes religieux. Aucun sujet séculier n’est enseigné. Dans les écoles, l’essentiel de l’enseignement repose sur la mémorisation et la récitation des leçons. Dans les madrasas, la « pédagogie » s’appuie également sur ces principes. Il n’y a pas d’examens et les connaissances des étudiants sont jugées en fonction du temps passé dans une madrasa, lequel peut atteindre 20 ans ! Mais au terme de cette longue scolarité, les étudiants ne possèdent bien souvent aucune connaissance concernant les sciences positives, ne maîtrisent pas forcément leur propre langue et ne détiennent que rarement un solide savoir théologique. KIRIMLI (Hakan), op. cit., p. 21-23.

[31] En Turquie même, le panturquisme n’est alors guère développé : il se heurte à un ottomanisme « qui nie toute unité autre que religieuse et vaguement linguistique entre les Turcs de Turquie et les peuples d’origine turque épars de l’empire russe ». CARRERE D’ENCAUSSE, op. cit., p. 103-104.

[32] BENNIGSEN (Alexandre), LEMERCIER-QUELQUEJAY (Chantal), L'islam en Union soviétique, p. 51-53.

[33] En réalité, entre février et octobre 1917, le mouvement musulman commun semble renaître. Mais cette deuxième tentative panislamique échoue sans avoir véritablement connue d'unité, malgré d'importants efforts d’organisation. BENNIGSEN (Alexandre), LEMERCIER-QUELQUEJAY (Chantal), op. cit., p. 86-89.

[34] Cette organisation est le bras clandestin de l’officielle Association des Etudiants de Crimée, établie à Istanbul et constituée en 1907. FISHER (Alan), The Crimean Tatars, op. cit., p. 106-107.

[35] Le « décret sur les nationalités », cosigné par Lénine et Staline, établit les principes que le gouvernement bolchevik entend mettre en œuvre dans les relations avec les populations allogènes : il proclame l’égalité et la souveraineté de tous les peuples de Russie, le droit à leur libre développement ainsi que le droit à la libre autodétermination et à la sécession. Mais tout en affirmant la possibilité des minorités « nationales » à la sécession, les Bolcheviks demandent à ces mêmes peuples de soutenir le processus révolutionnaire et de s’engager à leurs côtés. L’ambiguïté de ce discours apparaît dans l’appel lancé le 24 novembre 1917 à « tous les travailleurs musulmans de Russie et d’Orient » : « Musulmans de Russie, Tatars de la Volga et de Crimée, Turcs et Tatars de Transcaucasie, Tchétchènes et montagnards du Caucase, vous tous dont les mosquées et les maisons de prière ont été détruites et dont les croyances et les coutumes ont été bafouées par les tsars et les oppresseurs de la Russie ! Vos croyances et vos coutumes, vos institutions nationales et culturelles sont désormais libres et inviolables. Organisez votre vie librement et sans entraves ! C’est votre droit. Sachez que vos droits, comme les droits de tous les peuples de Russie, sont protégés par la toute-puissance de la révolution et de ses organes, les soviets des députés, des ouvriers, des soldats et des paysans ! Alors, soutenez cette révolution ». BOGDAN (Henry), op. cit., p. 187-188.

[36] Guboglo (M.H.), Čerbonna (C.M.), Krymskotatarskoe nacional’noe dživenie. Dokumenty, materjalny, hronika, Tome 2, Moscou, Cimo, 1992, p. 22-25. 

[37] Cité par REY (Marie-Pierre), op. cit., p. 171.

[38] Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF) : 4390/2/238/6.

[39] NAHAYLO (Bohdan), SWOBODA (Victor), Après l’Union soviétique. Les peuples de l’espace post-soviétique, Paris, PUF, 1994, p. 37.

[40] Entre 1920 et 1923, Sultan Galiev est le dirigeant musulman communiste le plus important en matière de politique des nationalités. Il occupe plusieurs responsabilités : il est membre du Petit Collège du Narkomnac (Commissariat aux nationalités), rédacteur en chef de la revue moscovite Jižn nacional’nostej (« La vie des nationalités »), professeur à l’Université des Peuples d’Orient. Après 1923, son influence décline. En 1928, il tombe en disgrâce : il est notamment accusé de « nationalisme panturquiste ». Sur Sultan Galiev et le « sultangalievisme » : BENNIGSEN (Alexandre), Lemercier-Quelquejay (Chantal), Sultan Galiev, le père de la révolution tiers-mondiste, Paris, Fayard, 1986 ; BLANK (Stephen), The Sorcerer as Apprentice. Stalin as Commissar of Nationalities, 1917-1924, Wesport, Londres, Greenwood Press, 1994 ; RORLICH (Azade-Ayse), « Sultan Galiev and Islam », in MORISSON (John) (éd.), Ethnic and National issues in Russian and East European History, Londres, MacMillan Press, 2000, p. 65-73.

[41] FISHER (Alan), The Crimean Tatars, op. cit., p. 133.

[42] L’adjectif « tatar » n’apparaîtrait pas dans la dénomination de la République en raison de son caractère « multinational ». Au tournant des années vingt, les Tatars de Crimée ne représentent alors que le quart de la population péninsulaire. WILLIAMS (Brian G.), The Crimean Tatars: the Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Leiden, Boston, Koln, Brill, 2001, p. 350.

[43] D’après un rapport rédigé en mai 1921 par le représentant du Narkomnac criméen (reproduit intégralement dans un document daté de septembre 1967 portant sur la création de la RSSA de Crimée). GARF, 7523/101/640/18.

[44] TER MINASSIAN (Taline), Colporteurs du Komintern. L’Union soviétique et les minorités au Moyen-Orient, Paris, Presses de Science Po, 1997, p. 23-31.

[45] MARTIN (Terry), The Affirmative Action Empire. Nations and Nationalism in Soviet Union, 1923-1939, Ithaque et Londres, Cornell University Press, 2001.

[46] Lemercier-Quelquejay (Chantal), « The Crimean Tatars: A Retrospective Summary », Central Asian Review, 16, no 1, 1968, p. 23.

[47] Dès 1934, une circulaire du NKVD qualifie les Tatars de Crimée de nation hostile au pouvoir soviétique. Citée par BLUM (Alain) et MESPOULET (Martine), L’anarchie démocratique. Statistique et pouvoir sous Staline, Paris, La Découverte, 2003, p. 283-284.

[48] Bekirova (Gul’nara), Krymskotatarskaâ problema v SSSR (1944-1991), Simféropol, « Odžak’ », 2004, p. 45.