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Géraldine Vaughan, Irlandais d'abord, catholiques sûrement, Écossais jamais

Irlandais d'abord, catholiques sûrement, Écossais jamais

 

 

Bulletin n° 22, automne 2005

 

 

Irlandais d’abord,

catholiques sûrement,

Écossais jamais

Tensions et conflits au sein du catholicisme en Écosse

(dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle)

GÉraldine Vaughan[1]

 

 

Tandis que plus de dix-neuf vingtième des fidèles et que plus de la moitié des prêtres du vicariat sont de naissance ou d’origine irlandaise, les prêtre écossais sont cependant les seuls administrateurs des propriétés ecclésiastiques, terres, églises, écoles etc.[2]

Résolutions adoptées lors d’une réunion de prêtres irlandais à Glasgow, le 27 janvier 1864.

 

L’époque victorienne fut marquée en Écosse par un phénomène religieux sans précédent depuis la Réforme calviniste du XVIe siècle. Les villes de l’ouest, alors en plein essor industriel, virent réapparaître une figure jusque-là absente : celle du prêtre catholique. Après la Grande Famine (1845-1848), des cohortes d’Irlandais venant de la proche Ulster vinrent s’installer en Écosse, pour y travailler dans les champs, les mines et les ports. Le catholicisme qui avait survécu à la tempête lancée par John Knox, le grand réformateur écossais, était le catholicisme épuré, austère d’une aristocratie qui pratiquait discrètement dans ses terres. Par ailleurs, certaines contrées reculées paysannes des Highlands étaient demeurées fidèles à l’ancienne religion : on comptait environ 2% de catholiques dans le paysage religieux écossais du début du XIXe siècle.

L’arrivée en masse d’Irlandais, en grande majorité catholiques, fut source de difficultés pour l’Église d’Écosse : il fallut bâtir des églises sans moyens financiers suffisants, nommer des prêtres qui se voyaient confier la charge de plusieurs paroisses souvent très éloignées les unes des autres, etc. Le cadre ecclésiastique écossais ne facilita pas l’entreprise : jusqu’en 1878, année au cours de laquelle fut rétablie la hiérarchie, l’Écosse était une simple terre de mission divisée en trois vicariats.

La rencontre de deux mondes, celui du catholicisme écossais, austère, dépouillé et celui du catholicisme irlandais, plus exubérant et démonstratif, entraîna des tensions à différents niveaux : entre pasteurs écossais et ouailles irlandaises, entre prêtres écossais et irlandais, et entre bas clergé et haut clergé. Ces discordes se produisirent dans un cadre « national » (l’Irlande appartenant au Royaume-Uni depuis l’Acte d’Union de 1800) – mais Écossais et Irlandais appartenaient à deux mondes radicalement différents. Ces différences furent renforcées par l’émergence du mouvement nationaliste irlandais dans la seconde moitié du XIXe siècle – de sorte que, ces disputes atteignirent une dimension proprement « internationale », notamment lorsque le Vatican fut sommé dans les années 1860 de régler les différends qui opposaient les deux « nationalités » au sein du clergé.

 

Tensions au sein du clergé d’Écosse

 

En 1827, le pape Léon XII divisa l’Écosse en trois provinces ecclésiastiques : celles du nord, de l’est et de l’ouest. La province de l’ouest (ou Western District) fut confiée à des vicaires apostoliques écossais. Ainsi, au début des années 1850, l’évêque John Murdoch, né dans les Highlands écossais, était à la tête du vicariat de l’ouest[3]. Progressivement, des griefs naquirent au sujet du clergé irlandais, comme l’écrivait dans un rapport adressé au vicaire, son coadjuteur Alexander Smith, en 1858 : « [à Coatbridge] rien à signaler – si ce n’est la persistance de ce profond, profond nationalisme »[4].

Smith faisait ici mention de la paroisse catholique fondée à Coatbridge au début de l’année 1850 ; cette ville est décrite ainsi dans l’annuaire catholique de 1851, le Catholic Directory :

 

Le village est situé à huit miles de Glasgow (…) une grande zone minière (…) Cet endroit est très densément peuplé, surtout par des populations modestes, composées au premier chef d’immigrés irlandais, et on estime la population catholique à environ 5 000 âmes[5].

           

Un des premiers prêtres auxquels on confia la paroisse de Coatbridge fut Michael O’Keeffe, originaire du comté de Limerick en Irlande, ordonné prêtre en 1845 et nommé la même année à Glasgow. Il fut un des meneurs du comité des « vingt-deux » prêtres irlandais (il en assura même la présidence) au début de l’année 1864, un groupe qui rédigea une liste de remontrances à l’encontre de la hiérarchie écossaise.

