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Camille Foulard, Les enjeux de l'implantation des congrégations françaises enseignantes au Mexique

Les enjeux de l'implantation des congrégations françaises enseignantes au Mexique

 

 

 

Bulletin n° 20, automne 2004

 

 

 

Les enjeux de l’implantation des congrégations

 françaises enseignantes

 au Mexique

(1850-1950)

Camille Foulard[1]

 

La Révolution française marque un coup d’arrêt à l’essor des Ordres monastiques mais non à celui des congrégations religieuses. Celles-ci revendiquent explicitement, en effet, une finalité sociale que leur permet leur statut : elles sont à la croisée institutionnelle de l’État, de l’Église et de la société[2]. Le développement exponentiel des congrégations missionnaires françaises au XIXe siècle répond à une nécessité double : apporter l’évangélisation dans les territoires non encore véritablement conquis par le christianisme tout en assurant l’encadrement social de la colonie. En France, après la séparation de l’Église et de l’État de 1905, les départs missionnaires deviennent massifs pour le Mexique d’autant que le Porfiriat intervient très peu dans l’organisation des activités des congrégations françaises. Toutefois, à partir de 1910, les effets de la révolution anticléricale rendent beaucoup plus difficile l’action congréganiste sur le territoire mexicain. Désormais, les religieux doivent faire face à une multiplicité d’acteurs politiques aux intérêts souvent contradictoires, avec au premier plan la France, qui considère les congrégations enseignantes comme un moyen efficace et peu onéreux pour la promotion de sa politique culturelle à l’étranger. Les religieux doivent également faire face ensuite au gouvernement mexicain qui voit dans l’implantation congréganiste française à la fois une ingérence étrangère et un frein à la mise en place de son propre réseau d’écoles. Enfin, à l’échelle internationale, une concurrence diffuse voit le jour entre la France, les États-Unis et plus marginalement l’Allemagne pour le partage du Mexique en zones d’influences culturelles[3]. À la fin des années 1930, il semble que les congrégations religieuses enseignantes françaises implantées au Mexique soient bien le lieu d’enjeux politiques qui dépassent de loin leur seule vocation spirituelle. Ce sont ces enjeux qu’il convient d’étudier afin de mieux appréhender, d’une part, le rôle des congrégations dans le contexte de l’histoire culturelle des relations internationales et, d’autre part, la relation a priori paradoxale que celles-ci entretiennent avec le gouvernement français dans le contexte de la séparation de l’Église et de l’État. Cette contradiction nous permet par ailleurs d’envisager à quel point les événements de 1905 relèvent d’un processus et non d’une rupture.

 

Installation des congrégations au Mexique

         

Les congrégations ont très tôt manifesté une propension marquée pour un apostolat missionnaire contribuant à la mise en œuvre d’une société chrétienne universelle. Toutefois, l’action menée par le gouvernement français en faveur de la sécularisation systématique des institutions éducatives et l’offensive contre les congrégations enseignantes au moment de la mise en application des lois Jules Ferry contraignent de nombreux congréganistes à partir définitivement. Certaines congrégations qui n’étaient pas missionnaires jusque-là, décident de s’internationaliser, accompagnant par ailleurs l’expansion colonisatrice de l’Europe[4]. Pendant cette période, l’importance numérique des recrutements est d’abord sous-tendue par l’influence de la presse missionnaire qui diffuse sans discontinuer des exemples de fondateurs, créateurs d’images pour toute une génération de jeunes religieux et religieuses aspirant à une émancipation que la société civile ne leur offre pas[5]. L’internationalisation est aussi motivée par les contraintes engendrées par les nouvelles dispositions de la loi militaire du 15 juillet 1889. Celle-ci impose le service militaire universel mais prévoit que les jeunes gens établis à l’étranger hors d’Europe avant 19 ans puissent en être exemptés. Par ailleurs, s’ils rentrent en France après 30 ans, « ils ne seront soumis qu’aux obligations de leurs classes »[6].

