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Hélène Harter, Éditorial

Éditorial

 

 

Bulletin n° 21, printemps 2005

 

 

Éditorial

Hélène Harter

 

Voici un numéro qui témoigne une fois encore de la richesse et de la diversité des travaux menés par les jeunes chercheurs de l’Institut Pierre Renouvin. L’Europe occidentale, mais aussi la Russie, le continent américain, l’Afrique et le Proche-Orient sont au cœur des articles qui nous sont proposés ici. Les périodes chronologiques abordées sont également variées. Elles nous conduisent de la Révolution américaine à l’histoire la plus immédiate.

C’est ainsi que Ron Bousso analyse dans son mémoire de maîtrise la place occupée par la question des réfugiés palestiniens dans les négociations destinées à normaliser les relations entre Israéliens et Palestiniens. Problème essentiellement envisagé sous l’angle humanitaire depuis 1948, il devient dans les années 1990 un enjeu politique. Il occupe une place centrale dans les négociations au même titre que la question de Jérusalem ou des implantations. L’échec du sommet de Camp David de juillet 2000, nous explique-t-il, est d’ailleurs du en grande partie à l’impossibilité d’aboutir à un accord sur la question du retour des réfugiés palestiniens. Comme nous le montre Ron Bousso, justice et réparations sont aussi au cœur du processus de paix au Proche-Orient.

Margot Peigné s’est aussi intéressée à la question de l’exil. Elle étudie le cas des républicains espagnols exilés en Algérie en 1939. Au nombre de 10 000, ils constituent une très faible proportion des républicains quittant l’Espagne franquiste. Margot Peigné analyse la manière dont ils sont accueillis et comment se structure la communauté des exilés dans cet espace lui-même en périphérie de la métropole. Après le temps des camps vient celui de l’engagement auprès des Alliés puis celui des désillusions avec le maintien au pouvoir de Franco en 1945. Très hétéroclite politiquement au départ, cette communauté perd son unité au fur et à mesure des années. Vivant l’exil comme temporaire, la très grande majorité de ces exilés s’investit d’ailleurs peu dans la guerre d’Algérie. Le second exil de 1962 s’accompagne d’une profonde perte d’identité, les Français métropolitains les considérant comme des pieds-noirs parmi d’autres.

La technologie a aussi toute sa place dans l’histoire des relations internationales, comme nous le rappelle Anna Chassaniol. Étudiant la catastrophe de Tchernobyl, elle se demande en quoi cet événement est à la fois la cause et le révélateur de la décomposition de la société et du système soviétiques. Elle nous montre comment on passe d’un accident nucléaire à un « Tchernobyl communicationnel ». C’est l’occasion d’une réflexion sur la Glasnost et la manière dont on la perçoit en Occident. La culture du secret se retrouve aussi dans l’article que Daniela Bambasova consacre aux archives du ministère de l'Intérieur de la République tchèque. Ouvertes en partie au lendemain de la « révolution de velours », elles demeurent néanmoins encore difficiles d’accès, voire fermées pour les chercheurs étrangers. Au-delà de l’histoire nationale, ces archives permettent d’enrichir le questionnement sur la guerre froide, celui-ci ayant été surtout envisagé à travers les deux Grands et les pays d’Europe occidentale.

La culture va aussi de pair avec les relations internationales. Caroline Joly nous le prouve en étudiant la place accordée à la Russie dans la Revue des Deux Mondes entre 1887 et 1894. Favorable à l’alliance franco-russe, la Revue des Deux Mondes contribue à l’amélioration de l’image de la Russie parmi les élites françaises notamment en mettant l’accent sur les valeurs que le pays partage avec l’Occident et en expliquant combien la Russie représente un marché intéressant pour les hommes d’affaires français. Par ses écrits, elle favorise aussi la diffusion de la culture russe en France, même si, comme le montre Caroline Joly, elle est loin d’avoir saisi toute la subtilité de la société russe.

Sandrine Ménard, de son côté, étudie les liens entre l’historien et diplomate britannique, Arnold Joseph Toynbee, et la construction nationale en Turquie. Toynbee est l’homme qui a fait découvrir à l’Europe occidentale l’ampleur du « génocide arménien ». Expert incontournable de l’Empire ottoman puis de la Turquie, il pratique au lendemain de la Première Guerre mondiale une histoire du temps présent très novatrice. Analyser l’œuvre de celui qui est souvent présenté comme « l’ami de la Turquie » permet en outre de réfléchir à la question de l’engagement de l’historien et à ses rapports avec le politique. Dans quelle mesure Toynbee est-il un faiseur d’opinion et contribue-t-il à construire en Occident une certaine perception du monde musulman ? Ses réflexions sur la confrontation des civilisations trouvent d’ailleurs une résonance toute particulière dans le monde de l’après 11 septembre 2001 et nous renvoie aux théories de Samuel Huntington.

