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Sandrine Ménard, Arnold J.Toynbee et la révolution kémaliste en Turquie

Arnold J.Toynbee et la révolution kémaliste en Turquie

 

 

Bulletin n° 21, printemps 2005

 

 

 

Arnold J.Toynbee et la révolution kémaliste en Turquie

Une « affaire étrangère » et une philosophie de l’histoire en Grande-Bretagne

(1915-1954)

Sandrine Ménard[1]

 

Le 29 octobre 1923, le général ottoman Mustafa Kemal proclame à Ankara l’avènement de la République turque. Cet événement marque la fin de l’Empire ottoman en même temps qu’il consacre la réussite du mouvement national turc. La disparition de l’État ottoman, cinq ans après la fin de la Première Guerre mondiale, est celle d’une entité politique vieille de six siècles. À la veille de la Grande Guerre, le territoire de l’empire était déjà considérablement réduit par rapport au temps de son apogée, où il s’étendait de l’Égypte au nord de la Roumanie actuelle et, d’est en ouest, du Caucase aux portes de Vienne. Mais il couvrait encore l’ensemble des péninsules arabique et anatolienne et la bande de terre formant le sud-est du continent européen, le long de la mer de Marmara. L’État turc d’après 1923 ne comprend plus les territoires situés au sud de l’Anatolie. Il regroupe les régions que les Européens appellent encore « l’Asie Mineure » et « la Thrace », par référence à l’antiquité. À partir de mars 1924, la suppression du califat ottoman achève de tourner le dos au passé d’un État musulman prestigieux.

La fondation du dernier État successeur de l’Empire ottoman se signale donc par une profonde reconfiguration, à la fois géographique et politique, de ce qu’on a coutume d’appeler le Moyen-Orient. Par ailleurs, la proclamation de la République turque résulte de la victoire d’un mouvement national récent, celui des populations musulmanes et turcophones d’Anatolie et de l’extrême sud-est de la péninsule balkanique. Le nationalisme turc, qui est parvenu à établir un État national sur la partie centrale de l’ancien territoire ottoman, a été beaucoup plus tardif que celui des autres composantes de l’empire. Il a été en grande partie déclenché en mai 1919 par un débarquement dans la ville portuaire de Smyrne des armées de la Grèce voisine. Il a été nourri par la guerre qui a ravagé l’Anatolie du centre et de l’ouest entre le printemps 1919 et l’automne 1922. Il a été fédéré et conduit à la victoire sous la direction de Mustafa Kemal Pacha[2], devenu ensuite le premier président de la République turque, de 1923 à sa mort, en 1938. La victoire des kémalistes dans ce que l’historiographie turque des années 1930 a appelé, rétrospectivement, la « guerre d’indépendance de la Turquie », a été suivie d’une période de construction de l’État-nation, marquée elle aussi par des bouleversements profonds. Le transfert de la capitale de Constantinople à Ankara, la laïcisation de l’État, l’adoption de l’alphabet latin en lieu et place de l’alphabet arabe, l’importation des codes juridiques suisse, belge et allemand, ou encore la reconnaissance du droit de vote et d’éligibilité des femmes en 1934, en sont parmi les exemples les plus marquants.

L’énumération de cette succession de faits militaires, de bouleversements politiques et de mutations sociales qui marquent la glorieuse « Révolution kémaliste » soulève pourtant des problèmes historiques et historiographiques. Le terme de « Révolution turque » par lequel on désigne spontanément la construction nationale engagée en 1923 semble caractérisé par une grande part d’indétermination.

