X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 21, Chantiers 2005 » Margot Peigné, Les républicains espagnols exilés en Algérie

Margot Peigné, Les républicains espagnols exilés en Algérie

Les républicains espagnols exilés en Algérie

 

 

Bulletin n° 21, automne 2005

 

 

 

 

Les républicains espagnols exilés en Algérie

 1939-1962

Margot  Peigné[1]

 

 

 

Les Espagnols qui rejoignent l’Algérie ne représentent qu’un contingent limité de l’« Émigration »[2]. Près de 400 000 Espagnols traverseront la frontière pyrénéenne au cours du mois de février 1939 ; seuls 10 000 débarqueront en Afrique du Nord en mars 1939, aux derniers moments de la guerre, quelques centaines par avion, la majorité par bateaux, paquebots, chalutiers ou barques de fortune. Parmi ces 10 000 exilés, débarqués en Tunisie, au Maroc et en Algérie, les trois départements français d’Alger, Constantine et Oran accueillirent 7 000 réfugiés, Oran recueillant de loin le plus grand nombre d’entre eux[3].

Très peu d’ouvrages traitent de l’exil espagnol de 1939 en Algérie française. L’étude de ce sujet donne quelques clés pour comprendre cet oubli. Les recherches, les écrits biographiques et autobiographiques des exilés ou enfants d’exilés témoignent de cette non-reconnaissance. Ils constituent autant de signes d’une mémoire encore à vif.

Les archives traitant de la communauté[4] des exilés espagnols d’Algérie se trouvent pour la plupart au Centre des archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence (CAOM). On trouve également quelques documents sur des associations d’exilés, associations locales ou « filiales » d’associations ayant leur siège en France métropolitaine au Centre des archives contemporaines de Fontainebleau. Enfin, les archives de la guerre civile de Salamanque (archivo de la guerra civil) offrent à travers les archives personnelles de Carlos Esplá Rizo une documentation riche, permettant une approche particulièrement humaine de l’exil. Carlos Esplá Rizo, alicantin exilé à Mexico et membre de la Junta de Auxilio a los Republicanos Españoles (JARE) aux côtés de José Giral et Indalecio Prieto, entretint une correspondance régulière avec ses amis et relations exilés en Algérie.

Le découpage chronologique adopté pour cette étude tente de faire ressortir trois grands axes. De même qu’en métropole, les exilés connaissent dans un premier temps le système des camps. Tout d’abord considérés comme une charge par les autorités françaises, les républicains espagnols deviennent rapidement une main d’œuvre précieuse, affectée à de lourds chantiers. À l’instrumentalisation par les autorités françaises s’ajoute un profond sentiment d’abandon. En marge de la métropole, les exilés ne peuvent trouver leur place dans les échanges mis en place, notamment en ce qui concerne le transport de réfugiés de la France vers le Mexique.

Le débarquement de 1942 en Afrique marque un tournant, mais la libération des républicains espagnols tarde. Les derniers internés quittent les camps en 1943. Dès lors, la vie politique des exilés, jusqu’alors clandestine, dans les camps et dans les arrières-boutiques, s’étale au grand jour. Les exilés, sûrs de la victoire et de la chute prochaine de Franco, s’engagent aux côtés des alliés, politiquement et militairement.

Cependant, la victoire alliée de 1945 n’apporte pas la libération de l’Espagne escomptée par les républicains espagnols. La déception, la fatigue viendront accentuer les oppositions entre les différentes organisations politiques, mais également celles qui existent au sein même des partis. Ainsi, l’épreuve de l’exil, loin d’être un vecteur d’unité, accentuera les tensions. Les départs se multiplient, la communauté des exilés espagnols en Algérie française s’émiette progressivement. Quant à la question de la position des exilés espagnols face à la guerre d’Algérie, objet de mon attention première, elle s’avère peu pertinente en ce sens où, toujours tournés vers un hypothétique retour dans leur patrie, leur implication dans le conflit reste minime.

En 1962, 2 000 exilés espagnols sont rapatriés d’Algérie en France, au même titre que les Européens habitants alors dans la colonie française. Ils vivent en fait un second exil et une profonde perte d’identité, pieds-noirs parmi d’autres aux yeux des Français métropolitains.

