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Camille Foulard, Les congrégations enseignantes françaises dans la tourmente mexicaine : un exemple de politique culturelle internationale (1900-1940)

Hugues Tertrais, Les archives des Missions étrangères de Paris

 

 

Bulletin n° 22, automne 2005

 

 

Les congrégations enseignantes françaises

dans la  tourmente mexicaine :

un exemple de politique culturelle internationale

(1900-1940) 

Camille Foulard[1]

 

 

La perte de Cuba par l’Espagne et sa défaite face aux États-Unis lors de la guerre hispano-cubano-américaine en 1898 marque la fin définitive d’un empire au profit de la consolidation de l’influence nord-américaine dans la région[2]. L’ingérence militaire des États-Unis dans les Caraïbes au nom de la Doctrine Monroe[3] laisse présager de ses velléités expansionnistes sur le continent, dessinant les contours d’une nouvelle forme d’impérialisme. Face à la menace anglo-saxonne, le gouvernement mexicain opte, dans une certaine mesure, pour une politique de rapprochement avec l’ancienne puissance dominante. Ainsi, lors du Congrès social et économique hispano-américain convoqué à Madrid en 1900, les diplomates mexicains proposent d’opposer le « panibérisme » au « panaméricanisme »[4] en raison de la « communauté de langue, de sentiments, de goûts et d’intérêts »[5]. Toutefois, ces nouvelles dispositions ne se réduisent pas à une relation bilatérale exclusive avec l’Espagne qui tendrait à recréer l’ancien rapport colonial mais vise à donner la prédominance aux peuples latins au détriment des anglo-saxons.  Dans ce contexte, les valeurs politiques, idéologiques et culturelles françaises deviennent les références majeures fédérant ce mouvement d’unité intercontinentale.

En pratique, le Mexique, qui n’a ni les moyens ni véritablement l’intérêt de refuser les investissements étrangers sur son territoire qu’ils proviennent de pays latins ou non, devient le lieu d’une  lutte silencieuse entre les nouvelles puissances émergeantes comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou le Japon[6]. Dans la bataille économique, la France reste en retrait car les investissements faits par la colonie française au Mexique sont insuffisants au regard des investissements anglais notamment. Le champ d’influence reste avant tout culturel car le gouvernement français associe le rôle de la France à l’étranger au « progrès » et à la « civilisation »[7]. Il s’agit alors de divulguer outre-Atlantique ce modèle français, conçu comme universel, auprès des élites principalement afin qu’elles le mettent en œuvre à leur tour. Contre toute attente, ce sont les congrégations enseignantes qui, dans la première moitié du XXe siècle, ont servi de fer de lance au gouvernement français pour le développement de sa politique d’influence culturelle. Parties dès la seconde moitié du XIXe siècle de leur propre chef, les congrégations françaises revendiquent cependant leur gallicanisme. Connues pour leur efficacité et leur compétence en matière d’enseignement, elles sont chargées de créer l’élite francophile au Mexique. La vie quotidienne des congrégations et leur projet d’expansion vont toutefois se trouver confrontés à une contrainte majeure : la prise en considération simultanée des intérêts mexicains et français dont les effets s’avèrent souvent radicalement opposés. Cette situation est d’autant plus critique que les événements marquants dans chacun des deux pays ainsi qu’à l’échelle des relations internationales tendent à s’accentuer entre 1905 et 1940. Il s’agit alors de mettre en lumière la manière dont les congrégations confrontent leur projet spirituel à l’épreuve des événements politiques et, en l’occurrence ici, aux changements radicaux imposés par la révolution anticléricale mexicaine.         

 

Du Porfiriat à la politique anticléricale de Calles : l’implantation congréganiste française sous le Porfiriat.

 

Les lois de Réforme instituées en 1857 au Mexique avaient bien pour but de mettre à mal la puissance de l’Église dans la sphère politique et sociale. Toutefois, le gouvernement de Porfirio Díaz mène une politique de conciliation afin d’éviter tout conflit frontal avec l’Église qui remettrait en cause l’impulsion économique jusque-là privilégiée. Cette situation favorable permet aux catholiques de ré-ouvrir leurs écoles en marge du système laïc encore embryonnaire et de proposer un enseignement incluant la formation religieuse[8].

