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Caroline Joly, La Revue des Deux Mondes

La Revue des Deux Mondes

 

 

 

 

Bulletin n° 21, automne 2005

 

La Revue des Deux Mondes

Les enjeux de la connaissance de la Russie à l’époque de l’alliance franco-russe

(1893)

Caroline  Joly[1] 

 

Le 24 décembre 1893, le texte de la convention militaire signé en août 1892 par les généraux Obroutchev et de Boisdeffre est ratifié par le tsar Alexandre III et par le gouvernement français. Cette décision, tenue secrète, consacre le premier rapprochement diplomatique durable entre la Russie, empire autocrate, et la France, fille de la Révolution.

Le thème de l’alliance franco-russe a été traité à de nombreuses reprises[2], il convenait donc de trouver un angle d’étude particulier afin d’apporter de nouveaux éléments à la recherche historique. Nous nous sommes intéressés alors à la réception de cette alliance dans l’opinion publique française. Au XIXe siècle, l’opinion publique s’exprime par l’intermédiaire de la presse, il convenait donc de choisir un titre de presse pertinent.

Gianni Cariani, dans sa thèse Une France russophile ? Découverte, réception, impact. La diffusion de la culture russe en France de 1881 à 1914[3], a effectué un dépouillement de la presse française quotidienne et des revues. Certains titres ont peu été mis en avant, il était donc intéressant de se concentrer sur l’un de ces titres, et notamment celui de la Revue des Deux Mondes, doyenne des revues françaises en 1887. Il s’agissait de comprendre comment cette revue a jugé le rapprochement entre la Russie et la France et quelle représentation de la Russie elle a proposé entre 1887, date tournant dans le règne d’Alexandre III, et 1894, année de la mort du tsar.

L’Europe a été surprise par ce rapprochement qui se manifeste lors de la visite de l’escadre française à Cronstadt en 1891 car les relations entre la Russie et la France, avant 1887, reposent sur peu d’éléments. La France et la Russie forment les deux extrémités de l’Europe, et leurs contacts diplomatiques demeurent limités par la politique européenne du chancelier allemand, Otto von Bismarck. Parallèlement, la perception de la Russie par la France reste jusqu’au dernier quart du XIXe siècle double : d’une part, celle d’une puissance militaire et politique intégrée dans le jeu diplomatique européen, d’autre part, une perception artistique et littéraire quasi inexistante.

Dans une première partie, il s’agit de comprendre la position de la Revue des Deux Mondes face à cette alliance : soutien officiel ou prudence alors que la France devient le partenaire financier de la Russie au détriment de l’Allemagne ? Ensuite, il convient d’analyser, dans une seconde partie, comment la Revue devient un relais pour mieux connaître la Russie d’Alexandre III. L’augmentation des études sur l’Empire russe avait-elle une autre signification, c’est-à-dire celle de l’insertion de la Russie au sein des nations européennes ? Enfin, il faut expliquer en quoi les études littéraires font de la Revue un intermédiaire pour la diffusion de la culture russe en France.

 

Une Revue en faveur de l’alliance de 1887 à 1894 ?

 

Au début de l’année 1887, dans sa chronique de la quinzaine, Charles de Mazade s’inquiète de voir l’Europe au bord de la guerre :

 

Il y a malheureusement toujours en Europe, à l’Orient comme à l’Occident, assez de troubles, assez d’éléments d’incendie pour que la paix reste à la merci des incidents[4]

 

Effectivement la question bulgare en 1887 oppose de nouveau la Russie à l’Autriche. Suite à l’échec du système mis en place par Bismarck, les chancelleries russe et française repensent leur politique extérieure. Mais ce n’est qu’après un long cheminement de la pensée politique des dirigeants français et du tsar Alexandre III que l’alliance peut être conclue en 1893. Mais de toutes les négociations, la presse française ne saura que très peu de choses, et la Revue des Deux Mondes ne fait pas exception. Or, étant une revue destinée aux élites dirigeantes, son discours est reconnu.

 

Une revue de référence dans le monde politique et littéraire de 1831 à 1894.