 

Des exilés à la marge des mouvements internationaux (1939-1943)

 

Arrivée et mise en place du système de camps

 

L’exil espagnol en Algérie s’inscrit dans les derniers moments de la guerre d’Espagne. De ce fait, les exilés de mars 1939 sont caractérisés par une très forte politisation et sont en majorité des hommes, des « miliciens ».

La composition politique, si l’on ne peut établir de juste proportion, est aussi diverse et hétéroclite que ce que pouvait recouvrir le terme de « républicains » : socialistes du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol)[5], communistes du PCE (Parti Communiste d’Espagne)[6], du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste)[7], libertaires ou anarchistes de la CNT (Confédération Nationale du Travail)[8], partis de gauche centriste comme Izquierda Republicana ou Unión Republicana… Cette forte politisation et cette diversité, conjuguées, se révèleront être, au-delà de la division, des facteurs de dispersion.

À leur arrivée en Algérie, arrivée qui se fait par vagues successives, suivant les avancées nationalistes entre la fin février et la mi-mars 1939, les « rouges espagnols » sont dans un premier temps installés dans des aménagements de fortune, à même les quais d’Oran, parfois obligés d’attendre plusieurs semaines sur les navires avant de pouvoir débarquer. Comme en métropole, ces exilés sont par la suite répartis dans des camps progressivement libérés de leurs anciens occupants ou nouvellement construits.

Les travaux d’Anne Charaudeau, portant sur l’ensemble de l’Afrique du Nord, établissent clairement le mécanisme qui s’effectue chez les autorités françaises. Les exilés, détenus dans les camps pour cause de potentielle dangerosité, deviennent très rapidement une main d’œuvre indispensable en ces temps de guerre. Bien que l’attitude des autorités évoquée ci-dessus ait été un frein conséquent aux mouvements de population, notamment vers l’étranger, en métropole, les exilés sont l’objets d’accords internationaux entre la France et le Mexique. Ceux des trois départements français d’Algérie sont donc concernés par des conventions. Dans les faits pourtant, les exilés d’Algérie sont délaissés.

 

 

Une situation confuse

 

En 1939, suite à l’exil de nombreux responsables politiques au Mexique, des comités d’aide à vocation « universelle » se mettent en place, par l’envoi de fonds et le transport d’exilés vers le Mexique. La Légation du Mexique est le bras du gouvernement mexicain. Cet organisme est particulièrement surveillé par les autorités françaises d’Algérie qui lui imputent un rôle politique, au service des communistes. Son action est en fait beaucoup plus étendue. La complémentarité entre les sources étudiées apporte un éclairage important.

À la demande des autorités françaises d’Algérie, méfiantes quant à la nature des destinataires des aides de la Légation du Mexique, l’organisme fournit une liste de 208 noms pour l’Algérie[9]. Cependant, la situation est loin d’être aussi claire. Les subsides sont envoyés aux réfugiés particulièrement démunis ou aux exilés ayant exercé des charges importantes. Cette tâche se révèle particulièrement ardue. De nombreuses lettres de protestations nous sont parvenues par l’intermédiaire de Carlos Esplá. Elles témoignent de la confusion qui règne et en Algérie et dans la comptabilité de la Légation, des tensions et des conflits qui en résultent au sein de la communauté des exilés. Dans une lettre du 15 février 1941, Ginés Ganga, député socialiste réfugié à Oran, écrit :

 

À propos de la distribution des secours, nous recevons de nombreuses plaintes. Il est évident qu’il y aura toujours des plaintes, ce qui importe est que celles-là ne peuvent être justifiées. Il n’est pas nécessaire de citer des cas concrets, nous en connaissons des répétés et indignants. (…) Quant à la concession de subsides par la Légation, il règne le même désordre. Ici certains touchent le subside, tandis que d’autres, de plus grande responsabilité politique ou militaire, ne le reçoivent pas[10].

 

Il est donc difficile de mesurer la portée réelle de l’action de la Légation du Mexique quant à ces versements. Ils s’avèrent dans bien des cas irréguliers, et les critères d’attribution sont fluctuants.