Pour les congrégations enseignantes françaises, le Mexique du Porfiriat devient une terre privilégiée de fondations. Le modèle français et les idéaux nés de la Révolution sont en effet largement imités et l’éducation française devient une référence pour l’aristocratie mexicaine. Bien que l’enseignement officiel réponde à la préoccupation essentielle des libéraux de former les citoyens à l’école laïque, les institutions congréganistes françaises sont prisées. Ainsi, les missions religieuses sont-elles parties prenantes dans le processus de transplantation culturelle et de conquête des élites que la France est en train de réaliser. Enfin, l’aide matérielle et morale des religieux et particulièrement des religieuses est considérée comme essentielle par le gouvernement français qui les sollicite pour améliorer les conditions de vie précaires des nouveaux migrants et structurer la colonie dans le domaine social, secteur pour lequel ils sont souvent seuls à avoir les compétences requises[9].

 

La séparation de l’Église et de l’État et l’intensification des départs missionnaires.

 

La séparation de l’Église et de l’État en France en 1905 agit comme un véritable déclencheur de certains départs lorsque les congrégations n’ont pas reçu l’autorisation juridique car elles ne peuvent plus exister légalement[10]. Ce vaste mouvement concerne tout autant les hommes que les femmes et entraîne une véritable mutation de la conception de leur action car la fixation à l’étranger ne revêt pas la même signification avant et après la loi de 1905. L’Amérique latine est l’une des destinations les plus souvent retenues en raison de la tradition d’implantation française qui, se situant dans une perspective mondiale de partage colonial, s’est fortement développée dans la seconde moitié du XIXe siècle sous forme, par exemple, de créations d’établissements français. C’est entre 1885 et 1906 que les arrivées missionnaires sont numériquement les plus importantes au Mexique. Ainsi, les Frères et les Pères Maristes, les Frères des Écoles Chrétiennes et les Sœurs de Saint-Joseph fondent leurs premières maisons d’éducation durant ces années-là[11]. La particularité inhérente à toutes ces congrégations est cependant leur implacable sentiment d’appartenance nationale en dépit de leurs départs forcés. Cette spécificité est due à leur statut de « congrégation à supérieur général » qui leur confère une grande autonomie vis-à-vis du Saint-Siège puisqu’elles ne relèvent pas directement de lui.

 

La politique anticléricale mexicaine

 

Les enjeux véritables de la Révolution qui se développe au Mexique à partir de 1910 sont la modernisation et l’unification du pays[12]. L’Église devient alors l’une des cibles privilégiées des révolutionnaires qui la considère responsable de l’obscurantisme et du maintien des structures économiques arriérées du pays. L’enseignement unifié, laïc puis socialiste devient une priorité du nouveau régime pour à la fois apporter à tous les enfants mexicains un meilleur niveau d’alphabétisation et accroître le sentiment d’appartenance à la nation. Dans ce contexte, les congrégations françaises sont doublement fustigées. Tout d’abord parce qu’elles appartiennent à l’Église et ensuite parce que l’éducation qu’elles dispensent est perçue par le gouvernement mexicain comme une tentative d’expansion coloniale moderne de la part de la France, via la figure du cosmopolitisme, alors même que le pays cherche à se donner des repères culturels nationaux[13]. Certains diocèses comme Saltillo ou Guadalajara[14] sont particulièrement touchés par les violences révolutionnaires[15]. De nombreux religieux français sont expulsés, leurs biens sont confisqués et les écoles sont fermées. La grande majorité se réfugie à la Havane où est installé le siège du district Antilles-Mexique d’un grand nombre de congrégations.

À partir de 1920, un nouveau tournant est pris par le gouvernement révolutionnaire concernant l’éducation. Vasconcelos, fondateur du ministère de l’Éducation publique et détenteur de ce poste jusqu’en 1924, défend l’idée que l’éducation n’a pas seulement la fonction de former les citoyens mais doit aussi valoriser l’esprit national[16]. Il se fait le chantre d’une démarche nationaliste sollicitant les cultures traditionnelles et le folklore afin de réaliser une culture métisse et nationale dont l’école serait le lieu de reproduction. En 1921, il devient obligatoire que toutes les écoles soient tenues par des maîtres nationaux enseignant exclusivement les programmes mexicains[17]. C’est la première grande offensive de nationalisation des écoles menée par le gouvernement. Pour les congrégations françaises, elle remet en cause les fondements de leur œuvre éducative.

