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Anna Chassaniol, Tchernobyl et ses conséquences

Tchernobyl et ses conséquences

 

 

 

Bulletin n° 21, automne 2005

 

 

Tchernobyl et ses conséquences

Anna Chassaniol[1]

 

La catastrophe de Tchernobyl est plus qu’un accident nucléaire de grande ampleur, c’est un accident de société autant qu’un accident de machine. Cet accident est devenu la plus grande catastrophe technologique du XXe siècle et, par là, un mythe moderne, symbole de la faillite du système soviétique et des « nouveaux alchimistes ». Cet événement a fait coïncider deux catastrophes, en ébranlant un régime déjà vacillant. On peut se demander si la catastrophe a participé à l’éclatement du pays, ou bien si c’est l’état de délabrement avancé de l’URSS qui fut la cause de la catastrophe. Il est également clair que la catastrophe de Tchernobyl ne va pas aider les Soviétiques à sortir de leur image de censeurs de la vérité, car dans ce cas, en Occident comme en URSS, la question de la vérité est au centre du problème : que s’est-il réellement passé ? Combien y a-t-il eu de morts ? Peut-on seulement le dire ? Dans ce genre de catastrophe humaine, le plus dur est souvent de concilier vérité personnelle et vérité générale. Selon Svetlana Alexievitch[2], « Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire ». La source la plus importante de ce travail reste ainsi les centaines de témoignages recueillis par des journalistes d’ex-URSS. Grâce aux paroles des témoins directs de la catastrophe, à la presse et à de nombreux ouvrages scientifiques de physique nucléaire et de biologie, il semble possible de reconstituer ce qu’il s’est passé le 26 avril 1986 à 1 h 23. À partir de là, nous essaierons de voir en quel sens l’accident a cristallisé les erreurs et les lourdeurs d’un régime fatigué, et quelles en ont été les conséquences, pour les populations touchées et dans l’opinion mondiale. Nous verrons d’abord la mise en place du programme d’énergie nucléaire qui conduisit à Tchernobyl, puis le problème de la vérité et enfin les conséquences à long terme de l’accident.

 

De Brejnev à Tchernobyl

 

Mise en place du parc nucléaire et RBMK

 

Il fallait à l’URSS une industrie pouvant fournir une quantité d’énergie garantie dans les régions les plus peuplées et industrialisées, comme dans les terres les plus reculées de ce très vaste pays. Le nucléaire va s’affirmer comme la meilleure des solutions, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la taille du pays est un élément qui rend très difficile le transport des ressources naturelles, dont 80% sont situées dans les régions orientales alors que 75% de l’énergie se consomme à l’ouest ; il faut trouver un mode de distribution de l’énergie simple et adapté au pays, et l’énergie nucléaire, paradoxalement bien moins polluante que les usines au fuel utilisées jusqu’alors, va apparaître aux dirigeants comme la meilleure des solutions. De plus, depuis la guerre froide et la course au nucléaire, les Soviétiques se font une priorité de montrer aux Occidentaux de quoi ils sont capables sur le plan scientifique, et l’énergie du nucléaire est alors considérée comme une voie privilégiée vers le progrès. Dès 1960, Valentin Levcha, vice-président du Comité d’État déclarait : « C’est quand l’homme apprendra à contrôler les réactions thermonucléaires qu’il disposera alors d’une source d’énergie très puissante et vraiment inépuisable »[3].

Ainsi, le 27 juin 1954, la première centrale atomique du monde était mise en place par les Soviétiques, et en mars 1971, l’Union accélère son programme de mise en place de centrales nucléaires dans tout le pays, grâce à la conversion directe de l’énergie atomique en énergie électrique, que les Soviétiques sont les premiers à maîtriser. En 1985, 15% de la production de l’électricité provient du nucléaire en URSS, contre 15.5% aux États-Unis et 64,8% en France. Cependant, l’Occident et l’URSS n’utilisent pas le même type de centrale.

Les réacteurs majoritairement utilisés en URSS sont de type RBMK, utilisant le graphite comme modérateur de chaleur et l’eau légère bouillante comme caloporteur. Le combustible utilisé est l’oxyde d’uranium enrichi à 2% en uranium 235. Il existe selon les Soviétiques de nombreux avantages à utiliser ces réacteurs, mais il faut également savoir que ce sont les seuls à permettre l’extraction de plutonium à usage militaire, et c’est probablement l’une des raisons qui a poussé à les utiliser. Il faut aussi noter que ces réacteurs sont les seuls à ne pas posséder d’enceinte de confinement, et ont un cœur nucléaire particulièrement instable. Il existe à ce jour trois générations de RBMK, dont 13 encore en activité en Russie et en Ukraine.

Tchernobyl est située en Ukraine, au sud de la ville de Pripyat, le long du Dniepr. On compte plus de 20 000 habitants dans un périmètre de 30 kilomètres autour de la centrale.

 

Le 26 avril à 1 h 23…

 

Le plus paradoxal avec cette catastrophe, c’est que le drame n’est pas survenu pendant le fonctionnement normal de la centrale, mais en poursuivant un essai électrique mal préparé, destiné à améliorer la sûreté du réacteur n°4. Les spécialistes, qui avaient une foi aveugle en la technologie soviétique, ont commis des violations flagrantes des règles de sécurité et des règles fondamentales de l’exploitation, aggravant la situation dans l’inconscience de la gravité possible d’un accident.