Le 23 août et le 29 novembre 1940 sont signés entre la France et la Croix-Rouge internationale des accords prévoyant le transport d’exilés espagnols de la France vers le Mexique[11]. La débâcle française inaugure l’occupation allemande et se pose alors la question de l’avenir des exilés espagnols en France, y compris sur les territoires algériens. L’étiquette de « dangereux rouges » n’est pas ce qu’on pourrait appeler une très bonne garantie, en territoire occupé comme en zone libre où l’on fait, au nom de la Révolution nationale, la chasse aux communistes et aux francs-maçons. En Algérie, plusieurs demandes d’extraditions sont formulées. La demande concernant José Alonso Mallol, ami de Carlos Esplá, en exil à Oran sera rejetée grâce à une importante mobilisation et grâce à la pression des autorités mexicaines. La demande concernant Manuel Rodriguez Martinez, exilé en Algérie également, sera acceptée par le tribunal d’Alger en octobre 1941[12].

 

 

 

 

L’Algérie, un espace à la marge des accords

 

Par les accords d’août et novembre 1940, il est convenu que l’État français mettra à disposition de la Croix-Rouge deux bateaux, le Winnipeg et le Wyoming, transportant de l’Amérique vers la France des marchandises destinées aux prisonniers de guerre de la zone occupée et embarquant au retour des exilés espagnols. Le plan est en tout profitable à la France. Mais rapidement, le Mexique et la JARE se trouvent dans l’impossibilité de réunir les sommes nécessaires et l’organisme se heurte à des obstacles croissants. Le changement politique au Mexique, le changement de position de l’État français qui se fait plus réticent à laisser partir les réfugiés, les pressions allemandes et par leur intermédiaire les pressions franquistes, mènent au délaissement des accords en décembre 1940. Cependant, si ces accords sont délaissés, cet abandon ne signifie pas pour autant l’arrêt des expéditions vers le Mexique. Leur fréquence sera moindre.

Quelle est la place des exilés d’Algérie dans ces mouvements à destination de l’Amérique et du Mexique ?

Il est important de noter que si en France métropolitaine les camps se vident rapidement suite au retour en Espagne de nombreux exilés, il n’en est pas de même en Algérie. L’extrême politisation de ces derniers en est la raison majeure. En 1940, Ginés Ganga, chargé d’établir les listes des exilés souhaitant quitter l’Algérie pour le Mexique, dresse une liste de 262 noms[13] de personnes à évacuer en priorité. Les exilés sont classés en fonction de leurs responsabilités politiques et de leur profession. Outre les désaccords et incompréhensions quant aux critères de sélection de la Légation du Mexique, Ginés Ganga constate avec amertume que les exilés d’Algérie, en marge de la métropole, sont tenus à l’écart des grands transferts de population vers l’Amérique. Ainsi, Ginés Ganga écrit :

Ici nous ne connaissons pas les normes qui régissent la sélection, mais étant donné les personnes qui sont parties de France dans les bateaux précédents et celles qui sont restées, nous renonçons à comprendre le procédé. De même en Afrique du Nord, nous n’avons pu déduire de critère de préférence. Nous, les amis d’Oran, sommes persuadés de ce que vous faîtes pour éviter les irrégularités, et cela nous blesse d’avoir toujours été les sacrifiés[14].

 

Les bateaux embarquent de France métropolitaine pour le Mexique via Casablanca où montent les exilés d’Afrique du Nord. Cependant dans un ordre logique des choses, les exilés d’Algérie sont les derniers à monter à bord, après ceux du Maroc, et doivent se contenter du nombre de places restantes, malgré les accords et les pourcentages convenus avec les organisateurs de France métropolitaine. L’espoir d’émigrer au Mexique pour les exilés d’Algérie est source d’amère déception. L’Algérie reste un espace en marge de la métropole et des grands mouvements vers l’Amérique et le Mexique. Ainsi, outre les difficultés liées aux conditions de vie et à l’attitude des autorités françaises (et également des populations parfois peu enclines à l’accueil de ces nouveaux arrivants), les exilés espagnols connaissent en Algérie une mise à l’écart, un délaissement de la part des autres exilés. Pour nombre d’entre eux, le sentiment d’abandon est prégnant et l’amertume fait jour.

