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Pierre Journoud, Paris, Hanoi et Pékin

Paris, Hanoi et Pékin

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

Paris, Hanoi et Pékin :

 trois colloques pour reconsidérer Dien Bien Phu, Genève

 et les relations franco-vietnamiennes depuis 1954

Pierre Journoud[1]

 

Depuis quelques années, l’Indochine suscite en France un regain d’intérêt chez les historiens des relations internationales, de la (dé)colonisation, et de la défense, en particulier parmi les jeunes générations. Des archives ont été ouvertes et des témoins se sont mis à parler. L’approche du cinquantième anniversaire de la bataille de Dien Bien Phu et de la conférence de Genève n’a sans doute pas été étrangère à cette évolution favorable à la recherche, moins cependant que le passage inexorable du temps – deux générations –, grâce auquel les exigences de l’histoire s’imposent en définitive aux dynamiques souvent contradictoires et conflictuelles de la mémoire.

 

Aussi, en amont de la commémoration proprement dite, l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne[2] a-t-elle pris l’initiative d’organiser, avec le concours du Centre d’études d’histoire de la Défense[3], plusieurs colloques sur les événements de l’année 1954 – bataille de Dien Bien Phu et conférence de Genève principalement – et leur impact sur les relations internationales depuis 1954. Le caractère inédit de ces rencontres tenait au partenariat qui, avec la complicité active des autorités de chacun des trois pays, a pu s’instaurer d’emblée, dans la préparation puis dans le déroulement des colloques, entre Français, Vietnamiens et Chinois. Pour la seule partie française, le ministère des Affaires étrangères, tout particulièrement l’ambassade de France à Hanoi ; le ministère de la Défense et notamment le secrétaire d’état aux anciens combattants ; mais aussi l’Agence universitaire de la francophonie, ou encore de grands groupes privés comme EMC et Accor, ont apporté leur précieuse contribution au succès de manifestations que les organisateurs avaient voulu avant tout scientifiques, car les risques d’instrumentalisation politique étaient bien réels.

 

Le premier colloque eut lieu à Paris, dans la prestigieuse école militaire. Il réunit, cinquante ans jour pour jour après le largage des parachutistes de l’Union française à Dien Bien Phu, un panel de participants original, car pour la première fois, avait été invitée une délégation de cinq historiens vietnamiens venus de Hanoi, conduite par le vice-recteur de l’Université des sciences sociales et humaines de Hanoi[4] (USSH). Avec l’ambition de stimuler une fructueuse interaction entre histoire et mémoire, les organisateurs avaient également laissé une large place aux témoignages d’anciens combattants de Dien Bien Phu et d’anciens diplomates.

La réflexion se prolongea dans le même état d’esprit à Hanoi, les 13 et 14 avril 2004, peu de temps avant les grandes cérémonies de commémoration au Vietnam, alors que l’ensemble des médias commençaient à focaliser leur attention sur Dien Bien Phu. Une délégation de 15 historiens français, toutes générations confondues, fut accueillit dans les locaux de l’USSH, à Hanoi, pour un grand colloque centré sur la bataille de Dien Bien Phu et les relations franco-vietnamiennes depuis 1954[5].

Enfin, dernier temps fort, un séminaire aux dimensions plus modestes fut organisé à Pékin, les 19 et 20 avril, grâce aux efforts conjoints du centre de recherches sur l’Asie du Sud-Est de l’Université de Pékin[6] et du centre de recherches sur le Vietnam de l’Université de Zhengzhou.

 

Il est impossible de réaliser dans le cadre d’un article une synthèse complète de la centaine de communications et des nombreux débats qui ont rempli ces six journées de colloque cumulées. Les lecteurs plus exigeants pourront toujours se reporter aux Actes des colloques, déjà publiés ou à venir[7]. Tout au plus évoquerons-nous ici deux grands thèmes ayant fait l’objet de réflexions nouvelles, à la croisée de l’histoire des relations internationales, de l’histoire de la décolonisation, et de l’histoire militaire[8] :

- Le processus de décision politico-stratégique qui a conduit à la victoire de l’Armée populaire du Vietnam à Dien Bien Phu et l’aide étrangère aux belligérants.

- De la conférence de Genève à nos jours : l’engagement dans un processus de régionalisation pour un monde multipolaire.

 

Dien Bien Phu : le processus de décision politico-stratégique et l’aide étrangère

 

Les Français ont concentré leur attention, tant à Paris qu’à Hanoi, sur les causes de la défaite, en revenant en particulier sur les divisions internes au camp « occidental » lors de la bataille – franco-françaises (au sein du gouvernement ; entre politiques et militaires) et franco-américaines. Ils ont offert de nouveaux regards sur la bataille, en multipliant les changements d’échelle (locale, régionale, nationale et internationale), et renouvelé certains bilans, en particulier celui des pertes survenues lors de la bataille et de la captivité[9]. Mais en exploitant par exemple les images, la littérature ou le témoignage, ils ont aussi défriché un champ jusqu’à présent peu exploré, celui des représentations et de la mémoire de la bataille (conflits de mémoire, lieux de mémoire, voire « trou de mémoire[10] »...).

Pour la première fois – il faut le souligner pour donner une idée du chemin parcouru en cinquante ans –, le thème de la captivité et de son bilan, encore très sensible chez les anciens combattants français de Dien Bien Phu, a nourri des échanges très francs entre participants français et vietnamiens[11]. Et chacun a reconnu que d’autres études devaient être conduites et que de nouvelles rencontres seraient les bienvenues : ce n’était pas le moindre des progrès.

 

Vietnamiens et Chinois, quant à eux, ont surtout rappelé l’importance de l’aide étrangère pendant la bataille : soviétique et surtout chinoise pour la République démocratique du Vietnam[12] ; américaine et – dans des proportions fort modestes – australienne[13] pour la France. Ce faisant, ils n’ont pas hésité à dépasser le discours longtemps réducteur sur le caractère exclusivement anti-colonial de leur lutte pour souligner le rôle et le poids d’autres idéologies – nationalisme et communisme essentiellement – non seulement pendant la guerre d’Indochine, mais dans la guerre froide en général. Ils ont également investi en force une thématique chère aux historiens : le processus de décision. L’enjeu était de taille : il s’agissait en définitive de démontrer qui, des Vietnamiens ou des Chinois, pouvait revendiquer la paternité des grandes décisions qui avaient mené l’Armée populaire du Vietnam à la victoire décisive de Dien Bien Phu. Les conclusions des intervenants vietnamiens et chinois sont venues confirmer, développer ou infirmer, selon les cas, les travaux relativement récents déjà réalisés sur le sujet.

Ce sont ces deux derniers thèmes – aide étrangère et processus de décision – que nous avons choisi de développer ici.

 

Les belligérants et leurs alliés

 

En présentant le rôle des états-unis en Indochine comme l’un des principaux facteurs de l’élargissement et de la prolongation du conflit, voire de son déclenchement[14], les historiens vietnamiens et chinois ont eu tendance à surestimer l’influence et les pressions américaines sur les Français, comme le laissaient à entendre leurs expressions de « plan de guerre franco-américain » (il n’y en a jamais eu ; même si le « plan Navarre » a d’une certaine manière tenu compte des recommandations américaines) ou de « complot américain pour internationaliser la guerre » (si complot il y eut, la France en fut la première instigatrice, pas les états-Unis) ou pour « remplacer la France en Indochine » (Eisenhower y était opposé). Quoi que la « contrainte occidentale » – en l’occurrence américaine – ait fortement pesé sur l’évolution de la politique française en Indochine[15], les responsables politiques et militaires français se sont opposés jusqu’au bout à toute tentative d’ingérence américaine dans la conduite de la guerre et dans la gestion politique des états associés. Mais compte tenu des proportions massives que l’engagement américain en Indochine a pris dans les années 1960, et de ses effets profonds sur l’économie et la société vietnamiennes, il est aisé de comprendre que la question de l’origine de cet engagement ait suscité l’intérêt des chercheurs vietnamiens et que, tentés par les sirènes de la téléologie, ceux-ci aient souvent surévalué le rôle des Américains dans la première guerre d’Indochine.

La crise de Dien Bien Phu, marquée par l’échec des tractations autour du plan Vautour – le « symbole des dissensions transatlantiques »[16] –, a prouvé que le moteur de l’engagement américain, au-delà de la préservation d’intérêts économiques (réserves de riz, d’étain, de caoutchouc…) était avant tout stratégique[17] : à travers l’Indochine, c’était bien évidemment la Chine populaire qui était visée par les états-Unis, et de manière plus générale le communisme mondial, dont la Chine était perçu comme l’agent principal en Asie du Sud-Est.