Indétermination chronologique, en premier lieu : où commence et où s’achève la construction de la nation turque et de son État ? La proclamation de 1923 paraît incompréhensible sans la prise en compte des événements des trois années précédentes. Si on remonte plus encore dans le temps, il devient d’autant plus délicat d’assigner un début à la révolution qu’elle a été précédée par un autre événement que les contemporains eux-mêmes ont appelé « Révolution ». Il s’agit du renversement, en 1908, du sultan Abdülhamid par un groupe politique demeuré longtemps secret et dont l’objectif proclamé était de rétablir un régime constitutionnel : le Comité Union et Progrès. On appelle « Jeunes-Turcs » les hommes de ce « comité », qui a gouverné l’Empire ottoman sans partage entre 1913 et 1918[3]. Ses membres les plus éminents, Enver Pacha, Talat Pacha et Djemal Pacha, ont formé au pouvoir une sorte de triumvirat qui a évolué, en quelques années, d’un « ottomanisme » défenseur de l’intégrité territoriale de l’Empire, mais aussi d’une citoyenneté et d’un patriotisme visant à en réunir toutes les confessions et toutes les nationalités, vers un nationalisme plus ethnique et parfois aussi plus islamique, favorisant l’élément turc au détriment des populations arméniennes, grecques et arabes de l’Empire. Il semble donc que sur certains aspects, la Révolution Jeune-Turque de 1908 ait annoncé le nationalisme kémaliste. En outre, il se retrouve d’anciens membres du Comité Union et Progrès parmi les kémalistes de 1923. Mais ces derniers ont ensuite aboli le sultanat que les Jeunes-Turcs avaient maintenu, et rejeté, dans le discours officiel, l’héritage du Comité Union et Progrès. Y a-t-il donc eu deux révolutions, « Jeune-Turque » puis « turque », à quinze ans d’écart ? À cette première question s’en ajoute une deuxième, symétrique, à propos de la fin de la Révolution. Y a-t-il une cohérence interne entre le combat national et les bouleversements d’après 1923 ? Qu’est-ce qui relie le document fondateur du combat national mené par Mustafa Kemal, le Pacte National de janvier 1920, avec, par exemple, l’octroi du droit de vote aux femmes ? N’y a-t-il de commun dans les événements de part et d’autre de 1923 que la volonté d’un même dirigeant ? Et alors, la Révolution s’arrête-t-elle à la mort d’Atatürk en 1938 ? Ne faut-il pas considérer plutôt qu’elle ne s’achève qu’avec la première alternance politique aux élections de 1950 ?

L’indétermination chronologique à laquelle nous confronte la « Révolution kémaliste » apparaît donc étroitement liée à une indétermination dans la terminologie. La principale source d’embarras provient du terme même de « révolution ». Suffit-il de dire que la révolution kémaliste marque le passage d’une logique impériale à une logique d’État-nation ? L’anti-impérialisme du discours des nationalistes turcs, dénonçant les ambitions de partage de l’Empire ottoman par les puissances, puis leur soutien aux volontés d’annexion de la Grèce, ne s’apparente pourtant à aucun moment avec l’anti-impérialisme communiste des bolchéviques de Russie. D’autre part, la révolution, par sa durée, par l’absence de contre-révolution désignée comme telle, peut apparaître plutôt comme un vaste mouvement de réforme, peut-être même comme une « renaissance » ou une rénovation de l’empire. Enfin, si on fait commencer le processus révolutionnaire avant 1923, alors l’adjectif « turc » suscite quelques réserves, puisque la grande nouveauté des années 1919-1922 consiste précisément dans l’apparition d’un sentiment national turc populaire.

L’apparition relativement tardive de ce nationalisme turc ; le fait que celui-ci, dans la version kémaliste où il a triomphé, s’en soit tenu, contre tout expansionnisme, à ses revendications territoriales initiales ; le paradoxe apparent d’un nationalisme en lutte contre les impérialismes d’Europe de l’Ouest et d’une influence, volontiers admise et même revendiquée, de « l’Occident » dans la construction nationale ; ce sont là autant d’aspects qui montrent la complexité de la révolution kémaliste. Étant donnée la diversité des interprétations auxquelles elle a pu donner lieu, construire un angle d’approche pertinent a exigé un cheminement dont il faut ici faire état.

 

 

Le choix du point de vue d’Arnold J. Toynbee

 

La construction de notre sujet a commencé par le choix d’étudier la construction nationale en Turquie à partir du point de vue d’Arnold Joseph Toynbee (1889-1975). Pourquoi s’être intéressée au regard de cet historien et diplomate britannique ?