Cependant, la libération progressive des camps et le débarquement américain de novembre 1942 annoncent un tournant. Si l’activité politique des exilés n’a jamais cessé, dans les camps ou dans la « vie civile », elle était jusqu’alors cantonnée aux réseaux clandestins, étroitement surveillée et soumise à une dure répression. L’année 1943 inaugure pour les exilés une période d’effervescence et d’espoir. En effet, bien que les autorités françaises d’Algérie regardent toujours avec méfiance ces dangereux agitateurs, force est de constater que l’activité des exilés s’affiche au grand jour. La Libération et la victoire prochaines trouveront selon eux une continuité légitime en la mise à bas du régime franquiste par les Alliés. Cette guerre n’est-elle pas en effet la lutte contre le nazisme et contre le fascisme ?

 

Un engagement sans faille pour la libération de l’Espagne (1943-1945)

 

L’engagement militaire

 

En avril 1943, les derniers exilés sont libérés des camps. Certains se sont d’ores et déjà engagés au côté de la France. Dès 1939, des exilés rejoignent les forces françaises, par conviction ou par contrainte, l’engagement dans la légion étrangère étant la seule alternative à l’internement en camps. Il est difficile de trouver à ce moment précis une résonance particulière à l’engagement des exilés espagnols d’Algérie dans les forces armées. En effet, sur ce point, il paraît vain de chercher en quoi l’exil en Algérie suscite des comportements différents de ceux suscités par l’exil en France métropolitaine. D’une part, c’est sur le sol africain qu’ont lieu les premiers combats et il est donc normal que la participation des exilés d’Algérie soit importante. D’autre part, les aléas et les mouvements des corps d’armées retracés par Jean-Louis Crémieux-Brilhac sont tels qu’il est difficile de suivre les exilés espagnols. S’il est probable que nombre d’entre eux sont issus des camps d’Afrique du Nord, ils sont rejoints très rapidement par des exilés de France métropolitaine.

Les exilés espagnols furent des combattants courageux, acharnés et indisciplinés, mais cela qu’ils soient exilés en France ou en Algérie.

 

La libération de l’Espagne : une conviction

 

En 1943, les territoires africains sont sous la coupe des Alliés. Les exilés espagnols internés retournent à la vie civile. La vie politique renaît au cœur des villes. Si les organisations espagnoles n’ont pas de reconnaissance officielle, elles bénéficient toutefois d’une large tolérance[15] et font preuve d’un dynamisme exubérant, lié à la conviction de la prochaine chute de Franco.

Lettres, communiqués, discours, sont autant d’indicateurs de cette conviction de la libération de l’Espagne de Franco. Chaque parti souhaite avoir sa place dans la prochaine Espagne. Les manifestations ostentatoires des exilés espagnols agacent les autorités mais plus encore le consulat d’Espagne. De multiples incidents et plaintes illustrent la fébrilité qui règne dans les milieux républicains, à l’exemple de cet incident survenu au cours d’une manifestation des jeunesses socialistes espagnoles, le 9 mai 1945. Un mannequin, représentant Franco pendu à un gibet, est exhibé pendant plusieurs heures dans les rues d’Oran par de jeunes espagnols.

La conviction de la chute prochaine du régime franquiste est relayée par les partis français qui mettent à disposition leurs locaux pour leurs homologues espagnols. Des meetings communs sont organisés. La présence du partenaire espagnol ou français devient systématique, à tel point qu’on pourrait parler de jumelage. La déception n’en sera que plus grande pour les exilés espagnols à la fin de la guerre, attendant une action alliée contre Franco qui n’aura jamais lieu.

 

Des oppositions et des alliances politiques stables

 

Les relations entre les partis espagnols en Algérie française suivent autant que possible, en fonction des aléas des communications, les directives générales des partis ayant leur siège à Mexico. Les proportions sont difficiles à établir. Les plus gros contingents sont ceux du PCE, du PSOE et des organisations anarchistes. Viennent ensuite les partis centristes Izquierda Republicana et Unión Republicana. Ces proportions sont fidèles à celles de la gauche de l’Espagne républicaine. Cependant, si nous disposons de quelques chiffres, difficile de donner une représentation exacte.