 

De même, le soutien de la Chine à la République démocratique du Vietnam s’explique surtout par son désir de contrôler la « menace américaine[18] ». Le parallélisme est d’ailleurs frappant, du point de vue de la chronologie, entre l’aide américaine à la France[19] et celle de la Chine populaire à la République démocratique du Vietnam : le tournant se situe en 1950 et tout s’accélère avec les préparatifs de la bataille de Dien Bien Phu.

 

Mais l’aide chinoise aux communistes vietnamiens remonte aux années 1920, années de formation en Chine de l’organisation révolutionnaire fondée par Ho Chi Minh[20], qui deviendra le Parti des travailleurs (Lao Dong). À cette époque, les communistes vietnamiens et chinois luttaient contre des ennemis communs : l’empire ; le féodalisme. À partir de 1949, selon le « partage stratégique » du monde entériné lors de la visite de Mao en URSS, les problèmes de l’Orient avaient été relégués par Staline à l’attention de la Chine, et tout particulièrement ceux de l’Indochine[21]. Staline se méfiait d’ailleurs de Ho Chi Minh, qu’il soupçonnait de représenter davantage le nationalisme vietnamien que le communisme mondial[22]… Désireux de regrouper toutes les forces sociales pour assurer le triomphe de la révolution vietnamienne, Ho Chi Minh avait volontairement repoussé la réforme agraire à plus tard, s’attirant les critiques à peine voilées de Staline lors de sa visite secrète en URSS au début de l’année 1950. Il avait même refusé d’inscrire cette question au programme du deuxième Congrès du parti du Travail (1951), et fini par s’y rallier très progressivement en 1953, « peut-être sous la pression soviétique »[23].

 

C’est également lors de la rencontre tripartite secrète (Staline, Mao, Ho Chi Minh)[24] que furent tracées les grandes lignes d’un programme d’aide à la RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU VIETNAM. Si, du point de vue militaire, l’aide soviétique a été circonscrite à l’octroi d’une aide matérielle et financière non négligeable (en particulier les camions Molotova et les canons anti-aériens de 37 mm qui allaient jouer un rôle si important dans la neutralisation de la puissance aérienne de la France lors de la bataille de Dien Bien Phu)[25], l’aide chinoise, fut en revanche très appréciable – « importante » pour les Vietnamiens, « indispensable » pour les Chinois –, multiforme pour tous (matérielle, militaire, financière, humaine…).

 

L’Armée populaire du Vietnam, en premier lieu, n’aurait pu atteindre un tel stade de maturité, d’efficacité, et peut-être aussi d’autonomie, si la plupart de ses cadres et techniciens n’avaient séjourné dans les académies politiques ou militaires chinoises, si les six divisions qui la composaient en 1950 n’avaient été équipées par la Chine populaire, qui contribua aussi très largement, par l’intermédiaire d’une mission de 79 experts dirigée par Vi Quoc Thanh[26], au premier grand et décisif succès militaire de l’Armée populaire du Vietnam [27] : la victoire de la bataille des Frontières en 1950 (Cao Bang), qui ouvrit grandes les portes du ravitaillement chinois. Mais dans les années 1951 et 1592, l’aide de la Chine allait être plus limitée du fait de la guerre de Corée qui absorbait l’essentiel de ses forces[28].

 

Après la bataille des Frontières, les Vietnamiens avaient décidé d’orienter leurs opérations vers le delta du fleuve Rouge. Or, en 1951 et 1952, l’Armée populaire du Vietnam a rencontré d’importantes difficultés et subi de lourdes pertes. Le succès de certaines contre-attaques françaises a prouvé que l’Armée populaire du Vietnam n’était pas efficace en combat de plaine ni assez puissante pour conduire de grandes opérations. En avril 1952, une réunion importante du Comité central du Parti Lao Dong, en présence des conseillers chinois, a dressé un bilan sévère des combats passés, constaté les difficultés de l’Armée populaire du Vietnam à combattre sur un terrain plat et insuffisamment abrité, et critiqué l’« optimisme aveugle » apparu au sein du Parti comme de l’Armée populaire du Vietnam [29]. Aussi bien, surtout après l’échec de Na San en octobre 1952, Chinois et Vietnamiens furent-ils d’avis de chercher à résoudre d’abord le problème des camps retranchés avant de s’attaquer au delta, et en attendant, de n’attaquer que les points faibles de l’adversaire. D’où les offensives simultanées de la campagne automne-hiver 1953-1954 sur les Hauts Plateaux, le Haut et Bas-Laos, et le Cambodge[30].

 

Le principe d’une offensive de l’Armée populaire du Vietnam à Dien Bien Phu

 

D’après les intervenants vietnamiens, c’est à la fin du mois de septembre 1953 (ou en octobre, selon les versions), que le Bureau politique de la République démocratique du Vietnam (RDV) s’est réuni dans le hameau de Tin Keo (province de Thai Nguyen) pour mettre au point les grandes orientations[31]. Là, Ho Chi Minh a réagi à l’exposé du général Giap sur le plan Navarre, dont les Chinois avaient fourni une copie aux Vietnamiens, en proposant de disperser les forces de l’adversaire, jusque-là concentrées dans le delta du Tonkin, par une offensive coordonnée des forces régulières et des forces locales, lancée simultanément sur le nord-ouest (division 316), le centre et le sud du Laos (en collaboration avec les forces du Pathet Lao), et le nord de la province de Thai Nguyen. Le reste des forces régulières devait se tenir prêt à rejoindre l’une de ces directions.

 

Ainsi acculé à un choix inévitable entre la concentration et la dispersion de ses forces, l’adversaire serait plus facilement conduit à la faute. Le nord-ouest, dont le Comité central du Parti avait reconnu l’importance stratégique depuis les premières années de lutte, devait être la direction principale de l’offensive. Depuis 1951, l’état-major du général Giap avait compris que l’Armée populaire du Vietnam ne pouvait se permettre d’attaquer le Corps expéditionnaire français dans le nord du delta. Au contraire, en dirigeant une partie de son corps de bataille vers le nord-ouest, avec la volonté de s’emparer de Lai Chau, puis du Haut et Bas-Laos[32], la République démocratique du Vietnam  concentrait ses efforts sur l’un des points faibles de l’adversaire et contraignait le général Navarre à envoyer des troupes d’élite à Dien Bien Phu (dont il n’avait pas du tout été question dans son plan), à y construire un camp retranché puissant où ni le relief, ni la météo ne lui étaient favorables, à y engager la bataille, enfin, un an plus tôt que prévu[33]. Les dirigeants de la République démocratique du Vietnam  n’avaient peut-être pas envisagé que l’adversaire construirait à Dien Bien Phu une base si puissante, dans une région montagneuse de surcroît (65% du district constitué par des reliefs, d’une altitude moyenne de 1 000 mètres) et d’accès difficile (à 500 km de Hanoi par les pistes et à 150 km de la Chine), mais ils s’attendaient de toute évidence à ce que les Français réagissent à la montée de la division 316 vers Lai Chau, au sujet de laquelle les services de renseignement français étaient parfaitement informés[34].

Or le 19 novembre 1954 – à la veille de l’opération Castor ! – le haut commandement de l’Armée populaire du Vietnam convoquait ses cadres pour leur divulguer le plan d’opérations Dong Xuan (automne-hiver) 1953-1954.

 

Pour étudier les projet français pour Dien Bien Phu, une mission militaire sino-vietnamienne (dont faisait parti Mai Gia Sinh, chef adjoint des conseillers militaires chinois) se rendit sur place. En route pour Dien Bien Phu, elle s’arrêta quelques jours à Na San, le 30 novembre 1953, soit dix jours après le largage des premiers bataillons de parachutistes sur Dien Bien Phu, pour y effectuer une étude approfondie du camp et tirer les leçons de ce qui est désormais considéré par les historiens vietnamiens comme un cuisant échec[35]. Ce « détachement de l’avant » parvint à Tham Pua le 6 décembre, à 15 km à l’ouest de Tuan Giao, premier poste de commandement de la campagne de Dien Bien Phu. C’est de là que fut prise la décision de diriger à son tour la division d’élite 308 vers Dien Bien Phu, où se trouvait déjà la division 316, tandis que les unités du génie, aidées par de nombreux jeunes volontaires, élargissaient les routes entre Tuang Giao et Muong Thanh (Dien Bien Phu). La situation topographique ainsi que l’organisation du camp retranché français allaient être étudiés sur la base des rapports et des plans dressés par les unités de reconnaissance technique et par les unités du régiment 148 auxquelles s’étaient heurtés les premiers parachutistes français le 20 novembre.

 

Le 6 décembre, trois jours après le général Navarre, le Bureau politique entérinait la décision de livrer bataille à Dien Bien Phu. D’après la planification du Comité militaire du Parti, la campagne devait commencer par une offensive sur Lai Chau puis, après une semaine de repos, les troupes attaqueraient Dien Bien Phu au début du mois de février 1954. La durée prévue de la campagne était de 45 jours, moins si possible.

