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Alain Soubigou, Les archives de la dissidence tchèque

Les archives de la dissidence tchèque

 

 

Bulletin n° 20, automne 2004

 

 

 

 

Les archives de la dissidence tchèque

Alain Soubigou[1]

 

 

La fondation Libri Prohibiti s'est donné pour mission la protection des ouvrages parus en samizdat avant 1989. Elle est financée en toute transparence par des dons de nombreux particuliers et d'associations. Par exemple, l'association française l'Amitié Franco-Tchéco-Slovaque (AFTS), soutien historique aux dissidents, a dernièrement offert une somme de près de 1 000 euros, ce qui la situe au tout premier rang des donateurs jusqu’à présent, aux côtés de la Commission européenne, du ministère tchèque de la Culture et de l’American Fund for Czechoslovak Relief. La liste exhaustive des donateurs de ces cinq dernières années est affichée sur le site internet de la fondation, manière de se démarquer de l'opacité de l'ancien régime. Elle est pourvue d'un comité scientifique de cinq membres : le professeur Radim Palous, docteur honoris causa, président de la fondation ; Ivan M. Havel, docteur ès Lettres, vice-président (frère de l'ancien président Václav Havel) ; Jirí Gruntorád, ancien dissident, Secrétaire ; le docteur Oldrich Cerny, ex-exilé, ancien directeur du festival du film tchèque censuré à New York puis conseiller à la sécurité nationale du président Havel ; Mme Zdenka Gruntorádová.

 La fondation Libri Prohibiti trouve son origine dans le mouvement de la Charte 77, créée en 1977 afin d'obtenir l'application des décisions de la « troisième corbeille » des accords d'Helsinki qui prévoyait, en 1975, la liberté de circulation des personnes et des idées. Ces accords signés par le gouvernement tchécoslovaque communiste n'avaient trouvé qu'une application fort médiocre dans ce pays du bloc soviétique. S'était alors créé en 1977 un mouvement pacifique revendiquant l'application de ce traité international signé par trente-cinq pays des deux blocs. Constitué en réseau semi-clandestin, avec une face civile ouverte et une autre plus secrète, par exemple dans les universités d'appartement qui jouaient à cache-cache avec la StB (Státní Bezpecnost), la police politique, cette résistance spirituelle refusait toute action militaire, voire de sabotage. Elle préférait la prise de conscience pacifique par la production et la diffusion de textes alternatifs à l'idéologie officielle. De la sorte, ce réseau parvint à produire malgré l'interdiction d'accès aux bibliothèques, archives et structures académiques, un remarquable corpus de textes non seulement politiques ou d'intervention dans le champ social, mais aussi littéraires, historiques et philosophiques. Tout un réseau de dissidents plus ou moins étroitement surveillés par la StB parvenait à faire circuler ces samizdats dans le pays, ou à en faire passer en Occident, afin d'alimenter en informations de l'intérieur les revues de l'exil comme Svedectví (Témoignage), animé en France par le dissident exilé Pavel Tigrid[2]. Parmi les plus remarquables personnalités de la dissidence intérieure tchécoslovaque, figurent Václav Havel, dramaturge interdit d'études universitaires et de théâtres officiels, Jan Patocka, philosophe phénoménologue post-husserlien qui trouva la mort après une nuit d'interrogatoire par la StB ou Petr Pithart, historien, auteur d'essais sur le personnage tabou de Thomas G. Masaryk et maintenant président du Sénat de la République tchèque. Tous ces dissidents ont effectué à l'époque communiste des séjours de plusieurs années de prison pour « activité subversive ». L'ensemble des authentiques signataires de la Charte 77 atteignait en 1989, à la veille de la Révolution de velours, le nombre de 800, sur une population de 15 millions d'habitants[3].

 

