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Agnes Tachin, La Grande-Bretagne dans l'imaginaire des Français

La Grande-Bretagne dans l'imaginaire des Français

 

 

Bulletin n° 20, automne 2004

 

 

 

 

La Grande-Bretagne dans l’imaginaire des Français

Opinions, représentations, de 1958 à 1969

Agnes Tachin[1]

 

La part de l’imaginaire dans l’histoire des relations franco-britanniques

 

   C’est, au départ, une interrogation personnelle qui m’a conduit vers cette recherche : toute ma jeunesse a baigné dans l’atmosphère de la réconciliation franco-allemande. Conséquence directe du traité de l’Élysée de 1963, j’ai appris l’allemand en première langue, j’ai participé aux échanges scolaires et au jumelage avec l’Allemagne, j’ai visité ce pays bien avant de traverser la Manche. Et, pourtant, en dépit de tous ces efforts mis en œuvre pour me rapprocher de mes voisins d’outre-Rhin, je me suis toujours sentie plus attirée par l’Angleterre. J’avais le sentiment que la génération de mes parents et la mienne suivaient deux courants contraires. C’est cette situation paradoxale qui m’a incitée à aborder les relations franco-britanniques sous cet angle, peu exploré encore par les historiens, que sont les imaginaires nationaux.

Le choix des années 1960 s’est imposé, alors, comme une évidence ; tout simplement, parce que c’est l’époque où s’est produit ce clivage générationnel dans la perception de l’Autre : alors que la génération au pouvoir a pris ostensiblement ses distances avec la Grande-Bretagne, la jeunesse s’est sentie irrésistiblement attirée par ce pays. L’époque gaullienne, sur laquelle est centrée cette recherche, est marquée, en effet, par un retour des tensions entre Paris et Londres, dû à l’opposition de la France à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. L’affaire des candidatures britanniques met en lumière, à elle seule, toute la complexité des rapports entre les deux pays. J’ai décidé pour cette raison d’en faire l’épine dorsale de mon sujet. Le général de Gaulle a mis deux fois son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, et les sondages de l’époque révèlent que la majorité de la population a accepté cette décision. L’attitude des Français, dans cette affaire, est pour le moins singulière : ils ont toujours été favorables, dans l’absolu, à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, mais, à la suite des deux vetos, en 1963 et 1967, ils ont finalement estimé que le général avait raison de s’y opposer. De nombreuses études historiques ont tenté d’expliquer cette opposition de la France, mais jusque-là, ce sont des raisons politiques et économiques – disons circonstancielles – qui ont été invoquées pour expliquer les vetos gaulliens. Le consensus national qui s’est dessiné autour de cette politique a, lui, peu retenu l’attention. Pour comprendre l’obstination gaullienne et l’attitude équivoque des Français, il convient d’interroger aussi ces forces profondes, chères à Pierre Renouvin, qui agissent sur les relations internationales, à savoir les mentalités collectives.

 Les rapports entre l’imaginaire et le politique sont cependant difficiles à vérifier. S’il est impossible de prouver l’existence d’un lien de causalité entre les deux, on peut au moins définir le contexte psychologique dans lequel sont prises les décisions gouvernementales, et voir si ce contexte est favorable, ou non, aux vetos. Cela revient à s’interroger aussi sur l’influence réciproque entre opinion publique et processus de décision et sur l’origine du blocage de la construction européenne qui a marqué cette décennie.

Les années 1960 sont une période riche en transformations économiques, sociales et culturelles qui bouleversent les valeurs et les modes de vie dans les deux pays. Il m’a paru intéressant d’observer l’impact de ces changements sur l’image de l’Autre. L’intérêt de l’historien est, aussi, de repérer dans l’évolution des représentations collectives, les inflexions majeures, les moments de rupture, et d’en comprendre les causes. C’est l’occasion de mettre en relation deux histoires : celle du temps long, à laquelle appartiennent les représentations mentales, et celle du temps court dont relève l’événement et les réactions qu’elles suscitent.

Il convient alors de préciser le sens que l’on prête aux expressions utilisées. On peut  distinguer schématiquement deux niveaux de pensée. Les représentations constituent, en quelque sorte, le substrat de notre imaginaire. Elles tapissent le fond de notre inconscient et s’inscrivent dans la durée, les stéréotypes et les préjugés en font partie. Ces images mentales influencent et déterminent nos prises de position, c’est-à-dire les opinions qui, elles, sont des réactions immédiates aux événements. Des sources très diverses ont été mobilisées pour entreprendre ce voyage dans l’imaginaire : la presse, les émission télévisées, les manuels scolaires, les guides touristiques, les archives diplomatiques et les mémoires des acteurs de l’époque constituent l’essentiel du corpus. L’hétérogénéité de celui-ci est voulue, elle permet de se prémunir contre toute tentation de généralisation abusive.