 

Le 9 décembre, les cadres de l’Armée populaire du Vietnam et les conseillers chinois du détachement de l’avant adoptèrent toutefois un plan sensiblement différent. Une première idée avait été écartée : celle qui visait à encercler progressivement les troupes du camp retranché avant de les attaquer progressivement point d’appui après point d’appui. Selon Mai Gia Sinh, cette tactique de la « décortication » avait été la cause de la défaite des Vietnamiens à Na San. C’est pourquoi sa préférence allait vers une offensive rapide et massive sur tout le camp retranché, dès que les canons de l’artillerie seraient acheminés à Dien Bien Phu et sans attendre le retour des soldats vietnamiens envoyés en Chine pour s’entraîner au maniement des pièces de DCA. L’objectif était d’atteindre directement le poste de commandement du colonel de Castries par une foudroyante attaque d’infanterie, appuyée par l’artillerie et protégée par la DCA. Profitant du caractère provisoire et des faiblesses du dispositif de défense auxquels l’adversaire n’avait pas encore remédiés, il fallait, selon Mai Gia Sinh, en « percer le cœur » au plus vite et se retourner ensuite contre les autres positions, qui se verraient ainsi prises sous un double feu : celui de l’intérieur et celui de l’extérieur.

Le général Hoang Van Thai, chef d’état-major du général Giap, fit sienne la tactique d’une « attaque rapide, victoire rapide »[36].

 

La décision de reporter l’offensive sur le camp retranché de Dien Bien Phu

 

Débattue pour la première fois publiquement entre Vietnamiens et Chinois, la décision de retarder la première grande offensive de l’Armée populaire du Vietnam sur le camp retranché de Dien Bien Phu, initialement prévue le 20 janvier 1954, reportée au 25, puis suspendue le 26, et de substituer un nouveau mot d’ordre (« attaque sûre, progression certaine ») à l’ancien (« attaque rapide, victoire rapide »), avec toutes les implications logistiques et tactiques que cela allait entraîner, a fait l’objet de nouveaux éclaircissements.

 

Désigné le 1er janvier commandant en chef de la campagne de Dien Bien Phu, le général Giap, en compagnie notamment du chef des conseillers militaires chinois[37], parvint à Tuan Giao le 12 janvier, où lui fut exposé le plan d’attaque élaboré par Hoang Van Thai et Mai Gia Sinh. Ce plan, pourtant fort éloigné des grandes lignes que le Bureau politique avait initialement tracées, reçut l’approbation unanime des membres du Comité militaire du Parti, tous décidés à attaquer le camp avant qu’il ne devienne trop puissant. Pour sa part, le général Giap, pressentant les limites d’une telle stratégie, n’était pas convaincu de sa pertinence, mais la majorité des membres du Comité partageait l’idée que l’Armée populaire du Vietnam rencontrerait d’insurmontables problèmes de ravitaillement si la campagne venait à se prolonger. Tout en déclarant ne pas avoir de raisons suffisantes pour rejeter ce plan, le général Giap se rallia provisoirement à l’opinion de la majorité, non sans confier peu après son scepticisme au chef des conseillers chinois, ni avouer à son chef de cabinet Nguyen Van Hieu qu’un tel plan lui paraissait pour le moins « aventureux »[38].

Faute de mieux, le général Giap communiqua donc le 14 janvier le plan d’offensive-éclair aux commandants des grandes unités : l’Armée populaire du Vietnam allait attaquer, pour la première fois avec toute son artillerie lourde, le 20 janvier pendant deux jours et trois nuits, en visant prioritairement l’aéroport et le PC. L’enthousiasme et la confiance étaient au rendez-vous. Or, les services de renseignement auxquels le commandant en chef avait enjoint d’examiner minutieusement les bases situées à l’ouest du camp et de détecter tout changement de situation, lui rapportèrent qu’entre temps le camp retranché s’était effectivement renforcé en soldats et en matériels, et que sa défense avait été consolidée. Surtout, à la date du 19 janvier, la plupart des pièces d’artillerie de 105 mm, acheminées depuis Nha Na, n’étaient pas encore parvenues à leur emplacement malgré le fait que des centaines de personnes avaient été mises à contribution pour tirer les canons à la main, au rythme de 150 à 200 mètres à l’heure. Aussi le général Giap décida-t-il de reporter l’attaque au 25 janvier.

 

Chaque jour passé entre le 19 et le 25 le fit douter un peu plus de la justesse de la tactique adoptée. Il fut informé, d’une part, que les Français avaient ouvert de nouveaux centres de résistance, consolidé leurs fortifications et leur système de défense (champs de mines, barbelés…), implanté de nouvelles batteries d’artillerie. Quelques hauts responsables de l’Armée populaire du Vietnam, d’autre part, commençaient à lui faire part de leurs inquiétudes, rompant ainsi le consensus qui s’était forgé autour de la tactique d’une offensive éclair : le général Le Trong Tan, commandant de la division 312, estimait que le percement des trois lignes de défense par les unités de l’Armée populaire du Vietnam pour atteindre le PC français demeurait problématique ; Pham Kiet, le responsable de la défense, s’inquiétait de l’insuffisante protection des pièces d’artillerie, dont certaines n’avaient d’ailleurs toujours pas rejoint leur emplacement. Enfin, le 24, les services de renseignement de l’Armée populaire du Vietnam apprirent en décodant certains télégrammes que les Français avaient eu connaissance de la date exacte de l’offensive sur le camp retranché grâce aux révélations d’un prisonnier.

Cette fois, c’en était trop. Le 24 janvier, le général Giap décidait de retarder l’attaque de 24 heures. Dès l’aube du 26, il fit appeler Vi Quoc Thanh à qui il exposa ses réflexions. L’Armée populaire du Vietnam, il en était désormais convaincu, n’était pas encore en mesure d’anéantir dans les délais prévus une dizaine de bataillons bien protégés et soutenus par une puissante aviation franco-américaine, surtout qu’il fallait pour la première fois coordonner l’action de l’artillerie et de la DCA. Or, une défaite n’était pas permise : « être vaincu signifierait être ruiné »[39]. C’est pourquoi Giap s’apprêtait à donner l’ordre d’ajourner l’attaque, de retirer les batteries d’artillerie, de regrouper les troupes et de préparer un nouveau plan, résumé par la formule « attaque sûre, victoire certaine ». L’envoi de la division 308 vers le Nord Laos – une diversion qui surprit beaucoup les Français – était censé attirer le feu de l’aviation française pour protéger le repositionnement des cinq divisions autour du camp retranché et contribuer encore un peu plus à la dispersion des forces de l’adversaire[40]. Le chef des conseillers militaires chinois se rangea rapidement aux arguments du commandant en chef de l’Armée populaire du Vietnam et s’empressa de transmettre au Comité central du Parti communiste chinois (PCC) une demande de documents sur l’expérience chinoise de la guerre de Corée, notamment sur la « guerre souterraine ». Les jours suivants, Vi Quoc Thanh donna lui-même des leçons de tactique sur l’encerclement d’une base, relayées sur le terrain par l’ensemble des conseillers chinois pour faciliter l’ouverture des routes, l’emplacement de l’infanterie, de l’artillerie et de la DCA[41].

 

Six heures avant l’offensive prévue, les membres du Comité du Parti pour la bataille, au terme d’une discussion effervescente, entérinaient le changement de tactique, alors que plusieurs dizaines de milliers de combattants avaient d’ores et déjà été déployés pour l’offensive et se tenaient prêts à faire feu. Les troupes devaient se retirer, avec l’artillerie, et travailler à l’encerclement progressif et total de l’adversaire par la construction, inspirée de l’expérience chinoise, d’un réseau continu de tranchées et de tunnels (une centaine de km au total !), et de plusieurs dizaines de milliers de bunkers et d’abris. Après quoi seulement, elles attaqueraient en plusieurs vagues successives, de la périphérie vers le centre, la priorité étant donnée au contrôle de l’aéroport. Cette décision majeure – « la plus difficile » de la vie de commandant en chef du général Giap – fut communiquée en urgence au commandement central. Ho Chi Minh, qui suivait de près le déroulement des opérations, et le Bureau politique, confirmèrent aussitôt qu’ils mobiliseraient à leur niveau toutes les ressources populaires à l’arrière pour assurer le succès de l’offensive, donnant ainsi une preuve supplémentaire de la parfaite coordination entre le politique et le militaire, qui avait tant fait défaut dans le camp de l’Union française.

