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François Durpaire, Les États-Unis et la décolonisation de l'Afrique noire francophone

Les États-Unis et la décolonisation de l'Afrique noire francophone

 

 

 

 

Bulletin n° 21, automne 2005

 

 

 

Les États-Unis et la décolonisation de l’Afrique noire francophone

 (1945-1962)

François durpaire[1]

 

La question des relations entre les États-Unis et l’Afrique noire francophone n’a été que très peu étudiée

 

Beaucoup de travaux ont été publiés sur l’histoire de la guerre froide et sur l’histoire de la décolonisation. Cependant, peu d’études ont été menées sur les liens entre ces deux histoires. Lier l’étude de la guerre froide et de la décolonisation conduit l’historien à envisager l’étude de ces deux phénomènes d’un œil neuf. La guerre froide se complexifie : à l’opposition entre les deux grands, viennent se greffer des dynamiques « péricentriques », créées notamment par les espaces en phase de décolonisation. Réciproquement, envisager le problème de la décolonisation dans le contexte de la guerre froide permet de ne plus considérer le problème colonial sous l’angle du seul rapport bilatéral entre la métropole et ses colonies. La décolonisation a été trop souvent pensée comme un psychodrame national, comme une crise interne aux empires coloniaux. Il faut cependant se dégager de la sentimentalité qui obscurcit la recherche historique pour considérer la décolonisation dans un cadre mondialisé. La décolonisation ne met pas seulement en jeu l’ancienne puissance européenne sur le déclin et l’Afrique en quête de liberté. En 1945, les deux nouveaux géants sont les États-Unis et l’Union soviétique. Pourtant, les vieilles puissances, la France et la Grande-Bretagne, veulent continuer à se penser comme des puissances maîtresses de leur destin qui n’appartiendraient à aucun des deux blocs. L’empire colonial, symbole de leur grandeur passée, doit permettre de conserver l’illusion. On comprend que le problème colonial soit alors le lieu des tensions, des amertumes et des malentendus. Car ce qui est en jeu, c’est le prestige entre des puissances devenues inégales. Cette période des années cinquante est un chapitre essentiel des relations franco-américaines. Pour le petit pays qu’est la Belgique, la thématique de la puissance est encore plus prégnante. Depuis Léopold II, l’immense Congo est pour la Belgique le seul moyen d’accéder à un statut que ni sa superficie ni son niveau économique ne lui permettraient d’envisager.

L’historiographie révèle que la question des relations entre les États-Unis et l’Afrique noire francophone n’a été que très peu étudiée, ce qui amène aujourd’hui à des simplifications et à des lieux communs erronés comme l’idée que les Américains seraient intervenus en Afrique au nom de la défense des « intérêts économiques américains ». En l’absence d’études sur le sujet, on ne semblait voir la politique américaine que sous la forme du cliché de l’impérialisme cynique cherchant à chasser les Français du continent africain. L’étude croisée des archives américaines (principalement celles du Département d’État), belges (ministère des Affaires étrangères et des colonies) et françaises (ministère des Affaires étrangères et de la France d’outre-mer) laisse apparaître une réalité plus complexe.

   

 

 

 

L’importance des échanges culturels dans les relations internationales

 

Les États-Unis ne se désintéressent pas de l’Afrique subsaharienne. Ils lui manifestent un intérêt croissant au fur et à mesure que ce continent devient un enjeu de la guerre froide. Du coup, leur idéologie anticolonialiste, héritage de la révolution, passe au second plan. Ils laissent à la Belgique et à la France le soin d’envisager l’avenir de ce continent, tout en accompagnant les évolutions.

Dans l’esprit des travaux de Pierre Renouvin et de Jean-Baptiste Duroselle, notre étude ne se limite pas à une histoire diplomatique. Elle accorde une place fondamentale aux échanges culturels (cinéma, littérature, radio, danse), universitaires (influence des universitaires africanistes sur la politique du Département d’État qui est lui-même à l’origine du développement de cette recherche africaniste ; échanges universitaires avec octroi de bourses aux étudiants africains, etc.) et religieux (rôle fondamental des missionnaires américains). En effet, les entreprises, les syndicats, le monde artistique, les fondations, les missions religieuses, les universités ont exercé une influence non négligeable sur la politique africaine des États-Unis, dans le sens d’une prise en compte des revendications nationalistes. La recherche que nous avons menée se place résolument dans une optique globale. Nous avons cherché à mettre en évidence la pluralité des acteurs (gouvernementaux/non-gouvernementaux, « Africanistes » et « Européens » au sein du Département d’État, etc.) mais aussi la diversité des échelles et des enjeux (internationaux mais aussi de politique intérieure).