L’installation des congrégations enseignantes françaises dans le Mexique de Porfirio Diaz ne rencontre pas de difficultés majeures, l’Église nationale bénéficiant elle-même d’un régime de relative tolérance en dépit des Lois de réformes. L’expansion des congrégations dans les premières années qui suivent leur arrivée est d’ailleurs facilitée par la présence d’une colonie française importante sur le sol mexicain. Les congrégations ont alors un rôle d’encadrement social car elles doivent palier le manque de structures en place. L’aide matérielle et morale apportée par les congréganistes est considérée comme essentielle par le gouvernement français qui les sollicite pour améliorer les conditions de vie précaires des nouveaux migrants. Les religieuses en particulier prennent en charge les écoles, pensionnats, orphelinats, hôpitaux, hospices et asiles, secteurs pour lesquels elles sont souvent seules à avoir les compétences requises. Les missionnaires qui arrivent pour la première fois au Mexique dans les années 1900 sont tous originaires de la métropole. Fidèles aux principes fondateurs de leur apostolat, ils s’engagent à fonder au Mexique des écoles gratuites pour les enfants de toutes les catégories sociales. La finalité de l’éducation est d’assurer une insertion sociale jusque-là aléatoire. Sachant que les enfants pauvres peuvent rarement consacrer beaucoup d’années à leur scolarité, l’activité scolaire est conçue pour apporter les préceptes de base – à savoir la lecture, l’écriture et le calcul – et privilégie les apprentissages pratiques plutôt que la culture savante. Enfin, la formation religieuse des élèves, premier et principal soin des congréganistes, passe par l’enseignement de la prière, des commandements de Dieu et de l’Église. L’œuvre des Frères des Écoles Chrétiennes[7] vise précisément, à terme, un plan de restauration religieuse et conçoit avant la lettre « une pastorale d’ensemble »[8]. Le recrutement des élèves se développe rapidement, surtout dans les centres urbains. Cette situation favorable s’explique par l’émergence d’une élite conservatrice ayant réussi son intégration sociale. Ainsi, au début du siècle, les Français du Mexique privilégient un enseignement religieux et humaniste au détriment de l’éducation laïque et technique qui prévalait auparavant et qui reviendra à la mode après 1920.

 

Le rayonnement des congrégations au Mexique

 

À partir de 1910, les congrégations françaises deviennent le centre d’enjeux politiques divergents et subissent de nombreuses violences rendant leur apostolat difficile. Dès le début de la Révolution, les congréganistes ne sont plus bienvenus sur le sol mexicain et la Constitution de 1917 institutionnalise l’anticléricalisme de la faction au pouvoir[9]. Ces mesures constitutionnelles ne sont pas novatrices en elles-mêmes ; elles avaient déjà été instaurées en 1857 et 1874. Cependant, dans la nouvelle Constitution, elles sont fortement radicalisées et appliquées systématiquement. Les religieux français sont doublement fustigés : en tant que membres de l’Église, ils deviennent une cible privilégiée des révolutionnaires qui considèrent cette dernière responsable de l’obscurantisme et du maintien des structures arriérées du pays. De plus, l’éducation que diffusent les congréganistes est perçue par le gouvernement mexicain comme une tentative d’expansion coloniale moderne de la part de la France, via la figure du cosmopolitisme, alors même que le pays cherche à se donner des repères culturels nationaux.

À partir des années 1920, les congrégations religieuses françaises représentent désormais un enjeu politique majeur pour le pouvoir étatique mexicain. Le gouvernement se donne pour objectif principal la modernisation du pays via le développement d’un nationalisme moderne sous-tendu par la centralisation de l’État et la mise en place de réformes économiques[10]. Pour le gouvernement, le catholique, avant tout loyal à Rome, ne peut être un bon citoyen. José Luis Vasconcelos, fondateur du ministère de l’Éducation publique en 1920, défend l’idée que l’éducation a pour fonction essentielle de valoriser l’esprit national[11]. Vasconcelos souhaite, d’une part, réduire l’analphabétisme dans le monde rural en développant un réseau serré d’écoles primaires avec un nombre approprié de maîtres et, d’autre part, il crée des écoles d’enseignement technique afin de soutenir la réforme agraire. L’école rurale et technique a une portée globalisante : elle devient « un centre social de la communauté indigène »[12] qui doit regrouper l’enseignement mais aussi toutes sortes d’activités permettant l’intégration des Indiens à la nation par la familiarisation avec les démarches de production. Pour réaliser cette entreprise d’acculturation nationale, l’enseignement en espagnol devient incontournable. En 1921, il devient obligatoire que toutes écoles soient tenues par des maîtres nationaux enseignant exclusivement les programmes mexicains. Les écoles congréganistes françaises semblent bien s’adapter dans l’ensemble aux programmes nationaux ; la plupart d’entre elles commencent à développer des enseignements techniques, aussi en vogue dans la métropole. La plus grande difficulté vient de l’obligation de dispenser les cours en espagnol car de nombreux religieux ne sont pas bilingues. Par ailleurs, cette mesure remet en cause les fondements de l’œuvre éducative des congrégations françaises.