 

Fondée en 1829, cette revue ne se développe qu’à partir de 1831 lorsque François Buloz en devient le rédacteur en chef. Au moment de l’alliance, il s’agit de la doyenne des revues françaises, et elle est devenue la référence pour les élites politiques et intellectuelles. Publiée tous les quinze jours, la Revue des Deux Mondes bénéficie d’un certain recul par rapport aux événements. Elle est divisée en trois parties : on y trouve des articles d’analyse politique ou économique de divers pays, des nouvelles littéraires, des études musicales dans une première partie, puis une chronique analysant la politique intérieure française et le contexte diplomatique international, et enfin un bulletin financier des places boursières européennes.

L’objectif de François Buloz était d’en faire « une revue digne des grands périodiques étrangers »[5], telle que la Revue d’Edimbourg, offrant des études littéraires et politiques aux hommes d’État[6]. Commissaire Royal à la Comédie-Française de 1838 à 1848, François Buloz attire vers la Revue les écrivains, les intellectuels mais également les hommes politiques. Durant la Monarchie de Juillet, la Revue est devenue l’organe qui conduit à la diplomatie, à la députation et à l’enseignement supérieur.

À la suite de l’humiliation de 1870, François Buloz recrute un certain nombre des collaborateurs de l’École libre des Sciences politiques, fondée en 1872 par Boutmy, comme Paul et Anatole Leroy-Beaulieu, Albert Vidal, afin d’apporter aux élites françaises une meilleure connaissance des institutions, de la géographie, et de la langue des pays européens.

Sa ligne politique est fixée par Charles de Mazade, qui est le chroniqueur politique de la Revue pendant vingt-cinq années et ce jusqu’à sa mort en 1893. L’intérêt pour la Russie, dans les chroniques politiques, jusqu’en 1885, reste limité. Ce n’est qu’à partir de la crise bulgare que de Mazade évoque la Russie afin d’expliciter sa politique étrangère aux élites françaises.

À la mort de Charles de Mazade, la direction de la Revue est prise par Ferdinand Brunetière, collaborateur depuis 1875 et l’un des plus solides critiques littéraires de son temps. La Revue des Deux Mondes constitue donc un titre de presse privilégié pour étudier le rapprochement franco-russe.

 

Une revue modérée face à l’alliance franco-russe

 

En raison du secret encadrant les négociations, la Revue des Deux Mondes ne peut saisir l’importance de ce rapprochement que de façon indirecte en relevant les caractéristiques de la politique étrangère du tsar. Dans sa chronique politique, Charles de Mazade défend la politique d’Alexandre III qui déclare à de nombreuses occasions vouloir conserver sa liberté d’action, éviter tout ce qui pourrait l’engager à troubler la paix[7]. En réalité, c’est la crainte de l’isolement qui a amené le tsar à envisager ce rapprochement après que l’Allemagne a refusé de renouveler le traité de réassurance et que l’Angleterre s’est rapprochée de la Triple Alliance.

Il convenait donc de modérer l’analyse de Mazade qui avait choisi de mettre en avant la politique d’apaisement d’Alexandre III. Or, parallèlement Charles de Mazade fait référence au testament politique de Pierre le Grand, symbolisé par l’avancée des Russes en Asie centrale, sans essayer de réfléchir aux causes de  cet expansionnisme.

En fait, la Revue parle d’une entente qui résulterait de la politique offensive de l’Allemagne à l’égard de la France et de la Russie, mais elle se refuse à prononcer le terme d’« alliance ». D’ailleurs les dirigeants de la Revue estiment que la France et la Russie doivent avoir des politiques de rapprochement avec d’autres pays européens. Parallèlement à cette ligne éditoriale, la Revue publie sept articles sur l’histoire des relations franco-russes privilégiant deux périodes, celle de Catherine II et celle des guerres napoléoniennes. Ces articles démontrent que des rapprochements entre la Russie et la France avaient eu lieu dans le passé, mais qu’à chaque fois il s’agissait d’ententes, souvent dues à la politique européenne de l’Angleterre.