 

Quant au chef des conseillers militaires chinois, le général Vi Quoc Thanh, d’après les sources chinoises, il en était arrivé de lui-même à des conclusions similaires à celles du général Giap. Le 21 janvier, il aurait envoyé un télégramme au Comité central du PCC, dans lequel il aurait recommandé, compte tenu des difficultés d’acheminement des pièces d’artillerie, de repousser l’offensive au 26. Wei aurait reçu le même jour une réponse positive du Comité central lui enjoignant de ne pas utiliser les forces régulières dans une attaque massive et simultanée sur tous les pitons, mais au contraire de les envoyer à l’assaut piton par piton, après avoir méthodiquement encerclé les troupes adverses. Vi Quoc Thanh aurait à nouveau écrit à ce dernier le 24 pour l’informer des difficultés d’acheminement des canons, auxquels tous les soldats de la division 312 avaient pourtant été affectés. Or le télégramme de réponse du PCC, recommandant vivement la tactique de « l’élimination progressive des défenses ennemies », bataillon par bataillon, position après position, ne serait arrivé que le 27 ! Entre temps le général Vi Quoc Thanh, de son propre chef, avait choisi de se rallier aux arguments du général Giap[42]

 

Au total, si l’aide et le soutien chinois se sont avérés importants pendant la bataille de Dien Bien Phu, comme l’ont reconnu pour la première fois la totalité des historiens et grands témoins vietnamiens, ce sont bien les forces matérielles et morales vietnamiennes qui ont joué le rôle décisif dans la victoire finale et, avant tout, l’« intelligence des Vietnamiens » et le « sang versé » par eux. Pourquoi, au demeurant, ne pas considérer que les généraux Giap et Wei, deux généraux de grand talent, ont eu « la même idée », ce qui expliquerait le ralliement si rapide du chef des conseillers chinois à la nouvelle option défendue par le général Giap[43] ?

 

 

Pourtant, les historiens chinois n’ont pas fait mystère de leurs divergences avec leurs collègues vietnamiens sur cette question, en affirmant tout de go que l’expérience chinoise de la guerre (en Chine et en Corée), ainsi que la pensée militaire de Mao, avaient non seulement « permis au général Giap de devenir un grand général », mais aussi contribué aux succès de l’Armée populaire du Vietnam et fournit « les bases de sa victoire à Dien Bien Phu ». Plus concrètement, le choix du nord-ouest comme direction principale d’une offensive qui devait permettre de « libérer » Lai Chau, le Nord et le Centre-Laos, pour attaquer ensuite le Sud-Vietnam et prendre Saigon en passant par le Cambodge, aurait résulté d’une « proposition chinoise très importante » faite au mois d’août 1953[44]. Mais le comité central du PCC aurait également joué un rôle important dans les décisions tactiques qui ont conduit à la bataille de Dien Bien Phu.

Les chercheurs chinois, en particulier, ont clairement affirmé que le changement de tactique du mois de janvier était une décision bilatérale, c’est-à-dire sino-vietnamienne, et que d’une manière générale, la Chine avait joué le rôle de force de « proposition », tandis qu’aux Vietnamiens revenait le pouvoir de « décision[45] ». En somme, l’on ne pouvait pas nier que l’aide – inconditionnelle – des Chinois[46], eût été un « élément très important » de la victoire vietnamienne à Dien Bien Phu, sans lequel l’Armée populaire du Vietnam n’aurait pu « sortir de l’impasse »[47].

 

La controverse n’a pu être tranchée et ne pourra l’être tant que l’accès aux archives « stratégiques » sera refusé aux chercheurs – celles des Bureaux politiques des deux pays. Les rares sources françaises et américaines à ce sujet, basées sur le travail des services de renseignement, prouvent que le général Navarre était parfaitement au courant de l’existence d’une mission chinoise auprès du général Giap et le montrent convaincu, dès avant le 13 mars, que le choix de porter l’offensive dans le nord-ouest, puis de reporter in extremis celle prévue sur Dien Bien Phu, relevait d’une décision chinoise[48].

 

L’unanimité entre historiens chinois et historiens vietnamiens s’est faite, en revanche, pour considérer comme cruciale la contribution de la population vietnamienne à la victoire.

 

Les facteurs de la victoire : génie politico-militaire vietnamien et/ou aide chinoise ?…

 

En conclusion, les communicants vietnamiens ont concédé que l’aide chinoise avait constitué « un facteur important » de la victoire de l’Armée populaire du Vietnam à Dien Bien Phu. La Chine avait permis aux cadres de l’Armée populaire du Vietnam d’être formés et entraînés sur son territoire. Elle avait, à Dien Bien Phu, doté l’Armée populaire du Vietnam de 24 canons et 3 600 obus de 105 mm (18% du total des obus), 1 700 tonnes de vivres (10,8% du total ; essentiellement du riz, transporté via Lai Chau)[49], sans compter les équipements militaires et sanitaires, les médicaments et, à la fin des combats, l’envoi de deux bataillons, l’un de canons DKZ de 75 mm, l’autre de « 12 batteries de 6 fusées Katioucha ». Les conseillers s’étaient avérés très précieux et ils furent très souvent loués pour avoir préféré poursuivre la lutte aux côté des Vietnamiens malgré les épreuves qu’ils avaient traversées dans leur propre pays ou en Corée, et considéré en définitive cette lutte comme la leur[50].

 

Néanmoins, les historiens vietnamiens n’ont pas manqué une occasion de rappeler que la victoire de Dien Bien Phu était avant tout révélatrice du formidable patriotisme des Vietnamiens, combiné aux progrès de l’art militaire vietnamien et au génie de Ho Chi Minh et du général Giap.

 

En effet, stimulés par la perspective d’une véritable réforme agraire, plus de 260 000 « travailleurs civiques bénévoles[51] », dont 50 000 au service du front – beaucoup plus que ne l’avaient alors imaginé les services français[52] – furent mobilisés par le Comité de fournitures du front, un organe interministériel crée en 1952, étendu en 1953 aux échelons de l’interzone et de la province, et placé sous la présidence du vice-Premier ministre Pham Van Dong. De l’arrière à la « ligne médiane » ou dans les dépôts qui jalonnaient les routes empruntées par les troupes, 25 000 tonnes de riz environ et 1 450 tonnes d’armes et de munitions furent ainsi transportées de jour et plus encore de nuit. Aucun moyen de transport ne fut négligé : vélos (plus de 20 000 spécialement aménagés pour le transport !), chevaux, chars à bœuf ou à buffle, embarcations et canots, radeaux, brouettes, et surtout, plusieurs centaines de camions fournis par l’URSS, conduits et entretenus par un petit millier de chauffeurs et de mécaniciens, grâce auxquels fut assuré le transport des canons et de 85% du volume des marchandises[53].

 

En outre, pour atténuer sans doute la portée des arguments chinois, il fut très souvent souligné par les historiens vietnamiens que Dien Bien Phu s’inscrivait dans une tradition ancestrale de « batailles héroïques » menées par un « peuple indomptable » contre les armées puissantes de grands empires : Bach Dang en 938, une grande victoire navale sur le corps expéditionnaire de la dynastie des Han qui mit un terme à la première domination chinoise sur le royaume du Dai Viet ; Dong Bo en 1258, première victoire contre les armées mongoles ; Chi Lang en 1427, qui signa la fin d’une deuxième période de domination chinoise (dynastie des Ming) ; Dong Da en 1789, nouvelle victoire sur les armées chinoises mettant fin à la dernière tentative d'invasion de l’Empire du Nord… et plus tard, l’Offensive du printemps 1975, conduite par des commandants de corps d’armée dont les ¾ avaient commandé un régiment à Dien Bien Phu[54]

 

Au-delà de cette dimension fortement nationaliste, les communicants vietnamiens n’ont pas oublié de rappeler le rôle et l’importance de l’idéologie communiste dans la victoire[55]. Ainsi, la généralisation à grande échelle des campagnes de « rééducation idéologique » et de « rééducation militaire » dans l’armée, à partir de 1953 – le « plus vaste mouvement de rééducation de toute la résistance contre les Français » – connut sa véritable heure de gloire en pleine bataille de Dien Bien Phu[56].

 

Pour les Français, les véritables causes de la défaite étaient « à rechercher dans l’échec des actions entreprises de l’extérieur pour soutenir, renforcer ou dégager la garnison assiégée du camp retranché » ainsi, à l’échelon tactique, que dans « la préparation et la conduite de la bataille »[57]. D’ailleurs, contrairement à la thèse que le général Navarre a défendue toute sa vie pour justifier la défaite française à Dien Bien Phu[58], les historiens vietnamiens ont affirmé que l’ouverture de la conférence de Berlin, le 25 janvier, avec en toile de fond la perspective d’une négociation future à Genève, n’avaient joué qu’un rôle secondaire, les dirigeants vietnamiens s’étant résolus à rechercher la victoire à Dien Bien Phu dès le début du mois de décembre[59].

