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Rim Rouached, Les personnes âgées au sein de l'espace public américain

Les personnes âgées au sein de l'espace public américain

 

 

Bulletin n° 21, printemps 2005

 

 

 

 

Les personnes âgées au sein de l’espace public américain

 (1953-1994)

Rim Rouached[1]

 

Entre 1953 et 1994, l’histoire des personnes âgées rencontre celle du gouvernement fédéral américain à travers l’essor puis le déclin de l’État-providence, le Welfare State. Durant ces années, les personnes âgées deviennent un groupe social en soi avec ses préoccupations et ses revendications. Cette évolution a été favorisée par l’État américain. En instaurant un dialogue avec les représentants des personnes âgées, il a donné à ce groupe une légitimité qui dépasse largement la sphère politique. La relation entre les personnages âgés et les autorités fédérales n’est pas unilatérale. L’allongement de l’espérance de vie fait en effet des seniors un groupe numériquement important et influent dans la société américaine. Par exemple, on ne peut pas développer aujourd’hui une stratégie électorale qui fasse abstraction de cette partie de la population. Cet article analyse comment évoluent les relations entre les personnes âgées et le pouvoir fédéral entre l’arrivée en 1953 d’Eisenhower à la Maison Blanche, et 1994, année qui voit le triomphe des conservateurs hostiles au Welfare aux élections législatives. Comment les personnes âgées se constituent-elles progressivement en un groupe d’influence ? Quel rôle joue le pouvoir fédéral dans ce processus ?

Pour répondre à ces questions, nous avons analysé le périodique Aging, une publication consacrée aux personnes âgées et publiée par les autorités fédérales. Il constitue une véritable mine de renseignements sur l’évolution de la place des personnes âgées au sein de l’espace public américain. Cette source doit cependant être utilisée avec prudence parce qu’elle émane des pouvoirs publics. Ainsi, elle se fait plus l’écho des réussites et des avancées politiques que des problèmes que peuvent rencontrer les personnes âgées, notamment avec les autorités fédérales. En outre, on y perçoit une sympathie certaine à l’égard de la cause des seniors. Cette revue n’en demeure pas moins fondamentale pour étudier l’évolution du discours officiel sur les personnes âgées. Les informations recueillies ont de plus été recoupées par la lecture d’autres sources, dont le Social Security Bulletin.

 

Le temps des premières expériences politiques (1953-1958)

 

Les premières initiatives au niveau local

 

Dans les années 1953-1958, on constate aux États-Unis un intérêt nouveau pour les personnes âgées. Trois acteurs se distinguent. En premier lieu, les universités. Elles informent et forment la population sur le sujet. Elles tentent notamment de promouvoir au cours de grandes manifestations la cause des plus âgés. La conférence du Michigan offre un exemple révélateur de cette tendance. Depuis sa création en 1948, sa popularité ne cesse de croître. En 1955, elle réunit huit cents délégués venus de trente trois États américains. On y note notamment la présence du sénateur Charles E. Potter et du directeur du département du Travail, Robert C. Goodwin[2]. Elle est symptomatique de la manière dont la réflexion sur les personnes âgées évolue. En effet, l’aspect théorique tend à disparaître pour laisser la place à des problématiques directement liées aux difficultés rencontrées sur le terrain. Les premiers thèmes s’orientaient vers des sujets généralistes, tels que Vivre dans les dernières années de la vie (1947)[3]. Ils deviennent plus ciblés au fil du temps. En 1953, par exemple, les participants mènent une réflexion sur les solutions à mettre en œuvre pour favoriser l’insertion des personnes âgées sur le marché de l’emploi. On peut aussi dire qu’à partir des années 1950 la politique prend de plus en plus de place dans les débats[4].