Ainsi, le 25 avril à 11 h du matin, commence le test et la réduction progressive de la puissance du réacteur. À 1 h du matin le 26 avril, la puissance du réacteur s’effondre brutalement, l’équipe hésite mais décide de poursuivre le test. Cette décision sera fatale, le réacteur s’emballe car les circuits de refroidissement surchauffent, et il est 1 h 23 lorsqu’a lieu la première explosion. Elle est si forte que la dalle de 1 000 tonnes en béton située au-dessus du bâtiment est projetée dans les airs, retombant inclinée sur le cœur du réacteur, qui s’entrouvre alors. Cinquante tonnes de combustibles radioactifs entrent en fusion, s’ensuit une deuxième explosion, cinq à dix fois supérieure à la première, qui détruit une grande partie du bâtiment et le réacteur n°4 de la centrale atomique de Tchernobyl. Soixante-dix autres tonnes de combustibles nucléaires sont projetées autour de la centrale.

Le test, qui prévoyait déjà d’importantes dérogations aux règles d’exploitation, a donc été effectué hors des limites autorisées et sur une centrale au cœur instable, dépourvue d’enceinte de confinement, entraînant le réacteur dans une situation incontrôlable qui a causé sa destruction.

Personne parmi le personnel de la centrale, ingénieurs, techniciens, ni même le directeur, n’avait jamais été préparé à faire face à pareille situation. Tous avaient une foi inébranlable en le système soviétique, foi entretenue par le système lui-même, et personne ne soupçonnait que le réacteur ait pu exploser, ni que ces radiations puissent être si dangereuses. Les premières mesures sont prises dans l’inconscience générale de la gravité de la situation et de plus, ni l’ingénieur en chef Nikolaï Fomine, ni le directeur Victor Brioukhanov n’étaient présents. Ce dernier est prévenu vers 1 h 30, et il pense le réacteur intact, version qu’il téléphone à Moscou dans la nuit. Il ne fait évacuer personne, attendant les ordres de ses supérieurs, par inconscience, peur des autorités et tradition du secret. Il affirmera durant son procès qu’il ne pouvait agir sans les ordres d’une autorité supérieure à la sienne.

On peut maintenant s’interroger sur la gestion de l’événement par les Soviétiques dans les premiers jours. Il faut distinguer deux « périodes » :

– Deux jours à attendre les ordres : le samedi matin, Anatoli Sitnikov, adjoint à l’ingénieur en chef, est envoyé sur le toit du réacteur pour constater les dégâts ; il réalise alors que le cœur a explosé, mais personne ne veut le croire. Il mourra d’irradiation aiguë deux jours plus tard à Moscou. La seule communication officielle faite à la population émane de Brioukhanov, qui certifie qu’après un incident maîtrisé, la situation est radiologiquement normale. À 16 h, un avion part de Moscou avec à son bord des représentants du gouvernement soviétique dont le ministre et le vice-ministre de la Santé ainsi que le vice-ministre de l’Énergie. Ils ne prennent aucune mesure particulière, attendant pour ce faire l’arrivée de Boris Chtcherbina, vice-président du conseil des ministres d’URSS et chef de la commission gouvernementale qui arrive le samedi 26 avril à 21 h. Cela fait maintenant déjà presque 24 heures que des émanations radioactives se répandent dans l’air autour de la centrale. Boris Chtcherbina décide de considérer l’accident comme une catastrophe nucléaire, ce qui signifie que la ville de Pripyat doit être évacuée et que l’on doit faire appel à l’armée de l’Air pour ensevelir le réacteur sous le sable. Cependant, les autorités ont continué à minimiser l’incident, aggravant les conséquences du drame et le traitant comme un vulgaire accident.

– Les 14 jours : C’est le temps qu’il a fallu aux Soviétiques pour venir à bout de l’incendie nucléaire. Il faut préciser que longtemps, les chefs de la centrale refusèrent de croire à l’explosion du réacteur, idée qui restera trop longtemps présente dans les esprits et créera un retard significatif dans l’évacuation des populations. Les premières actions de sauvegarde sont dues au général Berdov, qui arrive le 27 avril à 5 h du matin. Il ordonne à la milice le blocage de l’accès des voies à la centrale accidentée, à la ville et aux zones de pêche situées autour du bassin de refroidissement. En effet, aussi inconcevable que cela puisse paraître aujourd’hui, personne n’avait recommandé aux habitants de se mettre à l’abri. Il me semble important de rapporter les paroles des habitants de Pripyat recueillies par Svetlana Alexievitch, notamment le témoignage de Katia P. :

 

Au-dessus de la centrale, la fumée n’était ni noire ni jaune. Elle était bleue. Mais personne ne nous disait rien… C’était, semble-t-il, l’effet de l’éducation. La notion de danger était uniquement associée à la guerre, alors que là, il s’agissait d’un incendie ordinaire, combattu par des pompiers ordinaires[4]

 

C’est Chtcherbina qui décida l’évacuation, conduite par le général Berdov, le 27 avril. Il appela l’aviation militaire ainsi que des spécialistes du nucléaire tel Valéry Legassov, afin d’évaluer les dégâts. Un hélicoptère qui survolait la centrale nota des mesures radioactives de 500 rems[5]. Personne ne savait quoi faire, car l’incendie provoqué par les matières nucléaires en fusion ne semblait pas prêt de s’arrêter. Grâce à Legassov, les généraux établirent un « plan » pour éteindre cet incendie pas ordinaire. Il apparut que pour étouffer le feu, quatre matériaux devaient être jetés sur le réacteur en fusion : du carbure de bore (il en faudra 40 tonnes), de la dolomite (800 tonnes), de l’argile mêlée à du sable (1 800 tonnes) et du plomb (il en sera versé 2 400 tonnes).

