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Robert Frank, Éditorial

Éditorial

 

 

Bulletin n° 20, automne 2004

 

 

 

Éditorial

Robert Frank

 

Les politologues travaillent beaucoup, avec raison et même bonheur, sur le rôle actuel et grandissant de la « société civile » dans la politique internationale. Cette notion de société civile est récente, et d’ailleurs avec des définitions et des géométries variables. D’une façon générale, elle désigne les structures sociales et les acteurs cherchant à agir en fonction d’objectifs donnés ou à exercer une influence, y compris politique, dans un domaine précis, mais en dehors de la sphère étatique ou gouvernementale, voire de la société politique, c’est-à-dire celle des politiciens. Les historiens sont également sur ce chantier, analysant les rapports entre société civile et relations internationales, allant jusqu’à montrer que les acteurs, les réseaux et les mouvements extra-étatiques, les organisations non gouvernementales, pèsent de leur poids dans la vie du monde depuis longtemps, bien avant la fin du XXe siècle. La réalité de société civile existe avant la notion, avant que l’expression n’apparaisse. Pour appréhender cette réalité cependant, qui se construit dans le temps, les historiens sont obligés d’élargir leur étude à l’ensemble des organisations, qu’elles soient ou non indépendantes des instances politiques, car le plus intéressant historiquement, c’est le processus même de leur internationalisation. Les articles de la présente livraison, rédigés par de jeunes chercheurs, tentent précisément de mesurer l’ influence de tous ces  types d’organismes – qu’ils fassent partie ou non à proprement parler de la société civile au sens où on l’entend aujourd’hui - sur les politiques étrangères des États, sur la construction d’une opinion internationale et, d’une façon générale, sur le cours des choses.

L’article de Constance Micalef analyse les rapports entre le parti communiste allemand et le Komintern. Les partis politiques ne sont pas classés habituellement dans la société civile, car s’ils contribuent à la formation de l’opinion et à l’expression du suffrage, ils ont aussi comme objectif l’arrivée au pouvoir, ce qui n’est pas l’affaire des acteurs de la société civile qui se contentent d’une logique d’influence. Sur le plan international cependant (niveau où il n’y a pas de pouvoir mondial), les mouvements politiques peuvent et veulent jouer les règles d’organisation de la société civile, même le Komintern. Il y a certes un paradoxe à lier les notions de « société civile » et de « communisme ». Lorsque celui-ci accède au stade du totalitarisme, il nie en effet jusqu’à la notion même de société civile, puisque l’État contrôle tout et empêche l’autonomie d’une quelconque structure sociale. Mais, lorsque le communisme est dans l’opposition, loin du pouvoir, il entend au contraire créer des réseaux, y compris informels, forger des liens de sociabilité transnationale pour promouvoir et diffuser profondément dans les sociétés l’idéal communiste ou l’attachement à l’URSS. Il est intéressant de voir comment les communistes allemands reçoivent des  révolutionnaires venus d’ailleurs. Tel est le cas du Hongrois Bela Kun, l’auteur d’une révolution de type bolchévique vite avortée dans son pays en 1919, séjournant en Allemagne en 1921 pour donner des conseils au KPD. Quelques années plus tard, en URSS, il sera victime des procès de Moscou qui le conduiront au peloton d’exécution. Voilà bien le paradoxe de l’Internationale communiste : ce qu’il y a de plus fragile dans cette nébuleuse, ce n’est pas la périphérie, mais le noyau dur en proie aux luttes de pouvoir et aux erreurs d’appréciation sur la vraie nature du nazisme.

Quelques décennies plus tard, les communistes souhaitent donner une dimension internationale à leurs mouvements d’enfants et de jeunes. On sait l’importance de l’embrigadement des jeunesses dans tout système totalitaire. L’internationalisation vient à partir de 1945 avec la création de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, vite financée par l’URSS, puis en 1958 avec la création du CIMEA (Comité international des mouvements d’enfants et d’adolescents) étudiés ici par Kati Csösz. L’apogée de ce comité se situe dans les années soixante-dix et quatre-vingt, mais l’ouverture à l’extérieur de cette association, surtout accessible aux jeunes de la Nomenklatura, a pu avoir des conséquences mal prévues par les autorités communistes : l’internationalisation politique voulue par celles-ci a échoué, alors que l’internationalisation sociale et culturelle a pu faire ouvrir  les yeux de leurs propres jeunes sur le monde.