Après les universités, les villes sont à la pointe de la réflexion sur la question des personnes âgées. Celle de Saint Louis fait figure de pionnière. Dès 1954, un Social Planning Council Conference Group on the Aging y est créé afin de coordonner l’action des 85 agences publiques et privées de la ville qui proposent des services aux personnes âgées. Ces initiatives sont fort diverses. Par exemple, l’Armée du Salut offre chaque année une semaine de vacances pour les retraités isolés. La Metropolitan Church Foundation incite les églises à œuvrer dans le sens d’une amélioration des activités proposées aux personnes âgées. La ville de Saint Louis illustre l’activisme naissant à l’échelle locale et témoigne d’un intérêt politique nouveau en direction des personnes âgées[5].

De leur côté, les associations contribuent à modifier l’image alors négative des plus de 60 ans dans le monde du travail. On leur reproche notamment une productivité inférieure à la moyenne. Entre 1953 et 1958, ces associations ne revêtent pas encore un caractère politique. Elles se présentent comme des structures destinées à répondre aux problèmes rencontrés par les personnes âgées au cours de leur vie quotidienne. En 1953, on recense à New York pas moins de 62 associations à but non lucratif de ce genre. Elles comptent 9 264 adhérents. La Peninsula Volunteers Inc. fait partie de ces organismes dont le but est de susciter au sein de la communauté un intérêt pour la situation des personnes âgées. Elle travaille aussi à former ces dernières pour tenter de les réinsérer dans la vie active. En 1948, lors de sa création douze membres sont enregistrés. En 1953, 1 200 seniors participent énergiquement aux activités proposées[6].

À cette époque, diverses initiatives sont menées en faveur des personnes âgées mais elles restent toutefois ponctuelles et locales. En dépit d’une absence d’actions à l’échelle nationale, elles posent néanmoins les bases d’une réflexion nouvelle sur le sujet.

 

Les premiers pas vers un engagement des autorités politiques nationales

 

Vient ensuite un deuxième temps, celui de l’investissement de la question par les sphères politiques. L’attention portée au sujet se manifeste tout d’abord au niveau des États pour progressivement atteindre le niveau du gouvernement fédéral. Les gouvernements locaux instaurent une nouvelle manière de penser la question des personnes âgées. Cela passe notamment par une volonté de concertation comme en témoigne la création d’un Federal State on Aging en 1955. Ses réunions n’ont pas pour but premier la mise en place de politiques en faveur des personnes âgées. Il s’agit plutôt d’élaborer une réflexion sur la question[7]. Le gouvernement fédéral est aussi actif en la matière. À défaut d’entreprendre un vaste programme de réformes, et tout en limitant l’ingérence fédérale dans les affaires des États, l’administration Eisenhower réussit là où celle d’Harry Truman a échoué. La création du Département à la Santé, à l’Education et au Welfare en 1953 et l’extension de divers programmes sociaux sont autant d’indicateurs du volontarisme des autorités fédérales. Des amendements au Social Security Act sont d’ailleurs votés dès 1954 : ils permettent à dix millions de personnes supplémentaires de bénéficier de la couverture sociale générée par ce programme[8]. En outre, les aides précédemment allouées sont substantiellement augmentées[9].

Cependant, l’action des législateurs, et dans une moindre mesure celle du gouvernement fédéral, s’avère limitée. Les premiers débats en vue de la mise en place d’un système de santé fédéral témoignent de ces difficultés[10]. En 1956, un groupe d’étude supervisé par un sous-comité sénatorial est établi pour soumettre des propositions de réformes. Il devient rapidement le lieu de rencontres animées. Profitant de l’ouverture de ce débat, le sénateur de l’État du Rhode Island, Aime L. Forand, introduit au Congrès un projet de loi visant à la création d’un système de santé. Celui-ci n’aboutit pas à cause de l’opposition de puissants groupes d’intérêts qui mènent un lobbying intense auprès des législateurs. Il s’agit principalement de l’American Hospital Association (AHA) et de l’American Medical Association (AMA). Ils font notamment valoir qu’une telle réforme aboutirait à une socialisation de la médecine américaine. L’argument, bien qu’erroné, a tout son poids en cette période de guerre froide[11].

