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Julien Gueslin, La France et les « petits » États baltes

La France et les « petits » États baltes

 

 

 

Bulletin n° 21, automne 2005

 

 

 

La France et les « petits » États baltes

Réalités baltes, perceptions françaises

et ordre européen

(1920-1932)

Julien Gueslin[1]

 

Le fil directeur de ma réflexion a été l’étude de la notion de « petit État » à travers les cas baltes. Oubliés de la grande histoire, acteurs apparemment passifs des rivalités et des négociations entre les grandes puissances, ceux-ci étaient certes dignes d’études en eux-mêmes mais pouvaient-ils apprendre quelque chose, à un niveau plus général, plus européen, au chercheur ?[2]

Comme ces fossés ou talus d’apparences modestes mais qui sont les vestiges, les témoins ou les signes précurseurs d’importants champs de failles, de pressions ou de luttes entre des plaques rivales, les petits États pouvaient être le miroir, le moyen de comprendre par leur existence même, les équilibres plus ou moins fragiles, les antagonismes ou coopérations ayant permis la naissance de ces territoires nés à la faveur d’éruptions plus ou moins éteintes. N’y avait-il pas dans la relation bilatérale s’esquissant entre la grande puissance française et les trois petits États baltes, le moyen de mieux percevoir l’harmonisation, le tiraillement, le divorce des relations esquissées par la diplomatie française avec les puissances russe, allemande ou polonaise au cours des années 1920, et sa difficulté à articuler une politique orientale et baltique cohérente avec sa politique occidentale ?

Avait-elle bien les moyens d’imposer ses idées et de se poser en arbitre des rivalités déchirant puissances et nouveaux États ? En avait-elle l’envie ? L’étude des rapports diplomatiques se révélait donc une fois encore indissociable du rayonnement militaire, économique et culturel. Dans une région peu connue des Français et considérée comme un peu marginale avant 1914, l’espace baltique est donc aussi un bon exemple pour essayer de voir une nouvelle fois combien il est difficile à la France d’exploiter les fruits de sa victoire et de pouvoir travailler sur tous les terrains.

Mieux elle pouvait permettre de comprendre le combat incessant et sans cesse réaffirmé de populations cherchant à prouver combien leur propre combat pour s’émanciper de la tutelle des impérialismes voisins pouvait s’harmoniser avec le désir de parvenir à un équilibre général préludant à une pacification de la zone.

Les États baltes sont en effet des cas intéressants car ils ont été pour l’opinion française en quelque sorte les « invités surprises » de l’Europe d’après-guerre. D’où toute une série d’appréhensions, de fantasmes se nourrissant des peurs françaises face à l’action souterraine des autres puissances. Étaient-ils des créations anglaises, allemandes ? Étaient-ils simplement quelques fétus de paille abandonnés que la prochaine marée russe se chargerait de reprendre sans coup férir dans les mois ou les années suivant le début des années vingt ?

La diplomatie, la presse, les milieux politiques, économiques et militaires durent donc faire l’apprentissage de ce théâtre baltique et, progressivement, en fonction de leurs priorités et de leurs informations, ou de l’évolution de la situation, construire des systèmes de représentations leur permettant d’intégrer la nouvelle donne dans le système baltique. Un des principaux intérêts de recherche de ma thèse, au centre de ma première partie, m’a donc semblé être cette construction ex nihilo multiforme de relations multilatérales découlant ainsi quasi entièrement de ce substrat des années vingt.

 

Pour entreprendre une telle étude, un certain nombre de difficultés ou de défis se dressaient devant moi. À commencer d’abord par le travail sur la notion de petit État, mais c’était aussi à la fois un des buts de ma recherche. Plus qu’un concept bien défini, la notion de petit État apparaissait comme une étiquette commode délivrée par l’opinion d’une grande puissance et ayant pour but, de façon plus ou moins explicite, de renvoyer dans une catégorie à part, un ensemble d’États pour lesquels on éprouvait une certaine condescendance et au mieux une certaine pitié et quasi considérés comme une entité différente.

Mais la difficulté de l’étude est de voir que cette étiquette stigmatisante devient, suite au conflit mondial, au contraire, par un renversement étonnant, une étiquette valorisante, attachée à des petits États dénués de toute ambition impérialiste et aspirant à consolider les efforts visant à promouvoir l’ordre international. À l’inverse, du côté des petits États, on oscillait entre l’utilisation d’un terme justifiant leur demande de soutien, la volonté d’affirmer leur normalité et de se débarrasser d’un vocabulaire dévalorisant, ou encore une certaine fierté à justifier ainsi leur nouveau rôle dans le jeu international.

Pouvait-on voir également un nouveau débat s’esquisser dans le domaine culturel, où loin d’être des récepteurs passifs des flux et modes venant des grandes capitales les petits États pouvaient être des modèles ?