Après la pacifique Révolution de velours du 17 novembre 1989, l'ancien président de la République Václav Havel fut le premier soutien en octobre 1990 de la constitution de cette fondation des Libri Prohibiti (du latin, Les livres interdits). Il était en effet convaincu de la nécessité de préserver la mémoire de la dissidence, à la fois pour l’édification de la population tchèque et slovaque actuelle mais aussi pour permettre le travail des historiens à l’avenir. Le réseau des dissidents se réactiva pour cette cause utile. Nombre d’écrivains dissidents ont directement alimenté par des dons les fonds de la bibliothèque à partir de 1990. La bibliothèque comprend actuellement un fonds de 10 000 ouvrages parus en samizdat essentiellement des années 1960 à 1989 ainsi que 5 400 ouvrages spécialisés sur l’exil tchèque de 1948 à 1998, y compris des périodiques. Il s’accroît d’environ mille titres supplémentaires par an. C’est tout simplement la plus riche collection au monde, la Russie ou les États-Unis n’en détenant aucune aussi abondante. Accessoirement, la fondation abrite des périodiques qui ont soutenu la dissidence (dont une collection presque complète du bulletin de l’AFTS), des samizdats d’autres pays (Pologne de 1979 à 1989, Russie, Ukraine de 1920 à 1990, Slovaquie, ex-RDA), des archives d’exilés de la Première et de la Seconde guerres mondiales, des archives de la Charte 77, du Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies (VONS) et d'autres groupes d'initiatives indépendantes, un stock de cassettes audio (1380) et vidéo (240) de groupes de musique underground ou non-conformistes interdits par l'ancien régime. La section audio-visuelle est supervisée par Milos Müller. Les collections comprennent des supports variés, outre les livres et revues : des cartes postales, des tracts. Le catalogue électronique est consultable commodément sur internet avec un moteur de recherche efficace.

 

La Fondation est installée au premier étage d’un immeuble du centre ville de Prague, dans un local de quatre pièces : une salle d’accueil, une salle d’activités, une salle de recherche (connectée à Internet) et la salle d’entrepôt. Les conditions de conservation sont les plus abouties possible : température et hygrométrie sont mesurées et compensées au besoin. Le choix a été fait de ne pas couvrir ou relier les samizdats. Ce n’est pas un manque de moyens, mais le souci de préserver des indices pour les historiens : une couverture très abîmée est le signe d’une large utilisation par la dissidence. Le directeur de la Fondation M. Jirí Gruntorád (* 1952), lui-même ancien dissident, qui a effectué quatre années de prison (1980-1984) pour « activité subversive », auteur du livre alors censuré Le goulag tchécoslovaque (1988), est même capable de distinguer une utilisation par quelques dissidents ou bien par quelques dizaines ou bien par quelques centaines de dissidents. Assurément, cet aspect quantitatif méritera aussi analyse à l’avenir. La qualité du papier et de l’encre-machine n’inquiète pas M. Gruntorád : elle devrait passer le cap de quelques centaines d’années. Toutefois, en raison de la fragilité des supports et de leur rareté, les archives et livres ne sont consultables que sur place. Une dizaine d’étudiants ou chercheurs y travaillent chaque semaine.

 

L’aspect matériel de la conservation est primordial pour les historiens. M. Gruntorád a ce souci matériel bien présent à l'esprit. Ses métiers successifs sous l'ancien régime l'ont involontairement qualifié pour les aspects techniques : conducteur de trains, charpentier, maçon, artisan briquetier, chargeur de fourneau. Cet aspect matériel ne doit pas toutefois en occulter un autre, plus spirituel : la conservation de ces samizdats est aussi nécessaire pour maintenir la flamme de l’esprit de la dissidence et du refus de la pensée dominante dans un pays désormais démocratique et récemment intégré dans l'Union Européenne.

 

Fondation Libri Prohibiti

Senovázné Námestí 2

110 00 PRAHA 1

Ouverture : du lundi au jeudi de 13 à 17 heures.

Téléphone/Fax : (00-420)-2-24-22-59-71

Courriel : libpro@iol.cz

Site Internet (avec au choix une interface en tchèque, allemand ou anglais) : http://libpro.cts.cuni.cz

Compte bancaire pour les dons : Ceská Sporitelna, Vodickova 9, Praha 1, n° 1932091349/0800.

 

 

 


[1] Alain Soubigou est maître de conférences en histoire de l'Europe centrale contemporaine à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] A côté des samizdats produits dans le pays même, les exilés confectionnaient une littérature de la dissidence en exil plaisamment appelée « tamizdat », tam étant un adverbe tchèque signifiant là-bas.

[3] La liste intégrale de ces authentiques dissidents signataires de la Charte 77 a été publiée par l'historien Precan (Vilém), de l'Institut d'histoire contemporaine de l'Académie des Sciences, dans le livre : Charta 77, 1977-1989, od morální k demokratické revoluci (La Charte 77, 1977-1989, de la révolution morale à la révolution démocratique), Prague, Cs. Stredisko nezávislé literatury, Scheinfeld-Schwarzenberg & Archa - Bratislava, 1990, 526 p.