Le problème était également d’atteindre un objectif d’une dizaine de mètres de diamètre, et ce depuis un hélicoptère, à une hauteur de près de 200 mètres, sans pouvoir rester longtemps à cause évidement du très fort taux de radioactivité qui existait au-dessus de ce magma nucléaire en fusion. Ainsi, un appareil survolait la zone toutes les trente secondes, jetant des sacs dans le cratère, au jugé, dans une zone ou la radioactivité variait entre 500 et 1 800 rads/heure. Les 27 premiers équipages durent rapidement être envoyés à l’hôpital de Kiev.

Le 4 mai, les hélicoptères poursuivaient leur ronde au-dessus de la quatrième tranche, luttant contre un feu qui refuse de s’éteindre, quand une nouvelle action dut être entreprise : il fallait vider l’eau lourde (composante de combustible nucléaire) du bassin de condensation, située dans les soubassements du réacteur, sinon une autre explosion, thermique, s’ensuivrait. Pour ce faire, 400 hommes creusèrent un boyau de 167 mètres et y coulèrent des tonnes d’azote liquide pour empêcher une explosion et protéger la nappe phréatique. Le 7 mai, l’armée semble être venue à bout du feu nucléaire.

 

Premières conséquences et causes de la catastrophe

 

La commission gouvernementale décida d’ériger une structure de béton et d’acier, baptisée « sarcophage », pour recouvrir le bloc n°4 de la centrale. Il nécessitera 300 000 tonnes de ciment et 600 tonnes d’acier, formant une pyramide tronquée de 55 mètres de haut, 220 mètres de long et 100 mètres de large.

On assista là à la naissance d’un bâtiment d’un type nouveau, véritable mausolée de la centrale accidentée. Il a fallu plusieurs mois pour le construire. Son utilité était d’éviter la dispersion dans l’environnement des poussières radioactives, d’empêcher l’eau de pluie de pénétrer à l’intérieur du réacteur et d’aggraver ainsi la contamination du sol, et surtout de permettre de poursuivre l’exploitation de l’unité trois, mitoyenne de l’unité accidentée. La construction de ce bâtiment fut très ardue, le défi était de taille : les niveaux élevés de radiation interdisaient tout travail rapproché.

Sur cet étrange chantier, grues, pelleteuses et bulldozers s’activaient jour et nuit mais les machines résistaient moins bien que le « matériel humain », et la radiation les transformait souvent en carcasses inutiles. La main-d’oeuvre fit tout le travail ; près de 22 000 hommes participèrent à la construction du sarcophage. De plus, il a fallu au préalable déblayer la centrale dans un environnement très dangereux. Le terme de sarcophage vient de l’écrivain et scientifique Vladimir Goubariev, il a été immédiatement adopté par tous, Soviétiques comme Occidentaux. Cet immense tombeau est presque à lui seul une métaphore de la catastrophe, des irresponsabilités à tous les niveaux et du sacrifice de milliers d’hommes.

Il faut s’interroger sur les causes. Pourquoi et comment la fameuse industrie nucléaire soviétique a-t-elle pu produire une catastrophe d’une telle ampleur ? Il y a deux origines principales au drame : les importantes dérogations à la sûreté prévue par le programme d’essai, et la mauvaise formation du personnel, mal organisé et préparé. Ce facteur humain est à prendre ici fortement en compte. D’après les experts soviétiques, l’accident est la conséquence de six erreurs humaines ; d’après les experts étrangers (français, allemands et américains), les caractéristiques potentiellement dangereuses des réacteurs RBMK – une instabilité du cœur nucléaire à faible puissance, une durée très longue de 20 secondes pour enclencher le système d’arrêt d’urgence et une faible automatisation des actions de protection – ont amplifié l’impact de ces erreurs. Il faut ajouter à tout cela la confiance absolue des Soviétiques en leur système, ce qui les a empêché de faire comme tous les experts des centrales des pays concernés par l’industrie nucléaire : se préparer en cas d’accident. Il faut cependant éviter une analyse caricaturale qui rejette toute faute sur les RBMK soviétiques et les opérateurs ukrainiens « inconscients, attendant le premier mai »[6]. 

Nous allons maintenant voir comment l’évènement a été perçu à l’étranger ainsi que les conséquences à court terme de cette catastrophe.

 

 

 

 

Mystification et vérité, conséquences en URSS et en Occident

 

Paysage nucléaire

 

Nous allons d’abord voir les conséquences du premier accident nucléaire civil dans le paysage : quels territoires ont été contaminés, dans quelle mesure, et comment ont-ils été par la suite « décontaminés » ?

Il a d’abord fallu recenser les taches de radioactivité car cette dernière ne se répand pas de façon uniforme mais en « tache de léopard » en fonction du vent, des conditions météorologiques et de la lourdeur des isotopes radioactifs relâchés. Pour ce faire, des hommes armés de dosimètres ont parcouru les terres autour de la centrale afin de dresser une carte de la radioactivité. Aujourd’hui, grâce à l’aide d’associations environnementales européennes, on connaît la répartition des principaux radionucléides : césium 137, strontium 90, et isotopes du plutonium. On estime que près de 7% du territoire de l’Ukraine a été contaminé, 23% de la Biélorussie et 0,5% de la Russie. Au total, une superficie hétérogène de près de 145 000 kilomètres carrés fut fortement contaminée.