D’abord, ce choix permettait de prendre du recul par rapport au point de vue français sur les événements qui ont conduit à la « Turquie nouvelle ». Il nous fallait, en effet, résoudre un problème qui se formulait en ces termes : en tant qu’étrangère que pouvons-nous apporter à l’étude d’une histoire éminemment nationale ? D’autre part, il s’agissait, certes de prendre en compte les liens très étroits établis entre la France et la Turquie naissante, notamment du fait de l’héritage de la Révolution française dont se réclamait Mustafa Kémal lui-même[4], mais, en même temps, de ne pas se restreindre à prendre comme acquis « tout ce que la Turquie moderne doit à la France ». Afin de s’éloigner d’un ethnocentrisme étroit, l’analyse d’un point de vue étranger, issu d’une autre tradition de pensée historique et politique, semblait une utile précaution de méthode.

Par ailleurs, le regard particulier d’Arnold J. Toynbee attirait l’attention à plus d’un titre. D’abord, il s’agissait d’un citoyen britannique, et il n’était pas sans intérêt d’analyser la manière dont, en tant que sujet d’une monarchie impériale, il avait pu percevoir la chute d’un empire, et l’adoption, sur son territoire, d’une République laïque. De plus, on pouvait s’interroger sur les circonstances qui avaient conduit ce jeune historien, helléniste et philhellène, d’Oxford à s’intéresser si précisément à la Turquie. Enfin, le texte de Toynbee auquel il était fait référence de manière récurrente dans les bibliographies sur la Révolution kémaliste portait un titre intriguant. Il ne s’agissait pas du Study of History[5], son ouvrage d’histoire universelle aussi célèbre qu’ambitieuse et controversée, mais d’un livre bien antérieur, intitulé The Western Question in Greece and Turkey. A Study in the Contact of Civilisations[6]. L’expression « la question d’Occident » (The Western Question) dissonait avec celle, plus courante, de « question d’Orient » et renvoyait manifestement à une réflexion sur la diffusion de l’idéal national en Grèce et en Turquie. Elle dénotait une conscience chez Toynbee du caractère non spontané, mais historiquement construit, des identités nationales. Cependant, en même temps qu’il présentait comme une « question » le fait national apparu dans ces deux territoires longtemps regroupés par l’Empire ottoman, ce titre trahissait un certain engagement en faveur de la « Turquie ». En effet, parler de Turquie en 1922, alors qu’il n’existait encore aucun pays de ce nom, et placer de surcroît ce pays sur le même plan que la Grèce, était en soi une prise de position. Pourtant, le titre de ce livre de 1922 laissait pointer une certaine tension autour de la question du nationalisme turc. D’une part, Toynbee annonçait, d’une façon précoce qui semblait presque une acclamation, l’avènement d’un État-nation turc. Mais d’autre part, dans le sous-titre de l’ouvrage, « Une étude du contact des civilisations » (A Study in the Contact of Civilisations), en recourant au concept  de « civilisation », il suggérait que le sentiment national turc n’était que le produit d’un phénomène qui le débordait. Analyser ce regard paradoxal sur la Révolution turque nous a conduite à une prospection dans l’ensemble de la carrière et des écrits de Toynbee.

 

 

La variété des sources, à l’intersection de l’histoire intellectuelle, de l’histoire des relations internationales et de l’histoire intérieure de la Turquie

 

Les premiers textes où Arnold J. Toynbee aborde la question du devenir de l’Empire ottoman datent de la Grande Guerre.

 En 1915, ce tout jeune helléniste et historien formé à Balliol, le collège le plus  prestigieux d’Oxford, publie son premier livre sous le titre Nationality and the War[7]. Il y est question du « problème des nationalités » que la guerre a mis à l’ordre du jour, puisque la rhétorique libératrice des pays de l’Entente exige désormais qu’on se préoccupe de revendications d’autodétermination dont, en Grande-Bretagne comme en France, on s’est, bien longtemps, désintéressé.

De l’année 1916 date une autre source d’une importance considérable. Il s’agit d’un recueil de témoignages sur « le traitement des Arméniens dans l’Empire ottoman », The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire[8], édité d’abord sous la forme d’un rapport adressé au ministère britannique des Affaires étrangères, le Foreign Office. À partir de 1916, en effet, les connaissances de Toynbee et sa capacité de synthèse sont mises au service de la lutte contre l’Empire ottoman, ennemi de la Grande-Bretagne dans la guerre. Dans ce contexte, Toynbee collecte des témoignages sur les massacres d’Arméniens en 1915-1916 et, le premier, fait connaître en Europe occidentale l’ampleur de ce qu’on a appelé depuis le « génocide arménien ». Ce travail de classement de témoignages, auquel Toynbee ajoute une mise au point historique sur les Arméniens, fait du jeune historien un véritable spécialiste de l’Empire ottoman.