 Avant d’étudier l’évolution proprement dite des représentations mentales entre 1958 et 1969, il convient de s’interroger sur le processus de formation de ces images. La manière dont elles se forment au fil de siècles et se transmettent d’une génération à l’autre ont d’abord retenu mon attention. Le retour sur le passé permet, d’une part, de mettre en évidence la grande stabilité des stéréotypes, d’autre part, de montrer que ces représentations s’organisent en un système cohérent, structuré, que les événements viennent, à la rigueur, enrichir ou appauvrir, mais jamais remettre en cause. La psychologie sociale et la psychanalyse peuvent aider à la compréhension des mécanismes qui le sous-tendent. Le parallélisme établi par le psychanalyste américain Sander Gilman entre la perception binaire du monde, développée chez l’individu dès son plus jeune âge, et la structure duale des systèmes de représentations, apporte des éléments de réponses intéressants. Mais les représentations se forment aussi, au départ, au contact des faits, à partir d’une connaissance objective de la réalité. Les différents vecteurs d’information mis à la disposition du public pour accéder à la connaissance de l’Autre sont nombreux dans les années 1960, mais leur multiplication et leur modernisation n’impliquent pas pour autant un renouvellement des connaissances. L’étude des manuels scolaires des années 1960 met en lumière la ténacité des images stéréotypées et des jugements de valeur, en dépit de la vigilance demandée par la Communauté internationale après la Second Guerre mondiale.

 

La perception d’un nouveau rapport de force

 

De 1958 à 1963, la perception française de la Grande-Bretagne est globalement homogène. Peu de choses semblent avoir changé dans ce pays depuis le règne de la reine Victoria. Les paysages présentent la même physionomie et la société britannique, très attachée à ses traditions et à ses rites, semble résolument tournée vers le passé. Entre 1958 et 1960, la Grande-Bretagne fait toujours figure de « troisième Grand », l’admiration et la crainte qu’elle inspire, du fait de ce statut, sont perceptibles à travers les sources. Mais, à partir de 1960, l’impression change ; l’échec de la zone de libre échange, le succès du Marché commun, l’entrée de la France dans le club nucléaire ont contribué à infléchir le regard des Français ; le changement est, en tout cas, perceptible à l’occasion du voyage officiel du général de Gaulle à Londres au printemps 1960. L’année suivante, la Grande-Bretagne annonce son intention d’entrer dans la CEE, cette position de demandeur renforce l’image dominante d’une Grande-Bretagne affaiblie. Elle accélère le changement de perception du rapport de force franco-britannique, renversement historique que le général sanctionne avec éclat le 14 janvier 1963 en posant son premier veto contre l’adhésion de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. La décision gaullienne survient alors, dans un contexte psychologique favorable. Si la manière est brutale, les arguments que le président avance, collent parfaitement à l’image que les Français ont de la Grande-Bretagne, à savoir celle d’une vieille nation peu encline aux changements et toujours attachée à sa relation spéciale avec les États-Unis.

 

 Le changement, voilà l’enjeu. C’est la condition émise par le chef de l’État pour que la Grande-Bretagne puisse se joindre à la CEE. Or, si une transformation profonde se produit bien en Grande-Bretagne dans les années suivantes, ce n’est pas là où les Français l’attendaient. À partir de 1964, avec l’arrivée des Beatles, la révolution culturelle anglaise déferle sur le continent et, avec elle, le visage d’une nouvelle Angleterre. Mais ce changement est mal accueilli, mal compris, parce qu’il vient contredire un grand nombre de représentations ancrées dans les esprits depuis des générations, et surtout, parce qu’il remet en cause des valeurs morales encore unanimement partagées. Si aujourd’hui, l’Angleterre des sixties est associée dans l’imaginaire national à cette révolution culturelle, il est illusoire de croire que la France entière a vécu au rythme des Beatles et de Carnaby Street à partir de 1964. La jeunesse française a, certes, été réceptive aux nouvelles modes, mais l’engouement fut mesuré, et la génération au pouvoir a opposé de multiples résistances à cette vague du changement. Qu’il s’agisse des modes vestimentaires ou des réformes sociales votées par le gouvernement Wilson, les idées les plus novatrices ont difficilement traversé la Manche. Ces résistances sont symptomatiques du conservatisme ambiant qui règne alors dans la France gaullienne, elles mettent en relief la rigidité d’une société moins prête aux changements que sa voisine d’outre-Manche. On comprend mieux, du même coup, la forme radicale prise par le mouvement contestataire étudiant en 1968.

 Si la révolution culturelle rend le peuple britannique plus sympathique, elle ne suffit pas cependant à convaincre les Français que leurs voisins d’outre-Manche sont désormais prêts pour entrer dans l’Europe. Dans le deuxième décan des années 1960, on admet volontiers que la Grande-Bretagne est en train de se libérer de son carcan victorien, mais cette remise en cause des valeurs traditionnelles est interprétée comme le symptôme d’une crise identitaire. En effet, l’image dominante reste celle d’un pays en crise. Le déclin britannique est visible partout, il se lit aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du Royaume, son évocation est systématique dans les médias et c’est à l’aune de cette image dépréciée que l’on interprète la révolution culturelle.