Ces partis, observés par les autorités françaises, se regroupent selon deux grandes orientations, à savoir l’acceptation ou non de la participation communiste. Ainsi, la Junta de Liberación española rassemble tous les partis de gauche reconstitués depuis 1942, exceptés les communistes. La Junta Suprema de Unión Nacional, à l’action apparemment prépondérante mais qui se révèle extrêmement isolée, est essentiellement formée par le contingent communiste auquel se sont joints les dissidents des autres partis de gauche. La rivalité de ces deux groupes est telle que chacun tente de saboter les entreprises de l’autre[16].

Si cette vision apporte de précieux renseignements, elle gomme les dissensions internes aux partis.

 

Des prémices de divisions internes

 

La correspondance de Carlos Esplá apporte par ses échanges avec Lorenzo Carbonell, ancien maire d’Alicante exilé à Oran, ainsi que par ses échanges avec José Alonso Mallol, une finesse d’analyse qui manque dans les rapports de la police algérienne[17].

Les partis sont unis mais développent en leur sein des tensions qui annoncent les divisions futures et leur éclatement. Ces différents ont pour source principale la question de l’avenir de l’Espagne républicaine, sa représentation en exil comme sa concrétisation lors de son rétablissement. Sur quelles bases assurer la représentation de l’émigration ? Faut-il prendre en compte tous les partis existants, ceux ayant participé à l’exercice gouvernemental (mais il faudrait alors accorder une place aux communistes) ? Faut-il mettre en place une représentation institutionnelle, c’est-à-dire un gouvernement et ses ministères ? Sur quelle constitution construira-t-on la future République ? Face à ses questions, les exilés se déchirent mais restent sur des positions déjà établies. Il n’y a pas de remise en cause ni de regard critique sur les limites de la seconde République. Ainsi, dans chaque parti, ces questions divisent et entament l’unité indispensable à une action légitime et efficace.

La victoire alliée de 1945 n’apporte pas la libération tant attendue de l’Espagne et la chute de Franco. À l’enthousiasme succède le découragement. Les divisions et la fatigue des exilés espagnols entraîneront la dispersion de la communauté.

 

L’émiettement de la communauté des exilés espagnols (1945-1962)

 

Fatigue et découragement d’une communauté

 

En 1945, le découragement gagne peu à peu la communauté des exilés espagnols. Si les partis rassemblent encore un nombre conséquent de personnes lors des réunions, ces dernières sont de moins en moins fréquentes et ne sont organisées que lors des commémorations des grandes dates de la seconde République espagnole : 14 avril, 18 juillet, anniversaires de personnalités politiques fondatrices… Le pays dans lequel est envisagé le retour n’est pas l’Espagne de 1945, 1946 ou 1950 mais l’Espagne de 1931-1936. On envisage un retour en arrière, l’exil n’ayant été qu’une parenthèse. Les exilés espagnols s’appuient sur le souvenir et n’arrivent pas à voir une possible évolution.

Au fil des mois, le sentiment d’abandon se fait plus profond. Abandon de la communauté internationale mais également abandon de leurs propres représentants. Éloignés de Mexico, où, selon une formule acerbe de Lorenzo Carbonell, se jouent des combats de « toreros de taurillons », les exilés espagnols en Algérie ont de plus en plus de mal à croire en leurs hommes politiques et à espérer en une issue qui leur soit favorable.

À cette fatigue s’ajoute pour beaucoup une situation économique difficile. Peut-être plus dures qu’en France métropolitaine, les autorités d’Algérie freinent la possibilité pour les exilés de s’intégrer et de participer à la vie économique. De même, la reconnaissance de leur statut d’exilé tarde. Jusqu’en 1954, ils seront considérés comme apatrides. De fait, les autorités françaises espèrent toujours leur départ.

Tandis que beaucoup sont fatigués de lutter, Franco ouvre les portes de l’Espagne pour ceux qui, sous certaines conditions, souhaiteraient rentrer.