 

De la conférence de Genève à nos jours : l’engagement dans un processus de régionalisation pour un monde multipolaire

 

La conférence de Genève : vers un « nouvel ordre mondial »[60]

 

à l’évocation de la conférence de Genève (d’ailleurs volontairement limitée par eux au minimum), les chercheurs vietnamiens ont fait montre d’une certaine irritation à l’égard des grandes puissances en général et de la Chine en particulier : « Les grands pays se sont donné le droit d’imposer un ordre en Indochine »[61]. Dopée par ses succès militaires, la délégation vietnamienne s’attendait à des gains équivalents sur le terrain de la négociation. Mais en vain : elle n’a jamais pu atteindre ses objectifs politiques à Genève. Par manque d’expérience en matière de négociation internationale, sous la pression de l’URSS et surtout de la Chine[62], toutes deux acquises à la coexistence pacifique pour assurer leur reconstruction économique et garantir leur sécurité, elle a dû accepter des concessions douloureuses, à commencer par la division du Vietnam autour du 17e parallèle. Alors qu’elle sortait d’une grande victoire à Dien Bien Phu, la République démocratique du Vietnam  a finalement « perdu l’initiative »[63] à Genève. Mais ayant proposé le 13e parallèle, tout en envisageant le 16e comme ultime concession dans la négociation, Pham Van Dong fut contraint d’accepter le 17e parallèle : la République démocratique du Vietnam  ne voulait pas mener de nouvelles offensives après Dien Bien Phu pour libérer les zones encore détenues par les Français ; les pertes avaient été « très lourdes »[64]

 

À Genève, certains intérêts ont donc été sacrifiés par les grandes puissances, pour des raisons politiques qui ont pris le pas sur les exigences du droit international.

Pire, l’imbroglio politico-juridique né de ces accords (attitude ambivalente des états-Unis, refus du gouvernement Diem d’être lié aux clauses politiques des accords, conception française d’une responsabilité de la France limitée à ses clauses militaires…), ainsi que le renoncement de la France à toute politique modératrice dans la région s’est avéré lourd de conséquences pour l’avenir de la paix. En fin de compte, parce que les buts des grandes puissances étaient trop divergents, les accords de Genève n’ont aménagé qu’une suspension des armes[65].

 

Pourtant, ni les états-Unis ni la Chine ne voulaient en 1954 d’une deuxième guerre de Corée[66]. Et les accords de Genève comportaient des clauses positives pour les pays directement concernés.

Pour la République démocratique du Vietnam, ils mettaient fin à la guerre ; reconnaissaient de facto sa souveraineté au nord du 17e parallèle ; favorisaient son intégration au monde et rehaussaient son prestige ; lui permettaient de se consacrer à son développement économique, et créaient une base juridique (sur la base de la paix, l’indépendance, la réunification, la souveraineté ou l’intégrité territoriale…), qui allait à l’avenir s’avérer très utile[67].

Pour la Chine, soutenue par l’URSS, la conférence de Genève offrit l’occasion idéale pour effectuer un retour remarqué sur la scène internationale[68] et nouer des relations avec les autres pays du Tiers-Monde. Grâce à la République démocratique du Vietnam  qui, dorénavant, assurait de facto la sécurité de ses frontières méridionales, elle pourrait concentrer ses forces sur le développement intérieur.

Quant à la France, Genève a clarifié une situation passablement confuse en favorisant une prise de conscience – la guerre d’Algérie allait achever ce processus – de la nécessité de s’affranchir à la fois du « boulet colonial » et de la dépendance américaine[69]. L’étude de l’opinion, du monde politique français et de la presse, prouve en tout cas que la politique de Pierre Mendès France en Indochine, en particulier la signature des accords de Genève, a été, au moins à ses débuts, favorablement accueillie par les Français[70].

 

En somme, la conférence de Genève a peut-être entériné une paix provisoire, mais elle a sans nul doute eu une influence positive sur le développement des pays qui y ont participé, et contribué à la stabilité mondiale[71].

 

Les relations franco-vietnamiennes depuis 1954, entre identités nationales et identités régionales

 

Du point de vue des relations internationales, et plus particulièrement des relations franco-vietnamiennes, la rupture de 1954 a été très largement relativisée par les historiens français et vietnamiens. L’année 1954 « n’a pas été une année de rupture radicale dans les relations internationales », mais seulement une année de transition et de « réajustements essentiels »[72], marquée, entre autres, par la reprise du dialogue est-ouest avec les conférences de Berlin et de Genève, l’âge d’or des relations sino-soviétiques, la normalisation des relations sino-indiennes et la poursuite de l’endiguement de la poussée communiste par les états-Unis.

De même, la politique française en Asie ne s’est pas arrêtée en 1954 : en choisissant d’adhérer à l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), quatre mois après l’humiliation de Dien Bien Phu, la France entendait demeurer une puissance asiatique[73], même si, dans les faits, elle ne l’était plus guère. Ses agissements modérateurs au sein de cette alliance et la présence de la « mission Sainteny » à Hanoi avaient un point commun : la volonté française de ne pas tout lâcher en Indochine au bénéfice des Américains, dont la politique anticommuniste en Asie n’était un mystère pour personne... Et si la République démocratique du Vietnam  avait ménagé la possibilité de préserver une certaine relation avec la France, c’était essentiellement pour isoler au maximum l’« impérialisme américain »[74].

 

Dans les années 1960, la France du général de Gaulle, alors en quête d’une politique extérieure indépendante dans le monde, a manifesté sa volonté de contribuer à restaurer la paix dans l’ex-Indochine. Sans renoncer au bénéfice d’une certaine influence dans un territoire où elle avait exercé autrefois sa souveraineté et où elle conservait des intérêts économiques et culturels relativement importants, elle décida d’opérer un net rapprochement avec l’adversaire d’hier, pour renforcer son crédit dans les futures négociations de paix. De 1963 à 1973, arguant de son expérience en Indochine, puis en Algérie, elle chercha, entre diplomatie officielle et diplomatie secrète, à hâter la fin du conflit. Non sans quelques succès[75]

À nouveau, au début des années 1990, la France a joué un rôle important dans le règlement de la crise cambodgienne, sous l’impulsion décisive de François Mitterrand, en cherchant notamment à favoriser le dialogue entre Hun Sen et Sihanouk. Et le Vietnam devint bientôt le premier bénéficiaire de la coopération française en Asie du Sud-Est. Dès lors, la France et le Vietnam purent envisager des retrouvailles au sommet : François Mitterrand fut le premier président de la République française à se rendre au Vietnam indépendant, en février 1993. Sa visite devait être « le signe du réengagement français non seulement à l’égard d’Hanoi mais aussi à l’égard des trois pays anciennement associés »[76]. Un réengagement de nature différente que celui de la période coloniale, destiné à contribuer à la reconstruction des économies des pays de la région, ainsi qu’à la stabilité à plus long terme du Vietnam, au moment où les États-Unis et l’URSS allaient se désengager de la région. L’idée de coopérer à la promotion d’un état de droit susceptible d’accompagner l’ouverture économique du Vietnam et son insertion dans la mondialisation, trouva à se concrétiser dans le domaine juridique avec la création, officialisée par François Mitterrand, d’une Maison du droit, une « institution originale animée par une équipe franco-vietnamienne chargée, sous la responsabilité des deux ministère de la Justice, de développer une coopération intergouvernementale à destination de l’ensemble des composantes du monde juridique et judiciaire »[77].

 

Force est de constater qu’en définitive, les interprétations des conséquences à long terme de la bataille de Dien Bien Phu proposées par les historiens des trois pays furent, au-delà des apparences parfois paradoxales de leurs raisonnements, d’une remarquable convergence.

Un historien vietnamien[78] n’a pas hésité à montrer que la bataille Dien Bien Phu, « pont reliant le passé au présent et au futur », avait contribué au renouveau des relations franco-vietnamiennes : l’ampleur des pertes consenties de part et d’autre et des douleurs ainsi occasionnées ont uni les deux pays dans une même communauté de souffrance[79]. La chute de Dien Bien Phu, par ailleurs, a mis un terme à de longues années d’indécisions politiques françaises à l’égard de l’Indochine et renforcé les partisans d’une collaboration entre les gouvernements et les peuples vietnamiens et français. La visite officielle, enfin, de François Mitterrand, avec une étape solennelle sur le site même de la bataille, a permis en quelque sorte d’exorciser les complexes du passé et de clore un chapitre douloureux de la mémoire franco-vietnamienne.

