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Helène Harter, Villes et sociétés urbaines en Amérique du Nord

Villes et sociétés urbaines en Amérique du Nord

 

 

 

Bulletin n° 21, automne 2005

 

 

 

Villes et sociétés urbaines

en Amérique du Nord

 (XVIIIe - XXe siècles)

Helène  Harter[1]

Une recherche au croisement de l’histoire américaine et de l’histoire urbaine

 

C’est sous la double approche de l’histoire américaine et de l’histoire urbaine que j’ai choisi de placer mes travaux d’historien. Pour le chercheur qui travaille sur les États-Unis, les villes constituent un beau sujet d’études. Dans un pays fédéral qui accorde une large place aux pouvoirs locaux, elles occupent une place essentielle. Elles méritent d’autant plus l’attention de l’historien qu’au fil du temps elles se sont imposées comme le principal foyer de peuplement et d’activités du pays. Aujourd’hui, plus de 80% des Américains vivent en ville. On ne peut par conséquent pas faire abstraction des villes si on veut comprendre la société américaine. Celles-ci constituent un champ de recherche en soi aux États-Unis. C’est loin d’être le cas en France. Peu d’historiens travaillent sur les États-Unis et encore plus rares sont ceux qui s’intéressent aux villes. L’historien étranger a cependant quelque chose à apporter à l’étude de ces espaces urbains. Son regard extérieur lui permet d’aborder d’autres problématiques, qu’il s’agisse de s’interroger sur les spécificités de la ville américaine ou d’envisager des approches plus comparatistes et synthétiques que les chercheurs américains.

Ma première recherche a porté sur l’urbanisme et les travaux publics à Boston dans les années 1870-1880. Ce mémoire de maîtrise dirigé par André Kaspi et Hélène Trocmé m’a fait prendre conscience que la gestion municipale n’était pas aussi défectueuse que l’historiographie américaine le laissait entendre et m’a donné envie d’approfondir la question de la gouvernance urbaine. C’est ainsi que j’ai décidé de faire sous la direction d’André Kaspi une thèse sur les ingénieurs municipaux américains entre 1870 et 1910. Mes recherches post-doctorales m’ont par la suite conduite à approfondir l’étude de l’Amérique au temps de la Révolution industrielle. J’ai analysé l’impact des politiques réformistes menées au début du XXe siècle en m’appuyant sur l’exemple de Baltimore. Travailler sur l’incendie qui a frappé cette ville en 1904 m’a également amenée à m’interroger sur la gestion municipale des crises. L’incendie de Chicago du 8 octobre 1871 m’a semblé un objet d’études tout à fait approprié en raison de l’ampleur des dégâts mais aussi en raison de la rapidité de la reconstruction de la cité. J’ai également consacré mes recherches à la question de l’intérêt général. Contrairement à la France où celui-ci relève de l’État, aux États-Unis, pays décentralisé, chaque ville a sa propre conception de ce qui est bon pour la collectivité. Or, la fin du XIXe siècle est marquée par l’abandon d’un gouvernement municipal minimaliste au profit de politiques municipales plus interventionnistes. J’ai donc cherché à cerner ce qu’on mettait derrière la notion d’intérêt général. La contribution des hommes au développement des villes a aussi occupé une place importante dans mon questionnement : acteurs publics mais aussi consultants tel le paysagiste Frederick Law Olmsted. L’étude des villes américaines m’a aussi conduite jusqu’au XVIIIe siècle. En travaillant sur New York pendant les années où cette ville a fait office de capitale (1785-1790), j’ai eu l’occasion d’étudier les enjeux qui ont entouré les premières années de la nation américaine. Je me suis également intéressée aux débuts de la Confédération canadienne en étudiant la gestion de Montréal et la politique migratoire en Ontario.