 

S’établir ou partir

 

À la fin de l’année 1945 se croisent deux mouvements de population. Le premier va de l’Espagne vers l’Algérie. Les familles des exilés rejoignent leurs proches qui sont parvenus à trouver une situation professionnelle suffisante et stable. Ce phénomène est de courte durée, il s’arrête à la fin des années 1940. Malheureusement, nous ne disposons d’aucune donnée chiffrée et seules les lettres de Lorenzo Carbonell à Carlos Esplá évoquent cette migration. Le second mouvement de population concerne les exilés choisissant le retour en Espagne. La désillusion quant à un rétablissement de la République, la lassitude et les difficultés économiques, leur statut toujours provisoire et la facilité croissante accordée à ceux qui désirent retrouver leur patrie et leur famille sont autant de raisons pour traverser la Méditerranée. Ce mouvement est nettement plus conséquent que le premier et dure jusqu’à la fin des années 1950. Une enquête menée en 1948 recense 3 700 réfugiés espagnols dans le département d’Oran. En considérant que ce département est celui qui compte, de loin, le plus grand nombre de réfugiés, en posant arbitrairement le nombre de 1 000 exilés répartis dans les deux autres départements d’Algérie, on atteint le nombre de 4 700, sur un nombre initial de 7 000. On peut donc considérer, tout en reconnaissant l’extrême relativité de ces chiffres, qu’un quart à un tiers de la population exilée d’Espagne a quitté l’Algérie. Cependant tous ne sont pas retournés en Espagne. Les départs pour la métropole, motivés par l’espoir de trouver du travail, sont également à prendre en compte (mais là encore nous manquons de chiffres). Enfin, l’Amérique, et notamment le Venezuela, jusqu’au coup d’État de 1948, sont à retenir parmi les destinations des exilés.

Ce découragement et cette démobilisation s’inscrivent dans un cadre qui n’est pas limité à l’horizon algérien. En métropole, les chutes de tirages de la presse des exilés espagnols traduit le même phénomène. Cependant le départ massif qui s’ensuit est spécifique à l’Algérie, en ce sens que, contrairement à la métropole, elle n’est pas une terre d’accueil.

Ainsi, les départs et le découragement entraînent la décomposition progressive des partis.

 

 

La décomposition des partis

 

En 1947, les organisations et partis des exilés espagnols en Algérie apparaissent extrêmement divisés[18]. Ainsi, Izquierda Republicana n’est, selon Lorenzo Carbonell, dirigée que par les ambitions de quelques-uns. Le PSOE d’Algérie est fractionné, à la suite des principaux leaders socialistes, et nombreux sont les membres du parti ayant adhéré aux sections locales de la SFIO[19]. Le PCE est quant à lui en voie de disparition, la plupart de ses membres ayant rejoint l’étranger ou la métropole à la recherche d’un travail. Dans une lettre à Esplá, Lorenzo Carbonell dresse un portrait féroce de l’émigration en Algérie, décrivant ainsi leur mode d’action : « Nous défendons nos droits et notre raison depuis les tables des cafés, autour d’un bon café, d’un cigare et d’un verre de Cognac ». Pourtant, l’espoir de voir un jour l’Espagne libérée du joug franquiste ne quittera jamais les exilés, même les plus désabusés. Malgré les départs et malgré l’affaiblissement des organisations politiques, un noyau d’exilés, notamment des socialistes, se réunira jusqu’en 1962, continuant à célébrer l’Espagne républicaine, espérant toujours un retournement de situation.

La décision de quitter l’Algérie, de même que celle d’y rester, ne se prend pas sans combats. Les exilés sont déchirés entre le désir de retrouver leur pays et le refus de cautionner l’Espagne franquiste. Si certains quittent l’Algérie pour les raisons évoquées ci-dessus, d’autres s’y établissent définitivement.

 

 

 

La vie continue… en Algérie

 

Le premier facteur influant sur la décision de s’établir en Algérie est d’ordre économique. En effet, certains exilés sont parvenus à trouver un métier qui leur permet de vivre correctement. Toutefois, les conditions de vie des exilés varient en fonction de l’économie algérienne et leurs situations sont généralement modestes. En second lieu vient le facteur « familial ». L’enquête de 1948 déjà citée indique que de nombreux exilés se sont mariés à des « Algériennes », c’est-à-dire des Françaises d’Algérie. D’une part, les fiches de renseignement dressées par les services de police au début des années 1940 témoignent de l’extrême jeunesse de nombreux exilés. D’autre part, les enfants des exilés ont grandi en Algérie et s’y sont mariés. Pour les exilés arrivés en Algérie plus âgés, rester dans la colonie s’avère plus difficile et douloureux. Les années passent et le retour en Espagne reste hypothétique. Ils restent en quelque sorte en suspens, attendant un changement improbable. Ici, le fait de rester en Algérie permet d’être à proximité de l’Espagne, proche de sa famille. L’installation en Algérie peut également être le résultat d’une contrainte. En effet, selon Carbonell, certains « ne peuvent rentrer en Espagne ni aller en aucun autre lieu ». Les précisions manquent, mais il est possible de placer dans cette catégorie les exilés ayant un passé trop lourd, un engagement anti-franquiste affiché.