 

 

5 à 15 curies

15 à 40 curies

Plus de

40 curies

TOTAL

Russie

454 000

235 000

36 000

725 000

Ukraine

235 500

74 000

68 000

377 500

Biélorussie

720 200

406 000

221 000

1 347 200

TOTAL

1 409 700

715 000

325 000

2 449 700

Tableau 1 : Nombre d’hectares pollués (pollution calculée par km2)

 

 

 

Moins de 5 curies

5 à 15 curies

15 à 40 curies

Plus de 40 curies

TOTAL

Russie

109 000

73 500

109 700

5 200

297 400

Ukraine

1 227300

204 200

29 700

19 200

1 480 400

Biélorussie

1 734000

267 200

94 600

9 400

2 105 200

TOTAL

3070 300

544 900

234 000

33 800

3 883 000

Tableau 2 : Nombre d’habitants concernés (pollution calculée en curies au km2), c'est-à-dire répartition de la population dans les régions polluées

 

Près de 80 000 Terabecquerels[7] de césium ont été rejetés dans l’atmosphère, et le césium 137 est à l’origine de plus de 90% de l’irradiation externe reçue par les travailleurs. Environ 8 000 Terabecquerels de strontium, bien plus mobile que le césium, ont été rejetés ; quant au plutonium 241, c’est environ 6 000 Terabecquerels qui ont été rejetés, et 100 pour le plutonium 239-240.

Il s’agit maintenant de savoir comment les Soviétiques s’y sont pris pour éliminer cette radiation, et de quelle façon ils ont organisé cette décontamination. Mis à part le vieillissement naturel des particules radioactives, rien ne peut éliminer la radiation du paysage. Il faut donc l’enterrer. En théorie, il suffirait de décaper la couche supérieure des sols sur une dizaine de centimètres de profondeur pour éliminer la majorité des dépôts radioactifs, mais la méthode est trop onéreuse pour être mise en place à petite échelle. Les autorités soviétiques vont adopter une autre solution : enterrer les couches de terre radioactive, les arbres, les champs, la terre, les outils, tout ce qui a pu être touché. Ces déchets radioactifs devront ensuite être enterrés dans des fosses renforcées par des feuilles de plomb. Quant aux endroits impossibles à ensevelir, telle la ville de Pripyat, il faudra alors laver à grande eau toutes les surfaces. C’est donc un travail de titan qui s’annonce, il faut enterrer « la terre dans la terre ». C’est de cette façon que les terres « sales » ont été décontaminées dans la zone d’exclusion, créant un paysage lunaire inédit. Certes, la radiation est un mal invisible, mais pour l’ôter il a fallu perturber tout le paysage : les terres contaminées sont comme mortes deux fois. Des groupes armés ont également été envoyés dans toute la zone pour tuer les animaux domestiques laissés à l’abandon, ainsi que le bétail exposé aux radiations.

Cependant, pour de nombreux spécialistes, le pire reste à craindre : en effet, les fosses de déchets radioactifs n’ont, selon de nombreux témoins, pas été creusées en accord avec des géographes, et souvent elles sont très proches des nappes phréatiques. Si des tonnes de déchets radioactifs les infiltraient, ce serait un véritable désastre écologique.

Nous allons maintenant voir quelle a été l’organisation et la gestion administrative de ces terres contaminées. Après l’accident, le Parlement soviétique a voté une loi définissant les conditions d’habitation dans les zones contaminées ainsi que des catégories de zones. On en compte quatre :

• Les zones d’exclusion d’où les populations ont été immédiatement évacuées, d’une activité en césium 137 supérieure à 1 480 kilobequerels (kBq) au mètre carré : c’est la « zone d’exclusion », d’un diamètre de 30 kilomètres autour de la centrale accidentée.

• Les zones d’évacuation présentant une contamination supérieure ou égale à 555 kBq au kilomètre carré en césium 137 et à 1 000 kBq en strontium 90 ; l’habitation y est interdite, la zone est délimitée et protégée.

• Les zones où l’activité du césium 137 est comprise entre 185 et 555 kBq par kilomètre carré sont dites « zones de relogement volontaire », et les populations ne sont pas contraintes de les quitter.

• Les zones où l’activité du césium 137 est comprise entre 37 et 185 kBq au kilomètre carré sont habitées, avec un statut socio-économique privilégié. Ce sont les « zones de relogement volontaire ».

Nous allons maintenant voir quelles ont été les conséquences de la catastrophe pour les hommes qui ont approché le réacteur n°4.

 

Evacués et liquidateurs

 

On a vu que les premières actions d’évacuation sont dues à Berdov. Il mobilisa les entreprises de transport de Kiev et fit venir 1 100 autocars vers la centrale. La première décision prise fut l’évacuation de la ville de Pripyat, située à trois kilomètres de la centrale. L’homme qui en a organisé l’évacuation est le conseiller militaire de Gorbatchev lui-même, Sergueï Akhromeev. Selon lui, les deux jours les plus mémorables de sa vie furent l’invasion allemande de 1941 et l’explosion de Tchernobyl. Il dira, 7 heures à peine après l’accident : « It was already clear to me how dreadful the consequences were »[8] (Il m’apparut tout de suite de manière claire à quel point les conséquences étaient catastrophiques).

Cela fait deux jours que la population est très fortement exposée aux rejets de la centrale, ce lundi 28 avril à 14 h quand commence l’évacuation. Les 45 000 habitants de Pripyat sont évacués en premier. Dans un deuxième temps, les habitants de la zone des trente kilomètres sont confinés chez eux, pour être évacués du 29 avril au 6 mai ; près de 135 000 personnes seront évacuées selon les experts soviétiques. Les évacuations se poursuivent jusqu’en août, dans près de 190 villages ukrainiens et biélorusses.

En 1989, un plan de relogement fut adopté par les autorités soviétiques, une fois la situation radiologique stabilisée : 81 villages furent relogés en Ukraine. Au total, jusqu’en 1995, 50 000 personnes en Ukraine, 135 000 en Biélorussie et 30 000 en Fédération de Russie furent évacuées sur les bases des critères de contamination des sols indiqués précédemment.