 

Les historiens français (mais aussi chinois) ont choisi de relativiser la défaite de Dien Bien Phu en partant d’un double constat. D’une part, si la France avait perdu une bataille à Dien Bien Phu, le communisme n’avait-il pas perdu une guerre autrement plus importante – la guerre froide[80] ? Surtout, la défaite de Dien Bien Phu s’inscrit pour la France dans un contexte traumatique, généré par le choc de la défaite de 1940, qui explique à lui seul la difficulté des Français à accepter le processus de décolonisation (guerre d’Indochine, expédition de Suez, guerre d’Algérie). Or, Dien Bien Phu a conduit à court terme à deux attitudes apparemment contradictoires : un « repli nationaliste » qui s’est traduit par une « crispation coloniale » (l’Algérie) et une « ouverture vers la décolonisation » (Tunisie, Maroc). Mais à plus long terme, les Français ont fini par accepter la décolonisation en faisant le choix, parallèlement, de s’engager dans la construction européenne, comme le fera lui-même, mais bien plus tard, le Vietnam en Asie du Sud-Est. Du refuge impérial au rôle moteur joué par la France dans la construction européenne ; de l’indépendance du Vietnam à son intégration au sein de l’ASEAN (1995), la France et le Vietnam se sont tous deux engagés dans un processus de régionalisation et travaillent désormais à la construction d’un monde multipolaire[81]. Leur relation s’inscrit désormais, et de plus en plus, dans le cadre des relations entre l’Union européenne et l’Asie, institutionnalisées par l’ASEM[82], dont le prochain sommet devrait avoir lieu au Vietnam précisément, en octobre 2004.

 

Robert Frank, en conclusion du colloque de Hanoi, a retenu deux grandes conséquences de Dien Bien Phu :

 

« D’abord, paradoxalement, a-t-il expliqué, certaines défaites sont plus utiles que nombre de victoires : Dien Bien Phu a contribué à réorienter la France de l’Empire vers l’Europe, une réorientation non linéaire, chaotique, mais hautement bénéfique, puisque la France a pu ainsi se moderniser, accéder au 4e rang dans l’économie mondiale et maintenir une certaine influence. En second lieu, Dien Bien Phu est un des nombreux phénomènes qui, au milieu des années 1950, a contribué à forger un monde multipolaire. Or, aujourd’hui, entre la mondialisation, trop dépersonnalisante, et les replis ethniques et identitaires sur des espaces trop étroits, la construction de grands pôles régionaux est peut-être la meilleure garantie de l’équilibre du monde. »

 

Conclusion

 

Si Français et Vietnamiens, cinquante ans après, ont choisi de positiver leur histoire, en se gardant aussi bien de l’obsession que de l’oubli des blessures du passé, c’est que, au-delà du renouvellement nécessaire de l’historiographie dans leur discipline, ils participent, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, à la transformation à plus long terme des rapports entre les anciens belligérants. L’histoire d’un conflit, l’évaluation de ses causes comme de ses conséquences, suppose de faire abstraction de ses préjugés. En tentant de connaître, de comprendre, et de faire comprendre l’Autre (l’ancien adversaire), en décloisonnant les mémoires des nations et des groupes et en confrontant les histoires d’un même passé, l’historien participe d’un processus qui le dépasse, dont les résultats ne peuvent se mesurer qu’avec un certain recul.

 

Les colloques de Paris, Hanoi et Pékin, nous l’avons dit, ont été organisés en amont – c’est-à-dire en marge – des cérémonies du cinquantième anniversaire de la bataille de Dien Bien Phu, tout en s’inscrivant dans la dynamique créée par la politique officielle de commémoration. Or les choix politiques des gouvernements français et vietnamiens ont eu certaines incidences sur les colloques.

En premier lieu, du fait du refus vietnamien de construire une cérémonie officielle franco-vietnamienne, comme les autorités françaises en avaient émis le vœu en 2003, deux cérémonies distinctes se sont déroulées simultanément le 7 mai. À Paris, le président de la République s’est adressé solennellement aux anciens combattants de Dien Bien Phu[83] dans le cadre d’une cérémonie purement française. À Dien Bien Phu, la grande cérémonie commémorative, où des milliers de figurants ont rejoué la scène de la victoire sous les yeux des plus hautes autorités et du mythique général Giap, s’est déroulée sans les Français... Seuls à concrétiser une volonté de coopération et de rapprochement, les colloques de Paris, Hanoi et Pékin, ont donc revêtu une dimension symbolique très forte, qui n’a d’ailleurs échappé ni aux historiens et témoins qui en ont été les acteurs, ni aux médias vietnamiens qui en rendu très largement compte.

En second lieu, les dirigeants chinois et vietnamiens ont incontestablement fait montre d’un souci d’apaisement à propos de Dien Bien Phu, après des années d’une dispute historiographique suscitée, en particulier, par la détérioration de leurs relations bilatérales au cours des années 1970. Au Vietnam, les festivités du cinquantenaire ont donc eu lieu, pour la première fois, en présence d’une délégation chinoise de haut rang, incluant d’anciens conseillers chinois du général Giap. Et, pour la première fois aussi, une délégation d’historiens vietnamiens s’est rendue à Pékin, dans le cadre d’un colloque.

Cependant, si les historiens chinois et vietnamiens n’ont pas été indifférents à cette impulsion venue du sommet (comme l’ont montré les couplets de louange rituels des historiens vietnamiens sur l’aide des Chinois dans la guerre d’Indochine), aucun d’entre eux, on l’a vu, n’a renoncé à ses convictions nationales.

 

Or, précisément, cette volonté de coopération dans des domaines qui en étaient jusque-là exclus (l’histoire du temps présent), cette atmosphère de grande franchise dans le ton des débats et d’extrême cordialité, ont confirmé que le Vietnam et la Chine étaient prêts à jouer le jeu de rencontres scientifiques. À l’échelle de la coopération en sciences humaines, c’est un progrès très réel et de bon augure pour l’avenir. Tous les participants ont d’ailleurs manifesté leur désir de renouveler les discussions ultérieurement pour approfondir les thèmes demeurant encore sources de questions ou de divergences, et affiché leur désir de favoriser des échanges de documents[84]. Si cette volonté commune se confirme à l’avenir, il est permis d’espérer, à Hanoi comme à Pékin, une ouverture plus significative des archives, sans laquelle certaines assertions importantes ne pourront pas être recoupées, sans laquelle le passé ne pourra être ni démythifié ni, par conséquent, pleinement historicisé[85].

 

Il reste que, au-delà du problème des sources, il faudra sans doute s’interroger sur les cultures méthodologiques respectives des chercheurs français (et/ou occidentaux) et vietnamiens (et/ou asiatiques) : par exemple, l’appareil critique si important pour les historiens occidentaux est presque inexistant dans les communications vietnamiennes ; le recours à l’argument d’autorité[86] ainsi que les longs emprunts aux publications y suppléent très souvent le manque d’archives.

« Savoirs et savoir-faire de l’historien en Europe et en Asie », voilà qui pourrait bien être l’objet d’une future rencontre entre historiens des deux continents.

 

 


[1] Cet article est publié conjointement dans la revue Communisme et dans le Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Son auteur, chargé de recherches au CEHD, achève une thèse sur « Les relations franco-américaines à l’épreuve du Vietnam, 1954-1973 » à l’Université Paris I.

[2] Tout particulièrement Robert Frank, professeur d’histoire des relations internationales et directeur de l’UMR-IRICE, et Hugues Tertrais, maître de conférences spécialisé sur l’histoire des conflits et des identités régionales en Asie du Sud-Est.

[3] Le CEHD (secrétariat général pour l’administration, ministère de la Défense), est dirigé par Jean-Christophe Romer, Professeur à l’Université Strasbourg III.

[4] Nguyen Van Khanh.

[5] Le général Giap n’était physiquement pas présent au colloque de Hanoi mais il a tenu à recevoir la délégation française à son domicile, le 14 avril, immédiatement après la fin du colloque. Il avait préalablement fait distribuer à tous les participants un texte, rédigé pour le cinquantième anniversaire, dans lequel il revenait longuement sur le mûrissement de sa décision de passer à l’offensive à Dien Bien Phu et sur la signification politique de la victoire de l’Armée populaire du Vietnam.

[6] Le professeur Yang Baoyun fut l’artisan principal de cette manifestation.

[7] Les actes du colloque de Paris (21 et 22 novembre 2003), ont été publiés aux Éditions de la Société française d’histoire d’outre-mer (SFHOM) : JOURNOUD (Pierre), TERTRAIS (Hugues) (dir.), 1954-2004, la bataille de Dien Bien Phu entre histoire et mémoire, paris, SFHOM, 2004. on pourra se les procurer en écrivant à la Société française d’histoire d’outre-mer / 12, rue catalienne / 93 200 Saint Denis. Quant aux colloques de Hanoi et de Pékin, les actes sont publiés respectivement en vietnamien et en chinois. Un florilège de communications françaises, vietnamiennes et chinoises devrait être publié en français en 2005.

[8] Pour rédiger ces éléments de compte rendu, nous avons disposé, pour le colloque de Hanoi, d’un dossier comportant la traduction en français de toutes les communications vietnamiennes, mais seulement de notes manuscrites pour le colloque de Pékin, prises au fil d’une traduction simultanée réalisée par des interprètes non professionnels. La traduction des meilleures communications chinoises est en cours dans la perspective d’une publication en français.

