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Corinne Nicolas, Les archives du CICR à Genève

Les archives du CICR à Genève

 

 

 

Bulletin n° 20, automne 2004

 

 

 

Les archives du CICR à Genève

Corinne Nicolas[1]

 

La préparation de mon DEA sur l’accueil des émigrés russes en France, suite à leur évacuation sur Constantinople, était notamment passée par la consultation des archives militaires conservées à Vincennes, mais elle avait rendu un séjour genevois rapidement nécessaire. En effet, un axe Paris-Genève semblait s’être mis en place à l’époque : les militaires débordés par l’afflux de réfugiés russes, déjà habitués à la présence des membres de la Croix-Rouge, s’appuient sur cette collaboration[2]. L’approfondissement de cet axe dans les solutions apportées au problème des réfugiés russes fait l’objet de ma thèse en cours de rédaction.

Comment l’œuvre de Dunant s’est-elle structurée, développée, et comment a-t-elle évolué au fil du temps, conservant intacte la volonté de se montrer utile et efficace auprès de populations confrontées à la guerre ?

 

Genèse du Comité international de la Croix-Rouge

 

Henri Dunant (1828-1910) découvre l’horreur de la guerre sur le champ de bataille de Solferino. Dans Un souvenir de Solferino il émet le souhait de voir apparaître des sociétés de secours autorisées à travailler sur les champs de bataille. Déjà à cette époque des voix se font entendre affirmant que ce rôle doit revenir aux États et non à des œuvres de bienfaisance. Napoléon III, notamment, soutiendra Dunant dans son entreprise. De conférences en traités, le CICR voit le jour.

Né en 1863 d’une commission de la Société genevoise d’utilité publique, il est à l’origine de la première Convention de Genève sur les soins aux blessés dans les armées de campagne. Il coordonne les sociétés nationales de la Croix-Rouge qui sont chargées de cette tâche.

Depuis la IXe conférence de la Croix-Rouge, qui s’est tenue à Washington en 1912, il est chargé de l’organisation des secours aux prisonniers de guerre, une tâche qu’il avait commencé à remplir dans les faits, sur une échelle beaucoup plus modeste, durant la guerre franco-allemande de 1870.

Cette association de droit suisse représentait la Croix-Rouge sur le plan international jusqu’à la mise en place de la Ligue après la Première Guerre mondiale. En 1928, de nouveaux statuts ont été adoptés à La Haye lors de la XIIIe conférence internationale. Ils déterminent précisément le rôle et les prérogatives de l’un et l’autre. La Ligue est « une association de sociétés nationales de la Croix-Rouge unies dans un but de coopération pratique en temps de paix, d’assistance mutuelle et d’activités communes ». La Croix-Rouge est une « collectivité organisée » composée du CICR, des sociétés nationales et de la Ligue.

Le CICR reste alors une institution constituée par des Suisses se recrutant par cooptation. Il demeure le gardien des principes de la Croix-Rouge, et reconnaît les sociétés nationales. Grâce à sa composition, il s’impose comme intermédiaire neutre en cas de guerre internationale, de guerre civile, ou de troubles intérieurs.

Le CICR et la Ligue doivent collaborer « dans tous les domaines qui touchent aux activités de l’un et de l’autre, notamment en ce qui concerne les œuvres d’assistance en cas de calamités nationales ou internationales ».

Depuis 1928 les grandes lignes définies à La Haye ont été globalement conservées et suivant les principes préalablement définis, le CICR a donc couvert l’essentiel des conflits et événements marquants du siècle dernier. Auprès des militaires comme des civils, le CICR a poursuivi son action. Ouvrir ses archives revient à examiner la genèse des principes qui vont permettre l’élaboration du droit international et humanitaire.

 

Des archives récemment ouvertes

 

Le CICR a ouvert fort récemment ses archives. Jusqu’en 1996 prévalait un régime d’accès par dérogation mais :

Le CICR a décidé cette ouverture en considération de l’intérêt exceptionnel que représentent pour le public les archives d’une institution présente dans la plupart des conflits des cent trente dernières années. Il répond aussi à l’intérêt scientifique des historiens et au souhait d’institutions comme Yad Vashem World Centre for Teaching the Holocaust à Jérusalem, le United States Holocaust Memorial Museum à Washington, ou le Centre de documentation juive contemporaine à Paris, de compléter leurs propres fonds d’archives. Le CICR entend aussi donner un accès aux personnes en quête de données biographiques ou de témoignages concernant les victimes de conflit[3].