Mes recherches post-doctorales m’ont aussi conduite à m’intéresser aux sociétés urbaines du XXe siècle. J’ai notamment mené une recherche de vaste ampleur sur l’impact de la Seconde Guerre mondiale sur les villes américaines. Cette problématique s’est imposée à moi après les attentats du 11 septembre 2001. Or, à ma grande surprise, peu de travaux avaient été entrepris sur la question. N’entrant pas dans la grille d’analyse sur les « villes-théâtres de guerre », et semblant immuables en l’absence de destructions, les villes américaines de cette époque n’intéressent guère les chercheurs. Sans compter que pour les Américains c’est la Grande Dépression qui constitue le grand traumatisme de la première moitié du siècle. Il faut attendre les années 1970 pour que des études soient menées sur l’arrière. Cependant, les chercheurs s’intéressent surtout à l’expérience de certains groupes sociaux comme les minorités. Et quand des études sont menées sur les villes, elles le sont le plus souvent à travers des études de cas. J’ai pour ma part choisi de mener une recherche à l’échelle nationale. Étudier les villes américaines pendant la Seconde Guerre mondiale amène à se demander comment on vit le conflit dans un pays épargné par les destructions. Quelle perception du danger y a-t-on et comment y répond-on ? Cette recherche pose aussi la question de la contribution des villes américaines à l’effort de guerre. En effet, dans une guerre totalisante, l’arrière est extrêmement sollicité, notamment pour produire le matériel militaire indispensable à la victoire. Quelles contraintes génère le programme de défense sur les sociétés urbaines ? Comment les administrations municipales gèrent-elles cette situation de crise ? Un tel questionnement permet de réintroduire une dimension politique qui est souvent absente des études consacrées aux villes américaines en guerre. Cela donne aussi l’opportunité d’analyser les relations entre les villes et l’État fédéral, ce dernier étant un partenaire incontournable des villes depuis la crise des années trente. La question se pose d’autant plus que la Seconde Guerre mondiale s’est accompagnée d’une extension sans précédent de l’exécutif fédéral. En filigrane, se pose également la question de savoir si la guerre constitue « un catalyseur du changement » aux États-Unis.

Quel bilan tirer de ces recherches ?

 

Tout d’abord, la mise en évidence d’un intérêt réel des citadins américains pour les services publics locaux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. À cette époque, les villes connaissent une municipalisation de grande ampleur des services collectifs tandis qu’on exprime l’idée que les élus doivent agir au nom de l’intérêt général. Cette évolution intervient au moment où les crises urbaines (incendies, épidémies) font prendre conscience aux citadins que l’initiative privée, jusque-là plébiscitée, ne permet plus de répondre aux besoins de villes en pleine croissance. La Seconde Guerre mondiale, autre période de crise, est aussi marquée par une extension de l’activité municipale. Développement des transports en commun, lutte contre les maladies vénériennes, construction de logements et de garderies sont à l’ordre du jour. Les partisans de la défense des intérêts privés demeurent cependant très influents. La mise en avant de l’intérêt général ne veut pas dire non plus que les responsables municipaux donnent la priorité aux questions sociales. Historiquement, le développement des infrastructures, jugées plus rentables, a leur préférence. On notera en outre que l’engouement pour le service public ne dure généralement que le temps des crises. En fait, l’histoire des villes américaines est faite d’alternances entre des épisodes de privatisation et de municipalisation des services collectifs.

Les villes américaines se caractérisent par leur grande capacité d’adaptation. L’incendie de Chicago de 1871 en constitue une preuve éclatante. Un an après les faits, de très nombreux bâtiments sont déjà reconstruits et vingt ans plus tard, Chicago devient la deuxième ville du pays aux dépens de Philadelphie. La ville s’est réappropriée cette catastrophe, réussissant à transformer le désastre en opportunité. Les villes américaines démontrent aussi leur capacité d’adaptation lors de la Seconde Guerre mondiale. Des bureaux de défense civile sont organisés au sein de chaque ville. Les citadins participent à l’effort de guerre en s’engageant dans les usines d’armement mais aussi à travers les campagnes de récupération de matières premières comme le caoutchouc. Les employés municipaux se voient confier des missions supplémentaires comme surveiller les installations sensibles, gérer les rationnements. Tout comme l’État fédéral, les administrations municipales n’ont pas de plan pré-établi pour faire face à cette nouvelle situation. Elles s’adaptent au coup par coup. Si la plupart d’entre elles continuent de fonctionner à peu près, la situation s’avère par contre beaucoup plus difficile dans les war boom towns, ces villes qui abritent des industries de guerre et sont confrontées en quelques mois à une augmentation très importante et imprévue de leur population. Leur désorganisation est telle que les autorités fédérales leur apportent une aide à partir de 1943, même si juridiquement les villes ne relèvent pas de l’État fédéral mais des États fédérés. En fait, les crises favorisent la modernisation de la gouvernance urbaine. Elles contribuent notamment à l’émergence de nouveaux acteurs urbains de premier plan : maires mais aussi experts comme les ingénieurs municipaux, les paysagistes et les urbanistes.