Dans le contexte propagandiste de plus en plus virulent en Amérique latine, le moyen le plus sûr de défendre l’influence française est la formation de francophiles convaincus, ce qui passe évidemment par une bonne maîtrise de la langue.

Enfin, à partir de 1924, l’ère Calles se caractérise par une volonté constante d’anéantir l’Église considérée comme usurpatrice d’une autorité revenant légitimement à l’État et agissant de ce fait comme une puissante force centrifuge. Une première vague de persécution religieuse débute en 1926 avec la mise en place d’une série de règlements visant l’Église et plus précisément les écoles congréganistes car le gouvernement mexicain considère que les congrégations, en particulier étrangères, jouent un rôle décisif dans l’européanisation et la romanisation des catholiques mexicains. 

 

Education et enjeux internationaux : le paradoxe français

 

L’importance croissante prise par les relations culturelles dans la vie internationale est un fait nouveau au XXe siècle. La Première Guerre mondiale engendre rapidement une débauche de propagande qui montre la volonté des nations européennes de se faire des alliés sur tous les continents[18]. Après la guerre, le bilan est difficile pour la France, tandis que les États-Unis font figure de puissance montante et que leur rôle devient de plus en plus important dans le domaine diplomatique. La France veut s’adapter au jeu désormais plus subtil des relations internationales en combattant de manière plus énergique la propagande adverse. Le soutien au développement de l’enseignement en Amérique latine devient la pierre angulaire de l’action culturelle française en raison de sa tradition et de son importance. Le Bureau des Écoles et des Œuvres françaises à l’étranger, créée en 1915 et bientôt transformé en Service des Œuvres françaises à l’étranger, a pour but d’apporter une aide efficace à ce projet. Face aux difficultés financières auxquelles elle est confrontée, la France opte pour un choix pragmatique : elle entend défendre ses prérogatives en Amérique latine mais se refuse à tout investissement financier de grande ampleur. Elle préfère donc soutenir le maintien et l’essor des écoles congréganistes dont les responsables ont prouvé leur attachement à la nation pendant la guerre et dont le travail est très rentable économiquement puisque les religieux ne sont pas rémunérés[19]. Le projet spirituel des congrégations est par ailleurs un puissant vecteur de mobilisation et d’adhésion qui, aux yeux du gouvernement français, manque aux organisations laïques. Ainsi, pour la France, la séparation de l’Église et de l’État n’a de raison d’être que dans la métropole. 

 

La concurrence étrangère

 

Le lien culturel que le gouvernement français entend développer avec l’Amérique latine et plus particulièrement avec le Mexique est d’ordre élitiste. Les pratiques en jeu visent en effet « à reconnaître une identité sociale, à exhiber une manière propre d’être au monde, à signifier symboliquement un statut et un rang »[20]. Seules les couches supérieures de la société mexicaine sont concernées par la diffusion de la langue française, limitant d’autant l’enracinement du modèle français.

À l’inverse, l’Allemagne et les États-Unis surtout, développent des politiques offensives d’influence culturelle. L’Allemagne qui fait montre d’une virulente propagande anti-française devient l’un des premiers exportateurs de matériel de guerre et plusieurs académies militaires destinées à la formation de l’armée sont co-dirigées par des instructeurs allemands[21]. L’influence des collèges français est souvent mise à mal par la montée en puissance de ces établissements. Ainsi, en 1934, les Frères des Écoles chrétiennes doivent déménager du collège San Borja afin de laisser la place à une école militaire. Les Etats-Unis, quant à eux, mettent en place un réseau serré de collèges techniques ou commerciaux. Les formations proposées, courtes, permettent aux enfants de familles moyennement aisées d’obtenir un diplôme sans les sacrifices financiers qu’impliquent souvent les études dans un collège français[22].