Le camp d’en face s’organise aussi. Bernard Ludwig, dont la thèse en cours porte sur l’association allemande anticommuniste pour « la paix et la liberté », le Volksbund für Frieden und Freiheit (VFF), élargit ici sa recherche et étudie l’internationalisation de l’anticommunisme à travers un important système de réseaux qui se met en place dans les années cinquante en Europe, puis dans le monde.  À la fin de l’été 1950, dans le contexte de la guerre de Corée et donc de la mondialisation et de la radicalisation de la guerre froide, le VFF est créé par l’ancien nazi Eberhard Taubert, ainsi que l’association française Paix et Liberté  autour du radical-socialiste Jean-Paul David. Peu après, d’autres  comités sont fondés, Pace e Libertà en Italie, Vrede in Vrijheid aux Pays-Bas, un comité belge Paix et Liberté en Belgique. En août 1951, ces organisations se rassemblent dans un Comité européen Paix et Liberté, qui devient un Comité international lorsque les associations se multiplient sur cinq continents. Au même moment, on le sait par les travaux de Pierre Grémion[1], des intellectuels organisent un antimarxisme de combat à travers un Congrès et un réseau de revues. L’objectif est de structurer, de mobiliser les opinions contre le communisme et de ne pas laisser à ce dernier le monopole de la propagande. Les résultats sont mitigés. Si le Comité Paix et Liberté a bien fonctionné comme réseau sachant mettre en relation des personnes de diverses sensibilités et cultures, son hétérogénéité a été une de ses faiblesses : il lui a finalement été difficile de fédérer des anticommunismes de nature différente.

Assurément, la défense de l’Occident a été mieux assurée par l’OTAN. L’article de Jenny Raflik est à part dans ce numéro, puisqu’il est le seul ici à traiter d’une organisation intergouvernementale. Archives à l’appui, l’auteur montre clairement les origines européennes et même françaises de l’alliance atlantique – voir le rôle de Billotte et de Bidault –, puis la mise momentanée à l’écart de la France dans les discussions anglo-américano-canadiennes, et enfin le retour des Français dans la négociation finale lorsqu’il s’agit de passer de l’Union occidentale, conclue entre les cinq pays européens du pacte de Bruxelles de 1948, à une alliance élargie aux deux rives de l’Atlantique.

Dans une démocratie, comme les États-Unis, l’influence que les mouvements, associations, groupes de pression peuvent exercer sur la politique étrangère est plus évidente et visible. Caroline Rolland-Diamond décrit le réseau d’organisations contestataires que constitue la Nouvelle gauche pendant les années soixante, avec comme « maillon essentiel » les Students for a Democratic Society. Né en 1960, le SDS atteint son apogée pendant la grande vague de contestation de la guerre du Vietnam. L’organisation ne se borne pas à la critique du conflit en cours ;  la remise en cause de la société provoque la radicalisation, les divisions internes et l’éclatement du mouvement en 1969, avant la fin de la guerre contestée. L’opposition à celle-ci est cependant lancée, prenant peu à peu racine dans l’opinion en 1971-1972. Quant à ce réseau contestataire des années soixante, il commence, dans les années soixante-dix, son processus de fragmentation en groupes de défense identitaire ou communautaire. 

