X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 22, religions et relations internationales » Flora Furlan, L'expansion internationale des mormons

Flora Furlan, L'expansion internationale des mormons

L'expansion internationale des mormons

 

Bulletin n° 22, automne 2005

 

 

 

 

L’expansion internationale des mormons

Flora  Furlan[1]

 

La politique internationale des États-Unis a souvent fait appel au sentiment religieux – il suffirait, pour s’en convaincre, de citer Woodrow Wilson ou de rappeler le combat contre l’athéisme associé à la lutte contre l’Union soviétique. Mais, depuis quelques années, les groupes et lobbies religieux semblent avoir redoublé de puissance. Si Eisenhower accepta de se faire baptiser pour être élu président, c’est aujourd’hui pratiquement un deuxième baptême et des professions de foi incessantes qui sont nécessaires pour accéder à la Maison Blanche. Plusieurs commentateurs, lors des élections de novembre 2004, ont relevé que les chrétiens appelés Born Again Christians (chrétiens re-nés) constituaient jusqu’à 20 % de l’électorat et représentaient ainsi le bloc électoral le plus important pour tout candidat à la présidence du pays. Les mormons ne sont pas en reste. Eux aussi placent leur foi avant toute autre considération, même si leur foi, comme l’a dit un de leurs présidents, prouve sa réalité par une réussite terrestre et matérielle. Les mormons forment un groupe extrêmement homogène, encore plus que les Born Again Christians, qui viennent de différentes Églises protestantes et parfois de l’Église catholique. En cela, ils constituent un bloc électoral qui régit l’orientation politique de tout un État américain : l’Utah. En novembre dernier, en bons chrétiens conservateurs, ils ont voté massivement pour George W. Bush : 71 % des habitants de l’Utah et 90 % des mormons affirment en effet avoir réélu le Président sortant[2]. Les Républicains n’ont  pas eu besoin de faire campagne dans les alentours de Salt Lake City, tant ils se savaient en terre conquise.

 Les mormons sont désormais présents sur tous les fronts de l’actualité politique et pas seulement aux États-Unis. Selon la présidence de l’Église, près de douze millions de membres à travers le monde ont soutenu généreusement l'aide humanitaire aux victimes du tsunami survenu en Asie du Sud en décembre 2004. Les représentants des églises locales se chargent de recevoir les dons et d’administrer l’aide selon les besoins. Quant à l’Irak, l’Église reste prudente. Elle a contribué massivement à l’aide humanitaire après l’invasion du pays, mais elle n’a jamais osé introduire des tracts prosélytes dans les cartons de vivres, comme elle le fait partout ailleurs. L’Église mormone, soutenant officiellement la politique du gouvernement américain en Irak, s’était pourtant préparée à envoyer des missionnaires, mais le bourbier de l’après-guerre l’a contrainte au moins temporairement à renoncer à son dessein d’expansion au Moyen-Orient. L’Irak n’est pas, à l’heure actuelle, le meilleur terrain pour propager cette foi, tout droit venue du fin fond des États-Unis d’Amérique. Le tsunami en Asie lui donne à présent de meilleures occasions d’agir.

 Les mormons souhaitent, comme pratiquement toutes les autres religions, que leur croyance soit adoptée par le monde entier. Ils font pour cela un effort considérable en envoyant des missionnaires dans la plupart des pays. C’est une religion en expansion. Aux États-Unis, ils sont nettement plus nombreux que les musulmans ou même que les juifs[3]. Dans le monde entier, ils sont plus de quatorze millions et sont présents dans plus de 160 pays. Depuis une quarantaine d’années, l’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours » a vu ses effectifs augmenter de 50 % par décennie, et cette croissance ne présente aucun signe de ralentissement. On observe également un phénomène qui accompagne sa croissance : celui de son internationalisation. En effet, le 25 février 1996, l’Église a annoncé qu’une étape venait d’être franchie : pour la première fois, hormis une brève période au XIXe siècle, plus de la moitié de la population mormone vivait en dehors des États-Unis. Il y a seulement quarante ans, 90 % de ses membres résidaient aux États-Unis et au Canada, et 10 % dans d’autres pays.

Des questions viennent alors à se poser. Pourquoi les mormons ont-ils voulu entrer dans une phase d’expansion ? Comment s’y sont-ils pris pour s’étendre ? Ont-ils atteint leurs objectifs ? Comment veulent-ils transformer leur Église ?

 

Qui sont les mormons ?