Ainsi, de 1953 à 1958, la politique fédérale en faveur des personnes âgées rencontre de nombreux obstacles. Elle permet cependant la pérennisation des programmes déjà en vigueur et surtout, elle entraîne une reconsidération des responsabilités de l’État à l’égard des personnes âgées. Les actions menées par la suite n’auraient pas pu avoir lieu sans cette prise de conscience.

 

Les personnes âgées : sujets politiques (1958-1972)

 

La reconnaissance officielle du groupe

 

Les années 1958-1972 témoignent de l’essor des personnes âgées en tant que sujets politiques. Le gouvernement fédéral les reconnaît officiellement en tant que groupe et considère désormais leur situation comme nécessitant une politique de grande envergure. « Minorité intégrée » à part entière, elle reçoit le soutien du gouvernement tout en s’affirmant progressivement comme une force autonome. De manière générale, trois facteurs concourent à la reconnaissance officielle de ce groupe par les instances fédérales. Tout d’abord, l’esprit contestataire des années 1960 impose les personnes âgées comme une minorité à part entière revendiquant des droits. L’ouvrage L’autre Amérique de Michael Harrington agit aussi comme un électrochoc sur l’opinion publique en 1962[12]. Dans son chapitre intitulé Les années sereines, l’auteur brosse un tableau particulièrement sombre de la situation des personnes âgées. À partir d’une enquête menée dans l’État d’Ohio, il dénonce notamment les lacunes dans la formation du personnel entourant ces dernières. Mal soignées, mal aidées, mal informées, les personnes âgées ne bénéficient pas selon l’auteur de « dignité et de chaleur humaine »[13]. D’après lui, il existe aux États-Unis des « ghettos d’âge » comme on trouve des « ghettos raciaux »[14]. L’organisation d’une White House Conference consacrée aux personnes âgées en 1961 puis en 1971 témoigne également de l’attention nouvelle portée à ce groupe d’âge. Les travaux de ces 3 000 participants débouchent sur la rédaction d’une charte des personnes âgées. Elle énonce les droits et les devoirs de ces dernières. Le droit à une vie décente, à une certaine indépendance et l’accès à l’emploi sont désormais officiellement reconnus. En contre-partie, cela implique certains devoirs, tels que l’obligation de se rendre utile au sein de la société, de mettre à profit son expérience et ses connaissances. Ces deux grandes manifestations entérinent l’idée d’un groupe uni, traitant directement avec les autorités politiques des questions qui les concernent[15].

À partir de cette décennie, les associations incarnant l’image de cette nouvelle force vive revêtent progressivement un caractère plus politique. Parallèlement, une multitude d’organisations de ce type voit le jour. La plus célèbre est l’American Association of Retired Persons (AARP). Créée en 1958 par le docteur Ethel Percy Andrus, elle est ouverte à tous les Américains âgés de plus de 60 ans. Elle propose à ses adhérents un soutien dans toutes leurs démarches quotidiennes. Forte de son succès, elle étend au fil des années son champ d’action. Elle signe ainsi au début des années soixante un contrat avec une compagnie d’assurance afin de proposer à ses adhérents des plans d’assurance maladie adaptés à leurs besoins[16]. Portées par leurs succès, ces associations tendent à occuper une place de plus en plus significative dans la revendication de droits pour les seniors. C’est ainsi qu’en 1968, le président Lyndon Johnson signe trois contrats avec ces dernières, afin de financer des programmes destinés à favoriser la recherche d’emplois par les personnes âgées[17]. Ces organisations privées sont officiellement reconnues comme des interlocutrices privilégiées des autorités fédérales. Elles concourent aux diverses politiques publiques mises en place et contribuent à la création d’un groupe individualisé au sein de la société américaine, celui des personnes âgées.