 

L’éducation socialiste

 

Les Arreglos, accords signés entre l’Église et l’État mexicain en 1929 ne mettent pas un point final à la lutte anticléricale, bien au contraire. Calles, qui reste l’homme fort du pays, poursuit ses attaques contre les activités cléricales. Le 29 décembre 1931, un premier décret étend l’obligation de l’incorporation aux écoles secondaires qui veulent délivrer des diplômes équivalents à ceux des écoles officielles[23]. Cette mesure place les congréganistes français au centre d’un dilemme car refuser l’incorporation équivaut à voir s’éloigner toute une clientèle d’élèves craignant la partialité des jurys mais l’accepter suppose que les écoles seront sous le contrôle entier de l’État mexicain. Par ailleurs, la loi sur le travail est désormais appliquée de manière stricte, ce qui signifie que toute entreprise implantée sur le sol national doit employer au moins 90% de Mexicains. Enfin, en juillet 1934, Calles lance le fameux « cri de Guadalajara » inaugurant l’intensification des affrontements avec l’Église[24]. Il s’agit en effet pour Calles de mettre en œuvre la réforme de l’article 3 de la Constitution, afin d’y introduire l’obligation de l’enseignement socialiste. Cette mesure, véritable coup de grâce, ajoute encore aux difficultés des congrégations enseignantes car si jusque-là un certain nombre de compromis peuvent être envisagés, il est par contre impensable de tolérer l’enseignement socialiste dans les établissements confessionnels. Celui-ci, en effet, en éliminant toute doctrine religieuse, combattra en outre le fanatisme et les préjugés. Les activités seront organisées de telle façon qu’elles permettent de créer parmi la jeunesse une conception rationnelle et exacte de l’univers et de la vie sociale[25].

 

La fin de l’œuvre congréganiste française au Mexique ? La position du Vatican

 

À partir de la fin des années 1920, les congrégations françaises se trouvent confrontées à un double problème : le Vatican met en œuvre l’internationalisation des missions et reste intransigeant face aux nouvelles dispositions juridiques mexicaines concernant l’école.

Tout au long de la première moitié du XXe siècle, le Vatican s’attache à mettre fin à la particularité gallicane des congrégations françaises. En 1919, le Saint-siège promulgue l’encyclique Maximum Illud condamnant officiellement la confusion de l’idéal missionnaire et du patriotisme européen[26]. Le pape Benoît XV recommande aux religieux l’attachement à une nouvelle patrie dont le chef spirituel est à Rome. Par ailleurs, il invite à la formation d’un clergé indigène. L’encyclique porte un coup aux missionnaires français qui, partis vingt ans plus tôt aux frais de la nation française, sont toujours financés en partie par elle. Le transfert à Rome de la Propaganda Fide en 1922 accentue encore le processus de centralisation. Les congrégations françaises sont donc écartelées entre un attachement à la France qui pourtant leur refuse la réouverture des séminaires et un respect de la hiérarchie ecclésiastique qui leur recommande l’internationalisation au risque de perdre leur caractère français.

Par ailleurs, le Vatican refuse catégoriquement toute négociation en faveur de l’application de l’éducation socialiste dans les écoles confessionnelles mexicaines. L’Église catholique se conçoit en effet comme une société aux fins divines dont le projet terrestre, global, est en complète contradiction avec celui de l’État[27]. A ce titre, l’éducation catholique procède d’un droit divin que l’Église refuse d’abandonner au gouvernement mexicain. En 1935, Pie XI promulgue l’encyclique Divini illius magistri[28] réitérant que le magistère de l’Église inclue les moyens nécessaires pour accomplir sa mission comme la tenue d’écoles ou la mise en œuvre de programmes portant sur la doctrine chrétienne. Le pape, relayé par l’épiscopat mexicain, recommande par ailleurs aux catholiques l’absentéisme scolaire plutôt que la soumission à l’éducation socialiste. Dans ce contexte, les congrégations françaises se trouvent face à un dilemme car se soumettre aux instructions du Vatican met en péril le sort de l’œuvre française au Mexique. Toutefois, les prises de positions du pape correspondent à une attitude constante du Vatican : c’est le refus de toute exaltation nationale qui prendrait le pas sur la foi et de la subordination de celle-ci au politique qu’implique toute allégeance séculière.