Les relations entre bas clergé irlandais et haut clergé écossais se détériorèrent au fil des années 1850, et le journal catholique irlandais The Glasgow Free Press, fondé en 1851, se fit le porte-parole des « maux » et des injustices infligées aux prêtres irlandais. Dans un article de 1863 intitulé « Les prêtres irlandais du vicariat de l’ouest », un journaliste rapportait :

 

Cependant l’aversion des Highlanders [du vicariat] pour le pauvre Paddy s’étend sur les morts comme sur  les vivants. Le père Walsh [un Irlandais] mourut à Coatbridge il y a quinze ans de cela. Sous prétexte de payer les frais d’enterrement, ses habits furent vendus, et sa famille endeuillée, qui souhaitait garder un souvenir de lui, fut obligée de racheter son mouchoir de poche[6].

 

Les résolutions que les prêtres irlandais assemblés en janvier 1864 adoptèrent avaient pour objet de dénoncer d’une part le traitement de faveur que recevaient les prêtres écossais et d’autre part la gestion, à leurs yeux quelque peu trouble, des finances de l’évêché[7]. John Murdoch, le vicaire apostolique visé, résuma ainsi les reproches que lui avaient adressés ses prêtres irlandais :

 

La seconde accusation porte sur le favoritisme ouvertement manifesté à l’égard des Écossais, et la négligence à peine masquée avec laquelle sont traités les prêtres irlandais, ainsi que le traitement injuste qui est infligé à ces derniers ; et enfin, un préjugé profond et une aigre antipathie pour les paroissiens [irlandais]…. uniquement en raison de leur pays d’origine et de leur race[8].

 

Cette pétition fut envoyée par les prêtres au Cardinal Barnabò, alors préfet de la Congrégation pour la Propagation de la Foi, qui refusa de prendre en compte ces accusations. Lorsque John Murdoch mourut en décembre 1865, un nouvel évêque écossais, John Gray, neveu du défunt, fut nommé. Pour tenter de calmer les tensions irlando-écossaises qui régnaient dans la province, le Vatican œuvra  pour la nomination d’un coadjuteur irlandais, James Lynch, qui était alors le recteur du Collège des Irlandais à Paris[9]. Ce nouveau coadjuteur, dès son arrivée à Glasgow, se rangea aux côtés du « parti irlandais ». La situation devint alors si critique qu’en septembre 1867 les trois vicaires apostoliques d’Écosse écrivirent à la Congrégation pour la Propagation de la Foi en demandant un remède aux dissensions qui agitaient Glasgow et l’ouest[10]. L’archevêque Manning se rendit à Glasgow au mois d’octobre 1867et, après s’être entretenu avec les tenants des partis écossais et irlandais, proposa de faire démissionner l’évêque et son coadjuteur : à leur place fut nommé Charles Grey, un candidat « neutre » parce qu’il était d’une vieille famille anglaise catholique. Cette nomination apaisa les tensions : à partir de 1868, Charles Grey s’attacha à remettre en ordre la gestion des missions et à discipliner le clergé, et les hostilités cessèrent[11].

La grande crise des années 1860 ne se répéta pas : cependant, jusqu’à la fin du XIXe siècle, même après le rétablissement de la hiérarchie (1878), certaines frictions se produisirent entre prêtres irlandais et l’évêché de Glasgow. Ces petites crises avaient souvent pour origine l’implication politique de certains prêtres irlandais : on peut citer ici l’exemple du père John Hughes, en charge de l’église de Saint Augustin à Coatbridge en 1897. Il écrivit à l’évêque auxiliaire, John Maguire, au sujet d’un leader nationaliste, Tim Healy, qui avait séjourné à Coatbridge. Il expliqua qu’il n’avait pas invité le député nationaliste de son propre chef, mais que lorsque celui-ci était venu adresser un meeting politique à Coatbridge, il lui avait offert l’hospitalité[12]. Quelques jours plus tard, le père Hughes écrivait à nouveau à l’évêché pour répondre à des rumeurs qui l’accusaient d’ingérence dans les élections municipales (d’avoir soutenu un candidat protestant et encouragé ses paroissiens à voter pour lui) : « Je n’ai violé aucune loi : ni civile, ni ecclésiastique »[13].

Les liens entre les organisations nationalistes irlandaises et certains prêtres n’étaient guère encouragés par l’archevêché : ainsi, en 1886 à Airdrie (ville minière située à quelques miles à l’ouest de Glasgow), un jeune prêtre nommé en 1883 comme assistant dans la paroisse de Saint-Margaret, John Dougan, tenta d’appliquer les conseils de l’archevêque : « Depuis l’entretien que j’ai eu avec l’archevêque à ce sujet, j’ai rompu tous mes liens avec cet organe politique »[14].