Quoi qu’il en soit, il fallait, pour comprendre la richesse de ces enjeux, entreprendre une analyse détaillée des différentes perceptions, des systèmes de représentations caractérisant les différentes tendances et milieux de l’opinion française, d’où la nécessité de devoir au maximum faire varier les focales, et de multiplier les sources et approches différentes de ces phénomènes : le risque était évidemment de passer trop rapidement sur un certain nombre de phénomènes qui auraient mérités à eux seuls des études plus fouillées (relations entre artistes, migrations étudiantes, rôle des populations juives litvakes, rôle du sport ou simplement, au niveau des gens ordinaires, de la philatélie comme fournisseuses d’images stéréotypées). À l’inverse le fait d’avoir voulu suivre trop de pistes a sans doute pesé dans la gestion de mon temps et donc sur mon attention à la forme.

 

La deuxième difficulté tenait à la nécessité de lier cette attention au concept de petit État et le travail à faire sur les réalités baltes. Il fallait discerner ce qui relevait plus spécifiquement du phénomène balte et ce qui découlait des modèles de comportement de petits États. Les États baltes ont été ainsi perçus à travers le filtre positif danois ou belge, « les belgiques de l’Est », ou ceux si négatifs des petits États balkaniques, voire dans le cas de l’influence anglaise, du Portugal ou de Gibraltar. Chaque aspect de la réalité balte renvoyant plus ou moins directement à ces modèles qui, sortis de leur contexte, avaient tendance à être parfois caricaturalement assimilés à ceux-ci, cela pouvait avoir des conséquences négatives (nationalisme, antisémitisme, politique économique) ou très positives, en les assimilant aux modèles des petites démocraties occidentales mais de manière parfois trop rapidement univoque, d’où parfois méprises et confusions.

 

La troisième difficulté tient au terme même de concept de « pays baltes ». Car derrière un pluriel il y a bien trois singularités. Utiliser ce terme revenait-il implicitement à adopter justement une perception trop occidentale ou française regroupant dans un ensemble uniforme trois identités nationales en voie de constitution et qui interprétant les données historiques, culturelles, linguistiques voulaient affirmer chacune leur originalité ? Fallait-il donc privilégier un pays plutôt que les trois sous peine de faire des contresens fâcheux ? En fait plus qu’un handicap, cette distinction à faire entre trois identités et un espace géopolitique nous est apparue comme une chance. Soumis tous les trois à des déterminismes et à des forces politiques, économiques, culturelles et à l’influence de leurs voisins, chacun des pays était exposé à chacune de celles-ci avec des intensités fort différentes et y répondait à sa manière, d’où trois synthèses fort distinctes les unes des autres mais comportant des éléments communs. Pour le chercheur,  adopter une approche comparatiste devenait une chance où, tel un scientifique, il pouvait dans une certaine mesure utiliser, par exemple, les réponses lettonnes ou lituaniennes à tel aspect de la vie internationale ou des relations franco-baltes, non pour expliquer mais pour mieux l’éclairer dans son interprétation l’attitude estonienne. Ainsi loin d’apparaître comme un concept intemporel ou intangible, un postulat s’imposant et préludant au résultat des recherches que le chercheur doit effectuer, la notion des pays baltes nous apparaît plutôt comme un concept opératoire. Le cas échéant en fonction des époques et des attitudes des trois pays, il sera perçu de manière plus ou moins forte et recevra une définition plus ou moins précise, ou se dissoudra dans des ensembles plus vastes.

 

Sans être Fabrice à Waterloo, j’aurais scrupule, voire quelque difficulté, à déterminer la portée exacte de mes travaux, mais j’aimerais, pour terminer, essayer de présenter quelques résultats ou idées auxquels, à l’issue de cette recherche, je tiens particulièrement.

Sans y revenir une nouvelle fois, il faut rappeler l’intérêt d’étudier l’histoire des petits États pour mieux comprendre celles des grands et leurs interactions communes. Les exemples baltes nous ont semblé pertinents en ce qu’ils révélaient la difficulté d’opérer la synthèse entre les nouvelles pratiques genevoises et un concert européen toujours persistant, en ce qu’ils ont permis, derrière leurs cas concrets, d’étudier les problèmes caractérisant la majorité des grandes puissances de l’époque, et de discerner quelles ont pu être les sources.

 

Montrer finalement l’importance du théâtre baltique dans le jeu international et en particulier pour la France. Sans y avoir un intérêt direct et pressant, elle dût, de gré ou de force, s’intéresser aux évolutions politiques d’un espace interagissant sans cesse avec la situation occidentale et les projets français. L’un des grands apports de la période locarnienne, malgré ses fragilités, a été de faire comprendre clairement combien il était intéressant de maintenir les indépendances baltiques afin de continuer le chemin hypothétique et éventuel d’une stabilisation définitive. En cela, ce travail s’est voulu un plaidoyer en faveur des années vingt, et de l’intérêt d’une telle période, souffrant trop d’être interprétées à la lumière de la sombre décennie suivante. Loin d’être condamnée, et cela est particulièrement vrai sur le champ baltique, la période était riche de potentialités et de leçons qui serviront bien plus tard.