 

 

 

 

Quelques mythes s’effondrent

 

Pour reprendre l’expression de Charles-Robert Ageron (les empires coloniaux « ne sont pas morts naturellement »), on peut affirmer que les États-Unis ne sont pas les assassins de l’empire décrits par certains milieux coloniaux. Le gouvernement américain n’avait ni les moyens ni surtout la volonté de décoloniser l’Afrique francophone. En revanche, ce sont bien des facteurs extérieurs, et en particulier le contexte de guerre froide, qui ont fait évoluer les territoires africains vers l’indépendance. La compétition que se sont livrés les États-Unis et l’URSS pendant les années 1950, la volonté pour chacun d’eux de ne pas s’aliéner l’amitié des nations émergentes, a joué un rôle essentiel. En Afrique, les Soviétiques semblent avoir été les premiers à soutenir de manière franche les aspirations nationalistes. Dans ce contexte, les États-Unis, pour ne pas perdre de terrain par rapport à leurs adversaires, ont dû modifier leur politique.

En fait, trois périodes se dégagent nettement dans les relations entre les États-Unis et l’Afrique francophone : celle de « l’indépendance prématurée » (1945-1957), celle de « l’indépendance graduelle » (1957-1960) puis à partir de 1960, une politique destinée à conquérir l’amitié des nouveaux États africains. Avec beaucoup de pragmatisme, l’Administration américaine renoue durant cette dernière période avec les discours insistant sur le passé anticolonialiste de l’Amérique, premier pays à avoir mené une guerre d’indépendance. Cependant, concrètement, les Américains continuent à privilégier les liens avec leur allié français, à tel point que l’on peut évoquer l’idée d’une collaboration entre les deux pays pour conserver l’Afrique dans le camp occidental. On est bien loin du cliché de la rivalité économique, politique et culturelle franco-américaine en Afrique. Bien loin de vouloir se substituer à l’administration française, le gouvernement américain, animé par un souci d’économie, fait comprendre aux dirigeants africains que l’aide française doit être maintenue. Il va jusqu’à rappeler à la France sa responsabilité dans cette partie du monde, comme s’il s’agissait de couper l’herbe sous le pied des fonctionnaires français qui auraient souhaité que leur pays puisse profiter de l’indépendance pour partager avec la puissance américaine l’aide à fournir à l’Afrique. Les acteurs non-gouvernementaux ont également eu un rôle non négligeable en maintenant en Afrique la tradition anticolonialiste des États-Unis au moment où le gouvernement américain était déterminé à ne pas gêner ses alliés européens.

Mon travail de recherche a été aussi l’occasion de m’interroger sur ce mythe qui voudrait que la présence américaine en Afrique serait dictée par la rapacité économique. Les États-Unis n’interviendraient que par intérêt économique. La lecture des archives invite à plus de prudence. En 1960, les Américains interviennent au Congo au moment où ils ne sont plus dépendants de ce territoire pour l’importation de l’uranium. Ce sont bien des motivations politiques qui les animent. L’idée des rivalités franco-américaines en Afrique est également remise en cause. Les Américains n’ont que très peu d’intérêts économiques dans ces territoires. On postule des protestations américaines devant une Afrique francophone fermée aux autres capitaux que français. Cette idée se heurte au constat que depuis les années cinquante, tous les gouvernements américains cherchent à encourager les hommes d’affaires  américains à investir en Afrique, en vain.

L’Afrique ne constitue pas d’ailleurs pour les États-Unis uniquement une question de politique extérieure. Elle est aussi un enjeu dans le débat public américain à partir de 1960. N’oublions pas que la campagne présidentielle de 1960 coïncide avec les indépendances en Afrique française. L’utilisation politique de l’Afrique noire francophone se renforce tout au long de la crise congolaise, jusqu’en 1962. L’évolution de la situation internationale – la vague d’indépendances en 1960 – et surtout la montée de groupes de pression « africains » au sein de la société américaine (lobby noir, universitaires africanistes, etc.) font comprendre aux démocrates qu’il y a un parti à tirer de ces bouleversements sur le plan électoral. Dès la campagne électorale de 1960, les discours de John Kennedy sont un écho de ces nouvelles préoccupations en faveur de l’Afrique. Il s’agit de s’assurer le vote africain-américain sans avoir à trop développer le thème plus polémique des droits civiques. L’indépendance de l’Afrique constitue dans cette perspective un thème de substitution. Moins dangereux que le thème des relations raciales aux États-Unis, moins immédiatement susceptible de diviser la société américaine, on en attend les mêmes effets sur la communauté noire.

Notre étude révèle la place essentielle des enjeux intérieurs dans la définition de la politique étrangère. Ne constituent-ils pas la première préoccupation des responsables politiques même quand ces derniers s’occupent de relations internationales ? Si l’on étudie le processus qui détermine la décision en matière de politique étrangère, on constate que les motivations des protagonistes sont essentiellement à chercher à l’intérieur de chaque État et concernent des intérêts politiques strictement nationaux. Pour les États-Unis, on a pu constater le rôle de l’opinion publique américaine dans les années 1950. Les différentes administrations qui se succèdent apparaissent soucieuses de ne pas apparaître « soft on communism ». Dans le contexte de la guerre froide, le choix entre démocrates et républicains semble se faire autour de cette problématique. C’est bien l’ennemi intérieur – la pénétration communiste à l’intérieur du territoire américain – qui préoccupe les Américains. Comme nous l’avons vu, si John Kennedy place l’Afrique au cœur de sa campagne en 1960, c’est pour une raison électorale. Ce primat des enjeux intérieurs peut également se lire dans la pluralité des facteurs qui déterminent les décisions. L’opposition entre démocrates et républicains est importante pendant toute la crise congolaise. Certains sénateurs n’hésitent pas à marquer leur désaccord avec la politique du Département d’État. En visite au Congo, ils n’hésitent pas à mener leur propre politique à l’égard de la sécession katangaise.