 

La France impuissante

 

Devant l’intransigeance du gouvernement Calles, la France n’a plus les moyens de faire valoir ses prérogatives en matière d’influence culturelle via l’éducation congréganiste. À ce propos, le retentissement de l’affaire du Collège San Borja illustre bien les difficultés que rencontre la légation française au Mexique. Le Collège San Borja, d’abord tenu par les Pères Maristes puis par les Frères des Écoles Chrétiennes est l’un des plus grands fleurons de l’enseignement français au Mexique. En septembre 1934, le gouvernement mexicain décide d’annuler l’incorporation et exige la fermeture immédiate de l’établissement au nom de la violation de l’article 3 de la Constitution[29]. La revendication du gouvernement mexicain est d’abord comprise comme un acte d’ingérence à l’endroit d’un institut influent et ensuite comme la mise en faillite d’un des meilleurs liens de culture et de rapprochement entre la France et le Mexique[30].  Pour la première fois depuis les troubles liés au règlement de la question religieuse, la légation française ne se contente pas des négociations habituelles et menace de faire pression sur l’État mexicain par le biais de la SDN. Après une bataille juridique acharnée, moult rebondissements et l’intervention de l’Association des Pères de Famille, le collège est finalement définitivement exproprié en 1940. Plusieurs enseignements peuvent être retenus de ce long procès de nationalisation. D’abord, le collège est au centre de l’affrontement de deux puissances et de deux logiques. D’un côté, la France, puissance reconnue mais dont l’influence est en déclin, qui cherche à maintenir la présence de sa culture à l’étranger. D’un autre côté, le Mexique, qui poursuit le processus de modernisation amorcé depuis la révolution. La France, pour gérer le conflit, opte en faveur d’une position nouvelle. Dans les crises précédentes les ambassadeurs avaient à l’esprit que sous couvert de rigidité, le gouvernement mexicain acceptait la négociation en sous-main. Il n’en va plus de même et la légation française doit s’incliner devant le gouvernement Cardenas, d’autant que la situation internationale, en 1937, est de plus en plus difficile. Le recensement de l’ambassadeur B. Hardion fait d’ailleurs état d’une situation très dégradée : la plupart des établissements français présents au Mexique sont encore tenus par des religieux et donc réduits à la clandestinité. 

 

 

 

Conclusion

 

La spécificité des congrégations provient de leur statut même, à la frontière du triangle institutionnel État, Église et Société[31]. Se définissant comme entité religieuse, elles évoluent dans un monde laïc et sont donc, à leur corps défendant, contraintes à un comportement politique. Les départs missionnaires ne simplifient en rien cette ambiguïté fondamentale. Au Mexique, les congrégations doivent faire face à une multiplicité d’acteurs politiques souvent contradictoires.

À un premier niveau, la période allant de 1905 à 1940 se caractérise pour la France comme pour le Mexique par une succession d’événements engendrant des mutations fondamentales dans l’appréhension de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels ainsi que le rôle dévolu à chacun. Les congrégations religieuses françaises subissent une série de crises de légitimité remettant en cause non leur savoir-faire mais leur existence même. Dans cette situation, les congréganistes doivent faire preuve d’une adaptabilité accrue, qu’elle relève de l’acclimatation dans le pays de mission ou des nouvelles contraintes imposées par les deux gouvernements respectifs. Dans le même temps, ils ne doivent pas perdre de vue les objectifs primordiaux de leur apostolat sans outrepasser les recommandations de Rome.

À un second niveau, les difficultés rencontrées par les congrégations françaises ont trait à leur spécificité gallicane qui fait d’elles l’instrument privilégié de la politique culturelle propagandiste de la France pendant la période. L’attitude du gouvernement français est d’ailleurs liée à une compréhension de la nouvelle donne internationale. Dans le contexte des deux grands conflits mondiaux, il s’agit non plus de coloniser directement mais de développer des aires d’influence permettant à la fois de compter sur des alliés sûrs et de contrecarrer les tentatives impérialistes des autres puissances européennes et nord-américaine. À ce jeu, la France perd indubitablement car la perception du gouvernement est biaisée par la certitude qu’il a de la pérennité du modèle français. Dans le cas particulier du Mexique, le gouvernement ne prend que très tardivement le mesure de ce qu’implique la Révolution anticléricale. Il semble, a priori, que les congrégations enseignantes françaises soient aussi les grandes perdantes au vu surtout de leur situation numérique très dégradée en 1940. Toutefois, en dépit du démenti des congrégations, certaines archives font état de l’intégration de novices mexicains au sein des établissements dès les années 1920[32]. Cette situation laisse présager de la souplesse d’adaptation des congrégations qui, lorsque la survie de leur œuvre est en péril, prennent d’autres formes.       