À mesure que la guerre se prolonge, les pamphlets de Toynbee contre les Turcs se multiplient. En 1917, il publie notamment The Murderous Tyranny of the Turks and Turkey : a Past and a Future[9]. Les écrits des années 1916-1917 ne sont donc pas sans poser de problèmes méthodologiques, puisqu’il s’agit en grande partie d’oeuvres de propagande. À la fin de la guerre, et jusqu’à la Conférence de Versailles à laquelle il assiste en tant que membre de la délégation britannique, le rôle de Toynbee devient celui d’un expert, chargé de préparer le règlement de la Question d’Orient – c’est-à-dire de décider du sort de l’Empire ottoman – dans l’après-guerre. On trouve dans les archives du Foreign Office, conservées à Londres au Public Records Office, plusieurs cartons concernant cette phase du travail de Toynbee. Les memoranda issus du comité au sein duquel il dirigeait les expertises sur le Moyen-Orient, les minutes signées de sa main à Versailles, une carte proposant un redécoupage géographique de la « Turquie d’Asie » sont autant de documents d’un grand intérêt.

Après 1919, les archives nationales britanniques sont beaucoup moins utiles, parce que, pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons, Toynbee prend des distances très nettes par rapport à la politique extérieure britannique. Un épisode important de la biographie de l’auteur mérite en revanche d’être approfondi. Il s’agit d’un long voyage qu’il a effectué au cours de l’année 1921 en Anatolie, en qualité de reporter de guerre. De ce séjour sur le front du conflit gréco-turc, il reste des articles parus dans le Manchester Guardian, ainsi que des carnets de voyage, une correspondance et de nombreuses photographies. Ces archives journalistiques et personnelles sont conservées à la Bodleian Library d’Oxford, dans la collection des Toynbee Papers.

Nous n’avons pas recherché systématiquement tous les articles publiés par Toynbee dans la presse pendant cette période, parce que leur contenu était redondant avec un ouvrage de 400 pages publié quelques semaines à peine après son retour du front anatolien. En mars 1922, en effet, Toynbee rend à son éditeur le manuscrit de The Western Question in Greece and Turkey. A Study in the Contact of Civilisations. Avec cet ouvrage majeur, Toynbee développe son analyse originale de la guerre d’Anatolie, en même temps qu’il se forme un premier projet et des intuitions de départ pour sa grande étude ultérieure d’histoire des civilisations, A Study of History.

Dans les années qui suivent, il continue d’élaborer cette œuvre, tout en suivant de très près l’évolution de la Turquie. Ainsi, au tournant de 1922 et 1923, entre les deux sessions de la Conférence de Lausanne[10], il interrompt son enseignement d’histoire de la « Grèce médiévale et moderne » à l’Université de Londres,  pour se rendre à Constantinople et à Angora – le nom par lequel les Européens désignent encore Ankara, la nouvelle capitale turque. À partir de 1925, la volonté de combiner une réflexion macro-historique et une analyse du temps présent s’inscrit dans de nouveaux cadres institutionnels. Après avoir démissionné, dans des circonstances obscures, de sa Chaire à l’Université de Londres, il est nommé rédacteur du Survey of International Affairs. Il s’agit d’une sorte de chronique annuelle des relations internationales, établie pour le compte de l’Institut britannique des affaires internationales  (le British Institute of International Affairs), un organisme créé à l’issue de la guerre sur une proposition du Foreign Office. Toynbee rédigera, puis éditera le Survey of International Affairs jusqu’à sa retraite en 1955. Dans cette masse considérable, deux volumes nous ont semblé particulièrement intéressants pour notre sujet. Celui qui porte sur l’année 1925, tout d’abord[11], parce qu’il comprend une section sur « Le monde islamique depuis le règlement de la paix » (The Islamic World since the Peace settlement), qui commente notamment l’abolition du califat, le 3 mars 1924, et ses conséquences dans « le monde musulman » ; le volume consacré à l’année 1928, ensuite, dont une section s’intitule « l’occidentalisation de la Turquie » (The Occidentalisation of Turkey) et retrace les réformes de 1925-1928[12].