[9] Jean-Jacques Arzalier a précisé, chiffres à l’appui, que « si la mortalité de la bataille a été élevée, notamment chez les militaires du rang, les valeurs habituellement citées méritaient d’être nuancées et ce d’autant plus que l’on ne sait pas ce qu’il est advenu des 3 013 prisonniers d’origine indochinoise »…

[10] Selon l’expression de Benjamin Stora à propos de la guerre d’Indochine, « recouverte » dans la mémoire collective française par la guerre d’Algérie puis par la « guerre du Vietnam » (la seconde guerre d’Indochine).

[11] À partir, notamment, de la communication du colonel Pham Xuan Phuong, ancien expert au « département de la propagande et de l’agitation dans le camp ennemi ».

[12] Mise à part l’étude fondatrice de François Joyaux sur la Chine – La Chine et le règlement du premier conflit d’Indochine (Genève, 1954), Paris, Publications de la Sorbonne, 1979 –, les travaux de référence sur ce sujet ont été publiés récemment : ZHAI (Qiang), China and the Vietnam Wars (1950-1975), Chapel Hill, University of Carolina Press, 2000 ; JIAN (Chen), Mao’s China and the Cold War, Chapel Hill, University of Carolina Press, 2001 ; GOSCHA (Christopher), Le contexte asiatique de la guerre d’Indochine : relations, espaces, réseaux, thèse de doctorat, EHESS, 2000 ; DE TRÉGLODÉ (Benoît), Héros et Révolution au Vietnam, Paris, L’Harmattan, 2001 ; GAIDUK (Ilya), Confronting Vietnam. Soviet Policy toward the Indochina Conflict 1954-1963, Washington DC, Woodrow Wilson Center Press, 2003 ; DE HARTINGH (Bertrand), Entre le peuple et la nation. La République démocratique du Vietnam  de 1953 à 1957, Paris, EFEO, 2004.

[13] Trinh Thi Dinh a montré, en effet, comment la perception de la menace communiste dans le contexte de la guerre froide avait conduit le gouvernement australien, après le tournant de 1950, à octroyer au gouvernement français une aide économique limitée pour l’Indochine.

[14] Comme le suggéra Liang Zhiming en regrettant que les Américains, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, aient accepté le retour de la France en Indochine puis refusé de répondre aux sollicitations pressantes de Ho Chi Minh.

[15] Comme l’a montré Jenny Raflik.

[16] Luu Van Loi.

[17] Vu Duong Ninh.

[18] Dai Kelai. Liang Zhiming a confirmé qu’en cas d’intervention directe des forces américaines en Indochine, la Chine y aurait à son tour engagé ses propres troupes.

[19] Nous n’insisterons pas sur cet aspect désormais bien connu des événements, développé dans certaines communications vietnamiennes, chinoises et françaises. Pour ne retenir que les principales études françaises (elles sont très nombreuses aux états-Unis), on citera par exemple la thèse de Laurent Cesari, et son récent article « Un malentendu transatlantique : les états-Unis et la bataille de Dien Bien Phu », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 211/2003, p. 77 à 91 ; la thèse de Hugues Tertrais, publiée sous le titre : La piastre et le fusil. Le coût de la guerre d’Indochine 1945-1954, Paris, CHEFF, 2002 et, dernière en date, celle de Pierre Grosser : La France et l'Indochine (1953-1956). Une « carte de visite » en « peau de chagrin », thèse de doctorat, IEP de Paris, 2002.

[20] Pham Xanh.

[21] Selon He Xicheng.

[22] D’après Bui Dinh Thanh. Pour Jean-Christophe Romer, la méfiance des Soviétiques à l’égard des Vietnamiens et de leurs mentors chinois résulterait à la fois de la façon radicalement différente de la prise de pouvoir des communistes vietnamiens (comme des communistes chinois) ; de la non conformité au projet soviétique de la prise de pouvoir de Mao en Chine ; de la méfiance du caractère national du mouvement communiste vietnamien – ou chinois – au moment où cette tendance est vivement condamnée dans l’Europe de l’Est ; enfin de la crainte des dirigeants soviétiques de voir la Chine prendre la direction du mouvement communiste international.

[23] Bui Dinh Thanh. Benoît de Tréglodé a précisé qu’« en l’espace de trois années (1950-1953), les réformes suggérées par Moscou et épaulées sur le terrain par les conseillers chinois, avaient concerné l’essentiel des domaines activités des ministères de la République démocratique du Vietnam Nord. Condition sine qua non de l’entrée de la République démocratique du Vietnam Nord dans la communauté des pays socialistes, et de facto du soutien de sa résistance, le pays s’est lancé dans de vastes réformes internationalistes que sa “guerre de résistance” sur le terrain rendait incontournables ».

[24] Les historiens vietnamiens ont mentionné deux dates différentes : décembre 1949 et janvier 1950.

[25] Selon Ho To Luong, « 76 canons anti-aériens de 37 mm, 12 bandes de fusées H6, beaucoup de mitraillettes K50, 685 camions et une grande quantité de quinines, en provenance d’URSS », entre mai 1950 et juin 1954. Il ajoute que l’aide fut aussi importante dans le domaine de la diplomatie (conférences de Berlin et Genève), de la propagande internationale (défense de la position du Vietnam dans la presse soviétique et à la radio), la formation des cadres, la culture (traduction d’œuvres littéraires, envoi de films, disques, revues, appareils-photos, etc.).

[26] Vi Quoc Thanh serait le nom vietnamien du général Wei Guoqing, chef des conseillers militaires chinois. Pham Xan précise que les conseillers militaires chinois étaient non seulement « conseillers de consultation » mais aussi « d’attaque ».

[27] C’est le colonel Hoang Minh Phuong lui-même, ancien officier de liaison du général Giap auprès de la mission militaire chinoise, qui le reconnut.

[28] Pham Xanh.

[29] He Xincheng.

[30] À scruter à la loupe la bataille de Dien Bien Phu, on oublie souvent que l’offensive de l’Armée populaire du Vietnam s’est développée simultanément sur plusieurs fronts. C’est à juste titre que le général Navarre, dans une réponse à une série d’articles du général Catroux (le président de la commission d’enquête sur Dien Bien Phu) qui le mettaient en cause, a rappelé « le caractère généralisé qu’a pris la lutte en Indochine au printemps 1954 », en ajoutant : « On s’est battu très durement dans toute l’Indochine, non seulement à Dien Bien Phu et au Tonkin, mais au Nord et Moyen-Laos, en Annam, sur les plateaux montagnards et jusqu’en Cochinchine et au Cambodge » (Le Figaro, 25 mai 1959, p. 7). Le général Henri Eyraud confirma par son témoignage (il était chef d’une section de Marocains en 1953-54) que le corps expéditionnaire avait dû mener une guerre de guérilla difficile au Moyen-Laos, sur les arrières des régiments de l’Armée populaire du Vietnam. Ces troupes de valeur étaient plus mobiles que le Corps expéditionnaire, contraint par ses chefs à demeurer toujours à portée de l’artillerie (le résultat du syndrome de Cao Bang).

[31] Général Hoang Minh Thao ; colonel Tran Van Thuc et capitaine Le Thanh Bai. Phan Huy Le a toutefois précisé que l’état-major général de l’Armée populaire du Vietnam avait pris la décision de briser la concentration des troupes voulue par le plan Navarre après l’évacuation de Na San au mois d’août 1953, en établissant un plan dont le 4e point était précisément d’accélérer le mouvement des troupes vers le nord-ouest et vers le Haut-Laos.

[32] D’après le colonel Hoang Minh Phuong, pour qui l’Indochine était alors considérée comme un seul et même champ de bataille.

[33] Général Tran Van Quang, alors chef du bureau des opérations à l’état-major du haut commandement.

[34] Jean-Marc Le Page.

[35] Rappelons qu’entre octobre et décembre 1952, le général Giap avait cherché à s’emparer en vain du môle aéroterrestre, mis en place par le général Salan afin de contrer l’offensive de l’Armée populaire du Vietnam en pays thaï et finalement évacué par les Français, à la barbe de leur adversaire, en août 1953.

[36] Communications du colonel Hoang Minh Phuong et de Phan Huy Le.

[37] Communications du général Tran Van Quang, qui accompagna le général Giap au titre de chef du bureau des opérations à l’état-major du haut commandement, et de Phan Huy Le.

[38] Ces précisions ont été révélées par le colonel Hoang Minh Phuong.

[39] Colonel Hoang Minh Phuong.

[40] Général Hoang Minh Thao.

[41] Général Nguyen Dinh Uoc.

[42] Selon la thèse inédite de Phan Huy Le.

[43] Comme le suggéra Pham Xuan Hang en conclusion du colloque de Pékin.

[44] D’après Guo Zhigang.

[45] Guo Zhigang.