S’inscrire dans le fil des recherches initiées sur la politique française en Europe centrale et orientale et montrer combien le droit des nationalités devait composer avec une volonté réaliste de recomposer des ensembles politiques viables et suffisamment puissants pour résister à une éventuelle poussée allemande. L’impossibilité de résoudre des conflits locaux ou de voisinage et de passer outre à des sentiments nationaux plus ou moins exacerbés pour arriver à de tels ensembles. La volonté d’imposer ces schémas à l’ensemble baltique avec un pivot polonais aboutit à un échec complet.

L’évolution entamée au lendemain des années vingt permit à la diplomatie française de mieux saisir que le maintien de l’équilibre baltique, en évitant toute hégémonie et donc toute évolution entropique du système régional déséquilibrant toute la zone, lui permettait d’avancer à l’ouest et de tenter d’avancer vers un système pouvant enfin apporter une garantie à des États dont la conclusion d’une alliance avec une puissance donnée aurait signifié la fin.

Loin d’être des jouets, et dans la situation délicate qui était la leur, la véritable puissance des petits États baltes reposait moins à cette époque sur un potentiel forcement illusoire que sur une identité nationale fortement affirmée et la capacité de jouer contre toute prétention d’une puissance sur le désir des autres puissances, non d’intervenir ou de chercher des avantages, mais d’empêcher simplement la première de rafler la mise. Ce « jeu non coopératif » (selon le concept énoncé dans la célèbre « théorie des jeux ») fut à la base de la survie des trois États baltes et eut le mérite unique de leur donner du temps pour essayer de construire quelque chose de plus solide.

 

Je terminerai en montrant que cette étude permet de voir en partie comment une relation, certes asymétrique, se construit ex nihilo entre la société de la puissance européenne dominante d’alors et trois peuples bien inconnus d’elle à l’origine. Il montre comment il est difficile pour les contemporains de comprendre exactement quelles étaient les forces profondes véritablement à l’œuvre derrière les événements en cours et sur quoi cela allait aboutir. Anticiper l’existence de telles évolutions, par exemple la renaissance inéluctable d’une république ou d’une monarchie russe, aboutit à des erreurs, conduisant elle-même à une modification des données existantes.

Comme pour les réalités intérieures françaises, la deuxième moitié des années vingt fut un tournant en ce qu’il aboutit à une réévaluation des données existantes et à la compréhension que loin d’être des réalités provisoires, les indépendances baltes semblaient en fait inscrites dans le temps long, une évolution séculaire qu’on avait seulement méconnue, et qu’on valorisait désormais tant la culture des nouveaux États semblait être un moyen de déterminer une partie d’un vieux fonds commun à toutes les nations européennes.

Les événements politiques des années vingt permirent la découverte des pays baltes et la constitution de petits noyaux baltophiles tissant progressivement au sein de la société française leurs réseaux et la diffusion d’un nouveau système de représentations en conformité avec les idéaux sous-jacent du monde de la IIIe  République : démocratie de petits paysans propriétaires, attachée à la défense de son identité rurale mais aussi soucieuse de modernité, une modernité sage et canalisée répondant finalement assez bien aux désirs ou aux peurs françaises de voir les grands équilibres sociaux et économiques trop bouleversés par les grands changements économiques et sociaux qui commençaient à frapper le monde.

Si sur le plan économique les résultats furent plus limités, le travail des diplomates et des appareils gouvernementaux baltes, le rôle des petites colonies baltes et l’intervention de Français permirent progressivement de combler le fossé séparant les deux sociétés et normalisant quelque peu la situation des pays baltiques au sein de l’espace européen perçu par l’opinion française. La baltophilie commençait à s’ancrer solidement au centre de l’échiquier français, avec une tendance modérée ou de centre-droit attachée principalement aux racines rurales, et une famille de centre-gauche, accordant plus d’importance à l’aspect démocratique, au rôle majeur de l’instruction publique, et au respect montré par les nouveaux États pour la coopération internationale et les idéaux genevois.

 

Le temps malheureusement manqua pour que la baltophilie s’affine, pénètre plus profondément les consciences. La crise de la IIIe République dans les années trente fut aussi celle des États baltes, le discrédit qui marqua le régime républicain et ses idées maîtresses pesèrent lourdement sur l’oubli plus ou moins volontaire dans lequel tombèrent ces États. Cette période avait-elle une parenthèse ? La renaissance récente des États montre bien que derrière la gangue de cinquante années de soviétisme, un certain nombre d’héritages culturels et mentaux de la période démocratique allait constituer le socle et expliquer le retour si rapide des Républiques baltes au sein de l’Europe.


 


[1] Thèse de doctorat sous la direction de Robert Frank (Université Paris I) soutenue le 13 décembre 2004 devant un jury composé de : Robert Frank, Yves Plasseraud (juriste), Sylvain Schirmann (Université Robert Schuman–Strasbourg), Georges-Henri Soutou (Université Paris IV), Antoine Mares (Université Paris I).

[2] Pour les réferences  et le détail de cette réflexion, on se permettra de renvoyer  le lecteur intéressé au texte et aux annexes de ma thèse, conservée à  l’Institut Pierre Renouvin et à la BDIC de Nanterre.