Sur un plan humain, les témoins rapportent des images d’une évacuation mal préparée et mal expliquée aux évacués ; elle est souvent comparée à la Grande guerre. Le paysage, entre terres enterrées et villages abandonnés, est décrit comme surréaliste. Nous pouvons citer le témoignage de Katia P., une évacuée de Pripyat :

 

Nous avons été évacués. C’est papa qui a rapporté le mot « évacuation » de son travail. Comme dans les livres sur la guerre (…). C’était bizarre. Les soldats avaient l’air d’extraterrestres. Ils portaient des tenues blanches et des masques. « Qu’allons nous devenir ? » leur demandaient les gens. (…) Cela sentait la poussière et le lait. (…) La tête me tournait un peu, et j’avais la gorge irritée [9].

 

Nous allons maintenant nous pencher sur les hommes qui ont participé à cette évacuation et aux travaux de décontamination, surnommés les « liquidateurs ». Les mesures d’urgence prises après l’accident pour maîtriser les rejets radioactifs, dégager les décombres, construire le sarcophage, déblayer, décontaminer, construire des routes, enfouir les débris, bref, « l’élimination des conséquences de l’accident », ont nécessité énormément de bras. Ces opérations diverses ont été menées entre 1986 et 1990, on estime à 650 000 le nombre de liquidateurs qui y ont participé.

Ces hommes ont des origines diverses : opérateurs de la centrale, sapeurs-pompiers, militaires, civils volontaires attirés par les primes. Ils n’étaient qu’exceptionnellement munis de dosimètres, leur exposition aux radiations a pu être très variable selon le temps passé sur le site, l’endroit, les matériaux utilisés… De nationalités différentes (Russes, Ukrainiens, Estoniens…), ces hommes se sont ensuite dispersés dans toute l’URSS et sont donc très difficiles à suivre et à étudier.

 On sait que ces hommes étaient essentiellement des militaires et des appelés du contingent, « jetés dans la bataille sans explications et sans préparation » selon la majorité des témoignages. Leurs vêtements de protection se résumaient souvent à un pantalon, une veste de grosse toile, des bottes, un calot et des respirateurs. La règle était de les changer régulièrement car ils finissaient par accumuler les radioéléments. De très nombreux volontaires participèrent également aux travaux, plus pour les primes que par « élan soviétique ». De plus, aucun de ces hommes n’était conscient des risques encourus, les autorités entretenant un flou permanent sur les conséquences des radiations. Pour limiter les dégâts, les autorités faisaient tourner les équipes. Mais tous les témoignages des liquidateurs évoquent une ambiance de travail dans le non-respect des consignes élémentaires de sécurité (ne pas manger ou boire des produits contaminés, ne pas se dévêtir…), car elles n’étaient pas comprises par les jeunes travailleurs, qui ne disposaient pas d’informations suffisantes sur les dangers de l’invisible radiation. « Visiblement, les radiations étaient telles que tous les équipements brûlaient, mais les petits soldats en combinaison et gants de caoutchouc couraient dans tous les sens… »[10], dira Iouri Samoilenko, un ex-responsable chargé des travaux de décontamination.

La question du nombre de victimes de Tchernobyl est très délicate. Au contraire des victimes d’un événement tel qu’Hiroshima, les victimes de Tchernobyl ne sont pas quantifiables, n’ayant pas subi le même type d’agression nucléaire. Il est très difficile, surtout dans le climat d’ex-URSS, de dresser un bilan des doses reçues par les populations comme par les liquidateurs. En 1987, le ministère de la Santé soviétique considère que les doses reçues par les divers intervenants doivent rester secrètes. Mais le plus souvent, faute de dosimètres, elles sont méconnues de tous. Les populations locales évacuées ont, pendant deux jours, été fortement exposées, mais de façon différente selon la répartition de la radioactivité, selon les produits ingurgités par ces gens,  ou même selon le moment où ils ont été évacués. Seul le personnel présent sur le site au moment de l’accident, soit 658 personnes, a subi une irradiation aiguë provenant des fragments du réacteur éparpillés sur le site. Dans les jours qui ont suivi, 237 ont été hospitalisés, et 28 sont morts dans les 15 jours. Si l’on ajoute les trois sauveteurs immédiatement décédés, il n’y eut officiellement « que » 31 morts de l’accident dans les trois semaines qui ont suivi.

 Cependant, le nombre de décès semble impossible à évaluer. Pour connaître le nombre de cancers et autres maladies dues aux radiations, il faudrait suivre plusieurs milliers de personnes toute leur vie. En effet, les conséquences des radiations sont longues à se déclarer, cela peut prendre 5, 10 ou 15 ans. Ainsi, la mauvaise connaissance des doses reçues et le suivi épidémiologique incomplet tant des sauveteurs que des liquidateurs et des populations exposées, rendent à priori impossible à déterminer, par des observations directes, le nombre de décès provoqués par l’accident au sein de la population. Nous allons maintenant voir comment le monde occidental s’est comporté face à une URSS elle-même abasourdie par la catastrophe.

 

L’URSS face à l’Occident, mystification du drame et vérité soviétique

 

L’explosion de Tchernobyl et ses conséquences ont rappelé avec une brutalité certaine la pesanteur de certains rouages que Gorbatchev et son équipe s’employaient à dénoncer.

Tout d’abord, il est important de savoir comment les Occidentaux ont appris la catastrophe, cela explique en partie leurs doutes face aux discours soviétiques. En effet, ces derniers ont donné les premières informations très tardivement, et de façon très partielle. C’est pourquoi on peut, en 1986, parler de « deux Tchernobyl » : l’accident en lui-même, et la façon dont il fut décrit et débattu dans les médias. Pendant des semaines, l’opacité a régné autour de l’événement et les conséquences de ce silence furent importantes : les journalistes occidentaux vont rapidement, dans un climat de fin de guerre froide et de tensions Est/Ouest, extrapoler sur l’accident ; le terrain est particulièrement propice à la diffusion de fausses nouvelles.