 

Une Église américaine

 

Les mormons sont membres de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Bien qu’ils acceptent d’être appelés « mormons », ils préfèrent se désigner comme « saints des derniers jours » ou plus brièvement « saints ». Les confusions à leur sujet ne manquent pas. Ils sont souvent assimilés aux sectes protestantes si nombreuses aux États-Unis, et à certains égards on peut les qualifier de sectaires. On les confond même parfois avec les amish de Pennsylvanie, avec lesquels ils n’ont pourtant rien de commun. En effet, si les mormons mènent une vie sobre, sans tabac ni alcool, ils ne portent pas de vieux vêtements et ils sont tout à fait à l’aise avec la technologie du XXIe siècle. Il arrive qu’on les dise encore polygames, mais, à part quelques branches dissidentes, l’Église a renoncé à la polygamie depuis plus d’un siècle[4].

Cette religion est née sur le sol américain en 1830 dans un contexte de foisonnement messianique typique de l’époque. C’est le temps du Grand Réveil. L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours a été créée par un prophète au patronyme singulièrement commun aux États-Unis, Joseph Smith. S’étant proclamé président-prophète, Smith a réussi à organiser un mouvement dont certains membres, dès le début, sont allés prêcher dans d’autres pays. Trois ans après la création officielle de l’Église, des missions ont ainsi été envoyées au Canada. Dès 1837, c’est en Angleterre que Joseph Smith dépêchait des émissaires qui faisaient venir les premiers immigrés mormons aux États-Unis, précisément à Salt Lake City. Les mormons se disent des saints « des derniers jours » car ils arrivent tardivement dans l’histoire du monde. En outre, puisque nos ancêtres n’ont pas entendu parler de l’Église « rétablie » pendant leur vie, ils estiment qu’il faut leur donner une chance d’être sauvés en les baptisant après leur mort par l’intermédiaire du corps physique d’un de leurs descendants. C’est la raison pour laquelle ils se livrent à de scrupuleuses recherches généalogiques et retrouvent les noms de leurs ancêtres.

Au départ, les mormons s’étaient donné pour but de créer une nouvelle Jérusalem en Amérique. Ils voulaient établir un régime théocratique où ils pourraient vivre en paix et aimer Dieu comme ils le souhaitaient. Après de sanglantes péripéties, de multiples persécutions et l’assassinat du fondateur de la secte, Brigham Young, successeur de Joseph Smith et par conséquent second président-prophète de l’Église, conduisit tous les mormons dans l’Utah et fonda la ville de Salt Lake City, aujourd’hui encore un grand fief mormon. Mais là encore l’Église mormone ne réussit pas à s’isoler des États-Unis, et après une véritable guerre contre le gouvernement fédéral, elle dut abandonner la polygamie. En 1896, l’Utah, au lieu d’être un pays théocratique autonome, devenait le quarante-cinquième État des États-Unis d’Amérique.

Les mormons affirment être chrétiens et Joseph Smith aurait reçu pour mission de rétablir le plan que Dieu avait conçu pour le monde. Ils estiment que les autres chrétiens se sont égarés. L’Église a pour écriture sainte le Livre de Mormon qui affirme non seulement l’origine hébraïque d’anciens peuples d’Amérique mais en outre la présence ancienne de Jésus-Christ sur le continent américain : il y serait venu peu après sa résurrection. Les experts en science biblique, tant chrétiens que juifs ou athées, considèrent ce livre comme une simple fabrication fantaisiste de Joseph Smith. Les mormons, cependant, ont très tôt (sans doute pour échapper aux persécutions des chrétiens) décidé d’intégrer dans leurs textes sacrés l’Ancien et le Nouveau Testament.

Si les mormons visent à être des « saints », s’ils se targuent de vivre selon ces grandes qualités que sont la charité, l’intégrité, la pudeur (decency), la courtoisie, la soumission à l’autorité, s’ils estiment aussi avoir un mode de vie extrêmement sain et prétendent se distinguer des autres Américains par ce qu’ils appellent les quatre « C » – Chastity (chasteté), Conjugality (conjugalité), Chauvinism (chauvinisme) et Children (natalité)[5] –ce ne sont pourtant pas ces traits qui les distinguent fondamentalement d’autres communautés religieuses américaines. La plupart, en effet, prônent des valeurs semblables.

On trouvera plutôt leur particularité dans leur mode de fonctionnement. Dans cette Église, ce ne sont pas des interrogations sur la vérité et la foi qui remettent le dogme en question mais plutôt des questions d’efficacité dans le prosélytisme. On travaille ici comme dans une entreprise, la foi en plus[6]. Autrement dit, la question théologique progresse selon une logique d’utilité et, en ce sens aussi, la religion mormone est le produit d’une philosophie typiquement américaine où le vrai tend à être identifié à l’utile. La croissance avant tout et les résultats sont le gage de la vérité.

 

Une secte ?