L’organe politique en question était la branche locale de la National League (fondée par Charles Stewart Parnell en 1882) qui défendait ouvertement le Home Rule ou auto-gouvernement irlandais. Cependant tous les prêtres du diocèse, et en particulier les plus anciennement installés, ne s’embarrassaient pas des consignes de l’archevêché en matière politique. Au sujet d’une réunion prévue par la National League à Airdrie en 1886, John Dougan expliqua que le chanoine à la tête de Saint-Margaret, James McIntosh : « … sera[it] présent à la réunion : il en sera[it] même peut-être le président »[15].

 

Prêtres écossais, ouailles irlandaises

 

 

Un des défauts de notre peuple est son trop grand emportement et sa promptitude à résister aux premiers signes d’une domination. Ceci explique le fond de leur mécontentement à l’égard des prêtres écossais, mais il faut dire que ces derniers ne font pas d’efforts pour remédier à ce mécontentement. Je crois que les Irlandais ne sont pas aussi croyants et zélés lorsqu’ils sont administrés par des prêtres étrangers, mais ils le sont en présence de prêtres irlandais prêts à embrasser leurs luttes et leurs désirs. Ceci est visible aux États-Unis de même qu’en Écosse ainsi qu’au Canada[16].

 

Les paroissiens irlandais étaient-ils réfractaires à une autorité pastorale écossaise ? C’est ce que semble indiquer cette lettre, adressée par un ancien habitant de Greenock, ville portuaire écossaise, au prêtre irlandais Michael Condon, alors en charge de la paroisse de Saint-Laurence à Greenock. Il est vrai que le clergé écossais, aux habitudes plutôt jansénistes, ne voyait pas toujours d’un bon œil ces nouveaux paroissiens irlandais, superstitieux et exubérants. Les besoins spirituels et moraux des Irlandais déracinés n’étaient pas toujours bien cernés par les prêtres écossais :

 

Les Irlandais exigeaient plus d’attention – il fallait faire communier, dire le rosaire, bénir et faire la catéchèse plus fréquemment : les exilés désiraient une présence réconfortante dans leur solitude[17].

 

Les pasteurs écossais étaient souvent démunis face à des congrégations sans aucune stabilité géographique (se déplaçant au gré des sources d’emplois), parlant le gaélique, fêtant sans aucune modération la Saint-Patrick…

De plus, l’agitation nationaliste irlandaise était un phénomène que le clergé écossais trouvait difficile à juguler. Citons ici le cas de « l’affaire McNab » qui agita Airdrie dans les années 1860. Duncan McNab, prêtre originaire des Highlands, fut chargé de la mission d’Airdrie en 1848 – une mission alors quasiment composée uniquement d’Irlandais. Une première querelle opposa le pasteur et ses ouailles en 1862, à propos d’un discours que McNab prononça le jour de la Saint-Patrick (17 mars) au sujet du peuple irlandais. Un auditeur l’accusa, dans les journaux locaux, d’avoir déclaré que les Irlandais « … s’adonnaient aux blasphèmes, aux combats ; le peuple irlandais est un peuple d’ignorants, de voleurs, de méchants et de menteurs »[18].

 

Le père McNab se défendit de ces accusations :

 

J’ai fait allusion au blasphème, à l’ignorance, au combat, au vol et au mensonge – des défauts que l’on attribue communément [aux Irlandais]. Mais je n’ai jamais dit que ces assertions étaient vraies[19].

 

Au cours de la même lettre, le pasteur écossais évoqua le véritable objet de sa réprobation : « J’aime le patriotisme ; mais je ne puis vénérer le nationalisme comme un demi-dieu »[20].

Cette méfiance éprouvée par le clergé écossais à l’égard du développement du sentiment national irlandais se traduisit parfois par des interdictions à participer aux confréries liées au mouvement irlandais. Ainsi le père McNab dénonça pendant une messe en juillet 1864 la confrérie de Saint-Patrick, qu’il soupçonnait avoir des accointances avec le mouvement nationaliste. L’évêque John Murdoch fit des réflexions similaires au sujet de la foi nationaliste des fidèles irlandais, en 1864 :

 

Le patriotisme [irlandais] est la grande idole adulée et vénérée par les hommes. La religion doit s’estimer heureuse d’être autorisée à jouer les seconds couteaux auprès du patriotisme[21].