 

Les personnes âgées : un atout électoral, un poids économique

 

Dès lors, le groupe des personnes âgées incarne une véritable force aux yeux des hommes politiques. Il permet tantôt la revalorisation des actions du Président, tantôt la mise en place d’une stratégie électorale. Lors des dernières années de pouvoir de Lyndon Johnson, l’image de la présidence se trouve entachée par la guerre du Viêt-nam et les minces résultats de la « Guerre contre la pauvreté »[18]. Dès lors, le Président tente de retrouver un certain crédit en réformant le système fédéral d’assurance vieillesse. En 1967, il propose une revalorisation générale des prestations de 20%[19]. Il cherche aussi à augmenter le nombre de personnes couvertes par le régime d’assurance vieillesse. Ce projet est d’autant plus encouragé par le Président qu’il fait l’objet d’un large consensus au sein de la population, à une époque où la contestation est intense.

L’intérêt pour les personnes âgées ne faiblit pas avec l’arrivée d’un président républicain à la Maison Blanche en janvier 1961. Le premier mandat de Richard Nixon est en effet marqué par une transformation majeure du régime d’assurance vieillesse. Cette nouvelle réforme s’inscrit clairement dans une perspective électoraliste. Le 26 septembre 1971, le Président signe un texte de loi permettant l’indexation automatique des pensions. Après plus de trois décennies de gestion décentralisée, les pensions sont en outre désormais entièrement placées sous le contrôle de l’État fédéral. À partir du 1er janvier 1974, le Supplementary Security Income entre en vigueur mettant fin aux disparités régionales qui pénalisaient les habitants des États peu riches et/ou socialement peu généreux. En vertu de ce système, les allocataires reçoivent une pension mensuelle uniforme, soit 130 dollars pour les célibataires et 195 dollars pour les couples[20].

 

L’Older American Act (1965) : le déploiement de l’intervention fédérale

 

Ainsi, de la vision engagée de John F. Kennedy, et surtout de Lyndon Johnson, au pragmatisme paternaliste de Richard Nixon, on reconnaît aux personnes âgées le droit de bénéficier d’un confort de vie minimum. Cette nouvelle attention se traduit par diverses avancées législatives. De ce point de vue, deux textes de loi sont à retenir. Tout d’abord l’Older American Act de 1965. Cette loi permet l’octroi de subventions aux États fédérés, afin de soutenir leurs efforts dans la mise en place de projets en faveur des personnes âgées. Au-delà d’un apport financier significatif, cette législation traduit un élément nouveau dans le paysage politique américain. La question des personnes âgées appelle à un engagement des diverses autorités, à toutes les échelles du pays. Un effort de cohésion est réclamé et le partenariat entre les diverses entités apparaît comme nécessaire. L’Older American Act témoigne d’un nouveau type de relations entre les gouvernements fédérés et fédéral. La nature reste la même, l’allocation de subventions. Néanmoins, l’État fédéral s’octroie explicitement un droit de regard sur l’utilisation de ces dernières[21].

La même année, une autre loi significative est promulguée. Le 8 juillet, après de nombreux débats, le projet de loi King-Anderson est finalement approuvé par la Chambre des représentants par 313 voix contre 115. Ce même projet est ensuite validé le 9 juillet par les sénateurs par 68 voix contre 21. Il donne naissance au programme d’assistance du Medicaid (qui fournit une couverture médicale aux plus démunis) et à un programme d’assurance à destination des plus de 60 ans et des personnes handicapées, le Medicare. Cette nouvelle législation représente une avancée significative dans les droits accordés aux personnes âgées. Elle ne fait pas cependant l’unanimité au sein de la population américaine. Le consensus créé par la mort du président Kennedy dure peu. Rapidement, les opposants au projet reprennent leurs critiques virulentes, en insistant notamment sur les frais importants engendrés par ce programme.