[46] Plusieurs historiens vietnamiens (parmi lesquels Pham Xan, le recteur Pham Xuan Hang) avaient pris soin de rappeler le soutien – quoi que limité dans le temps (1948-1949) et dans sa portée (fourniture de vivres, aliments et sel et même aide militaire au printemps 1949) – de l’Armée populaire du Vietnam à l’Armée populaire de libération peu avant sa victoire sur les nationalistes en 1949.

[47] He Xincheng.

[48] Pierre Journoud.

[49] Pham Xanh.

[50] Général Hoang Minh Thao ; colonel Hoang Minh Phuong.

[51] Ngo Dang Tri ; général Nguyen Huu Le ; Truong Thi Tien et Le Thi Quynh Nga. Nguyen Quang Lieu a évoqué de façon plus spécifique la mobilisation de la jeunesse et Vu Quy Thu a concentré son attention sur la province du Thanh Hoa, qui a fourni 120 000 personnes, dont 25 000 femmes.

[52] Henri Navarre rappelle dans ses Mémoires que le Vietminh avait réussi à réunir en Haute région une « masse de 75 000 coolies » (op. cit., p. 205-206).

[53] En dévoilant ces chiffres, Ngo Dang Tri a partiellement démythifié l’image d’épinal très souvent reprise au Vietnam dans les ouvrages d’histoire, les manuels scolaires (et même en couverture du programme du colloque de Hanoi…) pour symboliser la « guerre du peuple » : celle d’une multitude de travailleurs civils poussant des vieux vélos Peugeot lourdement chargés et soigneusement camouflés.

[54] Texte du général Giap.

[55] En particulier, le colonel Pham Huy An pour la rééducation militaire et idéologique, et Truong Thi Tien pour la réforme agraire.

[56] Les historiens vietnamiens ont confirmé les écrits antérieurs du général Giap en expliquant qu’au mois d’avril 1954, la mise en place accélérée de conférences idéologiques, ainsi que le recomplètement des effectifs, avaient permis de restaurer un moral gravement atteint par un excès d’optimisme après les premiers succès sur le terrain ; la sous-estimation de la capacité de résistance de l’adversaire ; le manque d’expérience dans le creusement des tranchées et des abris ; le manque de moyens ; la fatigue ; la fréquence et la gravité des blessures, etc.

[57] Lieutenant-colonel Michel David. Le problème plus spécifique de l’aviation a été développé par le général Roland Le Bourdonnec, chef du Service historique de l’armée de l’Air, qui a rappelé que l’aviation en Indochine, notamment à Dien Bien Phu, avait surtout pâti du choix délibéré des autorités militaires d’accorder la priorité stratégique au théâtre Centre-Europe.

[58] Le général Navarre écrit dans ses mémoires que « si le pire s’est produit, si nos prévisions ont été bouleversées, c’est parce que le Gouvernement, sans prendre l’avis du Commandement, s’est engagé dans l’engrenage fatal de la Conférence de Genève. La décision irréfléchie de réunir cette Conférence à Genève, prise au moment où notre jeu était fait et ne pouvait plus être modifié, a complètement changé les données du problème. […] C’est le jour où fut décidée la Conférence de Genève que le sort de Dien Bien Phu fut scellé » (NAVARRE (Henri), Agonie de l’Indochine (1953-1955), Paris, Plon, 1956, p. 255.)

[59] Phan Huy Le.

[60] Nguyen Van Khanh.

[61] Dinh Tran Duong.

[62] De ces pressions, renouvelées en 1956 pour déconseiller la reprise de la lutte armée dans le Sud-Vietnam, Ho Chi Minh ne parviendra à s’extraire qu’à la faveur de la rupture sino-soviétique. En 1959, il obtient « l’accord de l’URSS et de la Chine sur le changement de ligne politique et de méthode révolutionnaire au Sud-Vietnam » (Tran Nam Tien).

[63] Bui Dinh Thanh.

[64] Selon l’explication de Wen Zhuang, présent au sein de la délégation de la République démocratique du Vietnam, à Genève, comme officier de liaison chinois (chef des interprètes).

[65] Laury-Anne Bellessa.

[66] Vu Duong Ninh.

[67] Dinh Tran Duong ; Vu Quang Hien ; Tran Nam Tien.

[68] La conférence de Genève permit aussi à l’Inde de jouer les intermédiaires entre les parties, ainsi que Gilles Boquérat l’a développé : « L’engagement indien dans le succès des négociations s’exprima notamment par la présence à Genève de Krishna Menon, envoyé spécial du Premier ministre indien, qui agit avec diligence en marge de la conférence ou encore par la visite de Zhou Enlai en Inde en juin. La montée en puissance de l’Inde sur la scène diplomatique internationale, et donc celle du monde non-aligné, fut reconnue lorsqu’elle fut nommée à la présidence de la commission internationale de contrôle en Indochine ».

[69] Yang Baoyun.

[70] D’après Alain Ruscio, « en août-septembre 1954, un sondage de l’IFOP permet de connaître les différentes nuances de l’opinion métropolitaine. Première constatation : plus des trois quarts des Français, 77%, estiment que Mendès a eu raison de commencer par la question indochinoise… c’est-à-dire, appelons les choses par leur nom, de se débarrasser d’un fardeau. Quant aux clauses de la paix de Genève, les deux tiers des Français estiment qu’elles sont satisfaisantes. 58% répondent : “c'est le mieux qu'on pouvait espérer”, 8% vont jusqu’à les trouver “excellentes” ! ».

[71] Yang Baoyun.

[72] Jean-Christophe Romer.

[73] Pierre Grosser.

[74] Dinh Tran Duong.

S’attachant à étudier la réception de la littérature française en République démocratique du Vietnam, Tran Dinh a montré que même dans ce domaine plus spécifique, 1954 n’avait pas été une rupture décisive. La littérature française, malgré Dien Bien Phu, est restée stable et a même retrouvé une situation relativement privilégiée par rapport aux littératures chinoise et russe à partir de 1958.

[75] Pierre Journoud.

[76] Georges Saunier.

[77] Leila Choukroune.

[78] Il s’agit du colonel Nguyen Manh Ha, rédacteur en chef de la Revue d’histoire militaire du Vietnam.

[79] Un tel sentiment explique en partie le respect que se vouent généralement les hommes qui se sont combattus.

[80] Hugues Tertrais.

[81] Conclusion de Robert Frank.

[82] Un historien chinois, Yu Xiangdong, a estimé que si la conférence de Genève avait d’abord été le résultat de la volonté des grandes puissances ; elle avait fourni les « bases de discussions » qui ont conduit notamment la France, le Vietnam et la Chine au processus de l’ASEM. Sur le processus de régionalisation en Asie du Sud-Est, voir TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est : enjeu régional ou enjeu mondial ?, Paris, Gallimard, 2002.

[83] « Votre victoire et votre gloire, c’est d’avoir laissé, dans un affrontement tragique où le courage de l’adversaire était égal au vôtre, l’exemple de l’héroïsme le plus pur, comme un chant de forces pour les hommes » (Allocution de Jacques Chirac pour la commémoration du cinquantième anniversaire de la fin des combats à Dien Bien Phu, Hôtel des Invalides, vendredi 7 mai 2004).

[84] Lors des colloques de Paris et Hanoi, les historiens français ont diffusé un montage d’images d’archives audiovisuelles de l’ECPAD sur la bataille de Dien Bien Phu, et remis aux organisateurs, ainsi qu’au général Giap, un ouvrage d’histoire basé sur des témoignages d’anciens combattants de Dien Bien Phu : JOURNOUD (Pierre), TERTRAIS (Hugues), Paroles de Dien Bien Phu. Les survivants témoignent, Paris, Tallandier, 2004.

À Pékin, Tien Jiang, directeur adjoint du département des journalistes au Quotidien du Peuple, a présenté des photographies totalement inédites, collectées depuis la fin des années 1980, des conseillers chinois présents au Vietnam pendant la guerre d’Indochine (plus de 1 000 entre 1950 et 1954). Parmi eux, certains conseillers de haut niveau ont été photographiés aux côtés du président Ho Chi Minh, du général Giap, ou encore du général Hoang Van Thai (cas des généraux Chen Geng, Wei Guoqing, tour à tour chef des conseillers militaires ; Luo Quibo, chef des conseillers politiques et administratifs, etc.). Cependant, de nombreuses photos ont été perdues lors de la Révolution culturelle.

[85] Ainsi Vu Quang Hien a-t-il déploré qu’en dépit de l’existence au Vietnam de 4 400 documents d’archives sur Dien Bien Phu, 189 ouvrages (parmi lesquels 25 mémoires), plusieurs centaines d’articles, il n’existait toujours pas d’ouvrage de référence sur la bataille…

[86] Ho Chi Minh, Nguyen Trai, Truong Chinh, Vo Nguyen Giap, sont les plus couramment cités.