 

 

 


[1] Doctorante en Histoire des Relations internationales et des mondes étrangers à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne sous la direction d’Annick Lempérière et boursière au Centre d’Etudes Mexicaines et Centre-Américaines (Mexique).

[2] Granados (Aimer), Justo Sierra en Madrid la politica mexicana hacia la doctrina Monroe, in Artífices y operadores de la Diplomacia mexicana siglos XIX y XX, Mexico, ed. Porrua, 2004, p. 173.

[3] « Bolivarisme, panaméricanisme et interventionnisme : trois moments pour penser l'Amérique », article collectif (ALEPH), Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n° 67, 1997, p. 21-48.

[4] Ibid., p. 177.

[5] El Correo Espanol, 5/5/1900, n°3281.

[6] Ulloa (Bertha), El Juego de las potencias, in México y el mundo, historia de sus relaciones exteriores, la lucha revolucionaria, Mexico, El Colegio de Mexico, El Senado de la Republica, 2000, p. 54.

[7] Rolland (Denis), La crise du modèle français, Marianne et l’Amérique latine, Culture, politique et identité, Rennes, PUR, 2000, p. 249.

[8] Bazant (Milada), Historia de la educación durante el Porfiriato, Mexico, El Colegio de Mexico, p. 187.

[9] Foulard (Camille), Les congrégations missionnaires françaises au Mexique 1900-1940, une œuvre au service de l’expansion culturelle de la France ?, Mémoire de DEA, Paris I Panthéon-Sorbonne, 2002, p. 4.

[10] Mayeur (Jean-Marie), La séparation des Églises et de l’État, Paris, Éd. ouvrières, 1991, p. 92.

[11] Foulard (Camille), op. cit., p. 9.

[12] Meyer (Jean-André), La Révolution mexicaine : 1910-1940, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 78.

[13] Foulard (Camille), op. cit., p. 4.

[14] Foyers catholiques durant la période révolutionnaire.

[15] Centre d’Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), Mexique (134), rapports de la légation française sur les affaires religieuses, missive de E. Pinson, agent consulaire à Guadalajara, à V. Ayguesparsse ambassadeur de France, le 15 octobre 1914.

[16] Lempérière (Annick), Intellectuels, État et société au Mexique XXe siècle, les clercs de la nation 1910-1968, Paris, l’Harmattan, p. 48.

[17] CADN, (119), écoles et professeurs, compte rendu de l’ambassadeur le 3 mai 1925. Plainte des religieux à l’ambassadeur.

[18] Rolland (Denis), op. cit., p. 249.

[19] Foulard (Camille), op. cit., p. 52.

[20] Chartier (Roger), « Le monde comme représentation », Annales, ESC, n°6, nov-déc. 1989, p. 1514.

[21] Foulard (Camille), op. cit., p. 82.

[22] Ibid., p. 84.

[23] MAE, Mexique (20), affaires religieuses, juillet 1931-1937, télégramme de M. Perier, ambassadeur de France au Mexique, le 19 décembre 1931.

[24] Blancarte (Roberto), Historia de la Iglesia católica en México, México, Fondo de Cultura Económica, 1992, p. 37.

[25] CADN, Mexique (121), collège San Borja, note de H. Goiran le 5 octobre 1934.

[26] Mayeur (Jean-Marie), Histoire du Christianisme, t. 12 : Guerres mondiales et totalitarismes : de 1914 à 1958, Paris, Desclée, 1990.

[27] Blancarte (Roberto), op. cit., p. 53.

[28] Ibid., p. 44.

[29] CADN, Mexique (136), collège San Borja, note du ministère de l’Instruction publique mexicain à la légation de France le 5 septembre 1934.

[30] Foulard (Camille), op. cit., p. 97.

[31] Lanfrey (Ancelin), Marcellin Champagnat et les frères maristes, instituteurs congréganistes au XIXe siècle, Paris, éd. Don Bosco, 1999, p. 72.

[32] Archives épiscopales de Guadalajara, cartons portant sur les congrégations françaises.