Ainsi, pour les dirigeants de la Revue, le rapprochement franco-russe s’inscrit dans l’histoire, et cette entente doit faire contre-poids à la Triple Alliance afin que les chances de la paix soient plus significatives.

 

 La Russie, un marché économique pour la France.

 

La Revue porte, par ailleurs, un intérêt grandissant à la situation économique de la Russie au fur et à mesure que les emprunts russes en France augmentent et rencontrent le succès, à partir de 1888. Pour les dirigeants de la Revue, ces emprunts contribuent au rapprochement en créant des liens entre les milieux économiques des deux pays.

La Revue, dans son bulletin financier, décrit avec précision le fonctionnement de ces emprunts : les négociations entre un consortium de banques européennes et le gouvernement russe. Après la réussite des emprunts de la période 1888-1890, la Revue s’interroge sur la poursuite de cette politique à un rythme effréné. Par ailleurs, elle incite les épargnants français à porter un grand intérêt aux publications du ministère des Finances russe sur la situation budgétaire de l’Empire[8]. En effet, la situation financière ne cesse de s’améliorer puisque, entre 1888 et 1894, il n’y a pas de déficit, mais elle reste toujours dépendante de la qualité des récoltes[9].

En réalité, selon les dirigeants de la Revue, les Français doivent profiter de cette situation pour investir massivement en Russie, qui est dans sa phase de décollage industriel. Deux articles, permettant d’étudier certains aspects de l’économie russe comme le pétrole, sont publiés[10]. Ces articles présentent la Russie comme le futur numéro un mondial du pétrole même si les techniques de production ne sont pas aussi perfectionnées que celles américaines. Ainsi, selon Gulbenkian, face à cet avenir radieux, les Français doivent profiter de « leurs rapports amicaux » avec la Russie. Or les industriels français n’en bénéficient que de façon indirecte ; la Revue souhaite donc amener ces industriels à participer activement à l’économie russe.

La Revue s’intéresse également à l’Asie centrale grâce à l’article d’Edouard Blanc, « Notes de voyage : la question du Pamir » du 1er décembre 1893, que la Russie met en valeur avec le développement des chemins de fer. Les dirigeants de la Revue veulent sensibiliser la population française au rôle que la Russie peut jouer pour mettre un terme à l’influence très grande de l’Angleterre dans l’océan Indien.

La Revue des Deux Mondes ne se contente pas de présenter les enjeux politiques et économiques de l’alliance, les dirigeants essayent d’apporter aux lecteurs une plus grande connaissance du quotidien des Russes.

 

 La Revue, un relais pour connaître la Russie

 

Avec le rapprochement franco-russe, la qualité et la quantité des informations et des connaissances ont transformé totalement la perception de la Russie qui devient concrète et précise. Les thèmes des articles présentés par la Revue sont très variés, et les auteurs des articles essayent de présenter objectivement les problèmes mais nous avons dû nous interroger sur la véracité de leurs dires.

Il s’agissait, tout d’abord, de saisir comment la Revue expliquait l’intégration de la Russie à l’aire européenne, puis d’analyser le poids des articles d’Anatole Leroy-Beaulieu sur la religion en Russie, et enfin d’étudier la manière dont la Revue s’était intéressée à l’Asie centrale.

 

L’intégration de la Russie à l’aire européenne

 

Les relations franco-russes et, bien davantage, la vision française du monde russe ne peuvent être envisagées sans considérer la question allemande. Dès 1871, les dirigeants de la Revue se sont livrés à une étude critique et historique sur la France et l’Allemagne estimant que la supériorité militaire allemande avait été préparée par une supériorité universitaire, d’où, pour les dirigeants de la Revue, le besoin de remédier à la mauvaise information de l’opinion française sur la situation financière et économique de l’Empire allemand[11].

Parallèlement la Revue a mis en avant la réussite de la mathématicienne Sophie Kovalevsky, symbolisant les progrès des sciences en Russie où les femmes peuvent réussir : elle fut la première femme docteur en mathématiques en 1874, la première femme occupant une chaire de mathématiques en 1884 à Stockholm et la première femme élue à l’Académie des Sciences russe[12].