Toutefois, les difficultés que rencontrent les religieux français ne concernent pas seulement l’offensive menée à leur encontre par le gouvernement mexicain. À la veille du premier conflit mondial, les Français de la colonie au Mexique en âge de combattre sont mobilisés au même titre que ceux de la métropole. Les religieux français présents sur le sol mexicain n’échappent pas à la mobilisation et, contre toute attente, répondent massivement à l’appel. Au sortir de la guerre, les pertes humaines sont innombrables et le personnel congréganiste n’est pas épargné. Face à l’impossibilité d’envisager un recrutement massif, les congrégations françaises adoptent une stratégie de resserrement du réseau des écoles afin de pouvoir maintenir leur enseignement. Désormais, la plupart des établissements français sont concentrés à Mexico et Guadalajara. Les religieux français, soutenus par le gouvernement, développent un enseignement d’excellence réservé à une élite fortunée. Le collège San Borja, tenu par les Frères des Écoles Chrétiennes en est l’un des exemples les plus frappants[13].

 

 

Les temps difficiles

 

Après une période de rayonnement sans conteste, les établissements d’enseignement religieux français voient leur activité diminuer progressivement jusqu’en 1940. Force est de constater que les enjeux politiques des gouvernements français et mexicains, ainsi que ceux du Vatican, jouent un rôle non négligeable sur le développement de l’éducation congréganiste. 

Pour la France, le soutien aux congrégations relève avant tout d’un défi propagandiste. L’importance croissante prise par les relations culturelles dans la vie internationale est un fait nouveau au XXe siècle. Après la Première Guerre mondiale, le bilan est difficile pour la France : d’abord la jeunesse de métropole comme celle de la colonie mexicaine a payé un lourd tribut au conflit[14]. De plus, l’œuvre de reconstruction économique ajoute à l’endettement et au recul sur les marchés internationaux. Enfin, sur le plan politique, la révolution bolchevique annonce de probables turbulences et la France soupçonne le Mexique d’entretenir des liens avec elle. Les États-Unis font figure de puissance montante et leur rôle devient de plus en plus important dans le domaine diplomatique. La France veut s’adapter à la modernité nécessaire et au jeu désormais plus subtil des relations internationales en combattant de manière plus énergique la propagande ennemie[15]. Le soutien au développement de l’enseignement en Amérique latine devient la pierre angulaire de l’action culturelle française en raison de sa tradition et de son importance. Par ailleurs, au sortir de la guerre, toutes les analyses convergent pour reconnaître que l’immense majorité de ceux qui ont défendu la cause des Alliés avaient été autrefois étudiants en France ou élèves de maîtres français. Le gouvernement décide de soutenir le maintien et l’essor des écoles congréganistes dont les responsables viennent de prouver leur attachement à la nation et dont le travail efficace est très rentable économiquement puisque les religieux ne sont pas rémunérés. Toutefois, après l’offensive calliste, les écoles congréganistes françaises ont désormais besoin d’un soutien financier ainsi que d’une réforme de la loi interdisant l’ouverture des noviciats pour pouvoir poursuivre leur œuvre. La France, refusant cet effort, menace la survie des établissements religieux.

Les congréganistes français sont confrontés à un autre enjeu de taille : celui de leur relation avec le Vatican. La plupart des congrégations sont en effet gallicanes. Les différents papes qui se succèdent au début du XXe siècle souhaitent mettre fin à cette particularité et travaillent à la centralisation romaine. En 1919, le Saint-Siège promulgue l’encyclique Maximum Illud condamnant officiellement la confusion de l’idéal missionnaire et du patriotisme européen[16]. Les congrégations françaises sont alors écartelées entre un attachement à la nation qui pourtant leur refuse la réouverture des séminaires et un respect de la hiérarchie ecclésiastique qui leur commande l’internationalisation au risque de perdre leur caractère français.