 

L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours est parfois assimilée à une secte. Aux États-Unis comme en France, les mormons sont officiellement considérés comme formant une Église. C’est aussi le cas dans la plupart des pays où les mormons sont présents. Un certain nombre de principes sectaires imprègne cependant la vie quotidienne de l’Église. On y voit ainsi des prérogatives divines attribuées à des hommes, une dévotion absolue aux dirigeants, l’allégeance à un prophète vivant, des discriminations dans l’accession aux responsabilités, le paiement obligatoire d’une dîme. Les mormons ne dissimulent aucune de ces pratiques. De plus, l’Église est sûrement sectaire dans le sens où elle refuse à ses fidèles le droit à la réflexion personnelle pour ce qui est des affaires du dogme et de l’Église. La notion de péché est très développée, et il n’est pas question de déroger aux règles de vie instaurées par la communauté. L’Église, en revanche, ne se permet plus d’activité illégale, c’est-à-dire contrevenant aux lois fédérales, comme elle avait coutume de le faire au milieu du XIXe siècle.

 

Une Église riche

 

Les mormons ont la réputation d’être riches. Ce n’est pas seulement une réputation, c’est un constat réel puisque le patrimoine de l’Église est estimé aujourd’hui à plus de vingt-cinq milliards de dollars et les revenus annuels à six milliards de dollars[7]. Chaque fidèle mormon paie la dîme, ce qui permet à l’Église de compléter les revenus confortables qu’elle tire de ses entreprises et de ses propriétés foncières. Cependant, alors que la communauté mormone américaine ne compte que très peu de pauvres, l’Église à l’étranger ne rapporte pas grand-chose car elle convertit surtout, malgré ses efforts, des gens appartenant aux couches sociales défavorisées.

C’est dans les années 1950 que l’Église a commencé à utiliser ses richesses pour s’étendre dans le monde. Auparavant, elle avait préféré thésauriser. Par la suite, l’expansion de l’Église suivra d’assez près l’évolution de ses ressources financières.

 

Poids politique

 

Sa position économique confère à l’Église mormone un poids politique réel qu’elle a toujours essayé de faire sentir. Son influence s’est d’abord exercée sur l’Utah, mais son expansion actuelle la prédispose à investir d’autres lieux.

Les mormons ont toujours adhéré avec enthousiasme aux interventions militaires américaines. La CIA emploie des centaines de mormons recrutés pour leur affinité avec les valeurs morales à défendre[8]. Certains missionnaires ont été accusés de se livrer à l’espionnage pour le compte de la CIA, notamment au Nicaragua et au Guatemala. L’Église a ardemment soutenu la politique américaine au Vietnam, de même qu’elle a approuvé l’invasion de l’Irak.

En dehors des États-Unis, les mormons ont surtout eu une influence dans les pays d’Amérique centrale et du Sud où les gouvernements de droite et surtout d’extrême droite les préféraient souvent aux catholiques (jugés trop à gauche). C’était notamment le cas en Argentine, au Chili et en Uruguay. Au Chili, lors du renversement de Salvador Allende, les mormons ont ouvertement soutenu le général Pinochet. Beaucoup d’hommes d’affaires mormons se rendaient dans ces pays et traitaient directement avec les gouvernements. Aujourd’hui encore, ces liens avec certains États d’Amérique du Sud perdurent et favorisent la diffusion de la doctrine mormone. En général, les mormons ont toujours été hostiles aux mouvements populaires : « Nous croyons que nous devons nous soumettre aux rois, aux présidents, aux gouverneurs et aux magistrats ; obéir aux lois, les honorer et les soutenir»[9].

 

 Une stratégie transnationale

 

On peut distinguer deux grandes phases dans l’histoire de cette Église. Le regroupement à Salt Lake City et la volonté de construire le Royaume de Dieu sur terre en constituent la première. Mais les mormons ont vite dû abandonner leur rêve d’État-Nation idéal, et ils se sont adaptés à l’idéologie américaine dominante. Ce sont devenus des élèves parfaits du modèle américain, comme on a pu le constater lors des Jeux Olympiques d’hiver de 2002 où Salt Lake City était la vitrine du pays tout entier.

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les mormons sont entrés dans la deuxième phase de leur histoire et ont manifesté leur volonté de ne plus rester à part dans leur petit État. Leur internationalisme coïncidait avec une nouvelle étape de la suprématie des États-Unis dont la politique de présence mondiale, après la guerre, pouvait leur servir de tremplin. Les mormons enrôlés sous les drapeaux ont souvent consacré une partie de leur temps à prêcher leur religion, notamment en Extrême-Orient et dans le Pacifique. L’aide américaine à l’Europe dévastée, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a été accompagnée d’un petit plan Marshall mormon mis en œuvre entre 1946 et 1950. Des vivres et des vêtements ont été expédiés avec l’approbation du président Truman[10]. Notons qu’à cette époque l’Église disposait de confortables revenus, ce qui rendait une présence internationale possible sans de trop grands sacrifices.