 

Les personnes âgées : sujets économiques (1972-1994)

 

L’« effort national » plébiscité par Ronald Reagan et l’immobilisme des années suivantes

 

À partir des années 1970, ces critiques éparses se transforment en un véritable programme politique. L’idée du Welfare est présentée comme obsolète et inadaptée aux difficultés du temps présent. En premier lieu, la trop grande implication du fédéral dans les affaires des États est dénoncée. Cependant, c’est surtout la question du financement des programmes sociaux qui est remise en cause. Deux éléments concourent à ce phénomène. Tout d’abord, la crise économique des années 1970 incite les responsables politiques à limiter les dépenses, notamment en matière sociale. En ces temps de récession, l’heure est aux restrictions budgétaires et on estime que les personnes âgées doivent aussi faire des efforts. Ce phénomène prend d’autant plus d’ampleur que ces années correspondent à la montée en puissance des conservateurs. L’élection de Ronald Reagan en 1980 entérine cette évolution. La nécessité d’un effort partagé par tous pour redresser l’économie du pays devient le maître mot. Les services fournis par le gouvernement fédéral dans le domaine social se retrouvent alors en première ligne. Le régime d’assurance vieillesse puis le système de santé deviennent tour à tour les cibles des opposants à une politique interventionniste de l’État fédéral telle qu’elle a été pratiquée dans les années soixante.

Les hommes politiques, qui comme le président Reagan partagent ce point de vue, reprennent à leur compte les idées développées par des intellectuels comme Kevin Philipps. Proche conseiller du président Nixon, celui-ci publie en 1969 un ouvrage plein d’espoir pour le parti républicain, The Emerging Republican Majority[22]. Il y explique que le parti ne peut que se développer et devenir majoritaire dans le pays s’il s’appuie sur les classes moyennes des banlieues résidentielles et en particulier sur celles résidant dans les agglomérations de la Sun Belt en pleine croissance[23]. Pour lui, cette zone représente désormais le centre de gravité politique de la nation. Les personnes âgées attirent tout particulièrement son attention. Kevin Philipps soutient en effet que ces dernières, fort nombreuses au sein de cet espace géographique, sont plus enclines à offrir leur soutien aux milieux conservateurs et républicains qu’aux libéraux et aux démocrates. Cet ouvrage dresse un tableau schématique de la géographie politique américaine, au sein duquel les personnes âgées représentent désormais un vecteur important dans l’élaboration d’une dynamique électorale favorable aux républicains. Plus qu’une étude scientifique précise, Kevin Philipps fournit un outil conceptuel au parti républicain. Ses théories, et par là même les idées portées par Richard Nixon, témoignent d’une instrumentalisation du groupe des personnes âgées. Désormais, ce dernier est officiellement reconnu comme une force électorale et entre de plein pied dans les stratégies des partis politiques américains.

 

La révolution conservatrice : de nouveaux rapports de forces

 

L’arrivée à la Maison Blanche de Ronald Reagan permet de concrétiser une partie des idées de la révolution conservatrice. S’appuyant sur l’idée d’« un effort national » à réaliser, le Président accélère le processus de restriction budgétaire en cours depuis plusieurs années. Il instaure notamment une nouvelle approche dans le traitement des politiques sociales. Les rapports de force changent. Il n’est plus question d’une concertation entre le gouvernement et les représentants des personnes âgées. En effet, le gouvernement fédéral se retire progressivement des affaires sociales, laissant en position de force les acteurs privés et les États. La remise en question du critère du seuil de pauvreté, qui conditionne le paiement de certaines allocations, témoigne de cette volonté de désengagement dans le domaine social. Au début des années soixante, Mollie Oshansky, économiste au sein de l’Administration de la Sécurité sociale, avait établi un indice de pauvreté, calculé à partir de la part des revenus consacrée aux dépenses alimentaires[24]. Le retour au pouvoir des conservateurs entraîne une révision de cet indice. En 1981, le taux de pauvreté est officiellement revu à la hausse, ce qui limite le nombre de personnes pouvant bénéficier des prestations sociales[25]. L’administration républicaine ne réussit pas cependant à démanteler totalement les programmes du Welfare.