Enfin, notre recherche nous permet de replacer l’Afrique au centre de son histoire. Une opinion répandue fait de l’Afrique une terre de conflits entre les grandes puissances, simple enjeu de leurs rivalités politiques et/ou économiques. Dans cette perspective, les dirigeants africains sont vus comme des pantins entre les mains des grandes puissances. L’Afrique dépendante serait incapable de maîtriser son destin. En un mot, elle serait « agie » et non actrice. Dans le contexte de la guerre froide, les nouveaux pays indépendants sont conçus comme des proies faciles pour les deux grands. Dans la crise congolaise, les Soviétiques et les Américains se feraient la guerre par l’intermédiaire des dirigeants congolais. Patrice Lumumba serait l’homme des Soviétiques, Moïse Tschombé l’homme des Belges, Cyrille Adula l’homme des Américains. Cette vision est simpliste. On a pu constater que lors de cette crise, les grandes puissances ont dû composer avec des dirigeants qu’ils étaient loin de maîtriser. Ainsi, les États-Unis ont tenté de comprendre la complexité des situations et ont tâché de s’y adapter. Souvent, ce sont les acteurs locaux qui ont mené le jeu et imposé leurs vues.  Surestimer la capacité de contrôle des États-Unis sur l’Afrique est une erreur.

 

 La réalité historique est diverse

 

Notre étude nous a conduit à une démarche qui prend en compte la complexité des relations triangulaires Amérique/Europe/Afrique. Le sujet impose de ne pas simplifier par souci d’intelligibilité, de ne pas créer de fausses causalités, des « ruptures », des « dates-clefs » destinées à bâtir une périodisation illusoire. Ainsi, les changements de la politique africaine des États-Unis n’ont pas coïncidé avec les changements de l’exécutif. En 1953, la transition entre Truman et Eisenhower ne correspond pas à une évolution profonde. L’intérêt affiché par l’Administration démocrate pour l’Afrique est partiellement abandonné par la nouvelle administration, mais très rapidement c’est la continuité qui l’emporte. L’année 1957 est bien plus significative, en termes de redéfinition d’une politique africaine. Dans le même esprit, la politique africaine de l’Administration Kennedy avait été, sur bien des aspects, préparée par le gouvernement précédent. Si rupture il y a, c’est bien plus dans l’utilisation politique que le président Kennedy entend faire de l’Afrique aux États-Unis même, et dans un changement de style et de discours (en ce sens, la rupture est bien contemporaine de la campagne de 1960 et pas de l’arrivée effective au pouvoir en 1961). Il convient donc de ne pas se laisser guider, tromper par les discours politiques. On constate par exemple que John Kennedy s’attribue des créations d’ambassades déjà prévues par la précédente administration.

En cherchant à expliquer, à interpréter, l’historien peut être tenté de simplifier. Lorsque l’on décrit les faits, la réalité qui apparaît est essentiellement métisse et confuse. La politique américaine apparaît à tour de rôle favorable aux nationalistes africains et à leurs alliés européens. À l’échelle locale, certains consuls semblent mener une politique ouvertement anticolonialiste, tandis que le gouvernement à Washington affirme son soutien aux alliés français et belges. L’historien serait tenté d’introduire de l’intelligibilité, de la cohérence dans une politique qui est avant tout faite de compromis et de tâtonnements. La politique africaine du Département d’État, désignée sous le terme de « middle of the road policy », doit concilier l’anticolonialisme traditionnel et l’alliance atlantique. Elle est le produit d’intérêts contradictoires, la synthèse difficile entre la tendance « africaine » du Département d’État et la tendance « européenne » au sein du Département d’État. Une histoire scientifique ne doit-elle pas être essentiellement complexe ?  Les dirigeants réagissent souvent au coup par coup. La situation dicte la prise de décision plus que la théorie énoncée par le discours. L’historien doit épouser cette réalité « métisse ».

 

 

 


[1] Thèse de doctorat d’histoire dirigée par André Kaspi et soutenue en Sorbonne le 24 juin 2004, devant un jury composé de Pierre Boilley (professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, directeur du jury), André Kaspi (professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne), Jean-Charles Jaufret, (professeur à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence), Pierre Mélandri (professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris) et Pierre Sicard (professeur à l’Université de Picardie Jules-Verne). La thèse a reçu la mention très honorable avec les félicitations unanimes du jury.