Ses archives peuvent se subdiviser en deux fonds principaux : d’une part les archives dites générales ; d’autre part, les archives conservées par l’Agence centrale de recherches héritière de l’AIPG, l’Agence internationale des prisonniers de guerre qui voit le jour le 21 août 1914.

 

 

 

L’Agence internationale des prisonniers de guerre 

 

Cette agence, genevoise, comme celle déjà installée à Bâle pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871, et celle créée à Trieste à la fin du conflit balkanique, avait pour but de centraliser les dons et correspondances en faveur des prisonniers de guerre. Aucune convention ne prévoyait alors d’action spécifique en faveur des civils, les précédents conflits les ayant épargnés. Devant ce vide juridique, le Dr Ferrière, 76 ans à cette époque et engagé depuis 1884 au côté du CICR, décide avec l’aide de ses enfants de traiter personnellement le problème. Rapidement submergé par l’ampleur de la tâche, par les demandes de toutes natures et la correspondance, il obtient à partir du 7 septembre 1914 l’appui logistique du CICR qui crée deux services : l’un en faveur des prisonniers de guerre et l’autre en faveur des civils. Des listes affluent via les sociétés nationales. Les archives de la Première Guerre mondiale se concentrent au sein du CICR presque exclusivement autour de ces dossiers constitués par l’AIPG.

Depuis, le travail de l’Agence de recherche centrale ne s’est jamais interrompu, d’autant plus que, comme le constate G. Willemin,

Les victimes d’événements traumatiques, tels que la guerre, souffrent souvent d'une « désubjectivation », soit de la perte de leur identité antérieure tant individuelle que collective. Au lendemain du malheur qui a marqué leur vie, elles se trouvent face à un douloureux travail de ré-appropriation identitaire par lequel le trauma prend un sens pour elles comme pour la société qui les entoure[4].

Ainsi à travers ces archives, notamment ce fonds auquel seuls les archivistes du Comité accèdent, le CICR entend bien poursuivre son œuvre d’assistance aux victimes.

Toute reconstruction passe par l’inscription de destins individuels dans un cadre plus collectif, ce que permettent aussi les Archives générales.

 

Les Archives générales

 

Dans ce fonds, outre la série complète des procès-verbaux des séances plénières du Comité lui-même, ainsi que ceux des commissions qu’il a mises sur pied, trois séries de dossiers méritent d'être signalées.

Il s’agit d'abord des archives de la fondation de la Croix-Rouge et du Comité, qui couvrent la période 1863-1914 ; il faut leur associer les archives de l’agence de Bâle, et les archives de l’agence de Trieste qui annonçait, avec l’intervention de la Russie, le déclin de l’Empire ottoman (1875-1878).

Dans les archives qui concernent la montée des périls, puis la Seconde Guerre mondiale, de son prélude à ses conséquences, diverses séries méritent aussi d'être mentionnées. Dans l’entre-deux-guerres, elles illustrent l’évolution du droit, qu'il s'agisse de l’élaboration de la Convention de 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre, ou de l’échec du « Projet de Tokyo » qui visait à protéger les personnes civiles. Les archives des conventions comprennent toutes les discussions inhérentes à leur rédaction ; elles illustrent aussi les nouvelles tâches de coordination de l’action humanitaire, dévolues au CICR.

La guerre d'Abyssinie (1935-1936) et la guerre d'Espagne (1936-1939) ouvrent ensuite les séries principales de la Seconde Guerre mondiale. L’intense activité de protection des prisonniers de guerre, les actions de secours, les tentatives et les échecs de la protection des personnes civiles en constituent l’essentiel. Lors de la guerre d’Espagne les négociations avec les principaux protagonistes sont pleines d’embûches. Seuls des secours envoyés par des sociétés neutres sont acceptés. Le CICR en assure l’entière responsabilité. Il ne peut obtenir en principe de rencontrer des détenus et il n’obtient somme toute que quelques échanges ou libérations.