Dès les premiers mois de la présidence de Ronald Reagan, la question de l’avenir des retraites est aussi au centre des débats politiques. Les résistances qui se font jour lors des réformes sociales menées en 1981 conduisent cependant le Président à agir avec prudence. C’est pourquoi, il recourt de façon systématique à des commissions indépendantes. La plus importante d’entre elle est la Commission nationale pour la réforme de la Sécurité sociale, la Commission Greenspan. Annoncée le 24 septembre 1981[26], elle est officiellement créée par un ordre exécutif présidentiel le 16 décembre 1983[27]. En procédant ainsi, le Président cherche à se protéger des risques de remises en cause directes de sa politique. Les débats au sein de la commission Greenspan sont animés. Le groupe initial est rapidement réduit à neuf personnes, surnommées par leurs détracteurs le Gang des Neuf. Le 15 janvier, la Commission s’entend finalement sur un plan de réformes. Son rapport final fait preuve de prudence et les recommandations proposées n’incluent aucune mesure radicale. Il s’agit de ne pas heurter de front les personnes âgées qui constituent un électorat nombreux. Le projet de loi est ensuite rapidement voté par les deux chambres du Congrès. En fait, la « révolution conservatrice » n’arrive pas à son terme durant la présidence de Ronald Reagan. Si une nouvelle façon de penser la politique sociale est instaurée, l’abolition des grands programmes fédéraux n’emporte pas l’adhésion de la Chambre à majorité démocrate. Elle se heurte aussi au lobby des personnes âgées. On s’attaque par conséquent à l’assistance (le Medicaid), qui est loin de faire l’unanimité, et on touche peu aux programmes d’assurance beaucoup plus consensuels.

 

L’immobilisme des années post-Reagan

 

Les mandats des successeurs de Ronald Reagan sont marqués par un immobilisme prononcé en matière sociale, qui traduit la sclérose du système dans ce domaine. Le poids du conservatisme incarné pendant huit ans par Ronald Reagan reste considérable. Le président George H. Bush, s’il prend ses distances avec l’aile la plus conservatrice de son parti, ne s’engage pas cependant sur des mesures sociales de grande ampleur. Il se cantonne à proposer des projets sur le long terme. Paradoxalement, la présidence du démocrate Bill Clinton ne se traduit pas non plus par des avancées sociales en faveur des personnes âgées. Au début de son premier mandat, le grand projet du président consiste à réformer en profondeur le système de santé. Dans un discours le 22 septembre 1993, Bill Clinton présente les objectifs principaux de cette réforme. Son plan prévoit une couverture universelle pour tous les citoyens américains. D’autre part, il préconise la mise en place d’un Bureau national de la santé qui superviserait et coordonnerait toutes les dépenses fédérales en matière de santé[28]. Après de vifs débats, notamment au sein du Congrès, la proposition est rejetée. Cet épisode illustre deux tendances de la vie politique américaine. Tout d’abord, l’échec de ce plan traduit les difficultés rencontrées par les réformateurs. Le poids des conservateurs favorables à un interventionnisme limité de l’État d’une part et la confrontation des divers groupes d’intérêts d’autre part tendent à contrecarrer tout projet de réformes. Par ailleurs, cet épisode témoigne de l’importance des associations de personnes âgées. En tardant à donner son approbation à cette réforme, l’AARP la fragilise. Sans pour autant affirmer le poids décisif de son choix, ces hésitations contribuent à l’échec de ce projet très ambitieux.

 

Conclusion

 

Il faut attendre les élections de l’an 2000 pour que les choses évoluent. Le candidat George W. Bush fait de l’extension du Medicare une de ses promesses de campagne. Son projet est entériné par le Congrès à l’automne 2003, notamment sous la pression de l’AARP. Les questions intéressant les personnes âgées, qu’il s’agisse du Medicare ou du coût des médicaments, constituent aussi un enjeu électoral lors des élections de 2004. Dans ce contexte, les deux principaux candidats à la présidence sont conviés à prendre part à la convention annuelle de l’AARP organisée à Las Vegas les 14 et 15 octobre. Tous deux déclinent la proposition. Néanmoins, chacun d’entre eux envoie un représentant pour s’exprimer en son nom. Dans le camp républicain, Laura Bush, l’épouse du candidat-président, assiste en personne aux conférences[29]. Conséquence du vieillissement de la population, les personnes âgées constituent un groupe que les hommes politiques courtisent de plus en plus et qui devrait occuper une place croissante dans les stratégies de campagne et dans les politiques publiques américaines. 