Enfin, on dispose d’un livre paru en 1931, dont le titre, A Journey to China, or Things which are Seen est quelque peu trompeur : en réalité, dans ce volume qui rassemble des articles écrits et publiés par Toynbee lors d’un périple vers la Chine, les articles consacrés à la Turquie sont les plus nombreux. On peut donc y lire un bilan par Toynbee des transformations de la Turquie au cours des années 1920, telles qu’il les perçoit au cours du troisième des voyages qu’il y a accomplis en dix ans.

L’élément suivant, dans la chronologie de nos sources, est l’ouvrage le plus célèbre de l’auteur, A Study of History, dont la publication s’étale sur vingt ans. Les volumes I à III sont parus en 1934, les volumes IV à VI en 1939 et les volumes VIII à X, en 1954. Ils contiennent presque tous, certes avec quelques répétitions et contradictions, d’importants développements sur l’Empire ottoman et la genèse de la Turquie moderne. Quelques autres sources de la même période complètent ou précisent la vision déployée dans cette pièce maîtresse. Ainsi, en 1948, Toynbee publie un article portant le titre éloquent « L’Islam, l’Occident et l’avenir » (Islam, the West and the Future)[13].

Nous avons choisi d’arrêter notre étude aux sources de 1954, bien que Toynbee effectue encore des voyages en Turquie en 1961 et en 1968. De ces voyages, en effet, les archives personnelles de l’auteur portent peu de traces. De plus, les sources produites entre 1915 et 1954 nous semblaient contenir assez d’éléments pour tenter de comprendre ce regard singulier dans sa double dimension : d’une part, la réflexion sur les enjeux stratégiques pour la Grande-Bretagne des événements contemporains, et, d’autre part, le regard rétrospectif sur la disparition d’une entité historique, l’Empire ottoman.

 

Le regard changeant de Toynbee sur la « Turquie nouvelle »

 

Le premier versant de notre questionnement se situe à la jonction de l’histoire des idées et de l’histoire nationale. Toynbee a vu, dans la naissance de la Turquie en tant qu’État-nation, une sorte d’idéal-type du « rapport des civilisations ». Dans Study of History, il a tiré de son observation de la Révolution turque une théorie sur l’existence, dans l’histoire universelle, d’une alternative entre le « zélotisme » et « l’hérodianisme ». Par cette nomenclature, il définit une typologie des réactions possibles d’une civilisation face à une autre qui la domine. Il s’appuie, pour cela, sur une analogie entre, d’une part, les zélotes et les wahhabites, respectivement symboles du rejet de la civilisation « hellénique » et occidentale, et, d’autre part, les hérodiens et les kémalistes, incarnant le choix d’une « conversion » totale à ces autres civilisations. Comment Toynbee a-t-il été conduit à envisager tous les aspects de la Révolution kémaliste à partir du seul prisme de la confrontation des « civilisations », quitte à négliger, par exemple, le caractère précoce, y compris par rapport à « l’Occident », de la reconnaissance du droit de vote des femmes en Turquie, ou encore à se désintéresser de la question du caractère démocratique ou non des institutions républicaines mises en place par Mustafa Kemal ? Pour voir comment s’est construite cette vision, au caractère sélectif sinon simplificateur, nous avons distingué trois étapes du discours de Toynbee sur les Turcs et la Turquie.

 Au cours d’une première période, qui ne couvre que les années 1915-1918, le jeune Toynbee aborde la question de l’avenir de « l’Empire turc » sous l’angle de la question d’Orient. Rattaché au Foreign Office, il y devient progressivement, au cours de ces années de guerre, un spécialiste de cet ennemi,  allié de l’Allemagne et dont on prépare le démantèlement en cas de victoire de l’Entente. Ses analyses et ses recommandations au sujet du remodelage de la carte du Proche-Orient évoluent beaucoup avec les événements, mais présentent tout de même un important élément de continuité : la question du devenir de l’Empire ottoman est constamment abordée au regard de la question des nationalités. Les Turcs sont alors conçus comme une sorte de sous-nationalité, à la fois trop dominante au sein de l’Empire ottoman pour aspirer un jour à s’en émanciper, et trop dépendante des autres nationalités, grecque et arménienne, pour pouvoir s’en dissocier.