 

L’effort missionnaire

 

Qui n’a jamais croisé un de ces missionnaires, un Livre de Mormon à la main, vêtu d’un costume sombre, d’une chemise blanche, arborant un badge sur lequel une inscription en caractères blancs indique «  Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », ainsi que le nom du jeune mormon ? Ils sont désormais nombreux à arpenter les rues des grandes villes, à travers le monde. Le programme missionnaire, très efficace, est dirigé depuis Salt Lake City. Il existe près de 350 missions mormones dans le monde.

Presque tous les jeunes mormons partent en mission. Il s’agit d’une sorte d’épreuve initiatique avant l’entrée dans la vie active. Certains retraités partent également en mission. Les missionnaires subissent une préparation intensive et, avant d’aller sur le terrain, ils effectuent un stage d’un mois dans un centre de formation dit MTC (Missionary Training Center). Ils y apprennent les rudiments de la langue de leur pays de destination, mais suivent également des cours de communication. Dans les classes, on peut lire en gros caractères sur les murs « FRIENDS », c’est-à-dire les lettres qui forment le mot « amis » en anglais. Chacune de ces lettres indique une qualité que doit cultiver le missionnaire. Il doit être en effet Friendly (amical), Respectful (respectueux), Informative (capable de renseigner), Enthusiastic (enthousiaste), Nonjudgmental (non critique), Dedicated (dévoué), Spiritually prepared (préparé spirituellement).

Les garçons restent deux ans en mission, les filles, un an et demi. La famille du missionnaire doit prendre en charge tous les frais, quel que soit le pays où le jeune est affecté. Le rythme de vie est assez soutenu. Il n’est pas question de séjourner à l’étranger pour faire du tourisme ou pour fréquenter les discothèques. De plus, la nostalgie risquant de les distraire de leurs tâches, les missionnaires entretiennent le moins de contacts possibles avec leur famille. Ils ne prêchent pas non plus la bonne parole n’importe comment mais possèdent pour cela un manuel censé valoir dans le monde entier. C’est la Méthode uniforme pour l’enseignement de l’Évangile[11]. Cette méthode indique la manière d’intervenir auprès de celui qu’on veut convertir. Après chaque « leçon », le missionnaire va pousser le nouvel « ami de l’Église » à prendre certains engagements. Rapidement, cet « ami » est invité à participer à la vie de la paroisse et à rencontrer la communauté mormone. Si les leçons se déroulent bien et que l’ami de l’Église se conforme aux propositions des missionnaires, une date sera fixée pour le baptême.

En 2000, les 61 000 missionnaires ont converti 274 000 personnes. L’Église a pourtant estimé ces chiffres insuffisants et a décidé, au début de 2003, de réformer l’organisation du missionnariat[12]. Désormais, des critères de sélection entrent dans le recrutement des jeunes missionnaires, l’Église estimant désormais que répandre la bonne parole relève du privilège plutôt que de l’obligation. Ainsi, les jeunes souffrant de problèmes médicaux sont exemptés, et ceux qui sont coupables d’avoir transgressé des règles morales doivent attendre le pardon de leurs fautes. Telle est la nouvelle politique mise en place par l’actuel président-prophète, Gordon B. Hinckley, qui rompt ainsi avec les directives de ses prédécesseurs. Ces derniers, en effet, préconisaient l’envoi systématique de tout jeune en mission, le nombre de missionnaires étant pour eux l’élément le plus important.

 

 

 

 

Les signes de la présence internationale des mormons

 

Elle prend tout d’abord la forme de construction de temples. Les temples mormons ne sont pas des lieux de culte ordinaires où les fidèles se réunissent chaque semaine, mais des édifices sacrés et accessibles seulement aux fidèles actifs. Ces derniers y reçoivent des instructions sur l'origine et le sens de la vie humaine et ils y pratiquent des rituels relatifs à la destinée éternelle de l'homme. Le premier temple à être construit a été celui de Kirtland dans l’Ohio, consacré en 1836. Le manque de temples hors des États-Unis s’est fait cruellement sentir au début de l’expansion de l’Église. Encore aujourd’hui, les mormons n’ont pas de temple en France, pays qui compte pourtant plus de 30 000 fidèles. Les mormons français sont donc contraints de se rendre en Suisse ou en Allemagne pour exercer pleinement leur foi. Les autorités de l’Église cherchent actuellement à obtenir une autorisation de l’État pour la construction d’un temple en France.