 



[1] A soutenu une maîtrise en juin 2004, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’André Kaspi et d’Hélène Harter.

[2] « Michigan Does it Again », Aging, septembre 1954, n°13, p. 3.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] « The Saint Louis Story », Aging, janvier 1955, n°15, p. 2.

[6] « The Way the Wind Blow », Aging, novembre 1953, n°8, p. 6.

[7] « The Council of State Government Outlines a Plan of Action in Aging », Aging, septembre 1955, n°19, p. 1.

[8] Le Social Security Act voté en 1935 crée un système de pensions et d’allocations chômage. À partir de 1954, les neuf dixièmes des travailleurs américains sont désormais intégrés dans ce système.

[9] Le montant minimum des pensions mensuelles passe de 5 à 13 dollars (« How Recent Federal Legislation Can Help Older People », Aging, mars 1955, n°16, p. 3).

[10] Le Social Security Act de 1935 ne prévoit aucune couverture maladie.

[11] HUDSON (Robert B.), The Aging in Politics. Process and Policy, Illinois, Charles C. Thomas Publisher, 1981.

[12] HARRINGTON (Michael), L’autre Amérique. La pauvreté aux États-Unis, Paris, Calmann-Lévy, 1961.

[13] Ibid., p. 157.

[14] Ibid., p. 170.

[15] Aging, mars 1961, n°77.

[16] « Private Health Insurance for Older Persons », Aging, mai 1962, n°91, p. 4.

[17] « President and Cabinet Members Meet with Representatives of Older People », Aging, juin 1971, n°100, p. 6.

[18] Cette expression recoupe les différents programmes de l’administration Johnson destinés à créer des « filets de sécurité » pour les plus pauvres et à faire reculer la pauvreté.

[19] De même, il demande à ce que la pension mensuelle minimum passe de 35 à 70 dollars. Voir COHEN (Wilbur J.), BALL (Robert M.), « Social Security Amendments of 1967 : Summary and Legislative History », Social Security Bulletin, février 1968, n°2, p. 62-64.

[20] Advisory Council on Social Security, Report on Old Age, Survivors and Disability Insurance and Medicare Programs, Washington, U.S. Government of Printing Office, 1971 ; « Statement About Decision to Sign Additional Bills Passed by the Congress, 20 octobre 1972 », Public Papers of the President of the United States, Richard Nixon, 1972, Washington, U.S. Government Printing Office, p. 612.

[21] « New Administration on Aging Will conduct Grant Program », Aging, août 1965, n°130, p. 1.

[22] PHILIPPS (Kevin), The Emerging Republican Majority, New York, New Rochelle, 1969.

[23] Cette région correspond à une vaste portion du territoire américain, constituée par les États du sud et du sud-ouest.

[24] ACHENBAUM (William A.), Old Age in the New Land, Baltimore, John Hopkins University, 1978, p. 157-158.

[25] Le bureau du Recensement publie une annonce officielle dans le Federal Register, le 28 décembre 1981. Voir O’Hare (William P.), « Measuring Poverty », Clearinghouse Review, décembre 1981, n°8, p. 648-649.

[26] REAGAN (Ronald), « Address to the Nation on the Program for Economic Recovery. September 24th 1981», Public Papers of the Presidents of the United States, Ronald Reagan, 1981, Washington, U.S. Government Printing, 1982.

[27] Congress and the Nation, 1981-1984. A Review of Government and Politics, Washington, Congressional Quarterly Inc., 1985, p. 662. Un Executive Order ne nécessite pas l’approbation du Congrès. Il laisse par conséquent une vaste marge de manœuvre au Président des États-Unis.

[28] Congress and the Nation, 1993-1996. A Review of Government and Politics, Washington, Congressional Quarterly Inc., 1997, p. 518-519.

[29] President Skips AARP Meeting in Las Vegas, Columbia Daily Tribune, 18 novembre 2004. Voir le site :

www.showmenews.com/2004/oct/20041013News025.asp