Après 1918, en revanche, la naissance inattendue du mouvement kémaliste repose entièrement la question des nationalités dans la région. L’affirmation d’une identité nationale turque, en rupture avec l’Empire ottoman, provoque chez Toynbee un certain ébranlement. Soudain, alors que les troupes grecques, soutenues par la Grande-Bretagne, ont débarqué en Anatolie, il semble même prendre parti en faveur d’une Turquie jusque-là improbable, en comparant, de façon quelque peu polémique, le combat national turc avec celui des Grecs au XIXe siècle. Cette surprenante évolution de Toynbee se développe et se prolonge tout au long des années 1920. Elle fait, de plus en plus, l’objet d’une explication en termes de « civilisations », où se conjuguent des influences diverses et souvent partiellement divergentes : celles de Walter Bagehot[14] et Thomas Carlyle[15], ou encore, peut-être plus déterminantes encore, quoique contradictoires, celles d’Henri Bergson[16] et Oswald Spengler[17].

Enfin, après les années 1920, période où Toynbee a suivi et appréhendé directement les transformations de la Turquie, commence la rédaction du Study of History. La Révolution kémaliste est alors insérée dans un vaste système comparatiste qui vise à bâtir une véritable théorie de l’histoire. L’émergence d’un sentiment national turc est considéré comme le symptôme de l’importation en Anatolie d’un modèle de « civilisation » exogène, l’Occident. Ce faisant, Toynbee affirme, à rebours du discours kémaliste, l’existence d’une continuité entre la Turquie contemporaine et l’ère ottomane. La République turque, laïque et non-expansionniste, n’est plus envisagée que comme l’aboutissement d’un naufrage. La « Turquie nouvelle » n’est que la mort de la « civilisation ottomane », et, finalement, celle du « monde islamique » auquel cette dernière s’est arrimée dans sa crise. L’étude de ce troisième moment du discours de Toynbee, avec ses simplifications et ses tours de force, fournit un angle de lecture et de confrontation des historiographies postérieures sur le sujet de la Révolution turque. On peut presque partager les historiens de la Turquie contemporaine entre ceux qui s’inscrivent dans le droit fil de l’approche de Toynbee en termes de civilisations et de déclin[18], et ceux qui s’éloignent d’elle[19].

 

La posture ambiguë de Toynbee dans le champ des relations internationales

 

Le second versant de notre problématique se trouve à la jonction de l’histoire intellectuelle et de l’histoire des relations internationales. À travers le regard changeant de Toynbee sur l’histoire ottomane et turque, que peut-on comprendre de l’interaction entre le discours historique et les relations internationales dans la première moitié du XXe siècle ? C’est Toynbee en tant que faiseur d’opinion, avec un éventuel pouvoir sur la manière dont on se représente les Turcs en Grande-Bretagne, en Europe et même peut-être aux États-Unis, dont il s’agit ici. L’historien a-t-il eu un rôle privilégié dans les relations internationales dès le lendemain de la Première Guerre mondiale ? En quoi son regard est-il imprégné ou affranchi de « l’Orientalisme » que conceptualise Edward Saïd[20] ? Plus généralement, jusqu’où le théoricien des relations internationales est-il indépendant de la politique extérieure de son pays ?