Depuis une dizaine d’années, les mormons accélèrent leurs chantiers un peu partout dans le monde. Le vaste programme de construction lancé en 1955 s’est avéré insuffisant face à l’accroissement du nombre de fidèles. Édifier des temples est en effet une façon de s’ancrer dans un pays, d’y affirmer sa puissance et sa richesse. Les temples récents se veulent grandioses, et lorsque l’Église n’a pas l’autorisation d’en bâtir, elle multiplie les chapelles dans le plus pur style américain moyen, à savoir des bâtisses sans style, lourdes et privilégiant le béton. Jusqu’en 1955, l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours n’avait construit que dix temples (et seulement huit d’entre eux étaient en activité), tous aux États-Unis. Entre 1955 et 1990, trente-cinq temples ont été édifiés. Depuis 1990, l’Église n’a pas lésiné sur les moyens, puisqu’elle en a consacré soixante-seize de plus et que dix sont actuellement en construction[13].

Depuis quelques décennies, les mormons investissent également beaucoup de leur énergie dans l’action humanitaire – ainsi, d’ailleurs, que toutes les religions qui cherchent à s’étendre. Cependant, avant d’aider les autres, les mormons s’entraident mutuellement. Ils vouent un culte à ce qu’ils appellent l’autosuffisance, estimant qu’ils doivent être autonomes pour apprendre aux autres à le devenir. Les principales actions humanitaires mormones passent par la LDS Foundation dont le rayon d’action est devenu international. Cette organisation fournit de la nourriture, des vêtements, des couvertures, des trousses d’hygiène et des programmes d’alphabétisation.

L’Église collabore avec d’autres Églises et organisations caritatives. Les mormons travaillent en effet avec la Croix-Rouge américaine, le Croissant Rouge, le Secours Catholique et plusieurs organismes humanitaires gérés par le gouvernement américain. En général, l’Église fait en sorte que ses dons servent son image : d’abord en les marquant de son nom, ensuite en s’arrangeant pour que la presse internationale les mentionne. Elle utilise aussi son action humanitaire pour donner du travail à ses nouveaux convertis. Les mormons ne veulent pas apparaître comme des entrepreneurs qui ne rechercheraient que leur profit personnel. En mettant en avant ce qu’ils donnent aux plus déshérités, ils légitiment leur présence dans le pays et font du prosélytisme.

 

Géographie de l’expansion mormone

 

Les mormons tirent profit des aires d’influence américaine. Les États-Unis restent évidemment le bastion du mormonisme. Cependant, les saints des derniers jours sont très nombreux au sud d’un continent américain où les États-Unis ont l’habitude d’intervenir. Depuis le début des années 1970, les missionnaires ont réussi à s’implanter et à recruter parmi les couches aisées de l’Amérique latine, notamment là où l’extrême droite était au pouvoir. Ils y ont toutefois rencontré une grande résistance de la part de l’Église catholique qui a tendance à leur refuser la qualité de chrétiens. C’est souvent par l’économie (entre autres par sa participation à l’industrie minière de l’Utah) que l’Église des saints des derniers jours s’est liée avec les riches de l’Amérique latine. Aujourd’hui, un Latino-Américain sur deux cents est mormon.

Les mormons connaissent de grands succès dans les îles du Pacifique Sud. À Tonga, comme à Samoa, un habitant sur deux est mormon, et la présence de l’Église est déjà ancienne. Elle a même bâti un système scolaire pour pallier le manque de structures éducatives. Tonga et Samoa possèdent toutes les deux un temple mormon. En Nouvelle-Zélande, les mormons convertissent beaucoup de Maoris autochtones, leur faisant croire qu’ils seraient, tout comme les Indiens d’Amérique, des descendants de peuples élus venus d’Israël bien avant notre ère.

L’Asie est devenue un champ de mission important pour les mormons qui n’y rencontrent que très peu de concurrence de la part des autres églises chrétiennes. Il y a une cinquantaine d’années, l’armée américaine leur a servi de tremplin pour s’introduire sur le continent asiatique. Après la Seconde Guerre mondiale, des soldats américains sont restés dans des bases militaires du Japon, de Corée, des Philippines, et un peu plus tard du Vietnam. Ceux d’entre eux qui étaient mormons ont converti leurs proches, et ces derniers se sont chargés de convertir d’autres personnes. Depuis quelques décennies, les Asiatiques ont envie de s’occidentaliser et la religion apparaît comme un moyen d’accéder à la civilisation américaine. Pour un certain nombre d’entre eux, le passage chez les mormons représenterait donc une étape vers l’américanisation souhaitée.