En effet, pendant un jour et demi, le réacteur nucléaire a brûlé à ciel ouvert dans le silence le plus total. L’alerte qu’une catastrophe nucléaire avait eu lieu fut d’abord donnée par la Suède, lorsque le lundi 28 avril au matin, les employés de la centrale de Forsmark subissent un contrôle de routine : une hausse générale de la radioactivité est notée, le site immédiatement évacué. Rapidement, les Suédois réalisent que la fuite ne vient pas de chez eux, et en étudiant le vent et les particules trouvées, ils en déduisent que cela provient d’URSS. L’AFP informe la planète dans l’après-midi de ces « niveaux de radioactivité inhabituellement élevés, apportés vers la Scandinavie par des vents venant d’Union soviétique », version qui parait en Occident le lendemain.

Les Soviétiques donnent leur première information officielle à 17 h le 29 avril, depuis le bureau de l’agence TASS, près de trois jours après l’accident. Ils donneront des informations progressivement quant au nombre de victimes et aux actions entreprises, et ces nouvelles progressives et tardives vont créer une véritable désorganisation du système d’information occidental. Il faut cependant noter que les informations fournies par les Soviétiques étaient certes partielles, mais vraies, et il n’est pas inopportun de signaler que l’administration soviétique n’était pas préparée à cela, et qu’en Occident les « cellules de crise pour catastrophes technologiques » ne sont apparues qu’après Tchernobyl.

Du côté occidental, cette incapacité à communiquer a été analysée comme une volonté politique délibérée. Des rumeurs naissent et sont invérifiables car la zone est interdite aux journalistes. Les rumeurs les plus alarmistes et tenaces sont nées aux États-Unis. En Occident, une véritable guerre des images, obtenues grâce aux divers satellites militaires et civils, se développe. Des gens importants, tel le secrétaire d’État américain George Schultz, vont contredire le bilan officiel de Moscou. La catastrophe va servir de défouloir à la guerre froide, et l’effort de communication fait par le gouvernement Gorbatchev, impensable il y a seulement quelques années, n’a pas été retenu par les médias occidentaux, bien au contraire.

Cependant, Gorbatchev met habilement la Glasnost en place, et des images de la catastrophe sont diffusées à la télévision soviétique pour être ensuite reprises dans le monde  entier. En URSS, Tchernobyl est l’objet d’une exploitation géopolitique immédiate : ce n’est pas uniquement une catastrophe nucléaire, c’est tout un système qui est remis en question par cette explosion, et les analyses ne se font pas attendre. L’événement majeur reste l’intervention télévisée de Gorbatchev le 14 mai 1986. Le discours prononcé dure 45 minutes, il s’adresse à ses concitoyens et ses paroles seront retransmises dans le monde entier. Cette intervention fut le premier geste important de relations internationales du maître du Kremlin, et le premier signe, certes tardif, que les habitudes soviétiques de censure de l’information n’allaient pas durer. Ce geste a une importance majeure à ce moment où la peur du nucléaire civil est devenu le principal souci du monde entier. Pour la première fois, avec un ton nouveau, rien n’est nié : jamais encore un dirigeant soviétique n’avait reconnu publiquement un accident de cette ampleur.

Cependant, la transparence n’est pas encore complètement mise en place, et de nombreux rapports secrets émanant de divers organes soviétiques taisent les conséquences des radiations. Le 27 avril 1988, le suicide de Valéry Legassov, éminent scientifique appartenant aux « dix hommes de l’année 1986 » selon un classement américain, est un signe de ce malaise toujours en vigueur. Son geste donne écho à un testament- réquisitoire paru le 20 mai dans la Pravda, texte très engagé contre le nucléaire soviétique et certaines caractéristiques du système politique. Il met le monde en garde contre les dangers du nucléaire et contre « le manque de responsabilités individuelles, conduisant à l’irresponsabilité comme Tchernobyl ». Il attaque également le matériel soviétique et la conception des réacteurs utilisés en URSS.

Ainsi, malgré un effort réel de Glasnost, il reste des carences dans le système, et ces erreurs coûteront la vie aux hommes mal informés des conséquences des radiations. Nous allons pour finir voir quelles ont été les conséquences du drame à plus long terme.

 

Conséquences pour le troisième millénaire

 

Naissance d’un territoire fantôme

 

Il existe maintenant un endroit contaminé par un mal invisible à l’œil humain, une zone à très forte contamination radioactive, censée rester inaccessible à qui que ce soit. Cependant, petit à petit, la zone est devenue perméable. En effet, la pauvreté et le manque d’information ont créé une véritable économie parallèle, faisant de cette zone, d’abord bien gardée, un réservoir pour les pilleurs de passage. La misère entraîne la corruption, et les soldats, mal payés pour garder la zone, n’hésitent pas à laisser entrer qui veut en échange d’un pourboire. Il y a deux sortes de business, le premier est « l’officiel » : en effet, en dépit des radiations, Tchernobyl fait recette. Les autorités ont mis en place diverses activités, de l’exploitation forestière à l’élevage, dont les produits sont vendus à l’extérieur de la zone, les exploitants assurant qu’ils sont propres. Cependant, nous ignorons totalement la répercussion de ces produits sur l’organisme. Les journalistes et cameramen qui désirent se rendre sur le site doivent également payer pour ce faire, et des visites touristiques sont organisées. Voilà comment l’Ukraine rentabilise cette zone « imperméable et définitivement fermée »[11].