De la question du rapport entre le savant et le politique chez Toynbee ont surgi deux difficultés majeures. On s’est heurtée, d’abord, à la délicate question du statut à donner aux textes publiés par l’auteur entre 1916 et 1918 au sujet des massacres des Arméniens en 1915-1916. Le Livre Bleu sur Le Traitement des Arméniens dans l’Empire ottoman constitue-t-il un véritable document d’expertise, à valeur de preuve dans les débats actuels sur l’existence d’un génocide, ou bien ce recueil de témoignages est-il biaisé par la dimension de propagande anti-ottomane qu’il comporte ? Par ailleurs, un deuxième problème demeure quant au comportement controversé de Toynbee lors de la guerre gréco-turque. Le virage pro-kémaliste de l’auteur au cours de son séjour dans l’Anatolie en guerre en 1921 a-t-il résulté, comme le suggère son biographe[21], d’une sorte de révélation de la fausseté de ses préjugés philhellènes et anti-turcs ? Ou bien ce revirement découle-t-il, plus prosaïquement, du fait que l’auteur, qui dénonçait quelques mois auparavant la « barbarie » turque dans les massacres arméniens, aurait été soudoyé pour agir en propagandiste de la Turquie naissante ? Nous n’avons trouvé aucune preuve étayant cette dernière hypothèse, mais il demeure une zone d’ombre quant à la brutale prise de distance de Toynbee à l’égard de la position britannique face aux turbulences du Proche-Orient au début des années 1920.

Dénonciateur des massacres arméniens, propagandiste, expert, journaliste, chroniqueur des relations entre « l’Occident » et « le monde islamique », figure ambiguë de « l’ami de la Turquie », Toynbee a-t-il influencé, et si oui, par lequel de ces rôles, le cours des relations anglo-turques ?

Sa posture compliquée à l’égard de la Turquie est d’autant plus problématique qu’elle n’est pas sans lien avec les prises de position de l’auteur dans le champ des relations internationales en général. Ainsi, sa réinterprétation rétrospective du nationalisme turc comme le dernier acte d’autodestruction de la civilisation ottomane l’a conduit à une troublante analogie entre la décision de Mustafa Kemal d’enterrer la langue ottomane pour lui substituer le turc contemporain et l’alphabet latin, et les autodafés d’Hitler. Cette mise en parallèle des « totalitarismes » kémaliste et nazi formulée pour la première fois en 1934, a été réitérée en 1939. Or Toynbee est aussi le « munichois » qui, immédiatement avant la remilitarisation de la Rhénanie, a tiré d’un entretien avec Hitler la conclusion – adressée pour « information » à Anthony Eden et au Foreign Office – que celui-ci n’aspirait, à l’image de Mustafa Kémal, qu’à une « Révolution nationale » dénuée de toute visée expansionniste. Indirectement du moins, son discours savant sur la Turquie a donc lourdement pesé sur la politique extérieure britannique.

 

Enfin, la dernière version de l’interprétation par Toynbee de la Révolution kémaliste, avec ses ressorts idéologiques pour le moins ambigus, semble avoir eu, à long terme, une influence considérable. Reçu comme une sorte de « compagnon de route » du kémalisme toutes les fois où il s’est rendu en Turquie, Toynbee a, par ailleurs, multiplié les conférences à l’étranger, depuis le Japon jusqu’au Mexique, et acquis, surtout, une notoriété considérable aux États-Unis. Cette carrière internationale, avec un accent particulier placé sur le lien transatlantique, a conféré à ses thèses sur les rapports entre « le monde musulman » et « l’Occident » une certaine postérité. À travers les livres de l’éminent historien et islamologue Bernard Lewis[22], ou chez un théoricien notoire des relations internationales comme Samuel Huntington[23], la hantise théorisée du « choc des civilisations » a pris une résonance importante.


 


[1] A soutenu un mémoire de maîtrise en juin 2004 à l’Université Paris I sous la direction du Professeur Robert Frank.  Sandrine Ménard poursuit actuellement le travail de recherche entamé lors de sa maîtrise, dans le cadre d’un DEA mené à Paris I sous la direction de Robert Frank.

[2] Le titre ottoman de Pacha correspond pour les militaires au grade de général dans la hiérarchie française.

[3] Eux-mêmes avaient choisi ce nom qui faisait référence au mouvement italien de Giuseppe Mazzini, « Giovane Italia » : cf.  AHMAD (Feroz), The Young Turks, the Committee of Union and Progress, in Turkish Politics, 1908-1914, Oxford, Clarendon Press, 1969, 146 p.