Les archives reflètent alors évidemment la politique du CICR mais peut-être plus encore ses limites.

 

Les limites de l’action

 

Limites que d’aucuns n’avaient pas manqué de relever dès la fin de la Première Guerre mondiale. La paix durable et garantie par la SDN ne signait-elle pas l’arrêt de mort du CICR ? En pleine guerre le CICR avait élargi son action et entrepris, sous l’impulsion de son nouveau président Gustave Ador, d’inspecter les camps de prisonniers allemands, anglais, français. Les délégués préviennent de leur venue et remplissent des questionnaires types. Leur souhait est avant tout de demeurer en contact avec cette population fragilisée. Demeurent dans le fonds général les rapports des missions : « Les délégués étudient à chaque fois les mêmes points, et notamment la nourriture, le couchage, l’hygiène, la correspondance »[5]. En plus de secourir moralement et physiquement les hommes en captivité, le CICR cherche tout de suite à obtenir pour eux soit des rapatriements, soit des internements dans des conditions décentes. Une fois la guerre terminée, la tâche du comité international et des sociétés nationales ne peut s’interrompre car les prisonniers font l’objet d’âpres négociations lors de la négociation des traités.

 

Le CICR aux prises avec la révolution russe

 

Durant l’hiver 1918-1919 le CICR élabore un plan de ravitaillement et de rapatriement des Russes, mais aucun retour au pays ne peut avoir lieu en raison de la guerre civile. Le Dr Nansen, déjà en charge du dossier du rapatriement des prisonniers pour la SDN, travaille en étroite collaboration avec le CICR. Dès sa nomination comme haut-commissaire pour les réfugiés russes, il perpétue cette relation et les archives permettent de constater l’extrême « porosité » du personnel. Ainsi Edouard Frick, délégué du CICR, qui travaillait en Russie jusqu’en 1918, tient le rôle de trésorier auprès du haut-commissaire quelques années plus tard. Nansen lui-même ne doit-il pas sa nomination au soutien d’Ador ? De même les rapports des délégués illustrent cette synergie. Le délégué du CICR réfère bien évidemment de chaque cas au comité mais il peut également jouer sur place un rôle pour d’autres sociétés de bienfaisance et notamment, dans le cas qui nous occupe, la prise en charge des réfugiés russes, pour l’Union internationale de secours aux enfants (UISE).

C’est en dépouillant notamment les dossiers intitulés « Secours et vivres » qu’on peut juger du suivi comptable imposé à ces délégués. Le comité juge de l’efficacité de leur travail, répartit le coût de leur entretien en fonction des services qu’ils rendent entre les différentes œuvres qui ont recours à leur travail. Quasiment chaque dossier « Mission » analyse une situation et des besoins, et comporte au sein des archives son pendant comptable plus austère, intitulé « Secours et vivres ». Chaque action est détaillée afin d’être attribuée de manière comptable à son ordonnateur qui peut être différent du CICR. Les délégués se plaignent souvent, d’une part, de la lenteur des moyens mis à leur disposition et, d’autre part, de cette comptabilité lourde à mettre en œuvre en situation d’urgence. Le comité, lui, y tient beaucoup, n’hésitant pas à suspendre tout paiement à des associations par trop désinvoltes qui oublient ou négligent de payer leur quote-part.

Cette synergie qu’incarne la présence d’un délégué travaillant au nom de plusieurs œuvres d’assistance permet de faire des économies d’échelle et d’optimiser les compétences. En fédérant les énergies, le CICR met en œuvre cette solidarité entre victimes et donateurs et tient d’ailleurs beaucoup à ce que les dons soient identifiables.

Le CICR ne cherche pas à se substituer aux sociétés nationales. La Croix-Rouge russe nous plonge, par exemple, au cœur du fonctionnement des sociétés nationales. En effet, toute société intervient dans le cadre national. Privée de nationalité, comme ce fut rapidement le cas pour les émigrés russes, cette société peut-elle encore se réclamer de la Croix-Rouge alors que dans le même temps les Soviets demandent la reconnaissance d’une nouvelle société ? De ce fait, la Révolution russe va poser plus d’un problème au CICR. Il y a, d’une part, un problème juridique, manifestés dans les comptes rendus des séances plénières : il ne peut exister qu’une société par pays. Il y a, d’autre part, un problème politique, puisque jusqu’ici le CICR n’a pas eu à intervenir dans une guerre civile.