 

 

L’œuvre congréganiste française au Mexique semble être véritablement en péril à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les difficultés financières ne peuvent à elles seules expliquer l’ampleur de ce déclin, d’autres facteurs doivent être pris en considération : en premier lieu, la lutte anticléricale acharnée qu’ont menée les révolutionnaires mexicains a définitivement remis en question la mission éducative des religieux. En second lieu, la politique du Vatican joue un rôle non négligeable pendant toute la période étudiée. Désormais, l’internationalisation des congrégations, la formation de clergés indigènes ainsi que l’oubli évangélique du pays sont vivement encouragés. À partir des années 1920 surtout, la légitimité de l’action de certaines congrégations françaises au Mexique est, du point de vue spirituel, fortement remise en cause en raison de leur allégeance à la métropole. Enfin, l’attitude ambiguë de la France vis-à-vis des congrégations religieuses françaises favorise considérablement la désagrégation de leur œuvre au Mexique. Les soutiens financiers et moraux sont certes réels mais le refus d’ouvrir à nouveau des noviciats, auquel s’ajoute un phénomène spécifique de crise de vocations, anéantissent toute possibilité d’expansion à long terme. Finalement, l’infortune des congrégations missionnaires françaises semble avoir trait au caractère transitoire de leur structure – ni ordre, ni association laïque. Leur rôle aura été efficient dans une période de transition pour le Mexique comme pour la France. Venues contraintes ou de leur propre chef, elles sont rapidement devenues un maillon indispensable de l’expansion culturelle française et ont comblé un temps les lacunes du réseau éducatif encore à l’état d’ébauche. Elles ont par ailleurs accompagné l’installation et le développement de la colonie française avec laquelle elles entretiennent des liens étroits. À la fin des années 1930, l’activité congréganiste telle qu’elle a été décrite n’a plus de raison d’être et prend d’autres formes soit en se pliant aux critères de l’État mexicain soit en devenant hors-la-loi.        

 

 

 

 


[1] Doctorante à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, boursière au CEMCA, prépare une thèse, sous la direction d’Annick Lempérière, sur les congrégations enseignantes françaises au Mexique au XIXe –XXe siècles.

[2] Lanfrey (André), Marcellin Campagnat et les frères maristes, instituteurs congréganistes au XIXe siècle, Paris, Don Bosco, 1999, p. 72.

[3] MarÈs (Antoine), « Puissance et présence culturelle de la France. L’exemple du service des Œuvres à l’Étranger dans les années trente », Relations internationales, 33, printemps 1983, p. 82.

[4] Pour le Mexique, il s’agit surtout des Frères des Écoles Chrétiennes, des Pères Maristes, des Frères Maristes et des Sœurs Saint-Joseph de Lyon.

[5] Dufourcq (Élisabeth), Les congrégations féminines hors d’Europe, de Richelieu à nos jours, histoire naturelle d’une diaspora, tome 3, Paris, Librairie de l’Inde, 1991, p. 743.

[6] Lanfrey (André), op. cit., p. 259.

[7] Les Frères des Écoles Chrétiennes sont  l’une des congrégations françaises les plus représentées au Mexique.

[8] Poulat (Émile), Liberté, Laïcité, la guerre des deux France et le principe de modernité, Paris, Éd. du Cerf, 1988, p. 410.

[9] Meyer (Jean), La révolution mexicaine 1910-1940, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 47.

[10] MAE, Mexique (18), Affaires religieuses, télégramme de M. Lagarde, ambassadeur de France au Mexique, au ministre des Affaires étrangères le 1er mars 1926.

[11] Lempérière (Annick), Intellectuels, État et société au Mexique au XXe siècle, les clercs de la nation 1910-1968, Paris, L’Harmattan, p. 48.

[12] Ibid., p. 62.

[13] CADN, Mexique (121), Collage San Borja, rapport de la légation concernant l’enseignement au Mexique en 1928.

[14] Rolland (Denis), Vichy et la France au Mexique : guerres, cultures et propagandes pendant la DeuxièmeGguerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 9.

[15] MAE, Mexique (26), Propagande, correspondance politique et commerciale 1914-1940, missive de l’ambassadeur de France au Mexique au ministre des Affaires étrangères le 12 mai 1917.

[16] MAYEUR (Jean-Marie) (dir.), Histoire du christianisme, t. 12 : Guerres mondiales et totalitarismes : de 1914 à 1958, Paris, Desclée, 1990.