Si chaque ville a un développement qui lui est propre, les espaces urbains américains sont cependant intégrés dans de vastes réseaux de relations, ce qui nécessite de les étudier en dépassant le cadre étroit de leurs limites administratives. Cela m’a conduite notamment à penser la ville à l’échelle métropolitaine, notamment à travers les schémas autoroutiers et les plans suburbains imaginés en 1945. J’ai aussi analysé les liens unissant les villes à l’État fédéral pendant la guerre. Washington n’a pas alors de politique urbaine. Ces aides sont seulement destinées à améliorer les infrastructures urbaines indispensables à l’effort de guerre. L’État fédéral intervient d’ailleurs dans le respect du fédéralisme. Il ne se substitue pas aux autorités locales mais se contente d’apporter une aide aux communautés. Si de nombreux programmes ne durent que le temps de la guerre, de nouveaux équilibres se sont cependant instaurés. Dans le prolongement du New Deal, les villes ont pris l’habitude de se retourner vers l’État fédéral en cas de problèmes. En outre, le redéploiement d’une partie des activités militaires dans l’ouest et le sud du pays accélère l’urbanisation de ces régions, donnant même naissance à une Gunbelt qui perdure avec la guerre froide. Les villes entretiennent également des liens étroits avec les autres espaces urbains américains. Historiquement, les villes ont tendance à reprendre les solutions novatrices mises en œuvre avec succès dans les autres cités, grâce notamment à des passeurs comme la revue American City (1909) et la Conférence des maires américains (1932). La curiosité des responsables municipaux ne se limite pas au territoire américain. Depuis la fin du XIXe siècle, ces derniers entretiennent des liens étroits avec leurs confrères étrangers, et notamment européens. Longtemps villes à la recherche de modèles outre-Atlantique, les villes américaines sont devenues aujourd’hui des villes-modèles qui inspirent ou servent de repoussoirs. Plus que jamais, l’étude des transferts entre les villes européennes et américaines s’impose.

 

Quelques projets

 

Cela nécessite notamment de réfléchir à la place qu’occupe l’Europe dans les villes américaines. Constitue-t-elle encore une référence ? Sinon, quelles sont les zones géographiques qui l’ont remplacée ? Une question liée est celle de la mondialisation. Il est notamment intéressant d’analyser la manière dont les responsables municipaux américains ont pris conscience de ce phénomène et comment ils l’ont intégré dans leurs politiques. Que signifie la mondialisation pour les villes américaines, et pas seulement pour les villes-monde très intégrées dans les réseaux internationaux comme New York ? Plus largement, comment ces villes acquièrent-elles une dimension internationale ? Réfléchir à la mondialisation nécessite également d’analyser les transformations qu’ont connues les villes américaines ces dernières décennies. Comment s’est effectué le passage de la ville industrielle à la ville post-industrielle ? La suburbanisation sera notamment un des éléments à analyser. Il faudra aussi avoir un regard qui dépasse les frontières nationales. L’ancienneté et l’intensité des échanges de part et d’autre du 49e parallèle, l’ALENA, ainsi que le développement du concept d’américanité rendent des études comparatives et transnationales entre le Canada et les États-Unis tout à fait pertinentes.

Le XIXe siècle n’a pas non plus livré tous ses secrets à l’historien. Je souhaite notamment m’intéresser aux villes de l’Ouest, aussi bien américaines que canadiennes. Contrairement aux idées reçues, l’Ouest ne s’est jamais limité à un environnement rural, même au temps des pionniers. Il est notamment intéressant de se demander si ces espaces urbains connaissent un développement similaire et concomitant à celui des métropoles de la côte Est que j’ai étudiées ? Cette recherche permettra également de s’interroger sur la manière dont les modèles urbains circulent à travers le pays. L’étude des villes moyennes et petites est aussi à envisager. Moins spectaculaires que les métropoles, elles n’en abritent pas moins de très nombreux citadins à la fin du XIXe siècle. L’historien se doit par conséquent de les étudier de près à travers leurs politiques urbaines mais aussi à travers les questions sociales et les hommes qui les ont faites (notamment les hommes d’affaires). L’étude du fait religieux dans les villes doit être aussi envisagée, et pas seulement pour l’époque de la révolution industrielle. Incontestablement, l’Amérique du Nord demeure encore un beau sujet à explorer pour l’historien.

 

 

 


[1] Habilitation à diriger des recherches soutenue à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne le 3 décembre 2004 devant un jury composé d’André Kaspi (Paris I, directeur d’HDR), Jean-Pierre Poussou (Paris IV, président du jury), Philippe Chassaigne (Université de Tours), Annie Fourcaut (Paris I), Cynthia Ghorra-Gobin (CNRS/Paris IV) et Jean-Luc Pinol (Lyon II).