Au total, l’Église recrute plus facilement en Asie qu’ailleurs et, ce qui n’est pas le cas dans les autres continents, elle recrute également au sein des classes sociales aisées. Seule la Chine reste un pays où elle a du mal à s’infiltrer à cause du régime politique. Mais la machine est désormais lancée via Hong Kong. La moitié des Chinois mormons sont des résidents de Hong Kong. Si l’on prend l’exemple de la Mongolie, on voit qu’à la fin de l'année 2002 l'Église comptait 4 356 membres répartis en 21 branches[14]. Elle serait donc aujourd'hui la communauté chrétienne la plus importante de ce pays. Pourtant, les premiers missionnaires ne sont arrivés qu’en 1992. C’est cette année-là, en effet, que des couples mormons américains ont été officiellement invités en Mongolie pour contribuer à l'amélioration du système d'éducation supérieure. L'accord entre l’Église et les autorités mongoles stipulait que ces visiteurs américains seraient autorisés à propager leur foi[15], ce qu’ils ont fait très rapidement. De nombreux Mongols se sont alors convertis. Même si toutes les conversions ne sont pas stables, un noyau solide semble s’être rapidement formé. Le Livre de Mormon est disponible en mongol depuis 2001.

L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours a par contre peu de succès en Europe. Deux pays font pourtant exception : la Grande-Bretagne et la Suisse. L’Église a toujours bien réussi en Grande-Bretagne où elle prétend qu’un habitant sur deux cents est aujourd’hui mormon. Dès la création de l’Église, Joseph Smith et ses successeurs ont porté un intérêt particulier à ce pays, considérant les Anglais comme des compatriotes susceptibles d’immigrer aux États-Unis sans trop de difficultés. En Suisse, pays de Calvin, où eurent lieu de nombreuses luttes entre diverses branches du protestantisme et où les mouvements sectaires ont généralement du succès, les mormons y sont 7 500 contre 1 800 il y a cinquante ans[16]. Ces chiffres sont cependant fort modestes au regard d’une population globale qui dépasse les sept millions d’habitants. Les mormons y sont répartis en quarante paroisses et trois pieux[17], et c’est à Zollikofen, près de Berne, qu’ils ont construit en 1955 leur premier temple hors des États-Unis. Le Portugal est le pays d’Europe de l’Ouest où la croissance du mormonisme est la plus spectaculaire, et cela malgré le poids écrasant du catholicisme. Depuis la chute du mur de Berlin, les mormons ont réussi également une belle avancée en Europe de l’Est. Ils y restent cependant très marginaux par rapport aux religions établies avant les régimes communistes.

On trouve aussi des mormons en Afrique. Sur ce continent, leur taux de croissance est faible en dehors de la République d’Afrique du Sud. L’aide humanitaire apportée au continent africain n’a pas encore permis des conversions de masse. Il faut dire aussi que pendant longtemps l’idéologie raciste des mormons les avait dissuadés de tenter quoi que ce soit en Afrique noire. En outre, l’Église ne peut y collecter qu’une très maigre dîme, ce qui rend le continent africain moins attrayant. Pourtant, en République d’Afrique du Sud, ainsi qu’au Nigeria et au Ghana, les mormons ont envoyé des missionnaires qui ont réussi à recruter beaucoup de monde. Malgré cela, ces trois pays africains n’apportent pas beaucoup d’argent dans les caisses de l’Église, car les recrues viennent de couches populaires à faible revenu.

On notera également que l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours est totalement absente du Proche-Orient, du Moyen-Orient et du Maghreb. Elle ne s’est même pas encore aventurée dans ces pays où règne en général une religion officielle en l’occurrence l’Islam – et où la liberté religieuse n’est donc pas à l’ordre du jour. De plus, les mormons s’affirment chrétiens et, surtout, ils sont perçus comme Américains – deux facteurs qui ne jouent pas en leur faveur dans les pays musulmans depuis une dizaine d’années.

 

Enjeux et difficultés de l’internationalisation

 

Les difficultés économiques

 

On remarque d’emblée que l’internationalisation n’est pas encore une affaire financièrement rentable pour l’entreprise mormone. Comme les fidèles américains sont issus de la classe moyenne et profitent d’un revenu légèrement supérieur à la moyenne nationale, ils aimeraient recruter dans des classes équivalentes en Europe et dans le reste du monde. Mais ce n’est pas chose facile, et toutes les Églises savent que ce sont les pauvres qui se tournent les premiers vers les nouvelles religions. Ces pauvres peuvent aussi facilement changer de religion s’ils ne sont pas satisfaits de ce que leur conversion leur rapporte. On a l’impression que l’économie de marché n’a pas seulement imposé son fonctionnement à plusieurs Églises – en particulier celle des saints des derniers jours – mais également à bien des convertis qui se conduisent de plus en plus comme des consommateurs. Le fait est que le revenu de la dîme est faible à l’extérieur des frontières américaines. Aucune organisation mormone étrangère n’est autosuffisante financièrement et il faut compter sur les frères américains pour remplir les caisses des Églises à l’extérieur des États-Unis. On peut donc considérer cette phase d’expansion comme un investissement pour l’avenir.