D’autre part, la Revue s’est intéressée à des problèmes concrets de la Russie essayant de démontrer l’appartenance de la Russie à l’Europe : le régime municipal, inspiré de l’Occident, et le régime rural, spécifiquement russe. Mais l’analyse de Victor du Bled de décembre 1888 est dépassée car il reprend l’analyse d’Anatole Leroy-Beaulieu, datant des années 1870, sans avoir cherché à savoir si des changements étaient intervenus.           

L’article d’Emile-Melchior de Vogüé sur les procès des nihilistes de 1880 et 1881, en mars 1894, permet de faire un parallèle avec les attentats anarchistes en France de 1892 à 1894. La Revue aurait pu alors démontrer que le nihilisme était une spécificité russe, or en ne le faisant pas, les dirigeants souhaitaient maintenir l’image d’une Russie de plus en plus européenne.

Les dirigeants de la Revue voulaient démontrer aux élites françaises que la Russie n’était plus seulement une puissance politique, mais un pays partageant les valeurs occidentales, et que conclure une alliance avec ce pays ne signifiait pas s’allier avec des barbares.

 

La religion en Russie

 

Entre 1887 et 1888, la Revue a publié sept articles d’Anatole Leroy-Beaulieu, professeur d’histoire contemporaine et des affaires d’Orient à l’École libre des Sciences politiques en 1884 et élu à l’Académie des Sciences politiques en 1887, sur la question religieuse en Russie.

Dans une première série d’articles[13], Leroy-Beaulieu établit un état des lieux de la religion orthodoxe, religion d’État, devant affronter l’opposition des Vieux-Croyants et des mœurs païennes. « Institution nationale », « ciment de la nation », l’Église orthodoxe en Russie a conservé des droits et des prérogatives dont aucune autre église ne jouit en Europe. Le caractère officiel du clergé orthodoxe, les liens étroits qui le rattachent à l’État, le monopole dont l’Église est investie, sont peu faits pour rehausser son autorité morale et gagner la confiance du peuple. Le clergé constitue donc une caste à part dans la société.

Dans deux autres articles[14], il étudie la place des 30 millions de sujets russes non orthodoxes, et s’interroge sur leur liberté de culte. Les lecteurs français découvrent que le gouvernement russe tente de transporter à tous les cultes chrétiens de l’Empire une organisation analogue à celle de l’Église orthodoxe, en leur accordant une certaine tolérance tout en les surveillant. Les protestants des régions baltiques subissent la politique de russification, tandis que les musulmans de Russie profitent d’une grande tolérance et servent fidèlement leur tsar. La situation des juifs diffère totalement : leur situation juridique est inextricable, voire contradictoire, et l’ensemble des interdictions, que subit cette population, l’amènent à se replier sur elle-même et à se tenir à l’écart de la société russe.

Cette analyse de Leroy-Beaulieu, spécialiste français de la Russie, démontre que le principe de liberté de conscience n’est pas appliqué en Russie. L’Empire russe cherche encore l’unité de l’État dans l’unité de la religion en soumettant les cultes non orthodoxes. Ainsi, la Russie agit comme une puissance colonisatrice et dominatrice. La découverte de la Russie passe également par celle des régions reculées, telle l’Asie centrale.

 

 La découverte de l’Asie centrale et du Caucase

 

Les dirigeants de la Revue ont porté un certain intérêt aux modes de vie, à l’histoire de l’Asie centrale et du Caucase, ils se sont appuyés avant tout sur des témoignages directs afin d’apporter aux élites françaises la description la plus précise de ces zones de l’Empire russe.

La Revue des Deux Mondes a publié les témoignages d’Édouard Blanc, de Pierre de Tchihatchef et de Calouste Gulbenkian[15], ayant tous visité ces régions et disposant d’une certaine réputation dans le monde scientifique – ce qui nous a permis de n’avoir que peu de doute sur les informations données. Pour les dirigeants de la Revue, il s’agissait de démontrer pourquoi les Français étaient absents de ces zones : selon Blanc, cela s’explique par la difficulté d’accès en raison de la nature montagneuse de la région. Or, grâce à la politique d’extension du réseau ferré, ces régions deviennent plus accessibles, avec le Transcaucasien et le Transcaspien.