La grande majorité des exilés espagnols sont installés dans le département d’Oran où réside une forte communauté d’origine espagnole. En 1939, cette communauté est implantée depuis environ cinquante ans dans la colonie française. Divisée par la guerre civile, la communauté espagnole d’Oran est partagée quant à l’accueil des exilés. Mais au-delà des considérations politiques, c’est la nature même des deux communautés qui posera les modalités de leurs relations. Communauté issue d’une émigration économique, présente en Algérie depuis près de trois générations, la population oranaise ne partage ni les buts politiques ni l’espoir de retour des exilés. Néanmoins, les mariages entre exilés et « Algériennes » indiquent une certaine intégration, notamment pour la seconde génération, née en Espagne mais ayant grandi en Algérie. Cette distance entre les deux émigrations, politiques et économiques, nous indique les raisons de l’attitude des exilés espagnols face à la guerre d’Algérie. Le regard toujours tourné vers l’Espagne, dans l’attente du retour, les exilés se sentent extérieurs au conflit qui se déroule sur cette terre d’accueil.

 

Les exilés face à la guerre d’Algérie

 

En étudiant les journaux qui nous sont parvenus et les rapports de police, on remarque que la presse républicaine espagnole dans son ensemble reste discrète. Et si le PCE s’allie au PCA (Parti Communiste Algérien) pour demander la libération de prisonniers algériens, ils restent toutefois prudents lors de leurs réunions. Il est clair que les exilés espagnols n’étaient pas, selon les autorités françaises d’Algérie, censés interférer dans la vie politique intérieure de la France. Et les exilés semblent l’avoir bien compris. Mais il est d’autres raisons, déjà évoquées, qui expliquent cette non-implication. Les exilés installés en Algérie n’ont pas oublié l’Espagne. Ils garderont toujours une image idéalisée de ce pays et l’espoir d’y retourner. En ce sens, le conflit algérien leur est extérieur. Pourtant, s’ils ne la disent pas ouvertement, les exilés n’en n’ont pas moins une opinion, ou des opinions sur la guerre d’Algérie.

Les anarchistes choisissent de ne pas s’impliquer. Selon Miguel Martinez, arrivé en Algérie avec son père à l’âge de neuf ans, ils désapprouvent la politique de la France mais également les moyens employés par les nationalistes algériens et l’avenir réducteur envisagé par ces derniers[20].

Les communistes espagnols quant à eux suivent la ligne du PCA. Ils se tournent clairement en faveur des nationalistes algériens. Cependant, rien n’indique leur manière d’envisager l’avenir. Enfin, s’ils sont ceux qui s’impliquent le plus dans la politique française, ils n’en oublient pas pour autant l’Espagne et toute réflexion les ramène à la lutte contre Franco, ce dernier étant accusé de soutenir l’effort français et de manœuvrer contre les Algériens. Cette crise serait pour Franco le moyen d’affirmer la crise des démocraties et de légitimer sa dictature. Enfin, les socialistes se montrent très prudents. Les rapports de police relève cette réserve et notent l’absence d’allusion aux « événements » dans les réunions et les journaux du PSOE. Le parti espagnol, proche de la SFIO, reste discret.

Si la réserve est de mise dans les meetings et dans la presse, si les exilés sont plus spectateurs qu’acteurs, ils ne se désintéressent pas pour autant de l’ébullition dans laquelle ils sont plongés. Nous ne disposons que de la correspondance personnelle d’Esplá, peu représentative de l’ensemble de la communauté des exilés mais elle illustre que, comme pour la majorité des Pieds-Noirs, il est difficile pour beaucoup d’exilés de percevoir clairement les enjeux de cette guerre et l’exode qui en découlera.