 

L’américanisation des fidèles

 

La suprématie de la langue anglaise à travers le monde est un formidable avantage pour l’Église mormone. Dans toutes les paroisses mormones du monde entier, on vous enseignera gratuitement l’anglais si vous le désirez. Quand les fidèles ne parlent pas anglais, on conduit la cérémonie en deux langues : en anglais, et dans la langue maternelle des fidèles. L’anglais est ici l’équivalent du latin dans la tradition catholique.

Les mormons, qu’ils soient japonais ou finlandais, manifestent de plus en plus leur attachement aux États-Unis et à ses valeurs. Il arrive très souvent que, bien que n’étant pas américains, ils célèbrent des fêtes telles que Thanksgiving ou Independence Day. En tout cas, dans tous les pays, nombreux sont les mormons qui se déguisent en pionniers américains pour la fête, spécifiquement mormone celle-là, du 24 juillet. C’est en effet le « jour des pionniers de l’Utah » qui commémore l’entrée de Brigham Young dans la vallée du Grand Lac Salé. Les mormons non américains, surtout en Asie, souhaitent s’américaniser et distinguent parfois assez mal ce qui est simplement mormon de ce qui est américain.

 

Enjeux dogmatiques et uniformisation des pratiques

 

L’augmentation du nombre de fidèles, leurs origines nationales de plus en plus diverses et le multiculturalisme croissant des mormons ont cependant constitué de nouveaux défis pour les autorités ecclésiastiques. Le fait que l’Église mormone soit américaine représente à la fois un atout et un désavantage. C’est un atout parce qu’elle est le vecteur de la culture dominante dans le monde d’aujourd’hui, mais un désavantage parce qu’elle apparaît nationaliste et se heurte ainsi à d’autres nationalismes. L’Église, pour s’internationaliser, a donc dû opérer quelques changements. Le plus spectaculaire concerne sans doute les Noirs et un point de doctrine. Jusqu’en 1978, les Noirs n’avaient pas le droit de recevoir tous les sacrements ordinairement administrés à chaque mormon. L’Église a rapidement compris que cette interdiction l’empêchait de s’établir dans certains pays et particulièrement au Brésil dont les populations étaient pourtant sensibles à ses avances. Ce racisme l’excluait aussi de l’Afrique et risquait de se retourner contre elle aux États-Unis même. Heureusement, le président-prophète, en 1978, a eu une révélation qui lui a permis de modifier la doctrine et de proclamer que les Noirs pouvaient désormais recevoir les sacrements. Ce n’est pas pour autant que le racisme a totalement disparu chez les mormons, et la mixité raciale des couples est loin d’être encore bien acceptée dans les pieuses familles de l’Utah.

L’ouverture en direction des Noirs ne veut pas dire non plus que le dogme mormon soit considéré comme discutable par les fidèles. D’autant plus qu’avec l’agrandissement de l’Église, naît le risque de divergences doctrinales. Pour y remédier, les dirigeants de l’Église ont décidé d’harmoniser diverses cérémonies dès 1893[18]. Cette tendance a perduré avec l’internationalisation : on simplifie les cérémonies et on édite des manuels destinés aux mormons travaillant dans les temples. Il s’agit d’établir clairement une stratégie d’encadrement des fidèles qui soit identique aux quatre coins du globe. Ainsi, comme il est possible de déguster le même cheeseburger MacDonald à New Delhi et à Washington, il est nécessaire de réciter la même prière, d’assister au même office religieux et de croire exactement aux mêmes principes, que l’on soit un mormon brésilien ou français.

Malgré les efforts des dirigeants mormons pour uniformiser l’Église aux quatre coins du monde,  l’expansion internationale a entraîné l’émergence d’Églises mormones nationales distinctes. En 1931, à la mort du président (américain) de la mission mexicaine, les Mexicains ont exigé que leur nouveau président soit mexicain. Les autorités de Salt Lake City s’y sont opposées. Un Mexicain a alors pris la tête d’un mouvement d’opposition à la hiérarchie. Pire, s’autorisant lui aussi de révélations divines, il a publié un livre où il était écrit que les Lamanites[19] mexicains devaient prendre le pouvoir de l’Église mormone mexicaine. Ce conflit a donné naissance à un mouvement dissident qui a duré jusqu’à la réconciliation de 1961 avec, au bout du compte, la victoire des autorités de Salt Lake City et le retour d’un dirigeant américain au Mexique[20].