Ce regard exagérément pessimiste qui imprègne l’ensemble des représentations, trouve son explication dans l’oeuvre de restauration nationale – politique d’indépendance et d’expansion économique – entreprise par le général de Gaulle. La France opère, au cours de cette période, sur le plan économique, un rattrapage historique sur sa vieille rivale, rattrapage dont les Français ont bien conscience d’après les sondages et qui prend l’allure d’une revanche sur l’histoire. Les observateurs aiment répéter que la Grande-Bretagne se trouve dans une situation aussi dramatique qu’en 1940. Point de comparaison symptomatique. Les sentiments ambigus que les Français éprouvent à l’égard de leurs voisins d’outre-Manche dans les années 1960 sont indissociables de ce passé qui hante toujours les esprits. On le voit notamment à l’occasion de certains événements qui réveillent à la fois de fortes émotions, comme la mort de Churchill en 1965, mais qui provoquent aussi des réactions d’amour-propre notamment au moment de la commémoration des débarquements.

 C’est dans ce contexte marqué à la fois par des relations politiques tendues et par ce nouveau sentiment de supériorité à l’égard de la Grande-Bretagne, que les Britanniques posent leur deuxième candidature en 1967. L’attitude des Français suit à peu près la même évolution qu’en 1963, à la différence près que la mobilisation est plus forte pour défendre ou rejeter la demande britannique. Les Français sont majoritairement favorables à l’adhésion britannique jusqu’en octobre 1967, puis on assiste, après le deuxième veto prononcé en novembre, à un retournement de l’opinion qui approuve finalement la décision gaullienne. Une fois de plus, le consensus national est compréhensible au regard des représentations dominantes. Des représentations qui, en dépit du discours officiel plutôt négatif, se révèlent plus ambivalentes qu’elles ne le paraissent. En effet, si la crise que traverse la Grande-Bretagne constitue un argument de poids pour lui refuser l’accès au Marché commun, les craintes qu’inspire cette grande puissance économique et financière, mieux armée que la France pour affronter la mondialisation, resurgissent également.

 

Un éclairage sur les mentalités françaises

 

Les représentations mentales nous éclairent un peu plus sur l’opposition française à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Le charisme du général de Gaulle ne suffit pas à expliquer le retournement de l’opinion publique après chaque veto, celui-ci est dû aussi à l’image ambivalente que renvoie la Grande-Bretagne, perçue à la fois comme une amie et une rivale et dont la perception est rendue plus malaisée par le rééquilibrage du rapport de force, à la fois politique et économique, entre les deux pays.

L’image de l’Autre nous renseigne sur ceux qui produisent cette image plus que sur le peuple qui en est l’objet. À travers la perception de la Grande-Bretagne, ce sont les valeurs de la France gaullienne qui sont mises en évidence. Au cours de cette période de reconstruction de l’identité nationale, la Grande-Bretagne est le contre-exemple sur lequel s’appuie le régime gaullien pour promouvoir ses propres valeurs, valeurs partagées qui imprègnent les mentalités et les comportements. La Grande-Bretagne, pays en crise, aux structures archaïques, pays de l’inefficacité, de l’amateurisme, des privilèges et des inégalités sociales, se présente comme l’antithèse d’une France en pleine expansion où triomphent les notions de rentabilité, d’investissement, de compétitivité et de méritocratie.

Si le nationalisme ambiant explique en partie le blocage de la construction européenne, il convient aussi de nuancer cette idée, en effet, les Français sont travaillés, au cours de cette décennie, par des forces contraires. Les sondages montrent que, sur le long terme, les partisans de l’adhésion britannique sont toujours plus nombreux et, avec le recul, les volte-face après les vetos apparaissent plutôt comme des accidents de parcours. La révolution culturelle anglaise, au milieu de la décennie, a accéléré ce mouvement de fond favorable aux Britanniques. Les jeunes, à la fois acteurs et vecteurs du changement, ont contribué, en jetant aux oubliettes un grand nombre de stéréotypes, à adoucir le regard des Français. En 1963, le général de Gaulle a plus facilement convaincu ses concitoyens qu’en 1967. En 1969, la mésentente cordiale qui atteint son paroxysme avec l’affaire Soames, n’est plus du tout comprise par l’opinion publique. Le retournement rapide de Georges Pompidou qui décide dès son élection de lever le veto français à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE est significatif de l’évolution des esprits.

Cette recherche en appelle une autre : il conviendrait d’engager désormais l’étude qui fait pendant à celle-ci, à savoir la perception britannique de la France gaullienne. La confrontation des deux imaginaires aiderait, plus sûrement encore, à la compréhension des relations passées et présentes entre les deux peuples.

 

 


[1] Thèse de doctorat, sous la direction de Robert Frank, soutenue à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, le 14 décembre 2004 devant un jury composé de Robert Frank (Paris I, directeur de l’UMR IRICE), Jean-François Sirinelli (IEP Paris, président du Jury), Philippe Chassaigne (Université de Tours) et Martyn Cornick (Université de Birmingham).