Solène Bergot s’est intéressée elle aussi à un médiateur culturel :  Quimantú, une maison d’édition gérée par l’État chilien au temps de l’Unité populaire (1970-1973). Son objectif était de démocratiser l’accès à la culture grâce à des collections à bas prix mais aussi « de contribuer à l’éducation politique et culturelle des classes les plus défavorisées ». La culture était perçue par l’Unité populaire comme un facteur de transformation des consciences et de la société, le moyen de former des « hommes nouveaux » libérés du capitalisme. Se livrant à une étude quantitative et qualitative d’une des collections, Quimantú para todos, elle s’interroge sur l’impact de cette conception instrumentalisée de la culture.

La culture est aussi au cœur de la réflexion de Pierre Lefort. Son mémoire de maîtrise porte sur La Sept. Chaîne française, elle a, lors de son lancement en 1986, pour vocation de préserver la place de la culture à la télévision, au moment où les chaînes privées commencent à diffuser, et à faire rayonner la culture française en Europe par le biais du satellite. Une nouvelle orientation est prise avec le lancement d’Arte en mai 1992. Pierre Lefort nous montre que cette chaîne franco-allemande a été conçue avec l’idée que la construction européenne passe aussi par la culture et l’image et que la télévision publique a pour mission de contribuer au processus d’intégration des citoyens de chaque pays à l’ensemble européen. La création de La Sept, nous explique-t-il, c’est aussi le résultat d’une volonté politique forte, celle de François Mitterrand.

Le mémoire d’Antoine Momot sur le rôle des secrétaires d’État et des conseillers du président dans l’élaboration de la politique américaine de John Kennedy à Ronald Reagan nous rappelle lui aussi combien l’étude de la place des hommes dans les relations internationales est fondamentale. Son analyse du processus de décision montre clairement qu’au temps de la « présidence impériale », c’est désormais de l’exécutif que vient l’impulsion en matière de politique étrangère et non plus du Congrès. Antoine Momot nous donne à voir les luttes de pouvoir, l’effacement progressif du secrétaire d’État au profit des conseillers du président, et notamment de son conseiller pour les affaires de sécurité nationale. Incontestablement, c’est le président qui est au centre du dispositif.

Aux États-Unis, les groupes de pression sont actifs dans le domaine de la politique étrangère mais aussi intérieure. C’est le cas du lobby des personnes âgées étudié par Rim Rouached. Cette dernière analyse comment ce groupe se structure à partir des années 1950 et comment il acquiert une légitimité nationale dans les années soixante à une époque où les revendications identitaires se développent et où les progressistes au pouvoir développent l’État-providence (Welfare). C’est l’époque de la Grande Société du président Johnson. Elle s’interroge également sur la place qu’occupent aujourd’hui les personnes âgées dans la société américaine. Alors que l’espérance de vie ne cesse d’augmenter et que la réforme de la Sécurité Sociale est à l’ordre du jour, cette question a toute sa pertinence.

Ce numéro témoigne également des nombreuses thèses soutenues ces derniers mois par les chercheurs du Centre Renouvin.

Celle de Jean-Michel Guieu porte sur « Les apôtres français de l’« esprit de Genève » : Les militants pour la Société des Nations dans la première moitié du XXe siècle » (directeur : Robert Frank). Partant d’une enquête prosopographique, il dresse le portrait de cette élite politique et intellectuelle  qui affirme la valeur supérieure du Droit pour fonder la paix internationale. Il montre notamment que bien que possédant une solide conscience universaliste, ces militants pour la SDN ont aussi des préoccupations européennes. Sa thèse permet aussi d’évaluer dans quelle mesure ce « petit groupe » (pour reprendre la terminologie de Jean-Baptiste Duroselle et de Jean-Claude Allain) est parvenu à « conquérir l’opinion publique à l’idéal de la SDN et à orienter la politique extérieure française dans le sens de la sécurité collective ».

La thèse de Julien Gueslin, elle, a pour sujet « La France et les « petits » États baltes : Réalités baltes, perceptions françaises et ordre européen (1920-1932) » (directeur : Robert Frank). Il y mène une réflexion sur le concept de petit État tout en analysant la place de la France dans les relations internationales des années 1920 ; une France qui découvre alors le théâtre baltique, a du mal à « exploiter les fruits de sa victoire »  et est partagée entre le droit des nationalités et la volonté pragmatique de recomposer des ensembles capables de résister à un éventuel expansionnisme allemand. L’équilibre européen est en jeu. En mettant en évidence les liens que les États baltes entretiennent avec l’Europe occidentale dès les années 1920, cette thèse permet de mieux comprendre pourquoi ces pays, une fois libérés de l’emprise soviétique, ont si rapidement intégré l’Union Européenne.