Par ailleurs, Blanc décrit la richesse de Samarkande, ville principale de l’Asie centrale, dont l’ensemble architectural[16] symbolise le mélange de l’architecture asiatique avec les apports de l’art mongol et de l’art perse.

Les mœurs des habitants de ces régions sont très éloignées de celles des Européens, mais l’article de Blanc souligne la contradiction existant entre, d’une part, le caractère barbare de cette population et, d’autre part, la capacité au raffinement intellectuel de cette même population, qui résulterait du choc entre la foi musulmane et  la civilisation chinoise. 

L’Empire russe, grâce à ces articles, perd un peu de son mystère pour les élites françaises qui saisissent mieux la réalité de la colonisation russe. Mais ces articles mettent également en avant l’opposition entre une partie de la population cherchant à rapprocher la Russie des valeurs et des pratiques européennes, faisant preuve d’un important dynamisme intellectuel, et une autre partie de celle-ci qui tente de préserver la nation russe des valeurs occidentales et de maintenir l’unité d’un empire très diversifié.

 

La Revue, un intermédiaire pour la diffusion de la culture russe

 

L’isolement diplomatique après 1871 s’est accompagné d’un repli culturel, les revues devenant alors le seul espace actif de réception des cultures étrangères[17]. L’attention de la Revue des Deux Mondes ne s’est pas portée uniquement sur la littérature, elle s’est fait l’écho de la découverte de la musique russe en France. Mais nous nous sommes demandés si la Revue n’avait pas imposé une certaine perception de la culture russe, dont l’objectif était le renforcement de l’identité nationale, et s’il n’existait pas un décalage entre la Russie décrite et celle des années 1880.

 

Découvrir les grands écrivains et les musiciens russes

 

Les études littéraires de la Revue concernent toujours les mêmes auteurs : Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski et Tolstoï. Pour ces études, les dirigeants de la Revue ont bénéficié du concours de spécialistes comme Emile-Melchior de Vogüé, qui, après une courte carrière diplomatique, s’est consacré à la littérature et a publié en 1886 son Roman russe, première synthèse de la littérature russe, de Téodor de Wyzewa, entré à la Revue en 1890 et chargé en 1893 de la nouvelle rubrique sur les revues étrangères, et de Camille Bellaigue, le spécialiste musical de la Revue à partir de 1885.

Dans ses articles[18], Téodor de Wyzewa présente l’image d’écrivains russes tourmentés intérieurement, cherchant la perfection dans leurs œuvres, et finissant seuls. Le portrait qu’il dresse de ces écrivains, notamment celui de Tourgueniev, est très sévère.

Cependant la Revue ne s’intéresse guère aux nouveaux talents, elle ne publie que deux nouvelles de Tchékhov et une étude sur La Puissance des ténèbres de Tolstoï[19]. Or la Revue compense ce manque en s’intéressant à l’apparition de la musique russe en France. La musique ne dispose pas de réseaux d’intermédiaires comme la littérature, les seuls lieux permettant sa découverte sont les salons privés ou l’organisation de concerts par des chefs d’orchestre. Tchaïkovski est tout d’abord découvert dans les salons privés en juillet 1888, puis par un plus large public lors de l’Exposition universelle de 1889. Lorsque Bellaigue évoque la découverte du musicien[20], jugé comme allemand, il n’étudie pas la signification de cette musique.      

D’autre part, la révélation de la littérature russe s’inscrit dans un contexte d’offensive contre le naturalisme français. En publiant l’article d’Emile-Melchior de Vogüé sur la pièce de théâtre La puissance des ténèbres, la Revue reflète les enjeux représentés par la littérature russe en France. Dans cet article du 15 mars 1888, de Vogüé retranscrit le débat autour de la traduction des œuvres russes : être fidèle à l’esprit de l’œuvre originale ou franciser le texte russe. Selon lui, il est nécessaire de suivre le texte original, car la réussite de cette littérature s’explique par le réalisme et la simplicité de l’écriture.