On notera pour finir que l’implantation internationale n’est nullement reflétée dans la hiérarchie de l’Église. Toutes les autorités ecclésiastiques sont américaines, et les dirigeants ont tous suivi le même type de carrière. Ils sont mormons depuis plusieurs générations, sont issus de riches familles et sont diplômés de l’enseignement supérieur. En outre, tous ont dirigé de grandes entreprises avant d’arriver à la tête de l’Église. Pour avoir des responsabilités ecclésiastiques, il faut d’abord être un notable.

Conclusion

 

Grâce à des missionnaires extrêmement bien formés et triés sur le volet, grâce à la modernisation de la doctrine mormone (abandon de la polygamie, acceptation des Noirs), à des moyens financiers considérables, à des appuis politiques du gouvernement américain et à une organisation parfaitement au point, l’Église de Jésus-Christ des saints est une des Églises qui se développe le plus rapidement dans le monde. Les mormons ont établi une véritable stratégie d’expansion internationale qui porte ses fruits dans beaucoup de pays même si elle connaît de sérieuses limites en Afrique et au Moyen-Orient. Leur Église est devenue mondiale, mais toutes les commandes restent à Salt Lake City. Elle poursuit sa croissance et l’Asie est le continent où elle compte désormais recruter en priorité.

 

 

 


[1] Mémoire de maîtrise soutenu en juin 2002 : L’internationalisation d’une église américaine : l’exemple mormon, sous la direction d’André Kaspi et de  Hélène Harter, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2] Borger (Julian), « Mormons Saddle up for Bush’s Second Coming but Hope for a Little Humility », The Guardian, 19 janvier 2005.

[3] Il y a environ 6 millions de mormons aux États-Unis, alors qu’on compte près de 5 millions de juifs et moins de 4 millions de musulmans.

[4] Cela dit, comme le rappelle encore Jon Krakauer dans son livre récent sur les mormons, ces branches dissidentes comptent aujourd’hui quelque 40 000 membres aux États-Unis où, semble-t-il, les autorités fédérales ferment les yeux sur leurs pratiques polygames. Cf. Krakauer (Jon), Under the Banner of Heaven : A Story of Violent Faith, New York, Doubleday, 2003, 400 p.

[5] Propos recueillis lors d’un entretien avec des missionnaires mormons. Il ne s’agit pas du discours officiel de l’Église.

[6] Voir mon mémoire de maîtrise : L’internationalisation d’une église américaine : l’exemple mormon, chapitre 3.

[7] Van Biema (David), « Kingdom Come », Time, 8 avril 1997.

[8] Gillette (Alain), Les Mormons, théocrates du désert, Alençon, Jugain, 1985, p. 138.

[9] « Articles de Foi », Perle de Grand Prix, Salt Lake City, Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, 1985.

[10] Gillette (Alain), op. cit., p. 126.

[11] Méthode uniforme pour l’enseignement de l’Évangile, Torcy, Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, 1986.

[12] AFP, 30 janvier 2003.

[13] Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours,  Liste officielle des temples, à l’adresse : http://lds.org/

[14] Harper (Steven C.), « Nothing Less Than Miraculous : The First Decade of Mormonism in Mongolia », Brigham Young University Studies, Vol. 42, n°1, 2003, p. 19-49.

[15] Mayer (Jean-François), « Mormons, un mouvement en plein essor en Mongolie », cf. le site internet : Religioscope, www.religion.info

[16] Bloch (Corinne), « Mormons », Le Temps, Suisse, 6 février 2002.

[17] Les mormons ont découpé le monde en 618 districts qui sont autant de grandes régions. Ces districts sont subdivisés en pieux (stakes, en anglais). En 2001, les pieux étaient au nombre de 2 607. Le pieu correspond à peu près à la taille d’une région française. Il y a quatre ou cinq pieux par district. Chaque pieu a un président de pieu et regroupe dix paroisses, voire plus. Chaque paroisse compte entre 300 et 500 membres.

[18] Introvigne (Massimo), Les mormons, Paris, Brepols, 1991, p. 125.

[19] Les mormons croient que les Lamanites et les Néphites sont des peuples venus d’Israël sur le continent américain en 600 av. JC. Seuls les Lamanites auraient survécu. Les Lamanites seraient donc les ancêtres des Indiens d’Amérique.

[20] Gottlieb (Robert) and Wiley (Peter) (eds), America’s Saints : The Rise of The Mormon Power, New York, G. P. Putnam’s sons, 1984, p. 138.