François Durpaire s’intéresse lui aussi à un espace plus souvent pensé comme instrumentalisé par les grandes puissances que comme maître de son histoire ; idée qu’il réfute. Sa thèse sur « Les États-Unis et la décolonisation de l’Afrique noire francophone (1945-1962) » (directeur : André Kaspi) allie l’histoire de la guerre froide à celle de la décolonisation. Il nous invite à ne plus considérer le problème colonial sous l’angle du seul rapport bilatéral entre la métropole et ses colonies mais dans une relation triangulaire Amérique/Europe/Afrique. Il montre ainsi que les États-Unis ont dû composer avec des dirigeants africains qu’ils ne contrôlaient pas et que le gouvernement américain était loin de vouloir se substituer à la France dans cette région du monde. Il met aussi en évidence le fait que les événements se déroulant en Afrique ont une influence sur la société américaine, la décolonisation stimulant le mouvement en faveur des droits civiques.

Nicolas Vaicbourdt a aussi travaillé sur la politique étrangère américaine après 1945. Sa thèse est consacrée à « John Foster Dulles à l’heure de la première Détente. Entre leadership et multilatéralisme : les États-Unis et la guerre froide (1953-1959) (directeur : Robert Frank). Il ne s’agit pas d’une biographie du secrétaire d’État qui a conçu la première doctrine de dissuasion américaine mais d’une analyse de la prise de décision en matière de politique étrangère. Nicolas Vaicbourdt montre que le rôle de J.F. Dulles dans l’élaboration et la mise en œuvre du New Look a été plus important que ce que l’historiographie laisse penser. Comme le mémoire de maîtrise d’A. Momot, cette thèse met en évidence les tensions qui existent au sein de l’exécutif – J.F. Dulles commence à douter de sa politique à partir de 1956, ce qui est un point de frictions avec le président – et donc la complexité de la politique étrangère américaine

Le monde communiste a aussi fait l’objet de recherches. Katalin Csösz-Jutteau a ainsi étudié « une organisation de jeunesse dans la Hongrie communiste : Le mouvement des pionniers (1972-1983) » (directeur : Bernard Michel). Elle y analyse les moyens de socialisation utilisés en Hongrie pour forger de bons citoyens communistes, comment la jeunesse a été instrumentalisée par l’intermédiaire des organisations de pionniers. Cela lui permet de mener une réflexion sur la place de l’idéologie communiste et du mythe du Parti en Hongrie et sur son affaiblissement dans les années 1970.

Hélène Harter, pour sa part, a soutenu une habilitation à diriger des recherches sur « les villes et les sociétés urbaines en Amérique du Nord, XVIIIe-XXe siècle » (directeur : André Kaspi). Au cœur de ses travaux, on trouve une recherche sur « L’Amérique en guerre : les villes américaines pendant la Seconde Guerre mondiale ». Si l’historiographie s’intéresse depuis quelques années aux sociétés dans la guerre, et notamment à l’arrière, les chercheurs s’intéressent par contre peu aux États-Unis, pays épargné par les combats. Le second conflit mondial a pourtant une influence non négligeable sur la société américaine ; réflexion qui n’est pas sans écho dans le contexte de l’après 11 septembre 2001. On l’aura compris les recherches d’Hélène Harter se placent sous la double approche de l’histoire urbaine et de l’histoire de l’Amérique du Nord. Parmi les thèmes de recherche qu’elle privilégie, on notera l’influence des crises sur la modernisation des villes américaines, les transformations de la gouvernance urbaine, la contribution des hommes au développement urbain, la suburbanisation ou encore les États-Unis à l’heure de la mondialisation.

Pour finir, on remarquera le très riche colloque sur « les bases de la puissance : Arsenaux et ports de guerre depuis la Révolution Industrielle » dont Jenny Raflik nous propose ici le compte-rendu. Ce colloque, organisé par le service historique de la Marine et l’UMR IRICE, s’est tenu à Cherbourg du 2 au 4 décembre 2004 dans le cadre de la IXe édition des Journées franco-britanniques d’histoire maritime. S’appuyant sur les derniers apports de l’histoire des techniques, de l’histoire sociale, économique, politique, militaire et des relations internationales, il a notamment permis de mener des études comparatives très éclairantes entre les sociétés britannique et française.

Nous conclurons ainsi ce long éditorial, signe d’un numéro très riche, en attendant la prochaine livraison du Bulletin consacrée au thème « Religion et relations internationales ».