La Revue démontre la difficulté pour les Européens de comprendre les nuances de la pensée des auteurs russes, et donc la nécessité de bien connaître la réalité de la Russie contemporaine afin de saisir les raisons de cette complexité. Mais en publiant des nouvelles, les dirigeants de la Revue s’intéressent au rôle de la littérature en Russie dans la formation de l’identité nationale.

 

 Le caractère national de la littérature russe

 

Même si la Revue des Deux Mondes ne consacre pas d’étude explicite sur le rôle de la littérature en Russie, Emile-Melchior de Vogüé, dans son article sur les nihilistes russes, s’intéresse au silence imposé à la presse à propos du « Procès des Seize » en 1880 par le gouvernement impérial. La presse russe est contrôlée et surveillée dans son action et limitée dans son influence par une censure qui est renforcée sous Alexandre III. En raison de l’absence de journaux d’opposition, la littérature est devenue le réceptacle du débat social et politique russe.

Les deux nouvelles d’Adam Szymansky[21] permettent aux lecteurs français de découvrir la vie des déportés en Sibérie, comme celle de Kowalski, déporté condamné à la colonisation, dont la vie est analogue à celle des habitants de Sibérie. Les deux nouvelles de Marguerite Poradowska[22] ont été classées parmi la littérature russe alors que l’action se passe en Galicie orientale. Or ces nouvelles démontrent l’aspiration nationale des Polonais de cette région qui souhaitent retrouver leur autonomie, et celle des Ruthènes, frères ethniques et culturels des Ukrainiens. Or le thème de ces nouvelles est la volonté des prêtres uniates voulant revenir à l’orthodoxie, ce qui devient un problème russe. Ainsi les dirigeants de la Revue utilisent la littérature, à défaut de la presse, pour imposer aux élites françaises une description plus juste des problèmes politiques et sociaux que la Russie rencontre.

Ces nouvelles permettent, d’autre part, de découvrir un des aspects significatifs de cette littérature : l’omniprésence du paysage russe, et notamment la forêt, représentant la liberté en raison de son immensité et l’inquiétude par son caractère mystérieux. Mais cette forêt symbolise également le passage de l’hiver, où l’activité humaine est inexistante, au printemps, marquant le retour à la vie. Ce paysage est donc une caractéristique essentielle de l’identité russe. La littérature apparaît en Russie comme le seul vecteur possible pour les revendications nationales et par voie de conséquence pour le renforcement de l’identité nationale.

 

Conclusion 

 

La Revue des Deux Mondes était un choix légitime pour comprendre la perception de l’alliance franco-russe. Or les dirigeants de la Revue ne conçoivent pas une alliance avec la Russie qui impliquerait de manière militaire la France. La direction de la Revue a soutenu la politique extérieure du gouvernement français mais elle s’est trompée en pensant que ce rapprochement ne se traduirait que par une aide diplomatique sur la scène européenne. Elle n’a pas saisi la véritable portée de ce changement.

Par contre, la Revue est parvenue à expliquer l’intérêt pour les Français de mieux connaître les pays voisins pour jouer un rôle significatif sur la scène mondiale. La Revue des Deux Mondes ne présente pas l’Empire russe comme une véritable puissance coloniale, néanmoins elle fait découvrir à ses lecteurs toute la diversité de ce pays et les difficultés qui en découlent. L’image de la Russie est plus positive par rapport au début du XIXe siècle, les dirigeants de la Revue n’ont pas essayé de tromper les élites françaises sur les problèmes existant en Russie.    

           

 

 

 


[1] Mémoire de maîtrise intitulé : « La Revue des Deux Mondes, une revue russophile ? Apporter une meilleure connaissance de la Russie entre 1887 et 1894 », soutenu en septembre 2004 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction du professeur Marie-Pierre Rey.