Pauline Peretz, qui a soutenu en décembre 2004 une thèse sous la direction d’André Kaspi sur « L’émigration des juifs soviétiques : le rôle des États-Unis de 1953 à la fin des années 1980 » , remet ici en perspective, dans toute sa complexité, le rôle du lobby juif sur la politique étrangère américaine, en prenant comme exemple la bataille pour l’amendement Jackson-Vanik de 1972-1974. Cet amendement conditionnait l’ouverture du commerce américano-soviétique à la libéralisation de la politique migratoire de l’URSS à l’égard de ses minorités, et donc à l’égard de la minorité juive en particulier. Pour Nixon et Kissinger, il remettait en cause leur politique de détente. Si la communauté juive l’a emporté contre toutes les tentatives de l’administration pour faire retirer l’amendement, ce n’est grâce ni à son unité ni à sa force, souvent surestimées. Assurément, le lobby juif n’est pas un, car il existe bien des différences d’approche entre l’establishment prêt à ménager le président dont la politique est favorable à Israël – il a fait écarter le plan Rogers -, la National Conference on Soviet Jewry (NCSJ) qui donne au contraire priorité à l’intérêt des juifs soviétiques, ainsi que les organisations de base, les grass-roots dont le nouveau rôle est bien mis en évidence.

Les congrégations religieuses à l’étranger jouent, elles, le rôle d’ONG avant la lettre. Non gouvernementales, elles le sont : les congrégations enseignantes étudiées ici par Camille Foulard fuient précisément le gouvernement français de la Troisième République au moment de l’application des lois de Jules Ferry, puis après la séparation entre l’Église et l’État en 1905. D’abord bien accueilies dans le Mexique de Porfirio Diaz, elles se heurtent ensuite à l’anticléricalisme  qui se développe après la révolution de 1910. Tant bien que mal, elles s’adaptent et, au lendemain de la Première Guerre mondiale, elles sont même instrumentalisées par la République française. Celle-ci les intègre dans la grande politique culturelle qu’elle lance à l’étranger pour maintenir son influence dans le monde. À partir de la fin des années trente, le rôle des congrégations enseignantes au Mexique est cependant en net déclin.

Il est des organisations non gouvernementales qui réussissent  plus ou moins à ne pas être utilisées comme instruments des gouvernements. C’est le cas de la Croix rouge, la plus ancienne d’entre elles, avec son comité international fondé en 1863, et Corinne Nicolas nous livre un article sur l’ouverture des archives du CICR dans la rubrique « Lieux de recherche ». C’est le cas aussi de l’UISE, l’Union internationale de secours à l’enfance, créée en 1920 grâce à l’initiative d’Eglantyne Jebb que nous décrit ici un autre article de Corinne Nicolas. Cette organisation réussit à trouver un appui moral et financier tant du pape Benoît XV que de la deuxième internationale socialiste. En 1923, Eglantyne Jebb rédige  une Déclaration des Droits de l’Enfant en cinq points, qui est ratifiée l’année suivante par la SDN, puis reprise par l’ONU en 1946 au moment où elle fonde le Fonds des Nations unies pour l’enfance (l’UNICEF). Précisons que ce texte de 1923 préfigure aussi la Déclaration des Droits de l’Enfant en dix points de l’ONU de 1959.

Ce dernier exemple montre que l’importance de la « société civile » dans la politique internationale ne date pas d’hier. La nouveauté depuis une trentaine d’années réside dans la multiplication des ONG, dont l’œuvre se développe dans trois ou quatre domaines essentiels : l’humanitaire, la défense des droits de l’homme et, plus récemment, la défense de l’environnement et, plus récemment encore, le développement durable. Le succès du militantisme de la « société civile » internationale est proportionnel au déclin du militantisme international des mouvements politiques et idéologiques. Ce déclin, dont les causes sont en partie analysées ici,  s’est précipité à partir des années soixante-dix et quatre-vingt, donc bien avant la fin de la guerre froide.

Il y a donc bien du travail à faire encore  sur ce chantier. On lira aussi dans le présent numéro deux articles sur des fonds d’archives : celui déjà cité sur les fonds du CICR et l’article d’Alain Soubigou sur les archives de la dissidence tchèque. Enfin, il convient de souligner que la moisson de 2004 en thèses soutenues à l’Institut Pierre Renouvin a été abondante. Outre la thèse de Pauline Peretz, déjà citée, il y a eu celle d’Agnès Tachin dont on pourra lire ici le compte rendu. Pour les autres résumés de thèses, il faudra patienter et attendre leur publication dans le prochain numéro.

 

 


[1] Grémion (Pierre), Intelligence de l'anticommunisme : le congrès pour la liberté de la culture à Paris : 1950-1975, Paris, Fayard, 1995.