Il existe également un business officieux, plus dangereux encore. Les pillages en ont été la première marque. Les habitants ayant abandonné telles quelles leurs maisons pour des raisons de contamination radioactive, il reste des millions d’objets très divers, et la radiation n’étant pas visible, rien n’empêche les pillards de les revendre dans tout le territoire de l’URSS. Les habitants revenus plus tard sur les lieux témoigneront de cela, tout ce qui pouvait être emporté le fut. Mais le plus grave, c’est que les « sépulcres », ces fosses de déchets hautement radioactifs contenant par exemple les véhicules ayant servi aux travaux de décontamination, ont également été pillées, d’après de très nombreux témoins. Tous ces matériaux radioactifs, maintenant dispersés en ex-URSS, sont des petites réserves de radiations susceptibles de rendre malade ou même de tuer ceux qui s’en servent. Un soldat et père raconte :

 

Nous sommes retournés chez nous. J’ai enlevé tous les vêtements que je portais et les ai jetés dans le vide-ordure. Mais j'ai donné mon calot à mon fils. Il l’avait tellement demandé. Il le portait continuellement. Deux ans plus tard, on a établi qu’il souffrait d’une tumeur au cerveau… Vous pouvez deviner la suite vous-même. Je ne veux plus en parler[12].

 

Dans la série des divers trafics officieux, la chasse en territoire interdit tient également une place importante, mais comme toutes les activités illégales, il est difficile de juger de son ampleur.

Dans ces terres finalement bien mal protégées, certains anciens villageois sont revenus. Pour « mourir chez eux », nombre de vieillards inconsolables et incapables de s’adapter au relogement proposé sont rentrés sur leurs terres, dans la zone hautement contaminée des trente kilomètres. On les appelle les samasiolis, ce qui signifie « colon » en Russe. Aujourd’hui, près de 600 personnes vivent dans la zone. Il y a également des travailleurs dans cette zone, principalement des employés de la centrale, beaucoup moins nombreux depuis sa fermeture définitive le 15 décembre 2001 (les tranches 1, 2 et 3 ont en effet continué à fonctionner malgré l’accident). Avant cette date, près de 12 000 personnes travaillaient quotidiennement dans la zone, tous les corps de métier étant présents : scientifiques, mécaniciens, terrassiers, bûcherons, cuisiniers, infirmiers. Les primes pour environnement radioactif attiraient facilement des travailleurs.

 

Bouleversements socio-économiques

 

Tout d’abord, c’est l’énergie nucléaire dans son ensemble qui fut remise en question, et dans le monde entier. Tchernobyl renforça sur toute la planète les mouvements écologiques et favorisa une prise de conscience quant aux dangers du nucléaire. Une des conséquences de l’événement a été d’introduire l’incertitude dans le domaine jusque-là encensé de l’énergie nucléaire. Les discours à la gloire de l’atome ne font plus recette, et tous les grands groupes industriels ont dû intégrer à leurs activités la notion de risque encouru par la population ; des cellules de crise ont vu le jour.

Les réacteurs de type RBMK ont également été remis en question. Pour la première fois, les autorités soviétiques ont en 1991 reconnu que la conception du réacteur et les insuffisances techniques étaient « la cause fondamentale » de la catastrophe. En URSS, troisième puissance mondiale pour la production d’énergie nucléaire au moment du drame, 28 réacteurs sur 54 sont des RBMK. Tchernobyl a sérieusement entamé la crédibilité de cette filière de réacteurs sans enceinte de confinement. Ainsi, conséquence directe de l’accident, de nombreux chantiers en cours ont été arrêtés ou revus : il y a eu un réel changement quant aux normes de sécurité.

La catastrophe a également eu des conséquences dans l’économie des pays touchés, créant une véritable zone de désastre écologique et économique. La Biélorussie, « grenier à blé de l’URSS », a reçu 70% des radionucléides, contaminant plus d’1,8 milliard d’hectares de terres agricoles au césium et 0,5 millions d’hectares au strontium. Au total, 264 000 hectares sont interdits à l’agriculture. En Ukraine, c’est 8,4 millions d’hectares qui sont impropres. Cependant, les autorités favorisent la production de produits alimentaires « propres » et effectivement, une partie de la production respecte les normes imposées mondialement, mais la gestion des terres agricoles contaminées doit être extrêmement rigoureuse. En 2001, 70% du strontium et du césium sont encore présents dans l’environnement. Cependant, il est à noter que souvent, les contrôles sur la contamination des produits en ex-URSS sont peu fiables, et dans la pratique, l’application systématique et rigoureuse des mesures est illusoire.

Sur le plan sanitaire, les conséquences sont très difficiles à estimer. Il y a cependant des maladies qui se sont développées de façon indéniable ces dernières années en ex-URSS, notamment les leucémies. Différentes études montrent que dans les régions touchées par les retombées de la catastrophe, les cancers ont augmenté de façon significative : ils sont deux à trois fois plus nombreux qu’avant l’accident. Les cancers les plus nombreux sont les cancers du sang (leucémie) et de la thyroïde, ce dernier touchant majoritairement les enfants. L’évolution observée tend à confirmer que l’épidémie de cancers de la thyroïde des enfants exposés à l’accident semble se poursuivre en se déclarant chez les adolescents et les jeunes adultes.

Les autres maladies apparues sont très dures à quantifier, des anomalies congénitales sont suspectées, mais non confirmées, selon l’IPSN[13]. Cependant, de nombreux maux insidieux se sont développés ces dernières années en grande quantité en Ukraine et en Biélorussie : des centaines de maladies comme le diabète, les maladies cardio-vasculaires, des déficits immunitaires, des dysfonctionnements psychiques, sont en accroissement régulier, accroissement encore inexpliqué. Près de 1,4 million de personnes vivent aujourd’hui en territoire contaminé, et leur mortalité est supérieure à la moyenne nationale ; l’organisme des victimes semble vieillir prématurément.