En 1962, en prévision d’un rapatriement massif des Européens d’Algérie, on recense 2 000 réfugiés espagnols. Ils sont donc 2 000 sur 7 000 à être rester en Algérie, sans oublier toutefois les naturalisations de la seconde génération, plus encline que la première à quitter la nationalité espagnole, et sans oublier les migrations familiales qui rendent une comptabilité exacte impossible à fournir.

Si plusieurs milliers de membres de la communauté espagnole ou d’origine espagnole d’Algérie rejoignent en 1962 l’Espagne, il est probable que peu d’exilés opteront pour cette solution. L’exil de 1962 est pour la communauté des républicains espagnols un second exil, et surtout une perte d’identité. En effet, exilés espagnols en Algérie, peu à peu oubliés et désunis, ils deviennent aux yeux des Français de métropole lors de leur arrivée à Marseille des Pieds-Noirs d’Algérie parmi d’autres.


 



[1] Mémoire de maîtrise soutenu sous la direction d’Annick Lempérière en 2004 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] Cette expression est employée par les exilés pour désigner l’ensemble de la communauté exilée dans le monde. Elle suppose une unité qui est  loin d’être effective.

[3] Il est intéressant de noter que dans les dossiers de l’administration française consultés aux archives le traitement des exilés espagnols s’effectue avec pour référent géographique l’Afrique du Nord bien plus souvent que l’Algérie, le Maroc ou la Tunisie.

[4] Les termes « communauté » et « républicains » impliquent une certaine unité et ne traduisent pas toute la réalité de ce groupe extrêmement divisé politiquement. Cependant, pour des questions pratiques, je les emploierai pour désigner l’ensemble des exilés espagnols en Algérie.

[5] Partido Socialista Obrero Español.

[6] Partido Comunista Español.

[7] Partido Obrero de Unificación Marxista.

[8] Confederación Nacional del Trabajo.

[9] CAOM, 81F 1001, lettre du 21 octobre 1941, du gouverneur général de l’Algérie au secrétaire d’État à l’Intérieur.

[10] Archivo general de la Guerra civil, Carlos Esplá Rizo, carton 17, document 11/8783, lettre de Ginés Ganga à Carlos Esplá, datée du 15 février 1941.

[11] Archivo general de la Guerra civil, Carlos Esplá Rizo, carton 2, document 3.2c/2384, novembre 1940.

[12] Archivo general de la Guerra civil, Carlos Esplá Rizo, carton 17, document 11/8794, télégrammes de Ginés Ganga à Indalecio Prieto et Carlos Esplá, datés du 11 octobre 1941 : « Agissez ».

[13] D’autres listes modificatrices seront établies par la suite.

[14] Archivo general de la Guerra civil, Carlos Esplá Rizo, carton 17, document 11/8802, lettre de Ginés Ganga à Carlos Esplá, datée du 7 janvier 1942.

[15] Les autorités d’Algérie hésitent dans l’attitude à tenir, partagées entre le souci de garder de bonnes relations avec leur vis-à-vis espagnol et le désir de maintenir, dans le souvenir de ceux qui seront peut-être aux premières places en Espagne dans un futur proche, une bonne image. CAOM, Oran 111, série continue, soumis à dérogation, rapport de décembre 1944, sur l’activité espagnole à Oran.

[16] CAOM, Oran 111, série continue, soumis à dérogation, décembre 1944, rapport sur l’activité politique espagnole.

[17] Les autorités françaises d’Algérie se perdent d’ailleurs un peu dans les innombrables organisations, associations et partis espagnols.

[18] Archivo general de la Guerra civil, Carlos Esplá Rizo, carton 16, document 11/8083-a, lettre de Lorenzo Carbonell à Carlos Esplá, datée du 17 août 1947.

[19] CAOM, Oran 111, série continue, soumis à dérogation, rapport du 7 août 1951.

[20] Miguel Martinez, L’exil des Anarchistes espagnols en Algérie, compte-rendu de conférence, juin 2002.

Voir le site : http://www.chez.com/ascasodurruti/Pages/debanaralger.htlm.