Les courriers conservés au CICR montrent que les délégués de la Croix-Rouge russe, inquiets du sort réservé à leurs compatriotes, sollicitent fortement le comité. Dès 1920, celui-ci met sur pied une commission, mais rapidement il préfère travailler avec la SDN et le commissaire aux réfugiés Nansen. Dès le 15 octobre 1921, le CICR annonce qu’il reconnaît la nouvelle société des Soviets. L’urgence liée à la famine peut expliquer ce parti pris. Le but est avant tout de pouvoir intervenir, le CICR ayant de ce point de vue à la fois une place à part et un rôle unique à l’échelle diplomatique. Cette indépendance politique, voire cette neutralité, le CICR la réclame dans le souci de pouvoir affirmer son rôle humanitaire, car toute rupture est ressentie comme un échec.

 

Des archives photographiques et cinématographiques rarissimes

 

Le CICR conserve également des collections de photographies et de films réalisés par les délégués. Il leur faut parfois travailler à la demande expresse du comité.

Le classement actuel et l’état de ces collections rendent toute recherche des plus aléatoires. Citons comme exemple les films qui rendent compte de la situation des réfugiés russes, classés avec tous ceux qui concernent la guerre gréco-turque. L’opérateur se nommait Sémenoff et ces films ont été restaurés dans le cadre d’une opération menée en partenariat avec l’Université de Genève.

Ces sept films furent réalisés entre le 11 mars 1921 et le 25 mars 1921. Ils ont été commandés pour être présentés à la Xe conférence du CICR en avril 1921. La commande était des plus précises : 800 mètres, comme l’atteste le bon de commande. Le comte Chabannes de Palice, délégué du CICR, obéit à la demande de Genève, mais seulement 300 mètres de film sont tournés. Les opérateurs, Sémenoff et Doubiansky, sont payés 65 piastres le mètre. Cartons et titres sont préparés à part, de toute évidence par des hommes qui ne maîtrisent pas complètement l’orthographe française. Ces cartons furent d’ailleurs retrouvés indépendamment des films, ce qui nécessita un véritable travail d’investigation.

Les films tentent de rendre compte de la vie des réfugiés russes à Constantinople. Tour à tour sont filmés les militaires, les enfants, les femmes et leur cadre de vie au sein des différentes institutions qui les ont pris en charge. La présence de l’American Red Cross est particulièrement soulignée par la caméra. Les plus jeunes se laissent filmer sans retenue ; au contraire les plus âgés semblent subir ce nouveau coup du sort.

Plus pathétique, un film montre les hommes déambulant dans les décombres de Constantinople. Ils mangent à même la gamelle des conserves, se couchent dans des abris de fortune.

Ces films furent projetés en marge de la Xe conférence. Ils semblent donc avoir été commandés essentiellement dans le but d’un usage strictement interne. Que penser du peu de soins qu’ils ont jusqu’ici reçus ? Un manque d’intérêt ou de moyens ? Difficile de trancher.

 

Le CICR a, de toute évidence, souhaité ouvrir plus largement ses archives et y consacrer quelques moyens, sans doute dans un souci de transparence que notre époque semble exiger. Le devoir de justice, de vérité pour les victimes oubliées ou anonymes de l’histoire, le place devant de nouvelles exigences, de nouvelles missions.

 

 


[1] Prépare une thèse sous la direction de Marie-Pierre Rey à l’Université Paris 1.

[2] NICOLAS (Corine), « Les réseaux d’entraide face au problème des réfugiés russes (1919-1929) », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, automne 2002, no 14, p. 103-118.

[3] PITTELOUD (Jean-François), « Un nouveau règlement d’accès », Revue internationale de la Croix-Rouge, Genève, 1996, no 821, p. 595-597.

[4] WILLEMIN (Georges), « Les archives du Comité international de la Croix Rouge comme source de reconstruction de l’identité des victimes », Suisse, CIA, 2003, p. 2.

[5] HAROUEL (V.), Histoire de la Croix-Rouge, Paris, PUF, 1999, p. 23.