De plus, des maladies psychiques dues au stress post-accident se sont rapidement développées, à tel point que la détresse psychologique serait l’une des principales conséquences de l’accident de Tchernobyl. Le niveau de vie n’a cessé de chuter depuis les années 1980, ce qui est un facteur aggravant. On parle du « complexe  de Tchernobyl », qui se traduit par « une perte du sens de la vie », selon les psychiatres en poste en ex-URSS. L’ignorance quant aux effets des radiations et aux quantités disséminées sur les territoires, ajoutée à la triade soviétique incompétence-secret-bureaucratie, tout cela crée une peur, renforcée par l’évacuation et l’abandon des maisons familiales. Ainsi, on meurt doucement autour de Tchernobyl, de maux bizarres, insidieux, déroutants. Selon Svetlana Alexievitch :

 

Vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête plongerait n’importe qui dans la dépression. (…) même si les gens ne veulent pas parler de la peur, elle est présente de toute façon dans leur inconscient. C’est l’une des conséquences les plus graves et les plus durables de Tchernobyl[14].

 

Mise en place de la Glasnost gorbatchévienne

 

Témoin de cette politique de transparence qui naît alors en URSS, le procès de Tchernobyl, qui a lieu à huis clos en juillet 1987, est la conclusion d’une enquête judiciaire. À son issue, six personnes furent condamnées, dont Brioukhanov, directeur de la centrale, et Fomine, ingénieur en chef. Il fallait trouver des responsables au drame, mais Tchernobyl a confirmé dramatiquement l’absence d’alternative à la politique de transparence de Gorbatchev. En effet, les six accusés n’étaient clairement pas les seuls fautifs, on leur avait inculqué la confiance absolue en le système et la technologie soviétique. De plus, les déclarer seuls responsables mettait la technologie hors cause, ce qui est chose facile. Cependant, une nouvelle enquête conduite en 1990 par le ministère de l’Énergie de l’URSS réhabilita en partie ces hommes et établit que les graves défauts de conception du RBMK, combinés à la négligence du personnel, étaient à l’origine de l’accident.

Ainsi, l’accident a eu également des conséquences sur la représentation du nucléaire et de l’atome dans les esprits, et a permis à Gorbatchev de « tester » en vrai sa politique de Glasnost.

 

Conclusion

 

Il est difficile de conclure sur un tel sujet ; en effet, comment mettre un point final à un événement dont on ignore encore toutes les conséquences et répercussions ? Personne ne peut encore dire à quel point l’écosystème a été bouleversé, ni quelles seront les conséquences pour l’homme dans les générations à venir. Il apparaît que Tchernobyl est une catastrophe sans coupables précis, dont les conséquences ont été fortement aggravées par la peur des autorités et du désordre qui régnait en URSS ainsi que par l’ignorance, entretenue par les plus hautes autorités.

C’est une catastrophe d’un type nouveau, devenue la plus grande catastrophe technologique du XXe siècle, et cet événement met en avant de façon cruciale la nécessité de faire appel à la sagesse. En effet, Tchernobyl illustre de façon tragique les peurs des philosophes contemporains quant aux effets pervers de la technologie sur l’humanité. Elle est la conséquence annoncée d’une civilisation où les techniques issues des sciences de la vie sont à même de modifier l’évolution et l’environnement des espèces.

Un journaliste ukrainien anonyme dit en avril 1988 :

 

Après l’explosion de Tchernobyl, nous étions tous dans le même bateau. Abandonnés, livrés aux éléments déchaînés et indomptables. Vous rappelez-vous comment ils se taisaient ? Comment ils nous mentaient ? Mais non, ce n’est pas possible, pensions-nous ! Ils ne peuvent pas sacrifier toute une ville, tout un peuple. Si, ils le peuvent.


 


[1] Mémoire de maîtrise sous la direction de Robert Frank et Hugues Tertrais, soutenu en juillet 2003 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] Alexievitch (Svetlana), La supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse, Paris, Jean-Claude Lattès, 1998, p. 34.

[3] « Les centrales nucléaires de l’URSS », Problèmes économiques n°663, 13 septembre 1960.

[4] Alexievitch (Svetlana), op. cit., p. 115-116.

[5] Unité de mesure d’équivalent de dose de rayonnement ionisant. 1 rem = 0.001 sievert. 20 rems = 1 rad. L’irradiation naturelle par an et par habitant est de 0.100 rad.

[6] Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, Rapport sur les conséquences de l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl et sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires, Publication n°1156 de l’Assemblée nationale et n°179 du Sénat.

[7] Le Becquerel est l’unité légale qui permet de mesurer l’activité d’un produit radioactif, équivalant à une désintégration par seconde. 1 Terabecquerel = 1012 Bequerels.

[8] « What Chernobyl did, not just a nuclear explosion », The Economist, 27 avril 1997.

[9] Alexievitch (Svetlana), op. cit., p. 120.

[10] Coumarianos (Philippe), Tchernobyl, après l’apocalypse, Paris, J’ai Lu, 2003, p. 65.

[11] Volensky (Michael), Les nouveaux secrets de la Nomenklatura, Paris, Plon 1995, p. 217.

[12] Alexievitch (Svetlana), op. cit., p. 125.

[13] Institut de protection et de sûreté nucléaire.

[14] AFP, Valéry Kalinovski, « Tchernobyl : trois questions à la journaliste bélarusse Svetlana Alexievitch », 25 avril 1999.