[2] Renouvin (Pierre), Histoire des relations internationales, vol. III : De 1871 à 1945, Paris, Hachette, 1994, nelle éd., t. 6 : De 1871 à 1914 : apogée de l’Europe, 401 p., de Grunwald (Constantin) dans Les alliances franco-russes : neuf siècles de malentendus, Paris, Plon, 1965, 405 p. ; Hogenhuis-Seliverstoff (Anne), Une alliance franco-russe. La France, la Russie et l’Europe au tournant du siècle dernier, Bruxelles, Bruylant, 1997, 216 p.

[3] Cariani (Gianni), Une France russophile ? Découverte, réception, impact. La diffusion de la culture russe en France de 1881 à 1914, thèse de doctorat en histoire, Strasbourg, 1998.

[4] Chronique de la quinzaine du 15 mars 1887 dans la Revue des Deux Mondes [désormais RDDM].

[5] de Broglie (Gabriel), Histoire politique de La Revue des Deux Mondes de 1829 à 1979, Paris, Perrin, 1979, p. 22-23.

[6] Introduction de la table des matières de la Revue des Deux Mondes, 1874, p. VI.

[7] Chroniques des 1er mars et 15 mars 1887, et du 1er juillet 1888.

[8] Bulletin financier du 15 janvier 1893 dans la RDDM.

[9] Bulletin financier du 1er novembre 1892 dans la RDDM.

[10] TCHIHATCHEF (Pierre de), « Le pétrole aux Etats-Unis et en Russie » (1er octobre 1888) ; GULBENKIAN (Calouste), « La péninsule d’Apchéron et le pétrole russe » (15 mai 1891).

[11] Études de Lévy en 1888, sur le péril financier représenté par l’Allemagne, et d’Ernest Lavigne en 1886, sur la puissance économique allemande.

[12] BARINE (Arvède), « La rançon de la gloire : Sophie Kovalevski » (15 mai 1894) et Kovalevskaïa (Sophie), Une nihiliste, Paris, Phébus, 2004, préface de Michel Niqueux, 175 p.

[13] « La religion. Le sentiment religieux et le mysticisme en Russie » (15 avril 1887) ; « Le culte extérieur, les rites, les fêtes, les images, l’art religieux » (15 août 1887) ; « Les deux clergés et le cléricalisme orthodoxe » (15 octobre 1887) ; « L’évolution du raskol et les sectes » (1er juin 1888) et « Les réformateurs. Le comte Léon Tolstoï, ses précurseurs et ses émules » (15 septembre 1888).

[14] « La liberté religieuse en Russie. I/ Les cultes chrétiens : Arméniens, protestants, catholiques » (15 mars 1889), et « La liberté religieuse en Russie. II/ Les cultes non chrétiens : juifs et musulmans » (1er mars 1889).

[15] Marouis (François), « Edouard Blanc », in Dictionnaire de biographie française, Paris, éd. Letouzey et Ané, 1954, t. 6, p. 579 ; Vapereau (Gustave), « Pierre de Tchihatchef », in Dictionnaire universel des contemporains contenant toutes les personnes notables de la France et des pays étrangers, Paris, Hachette, 1865, 3e édition, p. 1 702-1 703.

[16] La ville s’ordonne autour du Reghistan et de trois médressés, le Chir-Dar, le Tilla-Khari et le Mirza-Ouloug-Beg. Cet ensemble architectural se compose de la mosquée Biby-Khaneh, le tombeau de Tamerlan le Gour-Emir, et le Chah-Zindeh.

[17] Cariani (Gianni), op. cit., p. 118.

[18] Il s’agit des articles « Les revues étrangères : les revues russes » (15 octobre 1893 et 15 mai 1894).

[19] Les deux nouvelles de Tchékhov « La mort du matelot » et « Le fuyard » ont été publiées en juillet 1893, et l’étude de de Vogüé sur la pièce de Tolstoï en mars 1888.

[20] Il s’agit de la Revue musicale du 15 août 1888, et de celle du 15 novembre 1888.

[21] « Sroul de Lubartow » (mars 1888) et « Kowalski le menuisier » (mars 1889).

[22] « Yaga, esquisse de mœurs ruthènes » (août 1887) et « Popes et popadias » (novembre-décembre 1892).