[4] Sur l’influence de la Révolution française dans la Turquie contemporaine : LEWIS (Bernard), « The Impact of the French Revolution on Turkey », Journal of World History, n°1, 1953, p. 105-125 ; La Turquie et la France à l’époque d’Atatürk, numéro spécial de la revue Turcica, n°1, 1981, 386 p. ; La Révolution Française, la Turquie et l’Iran, numéro spécial du Cahier d’études sur  la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n°11, 1991, 264 p.

[5] TOYNBEE (Arnold J.), A Study of History, Londres, Oxford University Press, 10 volumes, 1934 (vol. I-III), 1939 (vol. IV- VI), 1954 (vol. VII-X).

[6] TOYNBEE (Arnold J.), The Western Question in Greece and Turkey. A Study in the Contact of Civilisations, Londres, Constable, 1922, 408 p.

[7] TOYNBEE (Arnold J.), Nationality and the War, Londres, Oxford University Press, 1915, 522 p.

[8] TOYNBEE (Arnold J.), The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire. Documents Presented to Viscount Grey of Fallodon, Secretary of State for Foreign Affairs, by Viscount Bryce and A. J. Toynbee, Londres, 1916, 684 p.

[9] TOYNBEE (Arnold J.), The Murderous Tyranny of the Turks, Londres, Hodder & Stoughton, 1917 ; TOYNBEE (Arnold J.), Turkey : a Past and a Future, New York, Doran, 1917, 85 p.

[10] Conférence qui met fin à la guerre gréco-turque de 1919-1922. Elle se déroule de novembre 1922 à juillet 1923 en présence d’importantes délégations diplomatiques grecque et turque, mais aussi britannique, française, italienne, soviétique. Elle aboutit à la signature d’un traité de paix nettement favorable à la Turquie kémaliste.

[11] TOYNBEE (Arnold J.), Survey of International Affairs, 1925, Londres, Royal Institute of International Affairs, 1927, 611 p.

[12] TOYNBEE (Arnold J.), Survey of International Affairs, 1928, Londres, Royal Institute of International Affairs, 1929, 506 p.

[13] TOYNBEE (Arnold J.), Civilisation on Trial, Londres, Oxford University Press, 1948, traduit en français par Renée Villoteau sous le titre La civilisation à l’épreuve, Paris, Gallimard, 1951, 282 p.

[14] BAGEHOT (Walter), Physics and Politics, or Thoughts on the Application of the Principles of « Natural Selection » and « Inheritance » to Political Society, Londres, H. S. King, 1872, 224 p.

[15] CARLYLE (Thomas), On Heroes, Hero-Worship and the Heroic in History, Londres, Chapman & Hall, 1840, 235 p.

[16] BERGSON (Henri), L’évolution créatrice, Paris, F. Alcan, 1907, 403 p.

[17] SPENGLER (Oswald), Der Untergand des Abendlandes. Umrisse einer Morphologie der Weltgeschichte, 2 volumes, Munich, C. H. Beck, 1920-1922, 615 p. et 635 p.

[18] LEWIS (Bernard), Islam et Laïcité, la naissance de la Turquie moderne, traduit de l’anglais par Philippe Delamare, Paris, Fayard, 1988, 520 p. ; KITSIKIS (Dimitri), L’Empire ottoman, Paris, Presses Universitaires de France, 3e édition, 1994, 126 p.

[19] KEDOURIE (Elie), « The Chatham House Version », in The Chatham House Version and other Middle-Eastern Studies, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1970, p. 351-394 ; GEORGEON (François), Des Ottomans aux Turcs : naissance d’une nation, Istanbul, Isis, 1995, 488 p.

[20] SAÏD (Edward), L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, traduit de l’anglais par Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 1997, 422 p.

[21] McNEILL (William), Arnold J. Toynbee : a Life, Londres, Oxford University Press, 1989, 246 p.

[22] LEWIS (Bernard), Europe-Islam : actions et réactions, traduit de l’anglais par André Charpentier, Paris, Gallimard, 1992, 170 p. ; LEWIS (Bernard), Que s’est-il passé ? L’Islam, l’Occident et la modernité, traduit de l’anglais par Jacqueline Carnaud, Paris, Gallimard, 2002, 229 p.

[23] HUNTINGTON (Samuel), Le Choc des civilisations, traduit de l’anglais par Jean-Luc Fidel, Paris, Le Seuil, 1997, 402 p.