 

Ainsi, les prêtres écossais qui tentaient de freiner les élans patriotiques de leurs ouailles s’exposaient à de nombreuses difficultés. Le père Alexandre Taylor, un Écossais des Highlands, qui servit la paroisse de Sainte-Mary à Greenock (ville portuaire de l’ouest) de 1868 jusqu’à sa mort en 1905, ne tenait guère au développement du sentiment national irlandais chez ses paroissiens. Lors d’une célébration de la Saint-Patrick, en mars 1886, il avait clairement expliqué à ses paroissiens que « le combat n’était pas celui de l’indépendance de l’Irlande » mais plutôt qu’il fallait mener un combat pour maintenir l’indépendance financière de leur chapelle. Un « catholique libéral » de Greenock écrivit au journal local en 1907 au sujet de leur feu prêtre :

 

… nous [les paroissiens] sommes tous Irlandais à présent, et nous ne souhaitons pas perpétuer de quelque manière que ce soit la mémoire d’un homme qui était à la fois un Écossais et un conservateur[22].

 

 

Conclusion

 

La crise des années 1860 fut révélatrice du fossé existant entre le monde du catholicisme irlandais et celui du catholicisme écossais. Le clergé et la hiérarchie écossais durent cependant s’accommoder de ces nouvelles ouailles, aussi volatiles, superstitieuses et pauvres soient-elles. L’immigration irlandaise représentait un formidable pari pour la renaissance catholique en Écosse – la restauration de la hiérarchie en 1878 fut l’un des symboles de cette régénération.

Avec l’essor du nationalisme irlandais à partir des années 1860, il s’agissait pour le clergé écossais de tenter de canaliser les élans patriotiques des ouailles irlandaises. Ceci fut l’objet d’une double stratégie : d’une part la ferme condamnation des sociétés secrètes nationalistes et d’autre part l’appropriation des grandes commémorations nationales. La fête-symbole était celle de la Saint-Patrick, et pendant cette seconde moitié du XIXe siècle, le clergé tenta de garder la direction des opérations en organisant cette célébration et en veillant à la respectabilité et à la loyauté britannique des convives. Mais le patron de cette fête était lui-même un objet de dispute : tout au long du XIXe siècle, les théories contradictoires étaient exposées au sujet de l’origine écossaise ou irlandaise du saint. En outre, la hiérarchie écossaise devait sans cesse composer avec des pasteurs irlandais parfois prêts à s’engager sur la voie nationaliste de manière plus active que leurs ouailles. Cependant, à partir de la fin du XIXe siècle, l’Église catholique se lança dans un combat qui s’avéra assez fédérateur pour pasteurs et brebis « égarés », celui d’une éducation catholique et gratuite.

 

 

 


[1] ATER à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, prépare une thèse sous la direction de Robert Frank à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne sur l’immigration irlandaise en Écosse (1851-1921).

[2] Résolutions retranscrites dans le journal The Glasgow Free Press, 7/5/1864.

[3] MCLELLAND (Vincent Alan), « The Irish Clergy and Archbishop Manning’s Apostolic visitation of the Western District of Scotland, 1867 (Part One) », The Catholic Historical Review, 1967 (avril), p. 5.

[4] Scottish Catholic Archives (SCA), Oban Letters, OL2/89/13.

[5] Catholic Directory, 1850, p. 82.

[6] The Glasgow Free Press, 12/12/1863.

[7] « At a meeting of the Catholic clergy of the Western District of Scotland, held in Glasgow, on January 27, 1864 », Glasgow Free Press, 7/5/1864.

[8] Glasgow Archdiocese Archives (GAA), WD9.

[9] MCLELLAND (Vincent Alan), op. cit., p. 19.

[10] Ibid., p. 27.

[11] ASPINWALL (Bernard), « Scots and Irish Clergy ministering to immigrants, 1830-1878 », The Innes Review, vol. 47, n°1, printemps 1996, p. 67.

[12] GAA, GC29, lettre adressée au Dr Maguire, 11/11/1897.

[13] GAA, GC29, lettre adressée au Dr Maguire, 12/11/1897.

[14] GAA, GC17/1/3, Lettre de John Dougan au Dr Maguire, 17/12/1886.

[15] Ibid

[16] SCA, DD2/26/19, lettre de Charles Muldoon, Dublin, adressée à Michael Condon,10/9/1865.

[17] ASPINWALL (Bernard), « Scots and Irish Clergy ministering to immigrants, 1830-1878 », The Innes Review, vol. 47, n°1, printemps 1996, p. 51.

[18] Glasgow Free Press, 3/5/1862.

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] John Mudoch cité par ASPINWALL (Bernard), op. cit., p. 57.

[22] GT, 23/2/1907.